La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 15

Chapter 153,665 wordsPublic domain

Le puissant gouverneur de Nijni n'ose forcer cet ambitieux courrier à monter sur le siége de ma voiture, et sur la plainte que j'ai portée à ce personnage qui représente l'autorité suprême, il m'a engagé à patienter!!... Où est donc la force dans un pays ainsi fait?

Minine, le libérateur de la Russie, ce paysan héroïque dont la mémoire est devenue célèbre surtout depuis l'invasion des Français, est enterré à Nijni. On voit son tombeau dans la cathédrale parmi ceux des grands-ducs de Nijni.

C'est de Nijni que partit le cri de la délivrance au temps de l'occupation de l'Empire par les Polonais.

Minine, simple serf, alla trouver Pojarski, noble Russe; les discours du paysan respiraient l'enthousiasme et l'espérance. Pojarski, électrisé par l'éloquence saintement rude de Minine, réunit quelques hommes; le courage de ces grands cœurs en gagna d'autres, on marcha sur Moscou, et la Russie fut délivrée.

Depuis la retraite des Polonais, le drapeau de Pojarski et de Minine fut toujours un objet de grande vénération chez les Russes; des paysans habitants d'un village entre Yaroslaf et Nijni le conservaient comme une relique nationale. Mais lors de la guerre de 1812, on sentit le besoin d'enthousiasmer les soldats; il fallut ranimer les souvenirs historiques, surtout celui de Minine, et l'on pria le gardien de son drapeau de prêter ce palladium aux nouveaux libérateurs de la patrie, et de le faire porter à la tête de l'armée. Les anciens dépositaires de ce trésor national ne consentirent à s'en séparer que par dévouement à leur pays, et sur la parole solennellement jurée de leur rendre la bannière après la victoire, alors qu'elle serait encore illustrée par de nouveaux triomphes. Ainsi le drapeau de Minine poursuivit notre armée dans sa retraite; mais plus tard, reporté à Moscou, il ne fut pas rendu à ses légitimes possesseurs; on le déposa dans le trésor du Kremlin au mépris des promesses les plus solennelles; toutefois, pour satisfaire aux justes réclamations des paysans spoliés, on leur envoya _une copie_ de leur miraculeuse enseigne; copie, ajouta-t-on par une condescendance dérisoire, exactement semblable à l'original.

Telles sont les leçons de morale et de bonne foi données au peuple russe par son gouvernement. À la vérité, le même gouvernement ne se conduirait pas de la même façon ailleurs; en fait de fourberie, on sait à qui l'on s'adresse; il y a ici parfaite analogie entre le trompeur et le trompé: la force seule établit entre eux une différence.

C'est peu! vous allez voir qu'en ce pays la vérité historique n'est pas plus respectée que ne l'est la religion du serment; l'authenticité des pierres est aussi impossible à établir ici que l'autorité des paroles ou des écrits. À chaque nouveau règne, les édifices sont repétris comme de la pâte au gré du souverain; et grâce à l'absurde manie qu'on décore du beau titre de mouvement progressif de la civilisation, nul édifice ne demeure à la place où l'a mis le fondateur; les tombeaux eux-mêmes ne sont pas à l'abri de la tempête du caprice Impérial. Les morts en Russie sont assujettis eux-mêmes aux fantaisies de l'homme qui régit les vivants, et secoue jusqu'à la cendre des tombeaux, comme l'orage balaye un flot de poussière. L'Empereur Nicolas, qui aujourd'hui tranche de l'architecte à Moscou pour y refaire le Kremlin, n'en est pas à son coup d'essai en ce genre; Nijni l'a déjà vu à l'œuvre.

Ce matin, en entrant dans la cathédrale, je me sentis ému en voyant l'air de vétusté de cet édifice; puisqu'il contient le tombeau de Minine, il a du moins été respecté depuis plus de deux cents ans, pensais-je; et cette assurance m'en faisait trouver l'aspect plus auguste.

