Chapter 16
«9°. En conséquence de ce qui précède, il est très-sévèrement défendu de donner aux assignations un cours autre que celui fixé ci-dessus, de même que d'ajouter un agio quelconque à l'argent ou aux assignations, comme aussi d'employer dans les nouvelles transactions ce que l'on appelle communément le compte en monnaie. À partir de ce jour, le cours du change et toute autre cote portée dans les bordereaux, prix courants, etc., des bourses de commerce, seront énoncés en argent, et le cours des assignations cessera entièrement d'être coté aux bourses.
«10°. La monnaie d'or sera reçue et payée par les caisses de la Couronne et les établissements de crédit à 3 p. 100 au-dessus de sa valeur nominale, et nommément, l'impériale pour 10 roubles 30 copecs d'argent, et la demi-impériale pour 5 roubles 15 copecs.
«11°. Afin d'écarter tout prétexte de vexations, il est positivement défendu aux caisses publiques, ainsi qu'aux établissements de crédit, de refuser les monnaies russes tant anciennes que nouvelles qui leur seront présentées, par le seul motif qu'elles ne seraient pas suffisamment marquées ou que leur poids serait trop léger, pourvu toutefois qu'il soit possible d'en reconnaître l'empreinte, et il ne sera permis de refuser que les monnaies rognées ou percées.
«12°. En attendant que la monnaie de cuivre actuellement en circulation soit refondue dans une proportion directe avec celle d'argent, le cours en est fixé ainsi qu'il suit: (_a_) relativement à l'argent, on comptera trois copecs et demi de cuivre (au titre de 36 comme de 24 roubles au poud), pour un copec d'argent; (_b_) cette monnaie sera reçue par la Couronne en toute quantité, pour les impôts, redevances et autres perceptions, sauf les cas où la quotité des paiements à effectuer en monnaie de cuivre aurait été fixée par les contrats; pour les établissements de crédit cette quotité ne devra point dépasser dix copecs d'argent, et quant aux paiements de particuliers à particuliers, elle dépendra des conventions réciproquement conclues entre eux à ce sujet.
«Donné à Saint-Pétersbourg, le premier jour du mois de juillet de l'an de grâce mil huit cent trente-neuf et de notre règne le quatorzième.
«_Signé_, NICOLAS.»
Le même jour, S. M. l'Empereur a daigné adresser l'ukase suivant au Sénat dirigeant:
«Sur la proposition du ministre des finances, examinée dans le conseil de l'Empire, nous ordonnons ce qui suit: Afin d'accroître le nombre des signes représentatifs de l'argent, faciles à transporter, il sera établi, à dater du 1er janvier 1840, près la banque Impériale de commerce, une caisse particulière de dépôt des monnaies d'argent, conformément aux dispositions ci-après:
«1°. Cette caisse recevra en dépôt les sommes en monnaie d'argent de Russie qui lui seront présentées.
«2°. Le numéraire qui entrera dans la caisse de dépôt sera conservé intact, et à part des fonds de la banque de commerce, sous la responsabilité de ladite banque, et sous la surveillance de directeurs spéciaux, choisis parmi les membres du conseil des établissements de crédit; ce numéraire ne sera employé à aucun usage autre que le remboursement des dépôts.
«3°. En échange des sommes déposées, la caisse de dépôt délivrera des billets qui porteront le nom de_ Billets de la caisse de dépôt_, et qui seront, jusqu'à nouvel ordre, de la valeur de trois, cinq, dix et vingt-cinq roubles d'argent; si le besoin s'en fait sentir, il pourra ultérieurement, après mûr examen, être émis des billets d'un, de cinquante et de cent roubles d'argent.
«4°. Ces billets seront préparés d'après un modèle spécial, revêtus des signatures de l'adjoint du gouverneur de la banque de commerce, d'un directeur et du caissier, et porteront sur le revers un extrait des règles concernant les dépôts de numéraire métallique. Le ministre des finances fera préparer des modèles de ces billets, et les transmettra ensuite au Sénat dirigeant, ainsi qu'à tous les ministères, les directions générales et les chambres des finances. Ces modèles devront être affichés dans toutes les bourses de commerce.
«5°. Les billets de la caisse de dépôt auront cours dans tout l'Empire, à l'égal de la monnaie d'argent et sans aucun agio, dans tous les paiements et transactions, tant des particuliers avec la Couronne et les établissements de crédit, que réciproquement de la Couronne et des établissements de crédit avec les particuliers, et de ces derniers entre eux.
