La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 21

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Beaucoup de gens, sans doute, ont éprouvé la même sensation: pourquoi nul voyageur ne l'a-t-il exprimée? C'est ici que j'admire sans le comprendre le prestige que le gouvernement russe exerce sur les esprits. Il obtient le silence, non-seulement de ses sujets, c'est peu, mais il se fait respecter même de loin par les étrangers échappés à sa discipline de fer. On le loue, ou au moins l'on se tait: voilà un mystère que je ne puis m'expliquer. Si un jour la publication de ce voyage m'aide à le comprendre, j'aurai une raison de plus pour m'applaudir de ma sincérité.

Je devais retourner de Pétersbourg en Allemagne par Wilna et Varsovie. J'ai changé de projet.

Des malheurs tels que ceux de la Pologne ne sauraient être attribués uniquement à la fatalité: dans les infortunes prolongées, il faut toujours faire la part des fautes aussi bien que celle des circonstances. Jusqu'à un certain point les nations comme les individus deviennent complices du sort qui les poursuit; elles paraissent comptables des revers qui les atteignent coup sur coup, car à des yeux attentifs les destinées ne sont que le développement des caractères. En apercevant le résultat des erreurs d'un peuple puni avec tant de sévérité, je ne pourrais m'abstenir de quelques réflexions dont je me repentirais; dire leur fait aux oppresseurs, c'est une charge qu'on s'impose avec une sorte de joie, soutenu qu'on se sent par l'apparence de courage et de générosité qui s'attache à l'accomplissement d'un devoir périlleux, ou tout au moins pénible; mais contrister la victime, accabler l'opprimé, fût-ce à coups de vérités, c'est une exécution à laquelle ne s'abaissera jamais l'écrivain qui ne veut pas mépriser sa plume.

Voilà pourquoi j'ai renoncé à voir la Pologne.

LETTRE TRENTE-SIXIÈME.

Retour à Ems.--Ce qui caractérise les envieux.--L'automne aux environs du Rhin.--Comparaison des paysages russes et allemands.--Souvenir de René.--Jeunesse de l'âme.--Madame Sand.--Définition de la misanthropie.--Secret de la vie des saints.--Mécompte éprouvé par le voyageur en Russie.--Résumé du voyage.--Dernier portrait des Russes.--But définitif de tous leurs efforts.--Secret de leur politique.--Coup d'œil sur toutes les Églises chrétiennes.--Danger qu'on court en Russie à dire la vérité sur la religion grecque.--Parallèle de l'Espagne et de la Russie.

Des eaux d'Ema, ce 22 octobre 1839.

J'ai pris l'habitude de ne laisser jamais passer beaucoup de temps sans vous obliger à vous souvenir de moi; un homme tel que vous devient nécessaire à ceux qui ont pu l'apprécier une fois et qui savent profiter de ses lumières sans les craindre. Il y a plus de peur encore que d'envie dans la haine qu'inspire le talent aux petits esprits: qu'en feraient-ils s'ils l'avaient? Mais ils sont toujours à portée de redouter son influence et sa pénétration. Ils ne voient pas que la supériorité de l'intelligence qui sert à connaître l'essence des choses et à reconnaître leur nécessité, promet l'indulgence: l'indulgence éclairée, c'est adorable comme la Providence; mais les petits esprits n'adorent pas.

Parti d'Ems pour la Russie, il y a cinq mois, je reviens dans cet élégant village, après une tournée de quelque mille lieues. Le séjour des eaux m'était désagréable au printemps, à cause de la foule inévitable des baigneurs et des buveurs; je le trouve délicieux à présent que j'y suis _seul à la lettre_, occupé à jouir du progrès d'un bel automne, au milieu des montagnes, dont j'admire la solitude, tout en recueillant mes souvenirs et en cherchant le repos dont j'ai besoin après le rapide voyage que je viens de faire.

Quel contraste! en Russie, j'étais privé du spectacle de la nature: il n'y a point là de nature, car je ne veux pas donner ce nom à des solitudes sans accidents pittoresques, à des mers aux rivages plats, à des lacs, à des fleuves dont l'eau s'arrête presqu'au niveau de la terre, à des marécages sans bornes, à des steppes sans végétation sous un ciel sans lumière.