Le gouverneur me fit approcher de la sépulture du héros; sa tombe est confondue avec les monuments des anciens souverains de Nijni, et, lorsque l'Empereur Nicolas est venu la visiter, il a voulu descendre patriotiquement dans le caveau même où le corps est déposé.

«Voilà une des plus belles et des plus intéressantes églises que j'aie visitées dans votre pays, dis-je au gouverneur.

--C'est moi qui l'ai bâtie, me répondit M. Boutourline.

--Comment? que voulez-vous dire? vous l'avez restaurée, sans doute?

--Non pas; l'ancienne église tombait en ruines: l'Empereur a mieux aimé la faire reconstruire en entier que de la réparer; il n'y a pas deux ans qu'elle était à _cinquante pas plus loin_ et formait une saillie qui nuisait à la régularité de l'intérieur de notre Kremlin.

--Mais le corps et les os de Minine? m'écriai-je.

--On les déterra, avec ceux des grands-ducs qu'ils ont suivis; tous sont maintenant dans le nouveau sépulcre dont vous voyez la pierre.»

Je n'aurais pu répliquer sans faire révolution dans l'esprit d'un gouverneur de province aussi scrupuleusement attaché aux devoirs de sa charge que l'est celui de Nijni; je l'ai suivi en silence vers le petit obélisque de la place et vers les immenses remparts du Kremlin de Nijni.

Vous venez de voir comment on entend ici la vénération pour les morts, le respect pour les monuments historiques et le culte des beaux-arts. Cependant l'Empereur, qui sait que les choses antiques sont vénérables, veut qu'une église faite d'hier reste honorée comme vieille; or comment s'y prend-il? il dit qu'elle est vieille, et elle le devient; ce pouvoir tranche du divin. La nouvelle église de Minine à Nijni est l'ancienne, et si vous doutez de cette vérité, vous êtes un séditieux.

Le seul art où les Russes excellent est l'art d'imiter l'architecture et la peinture de Byzance; ils font du vieux mieux qu'aucun peuple moderne, voilà pourquoi ils n'en ont pas.

C'est toujours, c'est partout le même système, celui de Pierre-le-Grand, perpétué par ses successeurs, qui ne sont que ses disciples. Cet homme de fer a cru et prouvé qu'on pouvait substituer la volonté d'un Czar de Moscovie aux lois de la nature, aux règles de l'art, à la vérité, à l'histoire, à l'humanité, aux liens du sang, à la religion, à tout. Si les Russes vénèrent encore aujourd'hui un homme si peu humain, c'est qu'ils ont plus de vanité que de jugement. «Voyez, disent-ils, ce qu'était la Russie en Europe avant l'avènement de ce grand prince, et ce qu'elle est devenue depuis son règne: voilà ce qu'un souverain de génie peut faire»... Fausse manière d'apprécier la gloire d'une nation. Cette influence orgueilleuse exercée chez les étrangers, c'est du matérialisme politique. Je vois, parmi les pays les plus civilisés du monde, des États qui n'ont de pouvoir que sur leurs propres sujets, lesquels sont même en petit nombre; ces États-là comptent pour rien dans la politique universelle; ce n'est ni par l'orgueil de la conquête, ni par la tyrannie politique exercée chez les étrangers que leurs gouvernements acquièrent des droits à la reconnaissance universelle; c'est par de bons exemples, par des lois sages, par une administration éclairée, bienfaisante. Avec de tels avantages, un petit peuple peut devenir, non le conquérant, non l'oppresseur, mais le flambeau du monde, ce qui est cent fois préférable.

Je ne puis assez m'affliger de voir combien ces idées si simples, mais si sages, sont encore loin des meilleurs et des plus beaux esprits, non-seulement de la Russie, mais de tous les pays, et surtout du pays de France. Chez nous la fascination de la guerre et de la conquête dure toujours, en dépit des leçons du Dieu du ciel, et de celles de l'intérêt, le dieu de la terre. Cependant j'espère, parce que, malgré les écarts de nos philosophes, malgré l'égoïsme de notre langage, et malgré notre habitude de nous calomnier nous-mêmes, nous sommes une nation essentiellement religieuse... Certes, ceci n'est pas un paradoxe; nous nous dévouons aux idées avec plus de générosité qu'aucun peuple du monde; et les idées ne sont-elles pas les idoles des populations chrétiennes?

