La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 13

Chapter 133,795 wordsPublic domain

peu m'importent vos moqueries, je suis sûr que si vous étiez témoin de ces cruels marchés qui en rappellent de plus impies, vous partageriez mon attendrissement. Le crime, reconnu crime par les lois, a des juges en ce monde; mais la cruauté permise n'est punie que par la pitié des honnêtes gens pour les victimes et, je l'espère, par l'équité divine. C'est cette barbarie tolérée qui me fait regretter les bornes de mon éloquence; un Rousseau, même un Sterne, saurait bien vous faire pleurer sur le sort de mes pauvres chevaux kirguises, destinés à venir en Europe porter des hommes esclaves comme eux, mais de qui la condition ne mérite pas toujours autant de pitié que celle des bêtes quand elles sont privées de la liberté.

Vers le soir, l'aspect de la plaine devient imposant. L'horizon se voile légèrement sous la brume, qui plus tard retombe en rosée, et sous la poussière du sol de Nijni, espèce de petit sable brun, qui voilent le ciel d'une teinte rougeâtre: ces accidents de lumière ajoutent à l'effet du site dont la grandeur est imposante. Du sein des ombres sortent des lueurs fantastiques, une multitude de lampes s'allument dans les bivouacs dont la foire est environnée; tout parle, tout murmure; la forêt lointaine prend une voix, et du milieu même des fleuves habités, les bruits de la vie viennent encore frapper l'oreille attentive. Quelle imposante réunion d'hommes! Quelle confusion de langues, quels contrastes d'habitudes!... mais quelle uniformité de sentiments et d'idées!... Le but de ce rassemblement immense n'est pour chaque individu que de gagner un peu d'argent. Ailleurs, la gaîté des populations voile leur cupidité; ici, le commerce est à nu, et la stérile rapacité du marchand domine la frivolité du promeneur, l'abrutissement de l'esclave: rien n'est poétique: tout est lucratif. Je me trompe, la poésie de la crainte et de la douleur est au fond de tout en ce pays; mais quelle est la voix qui l'ose exprimer?...

Pourtant quelques tableaux pittoresques consolent l'imagination et récréent les regards.

Sur les chemins qui servent de communications aux divers campements des marchands dont la foire est entourée, sur les ponts, le long des grèves, aux abords des rivières, vous rencontrez d'immenses files d'équipages singuliers; ce sont des trains qui marchent à vide. Ces roues, réunies par un essieu, reviennent des dépôts où elles ont servi à transporter de longues pièces de bois de construction. Les troncs d'arbres en allant étaient portés sur quatre et quelque fois six roues, mais quand le train retourne au magasin, chaque essieu avec ses deux roues est séparé du reste et chemine ainsi, traîné par un cheval guidé par un homme. Ce cocher, en équilibre, debout sur l'essieu, se tient et mène son coursier à peine dressé avec une grâce sauvage, avec une dextérité que je n'ai vues qu'aux Russes. Ces Franconi bruts me retracent les cochers du cirque à Byzance; ils sont vêtus de la chemise grecque, espèce de tunique que je vous ai décrite ailleurs et qui ressemble en beau à nos blouses; c'est vraiment antique. En Russie on se reporte au Bas-Empire comme en Espagne on se rappelle l'Afrique, et en Italie, Rome ancienne et Athènes!... Les paysans russes sont, je crois, les seuls hommes que j'aie vus laisser tomber leur chemise par-dessus leur pantalon, de même que les paysannes russes sont les seules femmes de la terre qui serrent leur ceinture au-dessus de la gorge. Ceci est, il faut le répéter, l'usage le plus disgracieux du monde.

En errant la nuit autour de la foire, on est frappé de loin de l'éclat des boutiques de comestibles, de celui des petits théâtres, des auberges et des cafés!... Mais au milieu de tant de clarté, on n'entend que des bruits sourds, et le contraste de l'illumination des lieux et de la taciturnité des hommes tient de la magie; on se croit chez un peuple touché de la baguette d'un enchanteur.

Les hommes de l'Asie graves et taciturnes restent sérieux jusque dans leurs divertissements; les Russes sont des Asiatiques policés, si ce n'est civilisés.

