La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 18

Chapter 183,846 wordsPublic domain

Il faut que le schah de Perse ait intérêt à se concilier l'amitié de l'Empereur de Russie, et que dans ce but, comptant sur les plus grands présents, il envoie au Czar l'un des plus énormes éléphants noirs de l'Asie; il faut que cette tour ambulante soit revêtue de superbes tapis qui servent de caparaçons au colosse, et qui de loin représentent des tentures de cathédrales agitées par le vent, il faut que la bête monstrueuse soit escortée d'un cortége d'hommes à cheval qui ressemblent à une nuée de sauterelles, le tout suivi d'une file de chameaux qui paraissent des ânes à côté de cet éléphant, le plus démesurément grand que j'aie vu et l'un des plus grands qui existent; il faut de plus qu'au sommet du monument vivant, on aperçoive un homme de couleur olivâtre, en costume oriental, portant un parasol ouvert, et que cet homme soit bizarrement juché les jambes croisées sur des carreaux posés au milieu du dos du monstre; il faut enfin que tandis qu'on force ce potentat du désert de s'acheminer à pied vers Moscou et Pétersbourg, où le climat va bientôt le ranger dans la collection des mastodontes et des mammouths, je m'achemine, moi, en poste de Nijni à Moscou par la route de Vladimir, et que mon départ coïncide exactement avec celui des Persans, de façon qu'à certain point de la route déserte, qu'ils suivent au pas majestueux de leur royal animal, j'arrive derrière eux au galop de mes chevaux russes, forcés de passer à côté du géant; il ne faut rien moins, vous dis-je, que toutes ces circonstances réunies pour vous expliquer la peur homérique de mes coursiers en voyant devant eux la pyramide animée se mouvoir comme par magie au milieu d'une troupe d'étranges figures d'hommes et de bêtes.

La frayeur de mes quatre chevaux en approchant de ce colosse aux pieds couleur de fer, aux flancs revêtus de pourpre, se manifesta d'abord par un tressaillement universel, par des hennissements, des reniflements extraordinaires et par le refus de passer outre. Mais bientôt la parole, le fouet, la main du postillon-cocher les maîtrisèrent au point de les obliger à devancer le fantastique objet de leur terreur: ils se soumirent en frissonnant, leurs crins se hérissaient; mais à peine ont-ils subi cette lutte de deux effrois contraires et fait l'effort d'affronter le monstre, en passant d'un train modéré le long de ses flancs superbes, que, se reprochant, pour ainsi dire, leur courage qui n'était que de la peur comprimée, ils laissent cette terreur faire explosion, et la voix et les rênes de leur conducteur demeurent sans force. L'homme est vaincu au moment qu'il se croit vainqueur; à peine les chevaux ont-ils senti le monstre derrière eux, qu'ils prennent le mors aux dents, et partent au triple galop sans savoir où se dirigera leur aveugle emportement. Cette furie de la frayeur allait nous coûter la vie; le cocher, surpris et impuissant, restait immobile sur son siége et lâchait les rênes; le feldjæger, assis sur le même siége, partageait sa stupeur et imitait son inaction. Antonio et moi, dans le fond de la calèche fermée à cause de l'incertitude du temps et de mon indisposition, nous étions pâles et muets: notre espèce de tarandasse n'a pas de portières, c'est un bateau, il faut enjamber par-dessus le bord pour entrer et pour sortir, ce qui devient assez difficile quand la capote relevée est appuyée sur le siége de devant: tout à coup les chevaux, dans leur vertige, quittent la route et commencent à monter sur une berge de huit pieds de hauteur presque à pic; une des petites roues s'engage dans le gravier de cette berge; déjà deux des chevaux ont gravi sur la crête sans rompre leurs traits: je vois leurs pieds au niveau de nos têtes; encore un coup de collier, la voiture suivra; mais comme elle ne peut arriver, elle versera, elle sera brisée, et ses morceaux dispersés seront traînés avec nous en divers sens, jusqu'à la mort de tous, bêtes et hommes: je crus que c'en était fait de nous. Les Cosaques qui escortaient le puissant personnage, cause du péril, voyant la situation critique où nous étions, avaient eu la prudence d'éviter de nous suivre de crainte d'animer notre attelage: prudence bien insuffisante! moi, sans même songer à sauter hors de la voiture, je recommandais mon âme à Dieu lorsque Antonio disparut... je le crus tué; la capote et les rideaux de cuir de la calèche me cachaient la scène; mais au même instant je sens les chevaux s'arrêter. «Nous sommes sauvés,» me crie Antonio; ce _nous_ me toucha, car lui-même était hors de danger depuis qu'il avait pu sortir de la voiture sans accident. Sa rare présence d'esprit lui avait fait discerner le seul moment favorable pour sauter au moindre risque possible; puis avec cette agilité que les vives émotions peuvent donner et ne peuvent expliquer, il s'était trouvé, sans savoir lui-même par quel moyen, sur la berge, à la tête des deux chevaux qui venaient de l'escalader, mais dont les efforts désespérés menaçaient de tout exterminer. La voiture allait verser quand les bêtes furent arrêtées; mais le postillon et le courrier, ranimés par l'exemple d'Antonio, avaient eu le temps à leur tour de sauter à terre; le postillon en un clin d'œil fut à la tête des deux chevaux restés sur la route et séparés de leurs compagnons par la rupture d'une des chaînettes du timon, tandis que le courrier soutenait la voiture. Presque au même moment, les Cosaques de l'éléphant ayant lancé leurs chevaux au grand galop, arrivèrent à notre secours; ils me firent descendre de voiture, et aidèrent mes gens à contenir l'attelage toujours frémissant. Jamais on ne fut plus près du dernier malheur, mais jamais accident ne fut évité à moins de frais: pas un clou de la voiture, et ce qu'il y a de plus étonnant, pas un trait des harnais n'a manqué; l'une des chaînettes rompue, quelques morceaux de cuir déchirés, des guides cassées, un mors brisé: voilà tout ce que nous eûmes à réparer.