Malheureusement nous manquons de discernement et d'indépendance dans nos choix; nous ne distinguons pas entre l'idole de la veille, devenue méprisable aujourd'hui, et celle qui mérite tous nos sacrifices. J'espère vivre assez longtemps pour voir briser chez nous cette sanglante idole de la guerre, la force brutale. On est toujours une nation assez puissante, on a toujours un assez grand territoire, lorsqu'on a le courage de vivre et de mourir pour la vérité, lorsqu'on poursuit l'erreur à outrance, lorsqu'on verse son sang pour détruire le mensonge et l'injustice, et qu'on jouit à juste titre du renom de tant et de si hautes vertus! Athènes était un point sur la terre: ce point est devenu le soleil de la civilisation antique; et tandis qu'il brillait de tout son éclat, combien de nations, puissantes par leur nombre et par l'étendue de leur territoire, vivaient, guerroyaient conquéraient et mouraient, épuisées, inutiles et obscures!! le fumier des générations humaines n'est bon que lorsqu'il engraisse un terrain cultivé par la civilisation. Où en serait l'Allemagne dans le système arriéré de la politique conquérante? Pourtant, malgré ses divisions, malgré la faiblesse matérielle des petits États qui la composent, l'Allemagne avec ses poëtes, ses penseurs, ses érudits, ses souverainetés diverses, ses républiques et ses princes, non rivaux en puissance, mais émules en culture d'esprit, en élévation de sentiments, en sagacité de pensée, est au moins au niveau de la civilisation des pays les plus avancés du monde.

Ce n'est pas à regarder au dehors avec convoitise que les peuples acquièrent des droits à la reconnaissance du genre humain, c'est en tournant leurs forces sur eux-mêmes et en devenant tout ce qu'ils peuvent devenir sous le double rapport de la civilisation spirituelle et de la civilisation matérielle. Ce genre de mérite est aussi supérieur à la propagande de l'épée que la vertu est préférable à la gloire...

Cette expression surannée: _puissance du premier ordre_, appliquée à la politique, fera longtemps encore le malheur du monde. L'amour-propre est ce qu'il y a de plus routinier dans l'homme; aussi le Dieu qui a fondé sa doctrine sur l'humilité est-il le seul Dieu véritable, considéré même du point de vue d'une saine politique, car seul il a connu la route du progrès indéfini, progrès tout spirituel, c'est-à-dire tout intérieur; pourtant, voilà dix-huit cents ans que le monde doute de sa parole; mais toute contestée, toute discutée qu'est cette parole, elle le fait vivre; que ferait-elle donc pour ce monde ingrat si elle était universellement reçue avec foi? La morale de l'Évangile appliquée à la politique des nations, tel est le problème de l'avenir! L'Europe, avec ses vieilles nations profondément civilisées, est le sanctuaire d'où la lumière religieuse se répandra sur l'univers.

Les murs épais du Kremlin de Nijni serpentent sur une côte bien autrement élevée et bien plus âpre que la colline de Moscou. Les remparts en gradins, les créneaux, les rampes, les voûtes de cette forteresse produisent des points de vue pittoresques; mais, malgré la beauté du site, on serait trompé si l'on s'attendait ici à éprouver le saisissement que produit le Kremlin de Moscou, religieuse forteresse, dont l'aspect seul vaut une histoire; là l'histoire est écrite en morceaux de rochers. Le Kremlin de Moscou est une chose unique en Russie et dans le monde.

À ce propos je veux insérer ici un détail que j'ai négligé de vous marquer dans mes lettres précédentes.

