La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 20

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Je fus doublement heureux, pour le prisonnier de Moscou et pour moi-même, de quitter ce séjour jadis fameux par les désordres de la liberté, aujourd'hui désolé par ce qu'on appelle _le bon ordre_, mot qui équivaut ici à celui de mort.

J'eus beau faire diligence, je n'arrivai à Pétersbourg que le quatrième jour; à peine descendu de voiture, je courus chez M. de Barante.

Il ignorait encore l'arrestation de M. Pernet, et il me parut surpris de l'apprendre par moi, surtout quand il sut que j'avais mis près de quatre jours à faire la route. Son étonnement redoubla lorsque je lui contai mes inutiles instances auprès de notre consul pour déterminer ce défenseur officiel des Français à tenter une démarche en faveur du prisonnier.

L'attention avec laquelle m'écoutait M. de Barante, l'assurance qu'il me donna de ne rien négliger pour éclaircir cette affaire, de ne la point perdre de vue un moment, tant qu'il n'aurait pas démêlé le nœud de l'intrigue, l'importance qu'il me parut attribuer aux moindres faits qui pouvaient intéresser la dignité de la France et la sûreté de nos concitoyens, mirent ma conscience en paix et dissipèrent les fantômes de mon imagination. Le sort de M. Pernet était dans les mains de son protecteur naturel de qui l'esprit et le caractère devenaient pour ce malheureux des garants plus sûrs que mon zèle et mes impuissantes sollicitations.

Je sentis que j'avais fait tout ce que je pouvais et devais faire pour venir en aide au malheur, et pour défendre l'honneur de mon pays selon la mesure de mes forces, et sans sortir des bornes que m'imposait ma position de simple voyageur. _La folle de la maison_ avait servi à quelque chose. Durant les douze ou quinze jours que je demeurai encore à Pétersbourg, je crus donc devoir m'abstenir de prononcer le nom de M. Pernet devant M. l'ambassadeur de France, et je quittai la Russie sans savoir la suite d'une histoire dont le commencement m'avait préoccupé et intéressé comme vous venez de le voir.

Mais tout en m'acheminant rapidement et _librement_ vers la France, ma pensée se reportait souvent dans les cachots de Moscou. Si j'avais su ce qui s'y passait, j'aurais été encore plus agité[17].

Les derniers moments de mon séjour à Pétersbourg furent employés à visiter divers établissements que je n'avais pu voir à mon premier passage par cette ville.

Le prince *** me fit montrer entre autres curiosités les immenses usines de Colpina, l'arsenal des arsenaux russes, situé à quelques lieues de la capitale. C'est dans cette fabrique que se confectionnent tous les objets nécessaires à la marine Impériale. On arrive à Colpina par une route de sept lieues dont la dernière moitié est détestable. L'établissement est dirigé par un Anglais, M. Wilson, honoré du grade de général (toute la Russie est enrégimentée)[19]; il nous fit les honneurs de ses machines en véritable ingénieur russe, c'est-à-dire qu'il ne nous permit pas de négliger un clou ni un écrou; escortés par lui, nous avons passé en revue près de vingt ateliers d'une grandeur immense. Cette extrême complaisance du directeur méritait sans doute beaucoup de reconnaissance; j'en exprimai peu, c'était encore plus que je n'en ressentais; la fatigue rend ingrat presque autant que l'ennui.

Ce que nous trouvâmes de plus admirable dans la longue revue qu'on nous obligea de faire des mécaniques de Colpina, c'est une machine de Bramah destinée à éprouver la force des chaînes qui servent à porter les ancres des plus gros navires; les énormes anneaux qui ont pu résister aux efforts de cette machine, peuvent ensuite maintenir les bâtiments contre les coups de vent et de mer les plus violents. Dans la machine de Bramah on fait un ingénieux usage de la pression de l'eau pour mesurer la force du fer; cette invention me parut merveilleuse.

