La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 17

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Un jeune Français avait parfaitement réussi dans une société de personnes réunies à la campagne. C'était à qui lui ferait fête: des dîners, des promenades, des chasses, des spectacles de société, rien n'y manquait; l'étranger était enchanté. Il vantait à tout venant l'hospitalité russe et l'élégance des manières de ces _barbares du Nord_ tant calomniés! À quelque temps de là le jeune enthousiaste tombe malade dans la ville voisine; tant que le mal se prolonge et s'aggrave, ses amis les plus intimes ne lui donnent pas signe de vie. Plusieurs semaines, deux mois se passent ainsi, à peine envoie-t-on de loin en loin savoir de ses nouvelles; enfin la jeunesse triomphe, et malgré le médecin du lieu, le voyageur guérit; sitôt qu'il est rétabli, on afflue chez lui pour fêter sa convalescence, comme si l'on n'eût pensé qu'à lui durant tout le temps de sa maladie; il faut voir la joie de ses anciens hôtes; vous diriez que ce sont eux qui viennent de ressusciter!... on le comble de protestations d'intérêt, on l'accable de nouveaux projets de divertissements, on le caresse à la manière des chats; la légèreté, l'égoïsme, l'oubli, font patte de velours; on vient jouer aux cartes près de son fauteuil, on lui propose doucereusement de lui envoyer un canapé, des confitures, du vin... depuis qu'il n'a plus besoin de rien, tout est à lui... Cependant sans se laisser prendre à cet appât usé désormais, il met à profit la leçon, et fort de son expérience, il monte en voiture à la hâte, pressé qu'il est, dit-il, de fuir une terre qui n'est hospitalière que pour les gens heureux, amusants ou utiles!...

Une dame française émigrée, âgée et spirituelle, était établie dans une ville de province. Un jour elle alla faire une visite à une personne du pays. Il y a dans plusieurs maisons russes des escaliers couverts de trappes et qui sont dangereux. La dame française qui n'avait pas remarqué une de ces soupapes trompeuses, tombe d'une quinzaine de pieds de haut sur des marches de bois. Que fait la maîtresse de la maison? vous auriez peine à le deviner. Sans même vouloir s'assurer si la malheureuse est morte ou vivante, sans courir à elle pour s'informer de son état, sans appeler du secours, sans envoyer au moins chercher un chirurgien, elle plante là l'accident, et court dévotement s'enfermer à son oratoire pour y prier la sainte Vierge de venir en aide à la pauvre morte... morte ou blessée, selon ce qu'il aura plu au bon Dieu d'en ordonner. Cependant la blessée, non morte, et qui n'avait rien de cassé, eut le temps de se relever, de remonter dans l'antichambre et de se faire ramener chez elle, avant que sa pieuse amie eût quitté son prie-Dieu. On ne put même arracher celle-ci de cet asile qu'en lui criant à travers la porte que l'accident n'avait eu aucune suite grave, et que la malade était retournée chez elle, où elle venait de se coucher, mais par pure précaution. Aussitôt la charité active se réveille dans le cœur désolé de la bonne dévote russe, qui, reconnaissante de l'efficacité de ses prières, court officieusement chez son amie, insiste pour entrer, arrive auprès du lit de la patiente et l'accable de protestations d'intérêt qui la privent pendant une heure au moins du repos dont elle a besoin.

Ce trait d'enfantillage m'a été conté par la personne même à qui l'accident est arrivé. Si elle se fût cassé la jambe ou évanouie, elle aurait pu mourir sans secours à la place où l'avait laissée sa pieuse amie.

Après cela on s'étonne de voir des hommes tomber dans la Néva, et s'y noyer sans que personne pense à leur porter secours, sans même qu'on ose parler de leur mort!!!

Les bizarreries de sentiment abondent en Russie dans tous les genres chez les personnes du grand monde, parce que les cœurs et les esprits y sont blasés sur toutes choses. Une grande dame de Pétersbourg a été mariée plusieurs fois; elle passe les étés dans une maison de campagne magnifique à quelques lieues de la ville, et son jardin est rempli des tombeaux de tous ses maris, qu'elle commence à aimer avec passion, sitôt qu'ils sont morts; elle leur élève des mausolées, des chapelles, pleure sur leurs cendres, elle charge leurs tombes d'épitaphes sentimentales... en un mot, elle rend aux morts un culte offensant pour les vivants. C'est ainsi que le parc de la dame devient un vrai Père Lachaise, et ce lieu paraît tant soit peu triste à quiconque n'a pas, comme la noble veuve, l'amour des maris défunts et des tombeaux.