Vous vous rappelez l'ancien palais des Czars au Kremlin, vous savez qu'avec ses étages en retraite, ses ornements en relief, ses peintures asiatiques, il fait l'effet d'une pyramide de l'Inde. Les meubles de ce palais étaient sales et usés: on a envoyé à Moscou des ébénistes et des tapissiers habiles qui ont fait de ces vieux meubles _des copies exactement pareilles_. Ainsi le mobilier, _toujours le même_, quoique renouvelé de fond en comble, est devenu l'ornement du palais restauré, recrépi, repeint, quoique toujours antique; c'est un miracle. Mais depuis que les nouveaux vieux meubles parent le palais rebâti, replâtré, les débris authentiques des anciens ont été vendus à l'encan dans Moscou même, sous les yeux de tout le monde. En ce pays, où le respect pour la souveraineté est une religion, il ne s'est trouvé personne qui voulût sauver les dépouilles royales du sort des meubles les plus vulgaires, ni protester contre une impiété révoltante. Ce qu'on appelle ici entretenir les vieilles choses, c'est baptiser des nouveautés sous des noms anciens; soigner, c'est refaire des œuvres modernes avec des débris, espèce de soin qui équivaut, ce me semble, à de la barbarie.

Nous avons visité un joli couvent de femmes; elles sont pauvres, mais leur maison est d'une propreté tout à fait édifiante. En sortant de cette pieuse retraite le gouverneur m'a mené voir son camp; la manie des manœuvres, des revues, des bivouacs est ici générale. Les gouverneurs de provinces passent leur vie comme l'Empereur, à jouer au soldat; à commander l'exercice à des régiments; et plus ces rassemblements sont nombreux, plus les gouverneurs sont fiers de se sentir semblables au maître. Les régiments qui forment le camp de Nijni sont composés d'enfants de soldats; c'est le soir que nous sommes arrivés près de leurs tentes dressées dans une plaine qui est la continuation du plateau de la côte où s'élève le vieux Nijni.

Six cents hommes chantaient la prière, et de loin, en plein air, ce chœur religieux et militaire produisait un effet étonnant; c'était comme un nuage de parfum montant majestueusement sous un ciel pur et profond; la prière sortie du cœur de l'homme, de cet abîme de passions et de douleurs, peut être comparée à la colonne de feu et de fumée qui s'élève entre le cratère déchiré du volcan et la voûte du firmament qu'elle atteint. Et qui sait si ce n'est pas là ce que signifiait la colonne des Israélites si longtemps égarés dans le désert? Les voix des pauvres soldats slaves, adoucies par la distance, semblaient venir d'en haut; lorsque les premiers accords frappèrent nos oreilles, un pli de la plaine nous cachait encore la vue des tentes. Les échos affaiblis de la terre répondaient à ces voix célestes; et la musique était interrompue par de lointaines décharges de mousqueterie, orchestre belliqueux, qui ne me semblait guère plus bruyant que les grosses caisses de l'Opéra et qui me paraissait mieux à sa place. Quand les tentes d'où sortaient tant de sons harmonieux se découvrirent à nos regards, le coucher du soleil, reluisant sur la toile des tentes déployées, vint joindre la magie des couleurs à celle des sons pour nous enchanter.

Le gouverneur qui voyait le plaisir que j'éprouvais en écoutant cette musique en plein air, m'en laissa jouir, et il en jouit lui-même assez longtemps, car rien ne cause plus de joie à cet homme vraiment hospitalier que les divertissements qu'il procure à ses hôtes. Le meilleur moyen de lui témoigner votre reconnaissance c'est de lui laisser voir que vous êtes satisfait.