Je ne me lasse pas d'écouter leurs chants populaires, remarquables par la tristesse des accords, par la recherche de la composition et par la verve et l'ensemble de l'exécution. La musique double de prix dans un lieu où cent peuples divers sont réunis par un intérêt commun et divisés par leurs langues et leurs religions. Où la parole ne servirait qu'à séparer les hommes, ils chantent pour s'entendre. La musique est l'antidote des sophismes. De là la vogue toujours croissante de cet art en Europe. Il y a dans les chœurs exécutés par les mugics du Volga une facture extraordinaire; ce sont des effets d'harmonie que malgré, ou peut-être à cause de leur rudesse, nous appellerions savants sur un théâtre ou dans une église; ce ne sont pas des mélodies suaves et inspirées, mais, de loin, ces masses de voix qui se contrarient en chœur produisent des impressions profondes et neuves pour nous autres Occidentaux. La tristesse des sons n'est pas mitigée par la décoration de la scène. Une forêt profonde, formée par les mâts des vaisseaux, borne la vue des deux côtés, et voile en certains endroits une partie du ciel; le reste du tableau n'est qu'une plaine solitaire toujours enfermée dans une forêt de sapins sans bornes: peu à peu on voit les lumières diminuer, elles s'éteignent enfin, et l'obscurité accroissant le silence éternel de ces pâles contrées, répand dans l'âme une nouvelle surprise: la nuit est mère de l'étonnement. Toutes les scènes qui, peu d'instants auparavant, animaient encore le désert, s'effacent et s'oublient dès que le jour disparaît; les souvenirs indécis succèdent au mouvement de la vie; et le voyageur reste seul avec la police russe qui rend l'obscurité doublement effrayante; on croit avoir rêvé, et l'on regagne son gîte, l'esprit rempli de poésie, c'est-à-dire de crainte vague et de pressentiments douloureux. On ne peut oublier un instant, en parcourant la Russie, que les Russes sont des hommes de l'Orient jadis égarés par des chefs qui, dans leur migration, se sont trompés de route en poussant vers le Nord un peuple né pour vivre au soleil.

SOMMAIRE DE LA LETTRE TRENTE-QUATRIÈME.

Singularité financière.--Ici l'argent représente le papier.--Réforme ordonnée par l'Empereur.--Comment le gouverneur de Nijni décide les marchands à obéir.--Habileté des sujets pour désobéir sans en avoir l'air.--Analyse de leurs motifs.--Probité: l'ukase sur les monnaies.--Générosité apparente.--Où est l'esprit de justice et de conservation sous les gouvernements despotiques.--Beaux travaux ordonnés par l'Empereur pour embellir Nijni.--Minutie.--Singuliers rapports du serf avec son seigneur.--Opinion du gouverneur de Nijni sur le régime despotique.--Douceur de l'administration russe.--Comment on punit les seigneurs qui abusent de leur autorité.--Difficulté qu'éprouve le voyageur pour arriver à la vérité.--Promenade en voiture avec le gouverneur.--Vue de la foire prise du haut d'un pavillon chinois.--Valeur des marchandises.--Préjugés inspirés au peuple par son gouvernement.--Portraits de certains Français; leurs ridicules en pays étranger.--Rencontre d'un Français aimable.--Société réunie pour dîner chez le gouverneur.--Les femmes russes; la femme du gouverneur.--Bizarrerie anglaise.--Anecdote racontée par une Polonaise.--À quoi servent les manières faciles.--Promenade avec le gouverneur.--Sa conversation.--Employés subalternes: ce qu'ils sont dans l'Empire.--Deux aristocraties: la moderne et l'ancienne.--Quelle est la plus odieuse au peuple.--Mon feldjæger.--Drapeau de Minine.--Manque de foi du gouvernement.--Église déplacée, malgré le tombeau de Minine qu'elle renferme.--Pierre-le-Grand.--Erreur des peuples.--Caractère français.--La vraie gloire des nations.--Réflexions sur la politique.--Le Kremlin de Nijni.--Vente des meubles du palais des Empereurs au Kremlin de Moscou.--Couvent de femmes.--Camp du gouverneur de Nijni.--Manie des manœuvres.--Chant des soldats.--Église des Strogonoff à Nijni.--Vaudeville en russe.