Au bout d'un quart d'heure, Antonio était replacé tranquillement près de moi dans le fond de la calèche, et un autre quart d'heure plus tard, il dormait comme s'il ne nous eût pas sauvé la vie à tous.

Pendant qu'on rajustait nos harnais, je voulus m'approcher de la cause de tout ce dégât. Le cornac avait prudemment fait retirer l'éléphant dans le bois voisin d'une des contre-allées de la route. Cette terrible bête me parut encore grandie depuis le péril auquel elle m'avait exposé; sa trompe, engagée dans la cime des bouleaux, me faisait l'effet d'un boa noué dans les branches d'un palmier. Je commençai à donner raison à mes chevaux, car il y avait là de quoi ressentir une grande épouvante. En même temps, le dédain que nos petits corps devaient inspirer à cette masse prodigieuse, me paraissait comique: du haut de sa tête puissante, l'éléphant avec son œil fin et vif jetait sur les hommes un regard inattentif; je me sentais fourmi; effrayé de la métamorphose je me hâtai de fuir ce curieux spectacle, en rendant grâce à Dieu de m'avoir fait échapper à une mort affreuse, et qui pendant un moment m'avait paru inévitable.

(_Suite de la même lettre_.)

Moscou, ce 5 septembre 1839 au soir.

Une excessive chaleur n'a pas discontinué de régner à Moscou depuis plusieurs mois: j'y retrouve la température que j'y ai laissée; c'est un été tout à fait extraordinaire. Cette sécheresse fait monter dans l'air, au-dessus des quartiers les plus populeux de la ville, une poussière rougeâtre, qui, vers le soir, produit des effets aussi fantastiques que la lumière des feux de Bengale: ce sont de vrais nuages d'Opéra. Aujourd'hui, vers le coucher du soleil, j'ai voulu contempler ce spectacle au Kremlin, dont j'ai fait le tour extérieurement avec autant d'admiration et presque autant de surprise que la première fois.

La ville des hommes était séparée du palais des géants par une gloire du Corrége: c'était une sublime réunion des merveilles de la peinture et de la poésie.