Nous avons achevé notre tournée au crépuscule, et revenus à la ville basse nous nous sommes arrêtés devant une église qui n'a cessé d'attirer mes yeux depuis que je suis à Nijni. C'est un vrai modèle d'architecture russe; ce n'est ni grec antique, ni grec du Bas-Empire, mais c'est un joujou de faïence dans le style du Kremlin ou de l'église de Vassili Blagennoï avec moins de variété dans les couleurs et dans les formes. La plus belle rue de Nijni, la rue d'en bas est embellie par cet édifice moitié de briques, moitié de plâtre; il faut dire que ce plâtre est moulé d'après des dessins si bizarres et qu'il forme tant de colonnettes, de fleurons, de rosaces, qu'on ne peut s'empêcher devant une église aussi chargée de ciselures, de penser à un surtout de dessert en porcelaine de Saxe. Ce petit chef-d'œuvre du genre capricieux n'est pas ancien, il est dû à la magnificence de la famille des Strogonoff, grands seigneurs descendants des premiers négociants au profit desquels se fit la conquête de la Sibérie sous Ivan IV. Les frères Strogonoff de ce temps-là levèrent eux-mêmes l'aventureuse armée qui conquit un royaume pour la Russie. Leurs soldats étaient des flibustiers de terre ferme.

L'intérieur de l'église des Strogonoff ne répond pas à l'extérieur, mais tel qu'il est je préfère de beaucoup dans son ensemble ce bizarre monument aux maladroites copies des temples romains dont Pétersbourg et Moscou sont encombrés.

Pour compléter la journée, nous avons été entendre un vaudeville en russe à l'Opéra de la foire. Ces vaudevilles sont encore des traductions du français. Les gens du pays me paraissent très-fiers de ce nouveau moyen de civilisation importé chez eux. Je n'ai pu juger de l'efficacité de ce spectacle sur l'esprit de l'assemblée, attendu que la salle était vide à la lettre. Outre l'ennui et la pitié qu'on éprouve en présence de pauvres comédiens sans public, j'ai retrouvé à ce spectacle l'impression désagréable que m'a toujours causée sur nos théâtres le mélange des scènes parlées et des scènes chantées; figurez-vous cette barbarie, moins le sel et le piquant de l'esprit français; sans la présence du gouverneur, j'aurais fui dès le premier acte; il m'a fallu tenir bon jusqu'à la fin du spectacle.

Je viens de passer la nuit à vous écrire pour dissiper mon ennui; mais cet effort m'a rendu malade. J'ai la fièvre, et je vais me coucher.

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MANIFESTE DE S. M. L'EMPEREUR.

PAR LA GRÂCE DE DIEU, NOUS, NICOLAS PREMIER, EMPEREUR ET AUTOCRATE DE TOUTES LES RUSSIES, etc.

«Les diverses modifications que le temps et la force des circonstances ont apportées à notre système monétaire, ont eu pour conséquence, non-seulement de faire accorder aux assignations de banque, contrairement à leur destination primitive, la préférence sur la monnaie d'argent qui forme la base du système monétaire de notre Empire, mais encore de donner naissance à un agio très-variable, et dont le taux diffère presque dans chaque localité.

«Convaincu de l'indispensable nécessité de mettre sans retard un terme à ces fluctuations qui détruisent l'unité comme l'harmonie de notre système monétaire, et qui occasionnent à toutes les classes de la population de notre Empire des pertes et des embarras divers, nous avons jugé convenable, dans notre constante sollicitude pour le bien-être de nos fidèles sujets, de prendre des mesures décisives pour faire cesser les inconvénients provenant de cet état de choses, et en prévenir le retour à l'avenir.

«En conséquence, après l'examen approfondi dans le conseil de l'Empire des différentes questions qui se rattachent à cet objet, nous ordonnons ce qui suit:

«1°. Remettant en vigueur les dispositions du manifeste de feu l'Empereur ALEXANDRE Ier, de glorieuse mémoire, du 20 juin 1810, la monnaie d'argent de Russie sera dorénavant considérée comme principale monnaie courante de l'Empire, et le rouble d'argent au titre actuellement existant, ainsi que ses divisions actuelles, comme l'unité légale et invariable du numéraire ayant cours dans l'Empire; en conséquence, tous les impôts, redevances et droits quelconques dus à l'État, ainsi que les dépenses et paiements du trésor, devront à l'avenir être évalués en argent.