Ces vues de plaines, dénuées de paysages pittoresques, ont bien aussi leur genre de beautés: mais une grandeur sans charme fatigue vite: quel plaisir y a-t-il à voyager au travers d'immenses espaces nus, à perte de vue, où l'on ne découvre qu'une vaste étendue toute vide? cette monotonie aggrave la fatigue du déplacement, parce qu'elle la rend infructueuse. La surprise entre pour quelque chose dans tous les plaisirs du voyage et dans le zèle du voyageur.

C'est avec bonheur que je me retrouve à la fin de la saison, dans un pays varié et dont les beautés frappent d'abord les regards. Je ne saurais vous dire quel charme j'éprouvais il n'y a qu'un instant à m'égarer sous de grands bois dont une neige de feuilles mortes avait jonché le sol et couvert les sentiers effacés. Je me reportais aux descriptions de René; le cœur me battait comme il avait battu jadis en lisant ce douloureux et sublime entretien d'une âme avec la nature.

Cette prose religieuse et lyrique n'avait rien perdu de son pouvoir sur moi, et je me disais, étonné de mon attendrissement: la jeunesse ne finit donc jamais!

J'apercevais quelquefois à travers le feuillage éclairci par les premières gelées blanches, les lointains vaporeux du vallon de la Lahn, voisin du plus beau fleuve de l'Europe, et j'admirais le calme et la grâce du paysage.

Les points de vue formés par les ravins qui servent d'écoulement aux affluents du Rhin, sont variés; ceux des environs du Volga se ressemblent tous: mais l'aspect des plaines élevées qu'on appelle ici montagnes, parce qu'elles font plateaux et qu'elles séparent de profondes vallées, est en général froid et monotone. Cependant, ce froid et cette monotonie sont du feu, de la vie, du mouvement auprès des marais de la Moscovie; ce matin, la lumière scintillante du soleil des derniers beaux jours, se répandait sur toute la nature et prêtait un éclat méridional à ces paysages du Nord qui, grâce aux vapeurs de l'automne, avaient perdu leur sécheresse de contours et la roideur de leurs lignes brisées.

Le repos des bois dans cette saison est frappant; il contraste avec l'activité des champs où l'homme, averti par le calme précurseur de l'hiver, presse la fin des travaux.

Ce spectacle instructif et solennel, car il doit durer autant que le monde, m'intéresse comme si je ne faisais que de naître, ou comme si j'allais mourir; c'est que la vie intellectuelle n'est qu'une succession de découvertes. L'âme, lorsqu'elle n'a point dissipé ses forces dans les affectations, trop habituelles aux gens du monde, conserve une inépuisable faculté de surprise et de curiosité; des puissances toujours nouvelles l'excitent à de nouveaux efforts; cet univers ne lui suffit plus: elle appelle, elle comprend l'infini; sa pensée mûrit, elle ne vieillit pas, et voilà ce qui nous promet quelque chose au delà de ce que nous voyons.

C'est l'intensité de notre vie qui fait la variété; ce qu'on sent profondément paraît toujours neuf, le langage se ressent de cette éternelle fraîcheur d'impressions; chaque affection nouvelle prête son harmonie particulière aux paroles destinées à l'exprimer: voilà pourquoi le coloris du style est la mesure la plus certaine de la nouveauté, je veux dire de la sincérité des sentiments. Les idées s'empruntent, on cache leur source, l'esprit ment à l'esprit, mais l'harmonie du discours ne trompe jamais; preuve assurée de la sensibilité de l'âme, c'est une révélation involontaire; elle sort immédiatement du cœur et va droit au cœur, l'art ne la supplée qu'imparfaitement, elle naît de l'émotion; enfin cette musique de la parole porte plus loin que l'idée; c'est ce qu'il y a de plus involontaire, de plus vrai, de plus fécond dans l'expression de la pensée: voilà pourquoi madame Sand a si vite obtenu chez nous la réputation qu'elle mérite.