Nijni, ce 25 août 1839.

Cette année, au moment de l'ouverture de la foire, le gouverneur fit venir chez lui les plus fortes têtes commerciales de la Russie, réunies alors à Nijni, et il leur exposa en détail les inconvénients depuis longtemps reconnus et déplorés du système monétaire établi dans cet empire.

Vous savez qu'il y a en Russie deux signes représentatifs des denrées: le papier et l'argent monnayé; mais vous ne savez peut-être pas que celui-ci, par une singularité unique, je crois, dans l'histoire financière des sociétés, varie sans cesse de valeur, tandis que les assignats restent fixes; il résulte de cette bizarrerie qu'une élude approfondie de l'histoire et de l'économie politique du pays pourrait seule expliquer un fait très-extraordinaire: c'est qu'en Russie l'argent représente le papier, quoique celui-ci n'ait été institué, et ne subsiste légalement que pour représenter l'argent.

Ayant expliqué cette aberration à ses auditeurs, et déduit toutes les fâcheuses conséquences qui en dérivent, le gouverneur ajouta que, dans sa sollicitude constante pour le bonheur de ses peuples et le bon ordre de son Empire, l'Empereur venait enfin de mettre un terme à un désordre dont les progrès menacent d'entraver le commerce intérieur d'une manière effrayante. Le seul remède reconnu pour efficace est la fixation définitive et irrévocable de la valeur du rouble monnayé. L'édit que vous lirez plus loin, car j'ai conservé le numéro du journal de Pétersbourg dans lequel il fut inséré, accomplit cette révolution en un jour, du moins en paroles; mais afin de réaliser la réforme, le gouverneur conclut sa harangue en disant que la volonté de l'Empereur étant que l'ukase fût immédiatement mis à exécution, les agents supérieurs de l'administration, et lui en particulier, gouverneur de Nijni, espéraient que nulle considération d'intérêt personnel ne prévaudrait contre le devoir d'obéir sans retard à la volonté suprême du chef de l'Empire.

Les prud'hommes, consultés dans cette grave question, répliquèrent que la mesure, bonne en elle-même, allait bouleverser les fortunes commerciales les plus assurées, si on l'appliquait aux marchés précédemment conclus, et qui ne devaient avoir leur accomplissement qu'à la foire actuelle. Tout en _bénissant_ et _admirant_ la profonde sagesse de l'Empereur, ils représentèrent humblement au gouverneur que ceux des négociants qui avaient effectué des ventes de denrées pour un prix fixé selon l'ancien taux de l'argent, et stipulé leurs transactions de bonne foi, d'après les rapports existants lors de la foire précédente entre le rouble de papier et le rouble monnayé, allaient se voir exposés à des remboursements frauduleux, bien qu'autorisés par la loi, et que ces tromperies les frustrant de leur profit, ou tout au moins diminuant notablement les bénéfices sur lesquels ils ont droit de compter, pourraient les ruiner si l'on accordait au présent édit un effet rétroactif, lequel motiverait une foule de petites banqueroutes partielles qui ne manqueraient pas d'en entraîner de totales.

Le gouverneur reprit, avec le calme et la douceur qui président en Russie à toutes les discussions administratives, financières et politiques, qu'il entrait _parfaitement_ dans les vues de MM. les principaux négociants intéressés aux affaires de la foire; mais qu'après tout, le fâcheux résultat redouté par ces messieurs ne menaçait que quelques particuliers _qui d'ailleurs conservaient pour garantie la sévérité des lois existantes_ contre les banqueroutiers, tandis qu'un retard ressemblerait toujours un peu à de la résistance, et que cet exemple donné par la place de commerce la plus importante de l'Empire, entraînerait des inconvénients bien autrement redoutables pour le pays que quelques faillites qui, en fin de compte, ne font de mal qu'à un petit nombre d'individus, tandis que la désobéissance approuvée, justifiée, il faut bien le dire, par des hommes qui jusque-là jouissaient de la confiance du gouvernement, serait une atteinte portée au respect du souverain, _à l'unité_ administrative et financière de la Russie, c'est-à-dire aux principes vitaux de cet empire; il ajouta que, d'après ces considérations péremptoires, il ne doutait pas que ces messieurs ne s'empressassent, par leur condescendance, d'éviter le reproche _monstrueux_ de sacrifier l'intérêt de l'État à leur avantage particulier, redoutant l'ombre d'un crime de lèse-civisme plus que tous les sacrifices pécuniaires auxquels ils allaient s'exposer glorieusement par leur soumission volontaire et leur zèle patriotique.