«6°. À la présentation des billets à la caisse de dépôt, la quotité correspondante de monnaie d'argent sera remise au porteur sans délai, comme sans retenue aucune pour change et conservation.
«7°. Les billets remboursés seront conservés à part, et dans le cas où ils seraient encore propres au service, seront émis de nouveau contre dépôt de numéraire, ou en échange de vieux billets hors de service présentés à la caisse.
«8°. L'envoi des billets de la caisse de dépôt par la poste s'effectuera contre acquittement du droit d'assurance sur le montant de la somme transmise et du droit de port du paquet qui la contient.
«9°. En cas de contrefaçon desdits billets, on se conformera aux lois en vigueur sur la contrefaçon des papiers de l'État.
_Observation_. Il n'est fait aucun changement aux règles concernant l'acceptation des métaux précieux en lingots ou vaisselle, présentés à la banque de commerce pour y être gardés en dépôt.
«10°. Pour la gestion des affaires de la caisse de dépôt, comme de celles concernant le dépôt des métaux précieux en lingots ou en vaisselle (art. 9), il est créé près la banque de commerce une expédition de la caisse de dépôt, dont l'état du personnel et des dépenses est annexé au présent; cette expédition spéciale, placée sous la surveillance du gouverneur de la banque, et sous la direction plus immédiate de son adjoint, se composera d'un premier et d'un second directeur, de deux directeurs élus par le commerce, avec le nombre fixé d'employés; les dépenses de cette expédition seront imputées sur les bénéfices de la banque.
«11°. Le ministre des finances est chargé de dresser des règlements détaillés pour l'ordre intérieur des écritures et de la comptabilité, comme pour la conservation des fonds, et en général pour toutes les opérations de la cuisse de dépôt et de son expédition; le ministre prendra pour modèle de ces règlements ceux en vigueur dans les établissements de crédit, en se concertant au préalable avec le contrôleur de l'Empire, et communiquera ultérieurement au conseil des établissements de crédit les dispositions arrêtées à ce sujet.
«12°. Pour la vérification des opérations de la caisse de dépôt, il est établi, en sus de son contrôle intérieur, un contrôle supérieur de la part du conseil des établissements de crédit, et pour la surveillance de la conservation intacte des dépôts, ce conseil choisira chaque année dans son sein un député de la noblesse et un député du commerce, qui devront prendre part aux révisions mensuelles des fonds et revirements, _et procéder à des révisions inopinées_. Les opérations de la caisse de dépôt feront partie du compte rendu de la banque du commerce.
«Le Sénat dirigeant fera les dispositions nécessaires pour la mise à exécution du présent.
«Saint-Pétersbourg, le 1er juillet 1839.
«_Signé_, NICOLAS.
«(Suit l'état du personnel et des dépenses de la caisse de dépôt).»
LETTRE TRENTE-CINQUIÈME.
Assassinat d'un seigneur allemand.--Jusqu'où les Russes portent l'aversion des nouveautés.--Désordres partiels: leurs conséquences.--Influence du gouvernement: cercle vicieux.--Servilité gratuite des paysans.--Inconvénient de l'instabilité des conditions dans les États despotiques.--Illusion des serfs russes.--Exil de M. Guibal en Sibérie.--Histoire d'une sorcière.--Mot d'un grand seigneur, petit-fils d'un paysan.--Manière dont un jeune étranger malade est traité par ses amis russes.--Accident arrivé à une dame française tombée dans une trappe.--Charité russe.--Passion d'une dame russe pour les tombeaux de ses maris.--Trait de vanité d'un officier enrichi.--Derniers jours passés à Nijni.--Chant des bohémiennes de la foire.--Réhabilitation des classes méprisées et des nations méconnues.--Idée dominante du théâtre de Victor Hugo.--Orage du soir à Nijni.--Malaise causé par l'air de Nijni.--Projet d'aller à Kazan abandonné.--Conseil d'un médecin.--Le feldjæger et le domestique.--Opinion des Russes sur l'état de la France.--Vladimir.--Aspect du pays.--Appauvrissement des forêts.--Difficultés du voyage pour qui n'a pas un feldjæger.--Fausse délicatesse que les Russes voudraient imposer aux étrangers.--Centralisation nuisible.--Rencontre du grand éléphant noir envoyé à l'Empereur par le schah de Perse.--Danger que je cours.--Présence d'esprit de mon valet de chambre italien.--Description de l'éléphant.--Retour à Moscou.--Adieux au Kremlin.--Effet produit par le voisinage de l'Empereur.--Contagion de l'exemple.--Fêtes militaires à Borodino.--Villes improvisées.--Comment l'Empereur fait représenter la bataille de la Moskowa, dite _de Borodino_.--Pourquoi je n'obéis pas à l'Empereur.--Monument élevé en l'honneur du prince Bagration; le prince Witgenstein oublié.--Mensonge en action.--Ordre du jour de l'Empereur.--Travestissement de l'histoire.