Saint amour de la solitude, tu n'es qu'un vif besoin de réalité!... le monde est si menteur qu'un caractère passionné pour le vrai doit être disposé à fuir les sociétés. La misanthropie est un sentiment calomnié: c'est la haine du mensonge. Il n'y a pas de misanthropes, il y a des âmes qui aiment mieux fuir que feindre.

Seul avec Dieu, l'homme dans sa retraite devient humble à force de sincérité; là il expie, par le silence et la méditation, toutes les heureuses fraudes des esprits mondains; leurs duplicités triomphantes, leurs vanités, leurs trahisons ignorées et trop souvent récompensées; ne pouvant être dupe, ne voulant point être trompeur, il se fait victime volontaire et cache son existence avec autant de soin que les courtisans de la mode en prennent pour se mettre en lumière; tel est, sans nul doute, le secret de la vie des saints, secret facile à pénétrer, vie difficile à imiter. Si j'étais un saint, je n'aurais plus la curiosité de voyager, j'aurais encore moins l'envie de raconter mes voyages; les saints ont trouvé: je cherche.

Tout en cherchant, j'ai parcouru la Russie; je voulais voir un pays où règne le calme d'un pouvoir assuré de sa force; mais arrivé là, j'ai reconnu qu'il n'y règne que le silence de la peur, et j'ai tiré de ce spectacle un enseignement tout différent de celui que j'étais venu demander. C'est un monde à peu près ignoré des étrangers: les Russes qui voyagent pour le fuir paient de loin, en éloges astucieux, leur tribut à la patrie, et la plupart des voyageurs qui nous l'ont décrit n'ont voulu y découvrir que ce qu'ils allaient y chercher. Si l'on défend ses préventions contre l'évidence, à quoi bon voyager? Lorsqu'on est décidé à voir les nations comme on les veut, on n'a plus besoin de sortir de chez soi.

Je vous envoie le résumé de mon voyage, écrit depuis mon retour à Ems; vous étiez présent à ma pensée pendant que je faisais ce travail; il m'est donc bien permis de vous l'adresser.

RÉSUMÉ DU VOYAGE.

En Russie, tout ce qui frappe vos regards, tout ce qui se passe autour de vous est d'une régularité effrayante, et la première pensée qui vient à l'esprit du voyageur lorsqu'il contemple cette symétrie, c'est qu'une si complète uniformité, une régularité si contraire aux penchante naturels de l'homme, n'a pu s'obtenir et ne peut subsister sans violence. L'imagination implore un peu de variété inutilement, comme un oiseau déploie ses ailes dans une cage. Sous un tel régime, l'homme peut savoir et sait, le premier jour de sa vie, ce qu'il verra, ce qu'il fera jusqu'au dernier. Une si rude tyrannie s'appelle, en langage officiel, respect pour l'unité, amour de l'ordre; et ce fruit acerbe du despotisme paraît si précieux aux esprits méthodiques, qu'on ne saurait l'acheter trop cher.

En France je me croyais d'accord avec ces esprits rigoureux; depuis que j'ai vécu sous la discipline terrible qui soumet la population de tout un empire à la règle militaire, je vous l'avoue, j'aime encore mieux un peu de désordre qui annonce la force, qu'un ordre parfait qui coûte la vie.

En Russie, le gouvernement domine tout et ne vivifie rien. Dans cet immense Empire, le peuple, s'il n'est tranquille, est muet; la mort y plane sur toutes les têtes et les frappe capricieusement; c'est à faire douter de la suprême justice; là l'homme a deux cercueils: le berceau et la tombe. Les mères y doivent pleurer la naissance plus que la mort de leurs enfants.

Je ne crois pas que le suicide y soit commun; on y souffre trop pour se tuer. Singulière disposition de l'homme!!! quand la terreur préside à sa vie, il ne cherche pas la mort; il sait déjà ce que c'est[24].