On ne doit être surpris de rien en fait d'insensibilité, ou ce qui est synonyme, de _sensiblerie_ de la part d'un peuple qui étudie l'élégance aussi minutieusement qu'on s'instruit dans l'art de la guerre ou du gouvernement. Voici un exemple de ce grave intérêt que les Russes mettent aux choses les plus puériles, dès qu'elles les touchent personnellement.

Un descendant des anciens boyards, riche et âgé, habitait la campagne aux environs de Moscou. Un détachement de hussards avec ses officiers était logé dans sa maison. C'était le temps de Pâques. Les Russes célèbrent cette fête avec une solennité particulière. Toutes les personnes d'une même famille, et leurs amis et leurs voisins, se réunissent pour assister à la messe, que ce jour-là ou dit à minuit précis.

Le châtelain dont je vous parle étant la personne la plus considérable du pays, attendait une grande affluence de monde pour la nuit de Pâques, d'autant plus qu'il avait fait restaurer cette année-là son église paroissiale avec beaucoup de luxe.

Deux ou trois jours avant la fête, il est réveillé par un train de chevaux et de voitures passant sur une jetée voisine de son habitation. Ce château, selon l'usage le plus ordinaire, est situé tout au bord d'un petit étang; l'église du village s'élève du côté opposé, tout au bout de la jetée qui sert de route pour aller du château à la paroisse.

Étonné d'entendre un bruit inusité au milieu de la nuit, le maître de la maison se lève, court à sa fenêtre, et là, quel est son étonnement lorsqu'il aperçoit, à la lueur d'une quantité de torches, une belle calèche attelée de quatre chevaux et suivie de deux piqueurs.

Il reconnaît cet équipage tout neuf, ainsi que l'homme auquel il appartient: c'était un des officiers de hussards logés dans sa maison, grave étourdi, tout nouvellement enrichi par un héritage; cet écervelé venait d'acheter des chevaux et une voiture qu'il avait fait amener au château. Le vieux seigneur le voyant se pavaner dans sa calèche ouverte, tout seul, la nuit, au milieu d'une campagne déserte et silencieuse, le croit devenu fou; il suit des yeux l'élégant équipage et le groupe de gens qui l'entourent; il les voit se diriger en bon ordre vers l'église et s'arrêter devant le porche; là le maître descend gravement de voiture aidé de ses valets qui se précipitent à la portière pour donner le bras au jeune officier, quoique celui-ci plus leste que ses gens et aussi jeune, parût bien capable de se passer de leur assistance.

À peine eut-il touché terre qu'il remonta lentement, et majestueusement en voiture, fit encore un tour sur la jetée, revint à l'église et recommença, lui et son monde, la même cérémonie que la première fois. Ce jeu se renouvela jusqu'à l'aube du jour. À la dernière répétition, l'officier donne l'ordre de rentrer au château sans bruit et au pas. Quelques instants plus tard, tout le monde était recouché.

Le lendemain, le maître de la maison n'a rien de plus pressé que de questionner son hôte le capitaine de hussards, pour savoir ce que signifiaient sa promenade nocturne et les évolutions de ses gens autour de sa voiture et de sa personne. «Rien du tout, reprit l'officier sans trahir le plus léger embarras; mes valets sont novices, vous aurez beaucoup de monde le jour de Pâques, on afflue ici de tous les environs et même de très-loin; j'ai voulu seulement faire la répétition de _mon entrée_ à l'église.»

Il me reste, à moi, à vous faire le récit de ma sortie de Nijni; vous verrez qu'elle fut moins brillante que la promenade nocturne du capitaine de hussards.

Le soir du jour où j'avais assisté avec le gouverneur au spectacle russe, dans un théâtre entièrement vide, je rencontrai, en sortant du théâtre, un homme de ma connaissance, qui me mena au café des bohémiennes, situé dans la partie la plus animée de la ville foraine; il était près de minuit, cette maison était encore pleine de monde, de bruit et de lumières. Les femmes me semblèrent charmantes; leur costume, quoiqu'en apparence le même que celui des autres femmes russes, prend un caractère étrange porté par elles; elles ont de la magie dans le regard, dans les traits, et leurs attitudes sont gracieuses quoique souvent imposantes. En un mot, elles ont du style comme les sibylles de Michel-Ange.

Leur chant est à peu près le même que celui des bohémiens de Moscou, mais il m'a paru plus expressif encore, plus fort et plus varié. On m'assure qu'elles ont de la fierté dans l'âme; elles sont passionnées, mais elles ne sont ni légères ni vénales, et elles repoussent souvent avec dédain, dit-on, des offres avantageuses.