Vladimir, entre Nijni et Moscou, ce 2 septembre 1839.
Un M. Jament m'a conté à Nijni qu'un Allemand, nouveau seigneur de village, grand agriculteur et propagateur de méthodes d'assolement encore inusitées en ce pays, vient d'être assassiné dans ses domaines, voisins de la terre d'un M. Merline, autre étranger par qui le fait est parvenu à notre connaissance.
Deux hommes se sont présentés chez ce seigneur allemand sous prétexte de lui acheter des chevaux, et le soir ils sont entrés dans sa chambre et l'ont tué. C'était, à ce qu'on assure, un coup monté par les paysans de la victime pour se venger des innovations que l'étranger avait voulu introduire dans la culture de leur terre. Le peuple de ce pays a en aversion tout ce qui n'est pas russe. J'entends souvent répéter qu'un beau jour on le verra éventrer d'un bout de l'Empire à l'autre les hommes sans barbe; c'est à la barbe que les Russes se reconnaissent.
Aux yeux des paysans, un Russe au menton rasé est un traître vendu aux étrangers dont il mérite de partager le sort. Mais quel sera le châtiment infligé par les survivants aux auteurs de ces Vêpres moscovites? la Russie entière ne pourra pourtant pas être envoyée en Sibérie. On déporte des villages, on n'exile pas des provinces. Il est à remarquer que ce genre de punition frappe ici les paysans sans les atteindre. Un Russe retrouve sa patrie partout où règnent les longs hivers: la neige a toujours le même aspect; le linceul de la terre est également blanc, qu'il ait six pouces ou six pieds d'épaisseur; aussi pourvu qu'on lui laisse refaire son traîneau et sa cabane, le Russe se retrouve chez lui en quelque lieu qu'il soit exilé. Dans les déserts du Nord on peut se créer une patrie à peu de frais. Pour l'homme qui n'a jamais vu que des plaines glacées et parsemées d'arbres verts plus ou moins mal venants, tout pays froid et désert représente son pays. D'ailleurs, les habitants de ces latitudes sont toujours disposés à quitter leur terre natale.
Les scènes de désordre se multiplient dans les campagnes: chaque jour on entend parler de quelque forfait nouveau; mais quand on apprend le crime, il est déjà ancien, ce qui en atténue l'impression; et de tant de forfaits isolés, il ne résulte pas que le repos du pays soit profondément troublé. Je vous ai dit ailleurs que la tranquillité se maintient chez ce peuple par la lenteur et la difficulté des communications, et par l'action secrète et avouée du gouvernement, lequel perpétue le mal par amour de l'ordre établi. J'ajoute à ces motifs de sécurité l'aveugle obéissance des troupes; cette soumission tient surtout à l'ignorance complète des gens de la campagne. Mais, singulière conjoncture!... ce remède est en même temps la première cause du mal: on ne voit donc pas comment la nation sortira du cercle vicieux où l'ont engagée les circonstances. Jusqu'à présent le mal et le bien, la perte et le salut lui viennent de la même source: de l'isolement et de l'ignorance qui se favorisent, se reproduisent et se perpétuent réciproquement.
