Chapter 12
On trouve toutes les marchandises de la terre rassemblées dans les immenses rues de la foire, mais elles s'y perdent: la denrée la plus rare, ce sont les acheteurs; je n'ai encore rien vu dans ce pays sans m'écrier: «Il y a trop peu de monde ici pour un si vaste espace.» C'est le contraire des vieilles sociétés où le terrain manque à la civilisation. Les boutiques françaises et anglaises sont les plus élégantes de la foire et les plus recherchées; on se croit à Paris, à Londres: mais ce Bond-Street du Levant, ce palais royal des steppes n'est pas ce qui fait la richesse véritable du marché de Nijni; pour avoir une juste idée de l'importance de cette foire, il faut se souvenir de son origine, et du lieu où elle se tint d'abord. Avant Makarief c'était Kazan; on venait à Kazan des deux extrémités de l'ancien monde: l'Europe occidentale et la Chine se donnaient rendez-vous dans l'ancienne capitale de la Tartarie russe pour échanger leur produit. C'est encore ce qui arrive à Nijni; mais on n'aurait qu'une idée bien incomplète de ce marché où deux continents envoient leurs produits, si l'on ne s'éloignait des boutiques tirées au cordeau et des élégants pavillons soi-disant chinois qui ornent le moderne bazar d'Alexandre; il faut avant tout parcourir quelques-uns des divers camps dont la foire élégante est flanquée. L'équerre et le cordeau ne poursuivent pas le négoce jusque dans les faubourgs de la foire: ces faubourgs sont comme la basse-cour ou la ferme d'un château; quelque pompeuse, quelque magnifique que soit l'habitation principale, le désordre de la nature règne dans les dépendances.
Ce n'est pas un petit travail que de parcourir même rapidement ces dépôts extérieurs, car ils sont eux-mêmes grands comme des villes. Là règne un mouvement continuel et vraiment imposant: véritable chaos mercantile où l'on aperçoit des choses qu'il faut avoir vues de ses yeux, et entendu chiffrer par des hommes graves et dignes de foi pour y croire.
Commençons par la ville du thé; c'est un camp asiatique qui s'étend sur les rives des deux fleuves à la pointe de terre où s'opère leur réunion. Le thé vient de la Chine en Russie par Kiatka, qui est au fond de l'Asie; dans ce premier dépôt, on l'échange contre des marchandises: il est transporté de là en ballots qui ressemblent à de petites caisses en forme de dés d'environ deux pieds en tous sens: ces ballots carrés sont des châssis couverts de peaux dans lesquelles les acheteurs enfoncent des espèces d'éprouvettes pour connaître, en retirant leur sonde, la qualité de la marchandise. De Kiatka, le thé chemine par terre jusqu'à Tomsk; il est chargé là dans des barques et voyage sur plusieurs rivières dont l'Irtitch et le Tobol sont les principales; il arrive ainsi à Tourmine, de là on le transporte de nouveau par terre jusqu'à Perm en Sibérie, où il est embarqué sur la Kama qui le fait descendre jusqu'au Volga, d'où il remonte en bateaux vers Nijni: la Russie reçoit chaque année 75 à 80 mille caisses de thé, dont la moitié reste en Sibérie pour être transportée à Moscou pendant l'hiver par le traînage et dont l'autre moitié arrive à cette foire.
C'est le principal négociant de thé de la Russie qui m'a écrit l'itinéraire que vous venez de lire. Je ne réponds pas de l'orthographe ni de la géographie de ce richard; mais un millionnaire a toujours beaucoup de chances pour avoir raison, car il achète la science des autres.
Vous voyez que ce fameux thé de caravanes, si délicat parce qu'il vient par terre, dit-on, voyage presque toujours par eau; il est vrai que c'est de l'eau douce, et que les brouillards des rivières sont loin de produire les effets de la brume de mer... d'ailleurs quand je ne puis expliquer les faits, je me contente de les noter.
Quarante mille caisses de thé!... c'est bientôt dit; mais vous ne pouvez vous figurer comme c'est long à voir, même ne fît-on que passer devant les monceaux de ballots sans les compter. Cette année on en a vendu trente-cinq mille en trois jours. Je viens de contempler les hangars sous lesquels on les a déposées; un seul homme, mon négociant géographe, en a pris quatorze mille, moyennant dix millions de roubles d'argent (il n'y a plus de roubles de papier), payables une partie comptant, une partie dans un an.
C'est le taux du thé qui fixe le prix de toutes les marchandises de la foire; tant que ce taux n'est pas publié, les autres marchés ne se font qu'à condition.
Il y a une ville aussi vaste, mais moins élégante et moins parfumée que la ville du thé: c'est celle des chiffons. Heureusement qu'avant de porter les loques de toute la Russie à la foire, on les fait blanchir. Cette marchandise, nécessaire à la fabrication du papier, est devenue si précieuse que les douanes russes en défendent l'exportation avec une extrême sévérité.