Nous examinâmes aussi des écluses destinées à servir de trop plein dans les crues d'eau extraordinaires. C'est au printemps surtout que ces singulières écluses fonctionnent; sans elles le ruisseau qui sert de moteur aux machines, au lieu de porter la vie partout, ferait des ravages incalculables. Le fond des canaux et les piles de ces écluses sont revêtus d'épaisses feuilles de cuivre, parce que ce métal, dit-on, résiste aux hivers mieux que le granit. On nous assure que nous ne verrons rien de semblable ailleurs.

J'ai retrouvé à Colpina l'espèce de grandeur et en même temps de luxe qui m'a frappé dans toutes les constructions utiles ordonnées par le gouvernement russe. Ce gouvernement ne manque presque jamais de joindre au nécessaire beaucoup de superflu. Il a tant de puissance réelle qu'il ne faut pas se laisser aller au dédain qu'inspirent les ruses auxquelles il est habitué de descendre pour éblouir les étrangers; cette finesse est de pur choix, on doit l'attribuer à un penchant inhérent au caractère national: ce n'est pas toujours par faiblesse qu'on ment, on ment quelquefois parce qu'on a reçu de la nature le don de bien mentir: c'est un talent, et tout talent veut s'exercer.

Quand nous montâmes en voiture pour retourner à Saint-Pétersbourg, il faisait nuit et froid. La longueur de la route fut diminuée par une conversation charmante dont j'ai retenu l'anecdote que voici. Elle sert à prouver jusqu'où s'étend la puissance de création d'un souverain absolu. Jusque-là, j'avais vu le despotisme russe exercer son action sur les morts, sur les églises, sur les faits de l'histoire, sur les condamnés, sur les prisonniers, enfin, sur tout ce qui ne peut prendre la parole pour protester contre un abus de pouvoir: cette fois nous verrons un Empereur de Russie imposer à l'une des plus illustres familles de France une parenté dont elle ne se doutait ni ne se souciait.

Sous le règne de Paul Ier, un Français du nom de Lovel, se trouvait à Pétersbourg; il était agréable de sa personne, il était jeune; il plut à une demoiselle fort riche dont il était amoureux: elle s'appelait Kaminski ou Kaminska, j'ignore si cette famille est d'origine polonaise. Elle était alors assez puissante et assez distinguée; aussi s'opposa-t-elle au mariage par la raison que le jeune étranger n'avait ni nom ni fortune. Les deux amants réduits au désespoir, eurent recours à un moyen de roman. Ils attendirent l'Empereur à son passage dans une rue, se jetèrent à ses pieds, et lui demandèrent protection. Paul Ier qui était bon quand il n'était pas fou, promit le consentement de la famille, qu'il décida par plus d'un moyen sans doute, mais surtout par celui-ci: «Mademoiselle Kaminska épouse, dit l'Empereur, _M. le comte de Laval_, jeune émigré français d'une famille illustre et possesseur d'une fortune considérable.»

Doté de la sorte, mais bien entendu en paroles seulement, le jeune Français épousa mademoiselle Kaminska dont la famille se serait bien gardée de donner un démenti à l'Empereur.

Pour prouver le dire du souverain, le nouveau _M. de Laval_ fit sculpter fièrement son écusson sur la porte de l'_hôtel_ où il s'établit avec sa nouvelle épouse.

Malheureusement quinze ans plus tard, sous la restauration, je ne sais quel M. de Montmorency Laval voyageait en Russie; voyant par hasard ses armes sur une porte, il s'informe; on lui conte l'histoire de M. Lovel.

À sa demande, l'Empereur Alexandre fit aussitôt enlever l'écusson des Laval et la porte de M. Lovel resta découronnée, ce qui n'a pas empêché le comte de Laval de continuer jusqu'à ce jour de faire à tout Pétersbourg les honneurs d'une excellente maison qui s'appellera toujours l'hôtel de Laval, par respect pour la mémoire de S. M. l'Empereur Paul, mémoire à qui l'on doit bien un culte expiatoire...