D'ailleurs le nombre des hommes qui se tuent serait grand en Russie, que personne ne le saurait; la connaissance des chiffres est un privilége de la police russe; j'ignore s'ils arrivent exacts à l'Empereur lui-même; ce que je sais, c'est que nul malheur ne se publie sous son règne sans qu'il ait consenti à cet humiliant aveu de la supériorité de la Providence. L'orgueil du despotisme est si grand qu'il rivalise avec la puissance de Dieu. Monstrueuse jalousie!!!... dans quelles aberrations as-tu fait tomber les rois et les sujets? Pour que le prince soit plus qu'un homme, que faut-il que soit le peuple?

Aimez donc la vérité, défendez-la dans un pays où l'idolâtrie est le principe de la constitution! Un homme qui peut tout, c'est le mensonge couronné.

Vous comprenez que ce n'est pas de l'Empereur Nicolas que je m'occupe en ce moment, mais de l'Empereur de Russie. On vous parle beaucoup des coutumes qui bornent son pouvoir; j'ai été frappé de l'abus et n'ai point vu le remède.

Aux yeux du véritable homme d'État et de tous les esprits pratiques, les lois, j'en conviens, sont moins importantes que ne le croient nos logiciens rigoureux, nos philosophes politiques, car, en dernière analyse, c'est la manière dont elles sont appliquées qui décide de la vie des peuples. Oui, mais la vie des Russes est plus triste que celle d'aucun des autres peuples de l'Europe; et quand je dis le peuple, ce n'est pas seulement des paysans attachés à la glèbe que je veux parler, c'est de tout l'Empire.

Un gouvernement soi-disant vigoureux et qui se fait impitoyablement respecter en toute occasion, doit nécessairement rendre les hommes misérables. Dans les sociétés, tout peut servir au despotisme, quelle que soit d'ailleurs la fiction, monarchique ou démocratique, qu'on y fait dominer. Partout où le jeu de la machine publique est rigoureusement exact, il y a despotisme. Le meilleur des gouvernements est celui qui se fait le moins sentir; mais on n'arrive à cet oubli du joug que par un génie et une sagesse supérieurs, ou par un certain relâchement de la discipline sociale. Les gouvernements qui furent bienfaisants dans la jeunesse des peuples, lorsque les hommes à demi sauvages honoraient tout ce qui les arrachait au désordre, le redeviennent dans la vieillesse des nations. À cette époque, on voit naître les constitutions mixtes. Mais ces gouvernements, fondés sur un pacte entre l'expérience et la passion, ne peuvent convenir qu'à des populations déjà fatiguées, à des sociétés dont les ressorts sont usés par les révolutions. On doit conclure de là que s'ils ne sont pas les plus solides, ils sont les plus doux; donc, les peuples qui les ont une fois obtenus ne sauraient trop en prolonger la durée: c'est celle d'une verte vieillesse. La vieillesse des États, comme celle des hommes, est l'âge le plus paisible quand elle couronne une vie glorieuse; mais l'âge moyen d'une nation est toujours rude à passer: la Russie l'éprouve.

Dans ce pays, différent de tous les autres, la nature elle-même est devenue complice des caprices de l'homme qui a tué la liberté pour diviniser l'unité; elle aussi, elle est partout la même: deux arbres mal venants et clair-semés à perte de vue dans des plaines marécageuses ou sablonneuses, le bouleau et le pin, voilà toute la végétation naturelle de la Russie septentrionale, c'est-à-dire des environs de Pétersbourg et des provinces circonvoisines, ce qui comprend une immense étendue de pays.

Où trouver un refuge contre les inconvénients de la société sous un climat où l'on ne peut jouir de la campagne que trois mois par an? et quelle campagne! Ajoutez que pendant les six mois les plus rigoureux de l'hiver, on n'ose respirer l'air libre que deux heures par jour, à moins d'être un paysan russe. Voilà ce que Dieu avait fait pour l'homme dans ces contrées.

Voyons ce que l'homme a fait pour lui-même: une des merveilles du monde, sans contredit, c'est Saint-Pétersbourg; Moscou est aussi une ville très-pittoresque, mais que dire de l'aspect des provinces?