Le résultat de cette _pacifique_ conférence fut que le lendemain la foire s'ouvrit sous le régime _rétroactif_ du nouvel ukase, dont la publication solennelle se fit d'après l'assentiment et les promesses des premiers négociants de l'Empire.

Ceci m'a été conté, je vous le répète, par le gouverneur lui-même, dans l'intention de me prouver la douceur avec laquelle fonctionne la machine du gouvernement despotique, si calomnié chez les peuples régis par des institutions libérales.

Je me permis de demander à mon obligeant et intéressant précepteur de politique orientale quel avait été le résultat de la mesure du gouvernement, et de la manière cavalière dont on avait jugé à propos de la mettre à exécution.

«Le résultat a passé mes espérances, repartit le gouverneur d'un air satisfait. Pas une banqueroute!... Tous les nouveaux marchés ont été conclus d'après le nouveau régime monétaire; mais ce qui vous étonnera c'est que nul débiteur n'a profité, pour solder d'anciennes dettes, de la faculté accordée par la loi de frauder ses créanciers.»

J'avoue qu'au premier abord ce résultat me parut étourdissant, puis, en réfléchissant, je reconnus l'astuce des Russes; la loi publiée, on lui obéit... sur le papier: c'est assez pour le gouvernement. Il est facile à satisfaire, j'en conviens, car ce qu'il demande avant tout, au prix de tout, c'est le silence. On peut définir d'un mot l'état politique de la Russie: c'est un pays où le gouvernement parle comme il veut, parce que lui seul a le droit de parler. Ainsi, dans la circonstance qui nous occupe, le gouvernement dit: Force est restée à la loi; tandis que, de fait, l'accord des parties intéressées annule l'action de cette loi dans ce qu'elle aurait d'inique si on l'eût appliquée aux créances anciennes. Dans un pays où le pouvoir serait patient, le gouvernement n'eût pas exposé l'honnête homme à se voir frustré par des fripons d'une partie de ce qui lui est dû; en bonne justice la loi n'eût réglé que l'avenir. Eh bien, principe à part, ce même résultat a été obtenu de fait ici, par des moyens différents. Il a fallu pour atteindre à ce but, que l'habileté des sujets suppléât à l'aveugle brusquerie de l'autorité, afin d'éviter les maux qui pouvaient résulter pour le pays des boutades du pouvoir suprême.

Il existe dans tout gouvernement à théories exagérées, une action cachée, un fait qui s'oppose presque toujours à ce que la doctrine a d'insensé. Les Russes possèdent à un haut degré l'esprit du commerce; tout ceci vous explique comment les marchands de la foire ont senti que les vrais négociants ne vivant que de confiance, tout sacrifice fait à leur crédit leur rapporte cent pour cent. Ce n'est pas tout: une autre influence encore aura refoulé la mauvaise foi et fait taire la cupidité aveugle. Les velléités de banqueroute auront été réprimées tout simplement par la peur, la véritable souveraine de la Russie. Cette fois les malintentionnés auront pensé que s'ils s'exposaient à quelques procès, ou seulement à des plaintes trop scandaleuses, les juges ou la police se tourneraient contre eux, et qu'en ce cas, ce qu'on appelle ici la loi serait appliqué à la rigueur. Ils ont redouté l'incarcération, les coups de roseau dans la prison; que sais-je? pis encore! D'après tous ces motifs, qui fonctionnent doublement dans le silence universel, état normal de la Russie, ils ont donné ce bel exemple de probité commerciale dont le gouverneur de Nijni se plaisait à m'éblouir. À la vérité, je ne fus ébloui qu'un instant, car je ne tardai pas à reconnaître que si les marchands russes ne se ruinent pas les uns les autres, leurs égards réciproques ont précisément la même source que la mansuétude des mariniers du lac Ladoga, des crocheteurs et des cochers de fiacre de Pétersbourg, et de tant d'autres gens du peuple qui font taire leur colère non par des motifs d'humanité, mais par la crainte de voir l'autorité supérieure intervenir dans leurs affaires. Comme je gardais le silence, je vis que M. Boutourline jouissait de ma surprise. «On ne connaît pas toute la supériorité de l'Empereur, continua-t-il, quand on n'a pas vu ce prince à l'œuvre, particulièrement à Nijni, où il fait des prodiges.