Une autre ville m'a paru remarquable entre tous les bourgs annexés à cette foire: c'est celle des bois écorcés. À l'instar des faubourgs de Vienne ces villes secondaires sont plus considérables que la ville principale. Celle dont je vous parle sert d'abri aux bois apportés de la Sibérie, et destinés à faire des roues aux charrettes russes, et des colliers aux chevaux. C'est ce demi-cercle qu'on voit fixé d'une manière si originale et si pittoresque aux extrémités du brancard, et qui domine la tête de tous les limoniers russes; il est d'un seul morceau de bois ployé à la vapeur, les jantes de roue apprêtées par le même procédé sont aussi d'une seule pièce; les approvisionnements nécessaires pour fournir ces jantes et ces colliers à toute la Russie occidentale font ici des montagnes de bois pelé dont nos chantiers de Paris ne donnent pas même une idée.
Une autre ville, et c'est, je crois, la plus étendue et la plus curieuse de toutes, sert de dépôt aux fers de Sibérie. On marche pendant un quart de lieue sous des galeries où sont artistement rangées toutes les espèces de barres de fer connues, puis viennent des grilles, puis vient du fer travaillé; on voit des pyramides toutes bâties en instruments aratoires et en ustensiles de ménage. On voit des maisons pleines de vases de fonte; c'est une cité de métal; on peut évaluer là une des principales sources de la richesse de l'Empire. Cette richesse fait peur. Que de coupables ne faut-il pas pour exploiter de tels trésors! Si les criminels manquent, on en fait; on fait au moins des malheureux; dans ce monde souterrain d'où sort le fer, la politique du progrès succombe, le despotisme triomphe et l'État prospère!!... Une étude curieuse à faire, si on la permettait aux étrangers, ce serait celle du régime imposé aux mineurs de l'Oural; mais il faudrait voir par ses yeux et ne pas s'en rapporter à ce qui est écrit. Cette tâche serait aussi difficile à accomplir pour un Européen de l'Occident que l'est le voyage de la Mecque à un chrétien.
Toutes ces villes foraines, succursales de la ville principale, ne sont que l'extérieur de la foire; elles s'étendent sans plan autour du centre commun; en les comprenant toutes dans la même enceinte, leur circonférence serait celle d'une des grandes capitales de l'Europe. Une journée ne suffirait pas pour parcourir tous ces faubourgs provisoires qui sont autant de satellites de la foire proprement dite. Dans cet abîme de richesses, on ne peut tout voir; il faut donc choisir; d'ailleurs la chaleur étouffante des derniers jours caniculaires, la poussière, la foule, les mauvaises odeurs ôtent les forces au corps et l'activité à la pensée. Cependant j'ai vu comme on verrait à vingt ans, sous le rapport de l'exactitude, mais avec moins d'intérêt.
J'abrégerai mes descriptions: en Russie on se résigne à la monotonie: c'est une condition de la vie; mais c'est en France que vous me lirez, et je n'ai pas le droit d'espérer que vous preniez votre parti d'aussi bonne grâce que je prends ici le mien. Vous n'êtes pas obligé à la patience, comme si vous aviez fait mille lieues pour apprendre à pratiquer cette vertu des vaincus.
J'oubliais de noter une ville de laine de cachemire. En voyant ce vilain poil poudreux, ficelé par énormes ballots, je songeais aux belles épaules qu'il recouvrira un jour, aux magnifiques parures qu'il complétera, quand il sera changé en châles de Ternaux et autres.
J'ai vu aussi une ville de fourrure et une ville de potasse: c'est à dessein que je me sers de ce mot ville: lui seul peut vous dépeindre l'étendue des divers dépôts qui entourent cette foire et qui lui donnent un caractère de grandeur que n'aura jamais aucune autre foire.
Ce phénomène commercial ne pouvait se produire qu'en Russie: il fallait, pour créer une foire de Nijni, un extrême besoin de luxe chez des populations encore à demi barbares, vivant dans des contrées séparées les unes des autres par des distances incommensurables, sans moyens faciles ni prompts de communications; il fallait un pays où il résulte de l'intempérie des saisons que chaque localité se trouve isolée pendant une partie de l'année; la réunion de ces circonstances et de bien d'autres, sans doute, que je n'ai pu discerner, était nécessaire pour empêcher dans un empire déjà opulent le débit journalier dont le détail dispense les négociants des frais et des fatigues occasionnés par l'entassement annuel de toutes les richesses du sol et de l'industrie sur un seul point du pays à une époque fixe. On peut prédire le temps qui, je crois, n'est pas très-éloigné, où les progrès de la civilisation matérielle, en Russie, diminueront infiniment l'importance de la foire de Nijni. Aujourd'hui, je le répète, elle est la plus grande foire du monde.
Dans un faubourg séparé par un bras de l'Oka, se trouve un village persan dont les boutiques sont uniquement remplies de marchandises venant de Perse: parmi les plus remarquables de ces objets lointains j'ai surtout admiré des tapis qui m'ont paru magnifiques; des pièces de soie écrue et des termolama, espèce de cachemire de soie qui ne se fabrique, dit-on, qu'en Perse. Je ne serais pas surpris cependant si les Russes en faisaient chez eux pour vendre cette étoffe comme un produit étranger. Ceci est une pure supposition, et je ne pourrais la justifier par aucun fait.