Vous verrez dans mes lettres l'excès de l'uniformité engendré par l'abus de l'unité. Un seul homme dans tout l'Empire a le droit de vouloir; il résulte de là que lui seul a la vie propre. L'absence d'âme se trahit dans toutes choses: à chaque pas que vous faites, vous sentez que vous êtes chez un peuple privé d'indépendance. De vingt en trente lieues sur toutes les routes, une seule ville vous attend; c'est toujours la même. La tyrannie n'invente que les moyens de s'affermir; elle se soucie peu du bon goût dans les arts.

La passion des princes russes et des hommes du métier en Russie pour l'architecture païenne, pour la ligne droite, pour les bâtisses peu élevées et pour les rues espacées, est en contradiction avec les lois de la nature et avec les besoins de la vie dans un pays froid, brumeux et sans cesse exposé à de grands coups de vent qui vous glacent le visage. Pendant tout le temps de mon voyage, je me suis efforcé vainement de concevoir comment cette manie a pu s'emparer des habitants d'une contrée si différente des pays où naquit l'architecture qu'on transplante en Russie: les Russes ne le conçoivent probablement pas plus que moi, car ils ne sont pas plus maîtres de leurs goûts que de leurs actions. On leur a imposé ce qu'on appelle les beaux-arts comme on leur commande l'exercice. Le régiment et son minutieux esprit, tel est le moule de cette société.

Les remparts élevés, les hauts édifices très-rapprochés les uns des autres, les rues tortueuses des villes du moyen âge conviendraient mieux que des caricatures de l'antique au climat et aux habitudes de la Russie; mais le pays auquel les Russes influents pensent le moins, celui dont ils consultent le moins le génie et les besoins, c'est le pays qu'ils gouvernent.

Quand Pierre-le-Grand publiait, depuis la Tartarie jusqu'en Laponie, ses édits de civilisation, les créations du moyen âge étaient depuis longtemps passées de mode en Europe; or, les Russes, même ceux qu'on a qualifiés du surnom de _grands_, n'ont jamais su que suivre la mode.

Cette disposition à l'imitation ne s'accorde guère avec l'ambition que nous leur attribuons, car on ne domine pas ce que l'on copie; mais tout est contradictoire dans le caractère de ce peuple superficiel: d'ailleurs ce qui le distingue particulièrement, c'est le manque d'invention. Pour inventer il faudrait de l'indépendance; il y a de la singerie jusque dans ses passions: s'il veut avoir son tour sur la scène du monde, ce n'est pas pour employer des facultés qu'il a et qui le tourmentent dans son inaction, c'est uniquement pour recommencer l'histoire des sociétés illustres; son ambition n'est pas une puissance, elle est une prétention: il n'a nulle force créatrice; la comparaison, voilà son talent; contrefaire, voilà son génie; si néanmoins il paraît doué d'une sorte d'originalité, c'est parce que nul peuple sur la terre n'a jamais eu un tel besoin de modèles; naturellement porté à observer, il ne redevient lui-même que lorsqu'il singe les créations des autres. Ce qu'il a d'originalité tient au don de contrefaire qu'il possède plus que tout autre peuple. Sa seule faculté primitive est l'aptitude à reproduire les inventions des étrangers. Il sera dans l'histoire ce qu'est, dans la littérature, un traducteur habile. Les Russes sont chargés de traduire la civilisation européenne aux Asiatiques.

Le talent d'imiter peut devenir utile et même admirable dans les nations, pourvu qu'il s'y développe tard; mais il tue tous les autres talents lorsqu'il les précède. La Russie est une société d'imitateurs: or, tout homme qui ne sait que copier tombe nécessairement dans la caricature.

Hésitant depuis quatre siècles entre l'Europe et l'Asie, la Russie n'a pu parvenir encore à marquer par ses œuvres dans l'histoire de l'esprit humain, parce que son caractère national s'est effacé sous les emprunts.

Séparée de l'Occident par son adhésion au schisme grec, elle est revenue après bien des siècles, avec l'inconséquence de l'amour-propre déçu, demander à des nations formées par le catholicisme, la civilisation dont l'avait privée une religion toute politique. Cette religion byzantine, sortie d'un palais pour aller maintenir l'ordre dans un camp, ne répond pas aux besoins les plus sublimes de l'âme humaine; elle aide la police à tromper la nation: voilà tout.