--J'admire beaucoup, repartis-je, la sagacité de l'Empereur.

--Quand nous visiterons ensemble les travaux ordonnés par Sa Majesté, répliqua le gouverneur, vous l'admirerez bien davantage. Vous le voyez, grâce à l'énergie de son caractère, à la justesse de ses vues, la régularisation des monnaies, qui ailleurs aurait exigé des précautions infinies, vient de s'opérer chez nous comme par enchantement.»

L'administrateur courtisan eut la modestie de ne pas mettre en ligne de compte sa propre finesse: il se garda également de me laisser le temps de lui dire ce que les mauvaises langues ne cessent de me répéter à voix, très-basse, c'est que toute mesure financière du genre de celle que vient de prendre le gouvernement russe, donne à l'autorité supérieure des moyens de profit à elle connu, mais dont on n'ose se plaindre tout haut sous un régime autocratique; j'ignore quelles ont été les secrètes manœuvres auxquelles on eut recours cette fois; mais pour m'en faire une idée, je me figure la situation d'un dépositaire vis-à-vis de l'homme qui lui confie une somme considérable. Si celui qui l'a reçue a le pouvoir de tripler à volonté la valeur de chacune des pièces de monnaie dont la somme se compose, il est évident qu'il peut rembourser le dépôt tout en conservant dans ses mains les deux tiers de ce qu'on lui a remis. Je ne dis pas que tel ait été le résultat de la mesure ordonnée par l'Empereur, mais je fais cette supposition entre tant d'autres pour m'aider à comprendre les médisances, ou si l'on veut les calomnies des mécontents. Ils ajoutent que le profit de cette opération si brusquement exécutée, et qui consiste à enlever par un décret au papier une partie de son ancienne valeur pour accroître, dans la même proportion, celle du rouble d'argent, est destiné à dédommager le trésor particulier du souverain des sommes qu'il en a fallu tirer pour rebâtir _à ses frais_, son palais d'hiver, et pour refuser, avec la magnanimité que l'Europe et la Russie ont admirée, les offres des villes, de plusieurs particuliers et des principaux négociants jaloux de contribuer à la reconstruction d'un édifice national, puisqu'il sert d'habitation au chef de l'Empire.

Vous pouvez juger par l'analyse détaillée que j'ai cru devoir vous faire de cette tyrannique charlatanerie, du prix qu'on attache ici à la vérité, du peu de valeur des plus nobles sentiments et des plus belles phrases, enfin de la confusion d'idées qui doit résulter de cette éternelle comédie. Pour vivre en Russie, la dissimulation ne suffit pas, la feinte est indispensable. Cacher est utile, simuler est nécessaire; enfin, je vous laisse à présumer et à apprécier les efforts que s'imposent les âmes généreuses et les esprits indépendants pour se résigner à subir un régime où la paix et le bon ordre sont payés par le décri de la parole humaine, le plus sacré de tous les dons du ciel pour l'homme qui a quelque chose de sacré... Dans les sociétés ordinaires, c'est la nation qui est pressée, le peuple fouette et le gouvernement enraye; ici c'est le gouvernement qui fouette et le peuple qui retient, car, pour que la machine politique subsiste, il faut bien que l'esprit de conservation soit quelque part. Le déplacement d'idées que je note à ce propos est un phénomène politique dont jusqu'à ce jour la Russie seule m'a fourni l'exemple. Sous le despotisme absolu c'est le gouvernement qui est révolutionnaire, parce que révolution veut dire régime arbitraire et pouvoir violent[13].