Le lendemain de ma course à Colpina, je visitai en détail l'Académie de peinture: superbe et pompeux édifice qui, jusqu'à présent renferme peu de bons ouvrages; mais que peut on espérer de l'art dans un pays où les jeunes artistes portent l'uniforme? j'aimerais mieux renoncer de bonne foi à tout travail d'imagination. J'ai trouvé tous les élèves de l'Académie enrégimentés, costumés, commandés comme des cadets de marine. Ce fait seul dénote un profond mépris pour ce qu'on prétend protéger ou plutôt une grande ignorance des lois de la nature et des mystères de l'art: l'indifférence affichée serait moins barbare; il n'y a de libre en Russie que ce dont le gouvernement ne se soucie pas; il ne se soucie que trop des arts, mais il ignore que l'art a besoin de liberté et que cette accointance entre les œuvres du génie et l'indépendance de l'homme attesterait à elle seule la noblesse de la profession d'artiste.

Je parcourus beaucoup d'ateliers et j'y trouvai des paysagistes distingués; ils ont de l'imagination dans leurs compositions et même de la couleur. J'ai admiré surtout un tableau représentant Saint-Pétersbourg pendant une nuit d'été, par M. Vorobieff: c'est beau comme la nature, poétique comme la vérité. En voyant ce tableau, j'ai cru arriver en Russie: je me suis reporté à l'époque où les nuits d'été n'étaient qu'un composé de deux crépuscules: on ne peut mieux rendre l'effet de ce jour persistant et qui triomphe de l'obscurité comme une lampe éclaire à travers une gaze légère.

Je me suis éloigné à regret de cette toile où la nature est prise sur le fait par un homme dont l'imagination s'applique à l'imitation de ce qu'il a sous les yeux. Ses ouvrages m'ont rendu les premières impressions que j'éprouvai à la vue de la mer Baltique. C'était la clarté polaire que je revoyais, ce n'était pas la lumière des tableaux ordinaires. Il y a un grand mérite à caractériser, d'une manière aussi précise, des phénomènes particuliers de la nature.

On fait beaucoup de bruit en Russie du talent de Brulow. Son _Dernier jour de Pompéii_ a produit, dit-on, quelque effet en Italie. Cette énorme toile fait maintenant la gloire de l'école russe à Saint-Pétersbourg; ne riez pas de cette qualification; j'ai vu une salle sur la porte de laquelle on avait inscrit ces mots: _École russe_!!!... Le tableau de Brulow me paraît d'une couleur fausse; à la vérité le sujet choisi par l'artiste était propre à voiler ce défaut, car qui peut savoir la couleur qu'avaient les édifices de Pompéii à leur dernier jour? Ce peintre a le pinceau sec, la touche dure, mais il a de la force; ses conceptions ne manquent ni d'imagination ni d'originalité. Ses têtes ont de la variété et de la vérité; s'il entendait l'usage du clair-obscur, il mériterait peut-être un jour la réputation qu'on lui fait ici; en attendant il manque de naturel, de coloris, de légèreté, de grâce, et le sentiment du beau lui est étranger; il ne manque pas d'une sorte de poésie sauvage; toutefois, l'effet général de ses tableaux est désagréable à l'œil, et son style roide, mais qui n'est pas dépourvu de noblesse, rappelle les imitateurs de l'école de David; c'est dessiné comme d'après la bosse avec assez de soin et colorié au hasard.

Dans un tableau de l'Assomption, qu'on est convenu à Pétersbourg d'admirer parce qu'il est du _fameux_ Brulow, j'ai remarqué des nuages si lourds qu'on pourrait les envoyer à l'Opéra pour représenter des rochers.

Il y a pourtant dans Pompéii des expressions de têtes qui promettent un vrai talent. Ce tableau, malgré les défauts de composition qu'on y découvre, gagnerait à être gravé; car c'est surtout par la couleur qu'il pèche.

On dit que depuis son retour en Russie, l'auteur a déjà beaucoup perdu de son enthousiasme pour l'art. Que je le plains d'avoir vu l'Italie, puisqu'il devait retourner dans le Nord! Il travaille peu, et malheureusement sa facilité, dont on lui fait un mérite, paraît trop dans ses ouvrages. C'est par un travail assidu et forcé qu'il parviendrait à vaincre la roideur de son dessin, et la crudité de ses couleurs. Les grands peintres savent la peine qu'il se faut donner pour ne plus dessiner avec le pinceau, pour peindre par la dégradation des tons, pour effacer de dessus la toile les lignes qui n'existent nulle part dans la nature, pour montrer l'air qui est partout, pour cacher l'art, enfin pour apprendre à reproduire la réalité sans cesser de l'ennoblir. Il semble que le Raphaël russe ne se doute pas de la rude tâche de l'artiste.