Plus je vis, plus je m'étonne de ce qui reste de vertu aux gens qui n'en ont pas. Les personnes le plus décriées à cause de leur état, sont souvent comme les nations qu'on dit dégradées par leurs gouvernements, pleines de grandes qualités méconnues, tandis qu'au contraire on est désagréablement surpris en découvrant les faiblesses des gens fameux et le puéril caractère des peuples soi-disant bien gouvernés. Les conditions des vertus humaines sont presque toujours des mystères impénétrables à la pensée des hommes.

L'idée de réhabilitation que je ne fais ici qu'indiquer, a été mise dans tout son jour et défendue avec l'éclat d'un talent puissant par l'un des esprits les plus hardis de notre époque et de toutes les époques. Il semble que Victor Hugo ait voulu consacrer son théâtre à révéler au monda ce qui reste d'humain, c'est-à-dire de divin, dans l'âme des créatures de Dieu le plus réprouvées par la société; ce but est plus que moral, il est religieux. Étendre la sphère de la pitié, c'est faire une œuvre pie; la foule est souvent cruelle par légèreté, par habitude, par principe; plus souvent elle l'est par mégarde; guérir ces plaies des cœurs méconnus, si cela est possible, sans en faire de plus profondes à d'autres cœurs dignes aussi de compassion: c'est s'associer aux desseins de la Providence, c'est agrandir le royaume de Dieu.

La nuit était avancée quand nous sortîmes du café des bohémiens; un nuage orageux qui venait de crever sur la plaine avait subitement changé la température. De grandes flaques d'eau inondaient les larges et longues rues de la foire déserte, et nos chevaux traversant, sans ralentir leur train, ces espèces de mares creusées dans la terre détrempée, nous éclaboussaient au fond de ma calèche ouverte; des nuées noires annonçaient de nouvelles averses pour le reste de la nuit, tandis que des rafales intermittentes nous envoyaient par bouffées au visage l'eau qui débordait des gouttières. «Voilà l'été passé, me dit mon cicerone.--Je ne le sens que trop,» lui répondis-je. J'avais froid comme en hiver. J'étais sans manteau; le matin on étouffait, on gelait quand je rentrai; je vous écrivis pendant deux heures, puis je me couchai glacé. Le lendemain, quand je voulus me lever, j'avais des vertiges; je retombai sur mon lit sans pouvoir m'habiller ni sortir.

Ce contre-temps me fut d'autant plus désagréable que je devais partir ce jour-là même pour Kazan; j'aurais voulu mettre au moins le pied en Asie, et je venais d'arrêter un bateau pour descendre le Volga, tandis que mon feldjæger eût été chargé de mener ma voiture vide à Kazan, pour me reconduire à Nijni en remontant le cours du fleuve par terre. Toutefois mon zèle s'était un peu ralenti depuis que le gouverneur de Nijni m'avait orgueilleusement montré des dessins de Kazan. C'est toujours la même ville d'un bout de la Russie à l'autre: la grande place, les grandes rues bordées de petites maisons très-basses; sur cette place la maison du gouverneur, bel édifice à colonnes et à fronton romain, ornements encore plus déplacés dans une ville tatare que dans les villes russes; la caserne, les cathédrales en manière de temples, rien n'y manquait; je sentais que tout ce rabâchage d'architecture ne valait guère la peine d'allonger mon voyage de deux cents lieues. Mais la frontière de Sibérie et les souvenirs du siége me tentaient encore. Il fallut renoncer à cette course et me tenir coi pendant quatre jours.

Le gouverneur m'est venu voir sur mon grabat avec beaucoup de politesse; enfin le quatrième jour, sentant mon malaise augmenter, je me décidai à faire appeler un médecin. Ce docteur me dit:

«Vous n'avez pas de fièvre, vous n'êtes pas encore malade, mais vous allez le devenir gravement si vous restez trois jours de plus à Nijni. Je connais l'influence de cet air sur certains tempéraments, partez; vous n'aurez pas fait dix lieues que vous vous sentirez soulagé, puis, le lendemain, vous serez guéri.

--Mais je ne puis ni manger, ni dormir, ni me tenir debout, ni remuer sans vives douleurs à la tête, répliquai-je; et que deviendrai-je si je suis forcé de m'arrêter en chemin?

--Faites-vous porter dans votre voiture; les pluies d'automne commencent; je ne réponds pas de vous, vous dis-je, si vous restez à Nijni.»