Le Kremlin, comme le point le plus élevé du tableau, recevait les dernières lueurs du jour, tandis que les vapeurs de la nuit enveloppaient déjà le reste de la ville. L'imagination ne sentait plus ses bornes; l'univers, l'infini, Dieu même, appartenaient au poëte, témoin d'un si majestueux spectacle... c'était Martin, coloriste, ou plutôt c'était le vivant modèle de ses tableaux les plus extraordinaires. Le cœur me battait de crainte et d'admiration; je voyais se relever toute la cohorte des hôtes surnaturels du Kremlin; leurs figures brillaient pareilles à des démons peints sur un fond d'or, ils s'avançaient flamboyants vers les régions de la nuit, dont ils s'apprêtaient à déchirer le voile; je n'attendais plus que la foudre: c'était terriblement beau.

Les masses blanches et irrégulières du palais reflétaient inégalement l'oblique lumière d'un crépuscule agité; ces variétés de teintes étaient le résultat des divers degrés d'inclinaison de certains pans de murailles, et des pleins et des vides qui font la beauté de cette architecture barbare, mais dont les hardis caprices, s'ils ne charment les sens, parlent bien haut à la pensée. C'était si étonnant, si beau, que je n'ai pu résister à vous nommer encore une fois le Kremlin.

Mais rassurez-vous, ceci est un adieu.

Quelques plaintifs chants d'ouvriers, répétés par les échos des meurtrières, tombaient du haut des terrasses à demi cachées sous des échafaudages, et retentissaient de voûte en voûte, de créneaux en créneaux, de précipices en précipices, précipices bâtis de main d'homme, d'où les sons rebondissaient en frappant jusqu'à mon cœur pénétré d'une inexprimable mélancolie. Des lumières errantes apparaissaient dans les profondeurs de l'édifice royal; ces galeries désertes, ces longues percées avec leurs barbacanes vides et leurs mâchicoulis abandonnés, se renvoyaient la voix de l'homme, qu'on était étonné d'entendre retentir à cette heure, au milieu des palais solitaires, et l'oiseau de nuit, troublé dans ses mystérieuses amours, fuyait la lueur des torches en s'envolant au plus haut des clochers et des tours, pour y porter la nouvelle de quelque désordre inouï.

Ce bouleversement était l'effet des travaux commandés par l'_Empereur_ pour fêter la prochaine arrivée de l'_Empereur_: il se fête lui-même et fait illuminer son Kremlin quand il vient à Moscou; tandis qu'une madone, avec une lampe qui ne s'éteint jamais, l'attend dans une niche au-dessus d'une des principales portes du sacré palais; cependant, à mesure que l'ombre croissait, la ville s'illuminait; ses boutiques, ses cafés, ses rues, ses théâtres sortaient des ténèbres comme par magie. Ce jour était aussi l'anniversaire du couronnement de l'Empereur; encore un motif de fête et d'illumination: les Russes ont tant de jours de joie à célébrer par an qu'à leur place, je n'éteindrais pas mes lampions.

On commence à se ressentir ici de l'approche du magicien: Moscou il y a trois semaines n'était habité que par des marchands qui vaquaient à leurs affaires en drowska; maintenant les beaux coursiers, les voitures à longs attelages de quatre chevaux, les uniformes dorée pullulent dans les rues devenues brillantes; les grands seigneurs, les valets obstruent les théâtres et leurs portiques. «L'Empereur est à trente lieues d'ici; qui sait si l'Empereur ne va pas arriver; l'Empereur pourrait venir cette nuit; peut-être l'Empereur sera-t-il à Moscou demain; on assure que l'Empereur y était hier incognito; qui nous prouve qu'il n'y est pas maintenant?» Et ce doute, et cet espoir, et ce souvenir, agitent les cœurs, animent les lieux, changent l'aspect de toutes les choses, le langage de toutes les personnes, et la physionomie de tous les visages. Moscou, ville marchande, ville occupée d'affaires, hier, est aujourd'hui agitée et troublée comme une bourgeoise attendant la visite d'un grand seigneur. Des palais presque toujours déserts s'ouvrent et s'illuminent: des jardins s'embellissent partout; des fleurs et des flambeaux luttent à l'envi d'éclat et de gaîté forcés; des murmures flatteurs parcourent tout bas la foule, des pensers plus flatteurs et plus secrets encore s'éveillent dans les esprits; tous les cœurs battent d'une joie sincère, car les ambitieux se séduisent eux-mêmes, et les plaisirs qu'ils affectent beaucoup, ils les ressentent un peu.