On m'assure qu'il passe sa vie à s'enivrer plus qu'à travailler; je le blâme moins que je ne le plains. Ici tous les moyens sont bons pour se réchauffer: le vin est le soleil de la Russie. Si l'on joint au malheur d'être Russe celui de se sentir peintre en Russie, il faut s'expatrier. N'est-ce pas un lieu d'exil pour les peintres qu'une ville où il fait nuit trois mois, et où la neige a plus d'éclat que le soleil?

En s'appliquant à reproduire les singularités de la nature sous cette latitude, quelques peintres de genre pourraient se faire honneur et obtenir sur les marches du temple des arts une petite place où ils feraient bande à part; mais un peintre d'histoire, s'il veut développer les dispositions qu'il a reçues du ciel, doit fui un tel climat. Pierre-le-Grand avait beau dire et beau faire, la nature mettra toujours des bornes aux fantaisies de l'homme, fussent-elles justifiées par les ukases de vingt Czars.

J'ai vu de M. Brulow un ouvrage vraiment admirable: c'est sans contredit ce qu'il y a de mieux à Saint-Pétersbourg parmi les tableaux modernes; à la vérité c'est la copie d'un ancien chef-d'œuvre de l'école d'Athènes. Elle est grande comme l'original au moins. Quand on sait reproduire ainsi ce que Raphaël a fait peut-être de plus inimitable après ses madones, on est obligé de retourner à Rome pour y apprendre à faire mieux que _le Dernier jour de Pompéii_ et que _l'Assomption de la Vierge_[20].

Le voisinage du pôle est contraire aux arts, excepté à la poésie, à qui parfois l'âme humaine suffit; alors c'est le volcan sous la glace. Mais pour les habitants de ces âpres climats, la musique, la peinture, la danse, tous les plaisirs de sensation qui, jusqu'à un certain degré, sont indépendants de la pensée, perdent de leurs charmes en perdant leurs organes. Que me feraient Rembrant la nuit, et le Corrége, et Michel-Ange, et Raphaël dans une chambre sans lumière? Le Nord a des beautés sans doute, mais c'est un palais qui manque de jour. L'amour plus dégagé des sens y naît des désirs physiques moins que des besoins du cœur; mais, n'en déplaise au vain luxe du pouvoir et de l'opulence, tout le séduisant cortége de la jeunesse avec ses jeux, ses grâces, ses ris, ses danses, s'arrête aux régions bénies où les rayons du soleil, sans se contenter de glisser sur la terre qu'à peine ils effleurent, la réchauffent et la fécondent en l'éclairant du haut du ciel.

En Russie tout se ressent d'une double tristesse: la peur du pouvoir, l'absence du soleil!!... Les danses nationales y ressemblent tantôt à une ronde menée par des ombres, défilant tristement à la lueur d'un crépuscule qui ne finit jamais; tantôt, et c'est lorsqu'elles sont vives, à un exercice qu'on s'impose de peur de s'endormir et de geler en dormant. Mademoiselle Taglioni elle-même... hélas!... mademoiselle Taglioni n'est-elle pas devenue à Saint-Pétersbourg une danseuse parfaite? Quelle chute pour la Sylphide!!!... c'est l'histoire d'Ondine devenue simple femme... Mais quand elle marche dans les rues... car elle marche à présent... elle est suivie par des laquais en grande livrée avec de belles cocardes à leurs chapeaux et des galons d'or, et on l'accable tous les matins dans les journaux d'articles pleins de louanges les plus ridicules que j'aie lues. Voilà ce que les Russes, avec tout leur esprit, savent faire pour les arts et pour les artistes. Ce qu'il faut aux artistes, c'est un ciel qui les fasse naître, un public qui les comprenne, une société qui les inspire... Voilà le nécessaire: les récompenses sont de surérogation; on les leur donne par surcroît, comme dit l'Évangile. Ce n'est pas dans un Empire dont le peuple, refoulé de force non loin de la terre des Lapons, et policé de force par Pierre Ier, qu'il faut aller chercher ces choses. J'attends les Russes à Constantinople pour savoir ce dont ils sont capables en fait de beaux-arts et de civilisation.