Ce docteur a de la science et de l'expérience; il a passé plusieurs années à Paris, après avoir fait de bonnes études en Allemagne. Je me fiai à son coup d'œil, et le lendemain du jour où il me donna ce conseil, je montai en voiture par une pluie battante et par un vent glacial. Il y aurait eu de quoi décourager le voyageur le plus dispos. Cependant dès la seconde poste la prédiction du docteur s'accomplit; je commençai à respirer plus librement, mais la fatigue m'accablait. Il fallut m'arrêter pour la nuit dans un mauvais gîte;... le lendemain j'étais guéri.

Durant le temps que j'ai passé dans mon lit à Nijni, mon espion protecteur s'ennuyait de la prolongation de notre séjour à la foire et de son inaction forcée. Un matin il vint trouver mon valet de chambre et lui dit en allemand:

«Quand partons-nous?

--Je ne sais; monsieur est malade.

--Est-il malade?

--Pensez-vous que ce soit pour son plaisir qu'il reste dans son lit sans sortir d'un appartement comme celui que vous lui avez trouvé ici?

--Qu'est-ce qu'il a?

--Je n'en sais rien.

--Pourquoi est-il malade?

--Ma foi! allez le lui demander.»

Ce _pourquoi_ m'a paru digne d'être noté.

Cet homme ne m'a pas pardonné la scène de la voiture. Depuis ce jour, ses manières et sa physionomie sont changées; ce qui me prouve qu'il reste toujours un coin de naturel et de sincérité dans les caractères le plus profondément dissimulés. Aussi je lui sais quelque gré de sa rancune. Je le croyais incapable d'un sentiment primitif.

Les Russes, comme tous les nouveaux venus dans le monde civilisé, sont d'une susceptibilité excessive; ils n'admettent pas même les généralités, ils prennent tout pour des personnalités; nulle part la France n'est plus mal appréciée: la liberté de penser et de parler est ce que l'on comprend le moins en Russie; ceux qui font semblant de juger notre pays me disent qu'ils ne croient pas que le roi s'abstienne de châtier les écrivains qui l'injurient journellement à Paris.

«Cependant, leur dis-je, le fait est là pour vous convaincre.

--Oui, on parle de tolérance, répliquent-ils d'un air malin; c'est bon pour la foule et pour les étrangers; mais on punit en secret les journalistes trop audacieux.»

Quand je répète que tout est publie en France, on rit finement, on se tait poliment, et l'on ne me croit pas.

La ville de Vladimir est souvent nommée dans l'histoire; son aspect est celui de l'éternelle ville russe, dont le type ne vous est que trop connu. Le pays que j'ai traversé depuis Nijni est semblable aussi à ce que vous connaissez de la Russie: c'est une forêt sans arbres, interrompue par une ville sans mouvement. Figurez-vous des casernes dans des marais ou dans des bruyères, selon la nature du sol; et l'esprit du régiment pour animer tout cela!!... Quand je dis aux Russes que leurs bois sont mal aménagés, et que leur pays finira par manquer de combustible, ils me rient au nez. On a calculé combien de milliers de milliers d'années il faudrait pour abattre les bois qui couvrent le sol d'une immense partie de l'Empire, et ce calcul répond à tout. C'est qu'on se paie de mots en ceci comme en tout le reste. Il est _écrit_ dans les états envoyés par chaque gouverneur de province, que tel gouvernement contient tant d'arpents de forêts! Là-dessus la statistique exécute son travail d'arithmétique; mais le calculateur, avant d'additionner ses sommes pour en faire un total, ne va pas sur les lieux voir de quoi se composent les forêts enregistrées sur le papier. Il y trouverait le plus souvent un amas de broussailles bonnes à faire des bourrées ou bien il s'y perdrait dans des landes entrecoupées de champs de joncs et de fougères! Cependant l'appauvrissement des fleuves se fait déjà sentir, et ce symptôme, inquiétant pour la navigation, ne peut être attribué qu'à la quantité d'arbres abattus dans le voisinage des sources et le long des cours d'eau qui facilitent le flottage. Mais avec leurs cartons pleins de rapports satisfaisants, les Russes s'inquiètent peu de la dilapidation des seules richesses naturelles de leur sol. Leurs bois sont immenses dans les bureaux du ministère; et ceci leur suffit. Grâce à cette quiétude administrative, on peut prévoir le moment où ils se chaufferont au feu des paperasses entassées dans leurs chancelleries; cette richesse-là s'accroît tous les jours.