Cette magie du pouvoir m'épouvante, j'ai peur d'éprouver moi-même les effets du prestige et de devenir courtisan, si ce n'est par calcul, au moins par amour du merveilleux.

Un Empereur de Russie à Moscou, c'est un roi d'Assyrie à Babylone.

La présence de celui-ci opère en ce moment, dit-on, bien d'autres miracles à Borodino. Une ville entière vient de naître, et cette ville à peine sortie du désert, est destinée à durer une semaine: on a planté jusqu'à des jardins autour du palais; ces arbres, qui vont mourir, ont été transportés là de bien loin et à grands frais pour représenter des ombrages antiques; ce qu'on s'applique surtout à imiter en Russie, c'est l'œuvre du temps: les hommes de ce pays où le passé manque, ressentent toutes les transes d'amour-propre des parvenus éclairés, et qui savent fort bien ce qu'on pense de leur fortune subite. Dans ce monde des fées, ce qui dure est imité par ce qu'il y a de plus éphémère: un vieux arbre par un arbre déraciné!... des palais par des baraques tapissées d'étoffes; des jardins par des toiles peintes. Plusieurs théâtres se sont élevés dans la plaine de Borodino, et la comédie y sert d'intermède aux pantomimes guerrières: ce n'est pas tout encore, une ville bourgeoise est sortie de la poussière dans le voisinage de la ville Impériale et militaire. Mais les entrepreneurs qui ont improvisé ces auberges sont ruinés par la police, laquelle n'accorde que très-difficilement aux curieux la permission d'approcher de Borodino.

Le programme de la fête est la répétition exacte de la bataille que nous avons appelée de la Moskowa et que les Russes ont nommée bataille de Borodino; voulant approcher autant que possible de la réalité, on a convoqué, des parties les plus reculées de l'Empire, tout ce qui reste parmi les vétérans de 1812 d'hommes ayant pris part à l'action. Vous figurez-vous l'étonnement et les angoisses de ces pauvres vieux braves, arrachés tout d'un coup à la douceur de leurs souvenirs, à la tristesse de leur repos et forcés d'accourir du bout de la Sibérie, du Kamtschatka, du Caucase, d'Archangel, des frontières de la Laponie, des vallées du Caucase, des côtes de la mer Caspienne, sur un théâtre qu'on leur dit être le théâtre de leur gloire? Ils vont recommencer là la terrible comédie d'un combat auquel ils ont dû, non leur fortune, mais leur renommée, mesquine rétribution d'un dévouement surhumain: une obscurité fatiguée; voilà le fruit qu'ils ont recueilli de leur obéissance qu'on qualifie de gloire pour la récompenser aux moindres frais possibles. Pourquoi remuer ces questions et ces souvenirs? pourquoi cette téméraire évocation de tant de spectres oubliés et muets? c'est le jugement dernier des conscrits de l'an 1812. On voudrait faire une satire de la vie militaire qu'on ne s'y prendrait pas autrement; c'est ainsi qu'Holbein dans sa danse des morts a fait la caricature de la vie humaine. Plusieurs de ces hommes, réveillés en sursaut au bord de leur tombe, n'avaient pas monté à cheval depuis nombre d'années, et les voilà forcés, pour plaire à un maître qu'ils n'ont jamais vu, de rejouer leur rôle, bien qu'ils aient désappris leur métier; les malheureux ont tant de peur de ne pas répondre à l'attente du capricieux souverain qui trouble leur vieillesse, que la représentation de la bataille leur paraît, disent-ils, plus effrayante que ne le fut la réalité. Cette solennité inutile, cette guerre de fantaisie achèvera de tuer les soldats que l'événement et les années avaient épargnés, plaisirs cruels et dignes d'un des successeurs de ce Czar qui fit introduire des ours vivants dans la mascarade ordonnée par lui pour les noces de son bouffon: ce Czar était Pierre-le-Grand. Tous ces divertissements prennent leur source dans la même pensée: le mépris de la vie humaine.