La meilleure manière de protéger les arts, c'est d'avoir sincèrement besoin des plaisirs qu'ils procurent; une nation parvenue à ce point de civilisation ne sera pas longtemps contrainte à demander des artistes aux étrangers.

Au moment où j'allais quitter Saint-Pétersbourg, quelques personnes déploraient tout bas l'abolition des uniates[21], et racontaient les mesures arbitraires qui avaient amené de longue main cet acte irréligieux célébré comme un triomphe par l'Église russe. Les persécutions cachées qu'on a fait endurer à plusieurs prêtres des uniates révoltent les cœurs les plus indifférents; mais dans un paya où les distances et le secret favorisent l'arbitraire et prêtent leur secours constant aux actes les plus tyranniques, toutes les violences restent couvertes. Ceci me rappelle le mot significatif trop souvent répété par les Russes privés de protecteurs: «Dieu est si haut! l'Empereur est si loin![22]»

Voici donc les Grecs qui se mettent à faire des martyrs. Qu'est devenue la tolérance dont ils se vantaient devant les hommes qui ne connaissent pas l'Orient? Aujourd'hui les glorieux confesseurs de la foi catholique languissent dans des couvents-prisons, et leur lutte, admirée dans le ciel, reste ignorée même de l'Église pour laquelle ils militent généreusement sur la terre, de cette Église, mère de toutes les Églises, et la seule universelle, car elle est la seule qui ne soit pas entachée de localité, qui soit restée libre et qui n'appartienne à aucun pays[23]!!...

Quand le soleil de la publicité se lèvera sur la Russie, ce qu'il éclairera d'injustices non-seulement anciennes, mais de chaque jour, fera frémir le reste du monde. On ne frémira pas assez, car tel est le sort de la vérité sur la terre: tant que les peuples ont le plus grand intérêt à la connaître, ils l'ignorent, et lorsqu'ils l'apprennent elle ne leur importe déjà plus guère. Les abus d'un pouvoir renversé n'excitent que de froides exclamations; ceux qui les relatent passent pour des acharnés qui battent l'ennemi à terre, tandis que d'un autre côté les excès de ce pouvoir inique demeurent soigneusement cachés tant qu'il est debout, car avant tout il emploie sa force à étouffer les plaintes de ses victimes; il extermine, il anéantit, il se garde d'irriter, et il s'applaudit encore de sa mansuétude parce qu'il ne se permet que les cruautés indispensables. Néanmoins, c'est à tort qu'il se vante de sa douceur: lorsque la prison est muette et fermée comme la tombe, on se passe aisément de l'échafaud!!...

L'idée que je respirais le même air que tant d'hommes injustement opprimés, séparés du monde, me privait du repos le jour et la nuit. J'étais parti de France effrayé des abus d'une liberté menteuse, je retourne dans mon pays persuadé que si le gouvernement représentatif n'est pas le plus moral, logiquement parlant, il est sage et modéré dans la pratique; quand on voit que d'un côté il préserve les peuples de la licence démocratique, et de l'autre des abus les plus criants du despotisme, abus d'autant plus hideux que les sociétés qui les tolèrent sont plus avancées dans la civilisation matérielle, on se demande s'il ne faut pas imposer silence à ses antipathies et subir sans se plaindre une nécessité politique qui, après tout, apporte aux nations préparées pour elle plus de bien que de mal. À la vérité, jusqu'à présent cette nouvelle et savante forme de gouvernement n'a pu se consolider que par l'usurpation. Peut-être ces usurpations définitives avaient-elles été rendues inévitables par toutes les fautes précédentes; c'est une question de politique religieuse que le temps, le plus sage des ministres de Dieu sur la terre, résoudra pour nos neveux. Ceci me rappelle une pensée profonde exprimée par un des esprits les plus éclairés et les plus cultivés de l'Allemagne, M. de Varnhagen d'Ense: «J'ai bien cherché, m'écrivait-il un jour, par qui se font en dernière analyse les révolutions, et, après trente ans de méditations, j'ai trouvé ce que j'avais pensé dès ma jeunesse, qu'elles se font par les hommes contre qui on les dirige.»