Vous ne sauriez vous figurer la manière dont un seigneur prenant possession du domaine qu'il vient d'acquérir, est reçu par ses nouveaux paysans: c'est une servilité qui doit paraître incroyable aux habitants de nos contrées: hommes, femmes, enfants, tous tombent à genoux devant leur nouveau maître, tous baisent les mains, quelquefois les pieds du propriétaire; ô misère!... ô profanation de la foi!... ceux qui sont en âge de faillir confessent volontairement leurs péchés à ce maître, qui, pour eux est l'image, est l'envoyé de Dieu sur la terre et qui représente à lui seul, et le roi du ciel et l'Empereur! Un tel fanatisme dans le servage doit finir par faire illusion, même à celui qui en est l'objet, surtout s'il est parvenu depuis peu au rang qu'il occupe: ce changement de fortune l'éblouit au point de lui persuader qu'il n'est pas de la même espèce que ces hommes abattus devant lui, que ces hommes auxquels il se trouve soudain avoir droit de commander. Ce n'est point un paradoxe que je mets en avant quand je soutiens que l'aristocratie de la naissance pourrait seule adoucir la condition des serfs en Russie, et les disposer à profiter de l'affranchissement, par des transitions douces et insensibles. Leur asservissement actuel leur devient insupportable à l'égard des nouveaux riches. Les anciens naissent au-dessus d'eux, c'est dur: mais ils naissent chez eux, avec eux, c'est une consolation; et puis, l'habitude de l'autorité est naturelle aux uns comme celle de l'esclavage l'est aux autres, et l'habitude atténue tout: elle adoucit l'injustice chez les forts, elle allége le joug chez les faibles: voilà pourquoi la mobilité des fortunes et des conditions produit des résultats monstrueux dans un pays soumis au régime du servage; toutefois c'est cette mobilité qui fait la durée de l'ordre de choses actuel en Russie parce qu'elle lui concilie une foule d'hommes qui savent en tirer parti: second exemple du remède puisé à la source du mal. Terrible cercle dans lequel tournent toutes les populations de ce vaste Empire!!... Un tel état social est un inextricable filet dont chaque maille devient un nœud qui se resserre par les efforts tentés pour le délier. Ce seigneur, ce Dieu nouveau, à quel titre l'adore-t-on? on l'adore parce qu'il a eu assez d'argent, qu'il a su intriguer assez habilement pour pouvoir acheter la glèbe où sont attachés tous ces hommes prosternés à ses pieds. Le parvenu me paraît un monstre dans un pays où la vie du pauvre dépend du riche, et où l'homme est la fortune de l'homme; le mouvement industriel et l'immobilité du servage combinés dans la même société, y produisent des résultats révoltants; mais le despote aime le parvenu: c'est sa créature!... Vous figurez-vous ici la condition d'un nouveau seigneur? hier son esclave était son pareil; son industrie plus ou moins honnête, ses flatteries plus ou moins basses, plus ou moins habiles, l'ont mis en état d'acheter un certain nombre de ses camarades qui sont aujourd'hui ses serfs. Devenir la bête de somme de son égal, c'est un mal intolérable. Voilà pourtant le résultat que peut amener chez un peuple l'alliance impie de coutumes arbitraires et d'institutions libérales, ou pour parler plus juste instables; ailleurs, l'homme qui fait fortune ne se fait pas baiser les pieds par les rivaux qu'il a vaincus. L'incohérence la plus choquante est devenue la base de la constitution russe.
Remarquez en passant une confusion singulière produite dans l'esprit du peuple russe, par le régime auquel il est soumis. Sous ce régime, l'homme se trouve lié à la terre d'une manière intime puisqu'on le vend avec elle; or, au lieu de reconnaître que c'est lui qui est fixe et la terre qui est mobile; en un mot, au lieu de savoir et d'avouer qu'il appartient à cette terre au moyen de laquelle d'autres hommes disposent de lui despotiquement, il s'imagine que c'est la terre qui lui appartient. À la vérité, l'erreur de son jugement se réduit à une véritable illusion d'optique; car tout possesseur qu'il croit être du sol, il ne comprend pas qu'on puisse vendre la terre sans vendre les hommes qui l'habitent. Ainsi quand il change de maître, il ne se dit pas qu'on a vendu le sol au nouveau propriétaire; il se figure que c'est sa personne qui a été vendue d'abord, et puis il pense qu'on a livré par-dessus le marché sa terre, la terre qui l'a vu naître, qu'il cultive pour se nourrir. Donnez donc la liberté à des hommes qui par leur intelligence des lois sociales sont à peu près au niveau des arbres et des plantes!...
M. Guibal (toutes les fois que je suis autorisé à citer un nom, j'use de la permission), M. Guibal, fils d'un maître d'école, fut exilé sans motif, du moins sans explication, et sans qu'il pût deviner ce dont on l'accusait, dans un village de Sibérie, aux environs d'Orenbourg. Une chanson qu'il compose pour tromper son ennui, est recueillie d'abord par un inspecteur; mise sous les yeux du gouverneur, elle attire l'attention de ce personnage auguste; celui-ci envoie son aide-de-camp près de l'exilé, afin de s'informer de son affaire, de sa position, de sa conduite, et de juger s'il peut être employé à quelque chose. Le malheureux parvient à inspirer de l'intérêt à l'aide-de-camp, qui, à son retour dans la ville, fait un rapport très-favorable sur le compte de Guibal. Aussitôt celui-ci est rappelé; il n'a jamais pu savoir la vraie cause de son malheur; peut-être était-ce une première chanson.