Voilà jusqu'où peut aller la puissance d'un homme sur les hommes; croyez-vous que celle des lois sur un citoyen puisse jamais l'égaler? il y aura toujours entre les deux espèces de pouvoirs une énorme distance.

Je suis émerveillé de ce qu'il faut dépenser de fiction pour faire aller ensemble un peuple et un gouvernement tels que le gouvernement et le peuple russes. C'est le triomphe de la fantaisie. De semblables tours de force, des victoires si singulières remportées sur la raison devraient hâter la ruine des nations qui s'exposent à de semblables luttes: cependant qui peut calculer la portée d'un miracle?

L'Empereur m'avait permis, ce qui veut dire ordonné, de venir à Borodino. C'est une faveur dont je me sens devenu indigne; je n'avais pas réfléchi d'abord à l'extrême difficulté du rôle d'un Français dans cette comédie historique; et puis, je n'avais pas vu les monstrueux travaux du Kremlin qu'il me faudrait vanter; j'ignorais enfin l'histoire de la princesse Troubetzkoï, dont je pourrais d'autant moins me distraire que je n'en pourrais parler: toutes ces raisons réunies me décident à rester oublié. C'est facile, car le contraire me donnerait de la peine, si j'en juge par les inutiles agitations d'une foule de Français et d'étrangers de tous pays qui sollicitent en vain la permission d'aller à Borodino.

Tout d'un coup, la police du camp est devenue d'une extrême sévérité; on attribue ce redoublement de précautions à des révélations inquiétantes. Partout le feu de la révolte couve sous les cendres de la liberté. J'ignore même si, dans les circonstances actuelles, il me serait encore possible de faire valoir la parole que l'Empereur m'a dite à Pétersbourg, et répétée à Péterhoff, quand je pris congé de lui: «Je serai bien aise que vous assistiez à la cérémonie de Borodino, où nous posons la première pierre d'un monument en l'honneur du général Bagration.» Ce fut son dernier mot[14].

Je vois ici des personnes invitées et qui n'ont pu approcher du camp; on refuse des permissions à tout le monde, excepté à quelques Anglais privilégiés et à quelques membres du corps diplomatique, spectateurs désignés de cette grande pantomime. Tous les autres, vieux, jeunes, militaires, diplomates, étrangers et russes, sont revenus à Moscou, harassés de leurs inutiles efforts. J'ai écrit à une personne de la maison de l'Empereur que je regrettais de ne pouvoir profiter de la grâce que m'avait accordée Sa Majesté, en me permettant d'assister aux manœuvres, et j'ai donné pour raison mon mal d'yeux qui n'est pas guéri.

La poussière du camp est, dit-on, insupportable, même aux personnes bien portantes; elle me ferait perdre l'œil. Il faut que le duc de Leuchtenberg soit doué d'une forte dose d'indifférence pour pouvoir assister de sang-froid à la représentation qu'on va lui donner. On assure que, dans ce simulacre de bataille, l'Empereur commande le corps du prince Eugène, le père du jeune duc.

Je regretterais un spectacle si curieux sous le rapport moral et anecdotique, si je pouvais y assister en spectateur désintéressé; mais, sans avoir ici la renommée d'un père à soutenir, je suis enfant de la France, et je sens que ce n'est pas à moi de prendre plaisir à voir cette répétition d'une guerre représentée à grands frais, uniquement dans l'intention d'exalter l'orgueil national des Russes à l'occasion de nos désastres. Quant au coup d'œil, je me le figure de reste; j'ai vu assez de lignes droites en Russie. D'ailleurs, aux revues et aux petites guerres, l'œil ne va jamais au delà d'un grand nuage de poussière.

Encore si les acteurs chargés de jouer l'histoire étaient véridiques cette fois!... Mais comment espérer que la vérité va être respectée soudain par des hommes qui ont passé leur vie à la compter pour rien?