Le gouverneur a tenu sa promesse; il m'a mené voir dans le plus grand détail les travaux ordonnés par l'Empereur pour faire de Nijni tout ce qu'on peut faire de cette ville et pour réparer les erreurs des hommes qui l'ont fondée. Une route magnifique montera des bords de l'Oka dans la ville haute, séparée de la basse, comme je vous l'ai déjà dit, par une crique très-élevée; des précipices seront comblés, des rampes tracées; on fera de magnifiques percées dans la terre même de la montagne; des substructions immenses soutiendront des places, des rues et des édifices; ces travaux sont dignes d'une grande cité commerciale. Les entailles qui se pratiquent dans la falaise, les ponts, les esplanades, les terrasses, changeront un jour Nijni en une des plus belles villes de l'Empire; tout cela est grand! mais voici qui vous paraîtra petit. Comme Sa Majesté a pris la ville de Nijni sous sa protection spéciale, chaque fois qu'une légère difficulté s'élève sur la manière de continuer les constructions commencées, ou bien dès que l'on répare la façade d'une ancienne maison ou lorsqu'on en veut bâtir une nouvelle dans quelque rue ou sur l'un des quais de Nijni, le gouverneur a l'ordre de faire lever un plan spécial et de soumettre la question à l'Empereur. Quel homme! s'écrient les Russes... Quel pays! m'écrierais-je, si j'osais parler!!

Chemin faisant, M. Boutourline, dont je ne saurais assez louer l'obligeance et reconnaître l'hospitalité, m'a donné d'intéressantes notions sur l'administration russe et sur l'amélioration que le progrès des mœurs apporte chaque jour dans la condition des paysans.

Aujourd'hui un serf peut posséder même des terres sous le nom de son seigneur, sans que celui-ci ose s'affranchir de la garantie _morale_ qu'il doit à son opulent esclave. Dépouiller cet homme du fruit de son labeur et de son industrie, ce serait un abus de pouvoir que le boyard le plus tyrannique n'oserait se permettre sous le règne de l'Empereur Nicolas; mais qui m'assure qu'il ne l'osera pas sous un autre souverain? Qui m'assure même que malgré le retour à l'équité, glorieux caractère du règne actuel, il ne se trouve pas des seigneurs avares et pauvres qui, sans spolier ouvertement leurs vassaux, savent employer avec habileté tour à tour la menace et la douceur pour tirer peu à peu des mains de l'esclave une partie des richesses qu'il n'ose lui enlever d'un seul coup?

Il faut venir en Russie pour apprendre le prix des institutions qui garantissent la liberté des peuples, sans égard au caractère des princes. Un boyard ruiné peut, il est vrai, prêter l'abri de son nom aux possessions de son vassal enrichi... à qui l'État n'accorde pas le droit de posséder un pouce de terre, ni même l'argent qu'il gagne!!... Mais cette protection équivoque et qui n'est pas autorisée par la loi dépend uniquement des caprices du protecteur.

Singuliers rapports du maître et du serf! Il y a là quelque chose d'inquiétant. On a peine à compter sur la durée des institutions qui ont pu produire une telle bizarrerie sociale: pourtant elles sont solides.

En Russie, rien n'est défini par le mot propre, la rédaction n'est qu'une tromperie continuelle dont il faut se garder avec soin. En principe, tout est tellement absolu qu'on se dit: Sous un tel régime la vie est impossible; en pratique, il y a tant d'exceptions qu'on se dit: Dans la confusion causée par des coutumes et des usages si contradictoires tout gouvernement est impossible.

Il faut avoir découvert la solution de ce double problème: c'est-à-dire, le point où le principe et l'application, la théorie et la pratique s'accordent, pour se faire une idée juste de l'état de la société en Russie.