«2°. Le rouble d'argent devenant ainsi la principale monnaie courante, les assignations de banque resteront, conformément à leur destination primitive, comme signe représentatif auxiliaire; à partir de ce jour il leur est assigné une fois pour toutes un cours constant et invariable, fixé à trois roubles et cinquante copecs en assignations pour un rouble d'argent, tant en pièces d'un rouble et au-dessus qu'en petite monnaie.

«3°. Il sera loisible à chacun d'acquitter, d'après ce cours constant et invariable, soit en monnaie d'argent, soit en assignations (_a_): tous les impôts et redevances dus à l'État, les prestations locales, et en général tous les prélèvements imposés par la Couronne, et dont la perception lui appartient (_b_); tous les droits réglés par des taxes spéciales, tels que le port des lettres et paquets par la poste, la taxe des chevaux de poste, l'accise sur le sel, les fermes des boissons, le papier timbré, les passe-ports, les banderoles (pour le tabac), etc. (_c_); tous les paiements dus aux établissements de crédit, aux directions des établissements publics de charité, et aux banques particulières sanctionnées par le gouvernement.

«4°. De même aussi, toutes les dépenses de l'État, et en général, tous les paiements des établissements de crédit, ainsi que des intérêts des billets du trésor et des fonds publics, calculés en assignations, seront effectués au même cours invariable, soit en argent, soit en assignations, suivant la nature de l'effectif qui se trouvera dans les caisses.

«5°. Tous les paiements énoncés ci-dessus doivent être effectués, d'après le cours fixé plus haut, à partir du jour de la promulgation du présent manifeste. Mais le cours fixé pour la perception des impôts, qui, dans l'attente de mesures définitives sur cette matière, avait été laissé pour cette année à 360 copecs, étant déjà confirmé, conservera ce taux jusqu'à l'année 1840 pour la perception des impôts, redevances et droits mentionnés en l'article 3, sub litt. _a_ et _b_, de même que pour le paiement de toutes les dépenses réglées de l'État et autres paiements analogues. Le cours fixé pour la perception des droits de douane reste également le même jusqu'à l'année 1840, en considération des embarras qu'un changement introduit au milieu de l'année occasionnerait au commerce.

«6°. Tous les comptes, contrats et en général les transactions pécuniaires de tout genre qui peuvent intervenir entre la Couronne et les particuliers, et généralement toutes les affaires des particuliers entre eux, devront avoir lieu uniquement en monnaie d'argent. Considérant toutefois qu'en raison de l'étendue de l'Empire, cette mesure ne peut y être mise simultanément en vigueur dans tout le territoire, l'époque où elle sera obligatoire est fixée au 1er janvier 1840; et à partir de cette date, aucun tribunal ou administration publique, nul courtier, agent de change ou notaire ne pourra passer, ni légaliser aucune transaction quelconque en assignations, sous peine d'encourir la responsabilité de cette infraction. Mais les paiements convenus par toutes les obligations, conventions et transactions, soit antérieures, conclues en assignations, soit nouvelles et conclues seulement en argent, pourront être indifféremment effectués en argent ou en assignations au cours fixé par l'article 2 ci-dessus, et personne ne pourra refuser de recevoir d'après ce cours l'une ou l'autre espèce de valeur sans distinction.

«7°. La quotité des emprunts (sur hypothèque de terres seigneuriales) aux établissements de crédit est également fixée en argent, à raison de soixante et dix, soixante et quarante-cinq roubles d'argent pour chaque individu mâle porté au recensement général.

«8°. Afin de faciliter de toute manière le libre échange des monnaies, les caisses de district seront tenues, autant que leur effectif le leur permettra, de changer à bureau ouvert au même cours de 3 roubles 50 copecs les assignations contre de l'argent, et _vice versa_ l'argent contre les assignations, jusqu'à concurrence de cent roubles d'argent ou d'une somme proportionnelle en assignations, pour chaque personne qui présentera l'une ou l'autre monnaie à l'échange.