Ce que je vous dis est hardi, révoltant même, sans qu'il y paraisse; l'amour-propre chatouilleux des Russes impose aux étrangers des devoirs de convenances auxquels je ne me soumets pas et dont vous ne vous doutez guère. Ma sincérité me rend coupable dans la pensée des hommes de ce pays. Voyez l'ingratitude!!! le ministre me donne un feldjæger; la présence de cet uniforme suffit pour m'épargner les ennuis du voyage; me voilà engagé dans l'esprit des Russes à tout approuver chez eux. Cet étranger-là, pensent-ils, manquerait à toutes les lois de l'hospitalité s'il se permettait de critiquer un pays où l'on a tant d'égards pour lui... quelle énormité!... Néanmoins je me crois libre encore de vous peindre ce que je vois et de le juger. Ils crieront à l'indignité... Mais moi, quoique mon argent ou mes lettres de recommandation m'aient procuré un courrier pour parcourir le pays, je veux que vous sachiez que si je m'étais mis en chemin pour Nijni avec un simple domestique, sût-il le russe comme je sais le français, nous aurions été arrêtés par les ruses et les friponneries des maîtres de poste à tous les relais un peu écartés. On nous aurait d'abord refusé des chevaux, puis, sur nos instances, nous aurions été conduits de hangar en hangar dans toutes les écuries de la poste; l'on nous eût prouvé qu'elles sont vides, ce qui nous eût plus contrariés que surpris, puisque nous aurions su d'avance, mais sans pouvoir porter plainte, que le maître de poste aurait eu soin, dès notre arrivée au relais, de faire retirer tous ses chevaux dans des cachettes inaccessibles aux étrangers. Au bout d'une heure de pourparlers, on nous eût amené un attelage soi-disant libre, et que le paysan auquel il serait censé appartenir, aurait eu la condescendance de nous céder à un prix deux ou trois fois plus élevé que le tarif des postes impériales. Nous l'aurions refusé et renvoyé d'abord; puis, de guerre lasse, nous aurions fini par implorer le retour de ces précieuses bêtes, et par payer aux hommes tout ce qu'ils auraient voulu. La même scène se serait renouvelée à chaque poste. Voilà comment voyagent en ce pays les étrangers inexpérimentés et dénués de protection. Il n'en est pas moins établi et reconnu que la poste en Russie coûte fort peu de chose et qu'on y voyage très-vite.

Mais ne vous semble-t-il pas comme à moi, qu'après avoir apprécié comme je le dois la faveur qui m'a été accordée par le directeur général des postes, je conserve le droit de vous dire quels sont les ennuis que son obligeance m'épargne?

Les Russes sont toujours en garde contre la vérité qu'ils redoutent; mais moi qui appartiens à une société où la vie se passe au grand jour, où tout se publie et se discute, je ne m'embarrasse nullement des scrupules de ces hommes chez lesquels rien ne se dit. Parler est en Russie une action de mauvaise compagnie; murmurer quelques sons vides de sens à l'oreille les uns des autres et finir chaque phrase insignifiante par demander le secret de ce qu'on vient de ne pas dire: c'est faire preuve de tact et de bon ton... Toute parole nette et précise fait événement dans un pays où non-seulement l'expression des opinions est interdite, mais où l'on défend même le récit des faits les plus avérés; un Français doit noter ce ridicule, et ne peut l'imiter.

La Russie est policée; Dieu sait quand elle sera civilisée.

Comptant pour rien la persuasion, le prince attire tout à lui; sous prétexte qu'une centralisation rigoureuse est indispensable au gouvernement d'un empire prodigieusement étendu comme la Russie: ce système est peut-être le complément nécessaire du principe de l'obéissance aveugle: mais l'obéissance éclairée combattrait la fausse idée de simplification qui depuis plus d'un siècle domine l'esprit des successeurs du Czar Pierre, et même l'esprit de leurs sujets. La simplification poussée à cet excès, ce n'est pas la puissance, c'est la mort. L'autorité absolue cesse d'être réelle et devient elle-même un fantôme quand elle ne s'exerce que sur des simulacres d'hommes.

La Russie ne deviendra véritablement une nation que le jour où son prince réparera volontairement le mal fait par Pierre Ier. Mais se trouvera-t-il en un tel pays un souverain assez courageux pour avouer qu'il n'est qu'un homme?

Il faut venir en Russie pour croire à toute la difficulté de cette réformation politique, et à la force de caractère nécessaire pour l'opérer.

(_Suite de la lettre précédente_.)

D'une maison de poste entre Vladimir et Moscou, ce 3 septembre 1839.

Je vous défie de deviner l'espèce de danger que j'ai couru ce matin. Cherchez entre tous les incidents qui peuvent exposer un voyageur à périr sur une grande route en Russie, votre science ni votre imagination ne suffiront pas à deviner ce qui vient de menacer ma vie. Le danger était si grand, que, sans l'adresse, la force et la présence d'esprit de mon domestique italien, ce n'est pas moi qui vous écrirais le récit que vous allez lire.