Telles sont les circonstances d'où peut dépendre le sort d'un homme en Russie!!...
Voici une histoire d'un genre différent.
Dans les terres du prince ***, au delà de Nijni, une paysanne se fait passer pour sorcière: bientôt sa réputation s'étend au loin. On raconte des prodiges opérés par cette femme, mais son mari se plaint; le ménage est négligé, le travail abandonné. L'intendant confirme dans son rapport l'accusation intentée contre la paysanne sorcière.
Le prince fait un voyage dans ses domaines: à peine arrivé chez lui, ce qui le préoccupe avant tout, c'est la fameuse démoniaque. Le pope lui dit que l'état de cette femme empire tous les jours, qu'elle ne parle plus et qu'il a résolu de l'exorciser. La cérémonie a lieu, mais sans résultat, en présence du seigneur; celui-ci, décidé à savoir le fond de cette singulière affaire, a recours au remède russe par excellence: il condamne la folle aux verges. Ce traitement ne manque pas son effet.
Au vingt-cinquième coup elle demande grâce et jure de dire la vérité.
Elle est mariée à un homme qu'elle n'aime pas, et c'est pour ne pas travailler au profit de son mari, dit-elle, qu'elle a feint d'être possédée.
Cette comédie servait sa paresse en même temps qu'elle avait rendu la santé à une foule de malades, qui sont venus à elle pleins d'espoir et de confiance, et s'en sont retournés guéris.
Les sorciers ne sont pas rares parmi les paysans russes, auxquels ils tiennent lieu de médecins; ces fourbes font des cures nombreuses et fort belles, au dire même des gens de l'art!!
Quel triomphe pour Molière! et quel abîme de doutes pour tout le monde!... L'imagination!... qui sait si l'imagination n'est pas un levier dans la main de Dieu pour élever au-dessus d'elle-même une créature bornée? Quant à moi, je pousse le doute au point d'en revenir à la foi, car je crois, malgré ma raison, que le sorcier peut guérir même des incrédules, par un pouvoir dont je ne saurais nier l'existence, quoique je ne puisse le définir. Avec le mot imagination, nos savants se dispensent d'expliquer les phénomènes qu'ils ne peuvent nier ni comprendre. L'imagination devient pour certains métaphysiciens ce que sont les nerfs pour certains médecins.
L'esprit est continuellement forcé à réfléchir devant un spectacle aussi extraordinaire que celui qui lui est offert par la société constituée comme elle l'est ici. À chaque pas qu'on fait dans ce pays, on admire ce que les États gagnent à rendre l'obéissance forte; mais on regrette tout aussi souvent de n'y pas voir ce que le pouvoir gagnerait à rendre cette obéissance noble et morale.
À ce propos, je me rappelle un mot qui vous prouvera si je suis fondé à penser qu'il y a et même en assez grand nombre, des hommes dupes du culte que le serf rend ici au seigneur. La flatterie a tant de puissance sur le cœur humain, qu'à la longue les plus maladroits de tous les flatteurs, la peur et l'intérêt, trouvent le moyen d'arriver à leur but et de se faire écouter comme les plus malins: voilà pourquoi beaucoup de Russes se croient d'une autre nature que les hommes du commun.
Un Russe immensément riche, mais qui déjà devrait être éclairé sur les misères de l'opulence et du pouvoir, car la fortune de sa famille date de deux générations, passait d'Italie en Allemagne. Il tombe assez gravement malade dans une petite ville; et il fait appeler le meilleur médecin de l'endroit; d'abord il se soumet à ce qu'on lui ordonne, mais au bout de quelques jours de traitement le mal empirant, le patient s'ennuie de son obéissance, se lève avec colère, et déchirant le voile de civilisation dont il croit nécessaire de s'affubler dans l'habitude de la vie, il redevient lui-même, appelle l'aubergiste, et s'écrie tout en arpentant sa chambre à grands pas: «Je ne conçois pas la manière dont on me traite: voilà trois jours qu'on me drogue sans me faire le moindre bien; quel médecin m'avez-vous été chercher là? il ne sait donc pas qui je suis!»
Puisque j'ai commencé ma lettre par des anecdotes, en voici une moins piquante, mais qui peut vous servir à vous former une juste idée du caractère et des habitudes des personnes du grand monde en Russie. On n'aime ici que les gens heureux, et cet amour exclusif produit quelquefois des scènes comiques.