Les Russes s'enorgueillissent avec raison de l'issue de la campagne de 1812; mais le général qui en a tracé le plan, celui qui le premier avait conseillé de faire retirer graduellement l'armée russe vers le centre de l'Empire pour y attirer les Français exténués; l'homme enfin au génie duquel la Russie dut sa délivrance, le prince Witgenstein n'est pas représenté dans cette répétition générale; c'est que, malheureusement pour lui, il est vivant... À demi disgracié, il vit dans ses terres; son nom ne sera donc pas prononcé à Borodino, et l'on va élever sous ses yeux un monument éternel à la gloire du général Bagration, tombé sur le champ de bataille.

Sous les gouvernements despotiques, les guerriers morts ont beau jeu; voilà celui-ci décrété le héros d'une campagne où il a péri en brave, mais qu'il n'avait pas dirigée.

Cette absence de probité historique, cet abus de la volonté d'un seul homme qui impose ses vues à tous, qui dicte aux populations jusqu'à leurs jugements sur des faits d'un intérêt national, me paraît la plus révoltante de toutes les impiétés du gouvernement arbitraire!!... Frappez, torturez les corps, mais ne faussez pas les esprits; laissez l'homme juger de toutes choses selon les vues de la Providence, d'après sa conscience et sa raison. On doit qualifier d'impies les peuples qui souffrent dévotement cette continuelle violation du respect dû à ce qu'il y a de plus saint aux yeux de Dieu et des hommes: à la vérité.

(_Suite de la même lettre_.)

Moscou, ce 8 septembre 1839.

On m'envoie une relation des manœuvres de Borodino qui n'est pas faite pour calmer ma colère.

Tout le monde a lu le récit de la bataille de la Moskowa, et l'histoire l'a comptée parmi celles que nous avons gagnées, puisqu'elle fut hasardée par l'Empereur Alexandre contre l'avis de ses généraux, comme un dernier effort pour sauver sa capitale, laquelle fut prise quatre jours plus tard; mais un incendie héroïque, combiné avec un froid mortel pour des hommes nés sous un climat plus doux; enfin l'imprévoyance de notre chef, aveuglé cette fois par un excès de confiance en son heureuse étoile, ont décidé de nos désastres, et, grâce à l'issue de cette campagne, voilà qu'aujourd'hui l'Empereur de Russie se plaît à compter pour une victoire la bataille perdue par son armée à quatre journées de sa capitale! C'est abuser de la liberté de travestir les faits accordée au despotisme parce qu'il se l'arroge; et, pour confirmer cette fiction, l'Empereur vient de défigurer la scène militaire qu'il prétendait reproduire avec une scrupuleuse exactitude. Lisez le démenti qu'il a donné à l'histoire aux yeux de l'Europe entière.

Au moment où les Français, foudroyés par l'artillerie russe, s'élancent sur les batteries qui les déciment pour emporter les canons ennemis avec le courage et le succès que vous savez, l'Empereur Nicolas, au lieu de laisser exécuter une manœuvre célèbre, et qu'il était de sa justice de permettre et de sa dignité d'ordonner: l'Empereur Nicolas, devenu le flatteur des derniers de son peuple, fait reculer de trois lieues le corps qui représente celui de notre armée auquel nous avons dû la défaite des Russes, notre marche en avant et la prise de Moscou. Jugez si je rends grâce à Dieu d'avoir eu le bon esprit de refuser d'assister à cette pantomime menteuse!...

Cette comédie militaire vient de donner lieu à un ordre du jour Impérial dont on sera scandalisé en Europe, si la pièce y est publiée telle que nous l'avons eue ici sous les yeux. On ne saurait mieux démentir les faits les plus avérés, ni se jouer plus audacieusement des consciences, à commencer par la sienne. D'après ce curieux exposé des idées d'un homme, non des événements d'une campagne, «c'est volontairement que les Russes ont reculé jusqu'au delà de Moscou, ce qui prouve qu'ils n'ont pas perdu la bataille de Borodino (mais alors pourquoi l'ont-ils livrée?) et _les ossements_ de leurs _présomptueux ennemis_, dit l'ordre du jour, semés depuis la ville sainte jusqu'au Niémen, attestent le triomphe des défenseurs de la patrie.»

Sans attendre l'entrée solennelle de l'Empereur à Moscou, je pars dans deux jours pour Pétersbourg.