Elle a rendu d'avance ce peuple indigne du degré de culture auquel il aspire.

L'indépendance de l'Église est nécessaire au mouvement de la sève religieuse; car le développement de la plus noble faculté des peuples, de la faculté de croire, dépend de la dignité du sacerdoce. L'homme chargé de communiquer à l'homme les révélations divines, doit jouir d'une liberté inconnue à tout prêtre révolté contre son chef spirituel. Aussi l'humiliation des ministres du culte est-elle la première punition de l'hérésie; voilà pourquoi dans tous les pays schismatiques, on voit les prêtres méprisés du peuple, malgré ou pour mieux dire à cause de la protection des Rois; et cela précisément parce qu'ils se sont placés dans la dépendance du prince, même en ce qui concerne leur mission divine.

Les peuples qui se connaissent en liberté n'obéiront jamais du fond du cœur à un clergé dépendant.

Le temps n'est pas loin où l'on reconnaîtra qu'en matière de religion, ce qu'il y a d'essentiel, ce n'est pas d'obtenir la liberté du troupeau, c'est d'assurer celle du pasteur.

Quand le monde en sera là, il aura fait un grand pas.

La foule obéira toujours à des hommes qu'elle prendra pour guides: appelez-les prêtres, docteurs, poëtes, savants, tyrans, l'esprit du peuple est dans leur main; la liberté religieuse pour les masses est donc une chimère, mais ce qui est important au sort des âmes, c'est la liberté de l'homme chargé de faire auprès d'elles l'office de prêtres: or, il n'y a au monde de prêtre libre que le prêtre catholique.

Des pasteurs esclaves ne peuvent guider que des esprits stériles: un pope n'instruira jamais les nations qu'à se prosterner devant la force!!... Ne me demandez donc plus d'où vient que les Russes n'imaginent rien; et pourquoi les Russes ne savent que copier sans perfectionner...

Lorsque en Occident les descendants des barbares étudiaient les anciens avec une vénération qui tenait de l'idolâtrie, ils les modifiaient pour se les approprier; qui peut reconnaître Virgile dans le Dante? Homère dans le Tasse? Justinien même et les lois romaines dans les codes de la féodalité? L'imitation de maîtres, entièrement étrangers aux mœurs modernes, pouvait polir les esprits en formant la langue; elle ne pouvait les réduire à une reproduction servile. Le respect passionné qu'ils professaient pour le passé, loin d'étouffer leur génie, l'éveillait; mais ce n'est pas ainsi que les Russes se sont servis de nous.

Quand on contrefait la forme d'une société sans se pénétrer de l'esprit qui l'anime, quand on va demander des leçons de civilisation, non pas aux antiques instituteurs du genre humain, mais à des étrangers dont on envie les richesses sans respecter leur caractère, quand l'imitation est hostile et qu'elle tombe en même temps dans la puérilité, lorsqu'on va prendre chez un voisin, qu'on affecte de dédaigner, jusqu'à la manière d'habiter sa maison, de s'habiller, de parler, on devient un calque, un écho, un reflet; on n'existe plus par soi-même.

Les sociétés du moyen âge, vivantes de leurs croyances renouvelées, fortes de leurs besoins à elles, pouvaient adorer l'antiquité sans risquer de la parodier; parce que la force de création, quand elle existe, ne se perd jamais à quelque usage que l'homme l'applique... que d'imagination dans l'érudition du XVe siècle!!...

Le respect pour les modèles est le cachet d'un esprit créateur.

C'est pourquoi l'étude des classiques dans l'Occident à l'époque de la renaissance, n'a guère influé que sur les belles-lettres et sur les beaux-arts: le développement de l'industrie, du commerce, des sciences naturelles et des sciences exactes, est uniquement l'œuvre de l'Europe moderne, qui pour ces choses a tiré presque tout d'elle-même. L'admiration superstitieuse qu'elle professa longtemps pour la littérature païenne n'a pas empêché que sa politique, sa religion, sa philosophie, la forme de ses gouvernements, sa manière de faire la guerre, son point d'honneur, ses mœurs, son esprit, ses habitudes sociales ne soient à elle.