Jamais je n'oublierai ce que j'ai senti en passant le Niémen pour entrer à Tilsit; c'est surtout dans ce moment-là que j'ai donné raison à l'aubergiste de Lubeck. Un oiseau échappé de sa cage, ou sortant de dessous la cloche d'une machine pneumatique, serait moins joyeux. Je puis dire, je puis écrire ce que je pense, je suis libre!... m'écriai-je. La première lettre vraie que j'aie adressée à Paris est partie de cette frontière: elle aura fait événement dans le petit cercle de mes amis, qui, jusque-là sans doute, avaient été les dupes de ma correspondance officielle. Voici la copie de cette lettre:

Tilsit, ce jeudi 26 septembre 1839.

«Cette date vous fera, j'espère, autant de plaisir à lire qu'elle m'en fait à écrire; me voici hors de l'Empire de l'uniformité, des minuties et des difficultés. On parle librement et l'on se croit dans un tourbillon de plaisir et dans un monde emporté par les idées nouvelles vers une liberté désordonnée. C'est pourtant en Prusse qu'on est; mais sortir de la Russie c'est retrouver des maisons dont le plan n'a pas été commandé à un esclave par un maître inflexible, maisons pauvres encore, mais librement bâties; c'est voir une campagne gaie et librement cultivée (n'oubliez pas que c'est de la Prusse que je parle), et ce changement épanouit le cœur. En Russie l'absence de la liberté se ressent dans les pierres toutes taillées à angles droits, dans les poutres toutes équarries régulièrement, comme elle se ressent dans les hommes... Enfin je respire!... je puis vous écrire sans les précautions oratoires commandées par la police: précautions presque toujours insuffisantes, car il y a autant de susceptibilité d'amour-propre que de prudence politique dans l'espionnage des Russes. La Russie est le pays le plus triste de la terre habité par les plus beaux hommes que j'aie vus; un pays où l'on aperçoit à peine les femmes ne peut être gai... Enfin m'en voici dehors, et sans le moindre accident! Je viens de faire deux cent cinquante lieues en quatre jours, par des chemins souvent détestables, souvent magnifiques, car l'esprit russe, tout ami qu'il est de l'uniformité, ne peut atteindre à l'ordre véritable; le caractère de cette administration, c'est le tatillonnage, la négligence et la corruption. On est révolté à l'idée de s'habituer à tout cela, et pourtant on s'y habitue. Un homme sincère dans ce pays-là passerait pour fou.

«À présent je vais me reposer en voyageant à loisir. J'ai deux cents lieues à faire d'ici à Berlin; mais des lits où l'on peut coucher et de bonnes auberges partout, une grande route douce et régulière rendent ce voyage une vraie promenade.»

La propreté des lits, des chambres, l'ordre des ménages dirigés par des femmes: tout me semblait charmant et nouveau... J'étais surtout frappé du dessin varié des maisons, de l'air de liberté des paysans et de la gaîté des paysannes: leur bonne humeur me causait presque de l'effroi: c'était une indépendance dont je craignais pour eux les conséquences; j'en avais perdu le souvenir. On voit là des villes qui sont nées spontanément et l'on reconnaît qu'elles étaient bâties avant qu'aucun gouvernement en eût fait le plan. Assurément, la Prusse ducale ne passe pas pour le pays de la licence, eh bien, en traversant les rues de Tilsit et plus tard celles de Kœnigsberg, je croyais assister au carnaval de Venise. Je me suis souvenu alors qu'un Allemand de ma connaissance, après avoir passé pour ses affaires plusieurs années en Russie, parvint enfin à quitter ce pays pour toujours; il était dans la compagnie d'un de ses amis; à peine eurent-ils mis le pied sur le bâtiment anglais qui venait de lever l'ancre, qu'on les vit tomber dans les bras l'un de l'autre en disant: «Dieu soit loué, nous pouvons respirer librement et penser tout haut!...»