Les figures persanes font peu d'effet en ce pays où la population indigène est elle-même asiatique et conserve les traces de son origine.
On m'a fait traverser une ville uniquement destinée à loger les poissons séchés et salés qui sont envoyés de la mer Caspienne pour les carêmes russes. Les Grecs dévots font une grande consommation de ces momies aquatiques. Quatre mois d'abstinence chez les Moscovites enrichissent les mahométans de la Perse et de la Tartarie. Cette ville des poissons est située au bord de l'eau; on voit les peaux de ces monstres divisées par moitié, les unes sont rangées à terre, les autres restent entassées dans la cale des vaisseaux qui les apportent: si l'on ne comptait pas ces corps morts par millions, on se croirait dans un cabinet d'histoire naturelle. On les appelle, je crois, _sordacs_. Ils exhalent même en plein air une odeur désagréable. Une autre ville est la ville des cuirs, objets de la plus haute importance à Nijni, parce qu'on en apporte là suffisamment pour fournir à la consommation de toute la Russie occidentale.
Une autre, c'est la ville des fourrures; on y voit des peaux de toutes sortes de bêtes, depuis la zibeline, le renard bleu et certaines fourrures d'ours qu'il faut payer douze mille francs pour s'en faire une pelisse, jusqu'aux renards communs et aux loups qui ne coûtent rien; les gardiens de ces trésors se font pour la nuit des tentes de leurs marchandises, sauvages abris dont l'aspect est pittoresque. Ces hommes, quoiqu'ils habitent des pays froids, vivent de peu: ils se vêtent mal et dorment en plein air quand il fait beau; quand il pleut, ils sont nichés sous des piles de marchandises, dans des trous: véritables lazzaronis du Nord, ils sont moins gais, moins brillants, moins mimes et plus malpropres que ceux de Naples, parce qu'à la saleté de leurs personnes se joint celle de leurs vêtements qu'ils ne peuvent quitter.
Ce que vous venez de lire suffit pour vous donner une idée de l'extérieur de la foire: l'aspect de l'intérieur, je vous le répète, est beaucoup moins intéressant; il fait un contraste singulier et peu agréable avec celui du dehors, là, au dehors, roulent les chars, les brouettes; là règnent le désordre, le bruit, la foule, les cris, les chants, la liberté enfin! Ici, au dedans, on retrouve la régularité, le silence, la solitude, l'ordre, la police, en un mot la Russie!
D'immenses files de maisons, ou plutôt de boutiques, séparent de longues et larges rues, au nombre de douze ou treize, je crois, qui se terminent à une église russe et à douze pavillons chinois. Pour suivre chaque rue et parcourir la foire entière en circulant de boutique en boutique, il faut faire dix lieues. Voilà ce que je sais, mais quand je vois les lieux je ne le crois pas. Notez que je ne vous parle ici que de la ville foraine proprement dite, et non plus des faubourgs dont nous avons fui le tumulte pour nous réfugier dans la paix du bazar gardé par les Cosaques qui, pour le sérieux, la roideur et l'exacte obéissance, équivalent, du moins pendant les heures du service, aux muets du sérail.
L'Empereur Alexandre, après avoir choisi le nouvel emplacement de cette foire, ordonna les travaux nécessaires à son établissement; il ne l'a jamais vue; il a donc ignoré les sommes immenses qu'on fut obligé d'ajouter à son budget, et qui ont été enfouies depuis sa mort dans ce terrain trop bas pour l'usage auquel on l'avait destiné. Grâce à des efforts inouïs et à des dépenses énormes la foire est maintenant habitable pendant l'été; c'est tout ce qu'il faut au commerce. Mais il n'en est pas moins vrai qu'elle est mal située, poudreuse ou fangeuse au premier rayon de soleil, à la moindre pluie; et malsaine quelque temps qu'il fasse; ce qui n'est pas un mince inconvénient pour les marchands, obligés de coucher au-dessus de leurs magasins pendant six semaines.
Malgré le goût des Russes pour la ligne droite, bien des gens pensent ici comme moi, qu'il aurait mieux valu mettre la foire à côté de la vieille ville, sur la crête de la montagne, dont on aurait rendu le sommet abordable par de belles rampes d'une pente insensible et d'un effet grandiose dans le paysage, quitte à déposer au pied du coteau, sur les bords de l'Oka, les objets trop pesants et trop volumineux pour être hissés sur la colline. Ainsi les fers, les bois, les laines, les chiffons, les thés seraient restés près des bateaux qui les apportent, et la foire marchande et brillante se serait tenue sur un plateau spacieux à la porte de la ville haute; disposition plus convenable sous tous les rapports que ne l'est l'arrangement actuel! Vous figurez-vous une côte habitée par les représentants de toutes les nations de l'Asie et de l'Europe? cette montagne peuplée ferait un prodigieux effet; le marais où grouillent ces populations voyageuses en produit peu.
Les ingénieurs modernes, si habiles dans tous les pays, auraient trouvé là de quoi exercer leur talent; les admirateurs de la mécanique n'eussent pas manqué d'objets dignes de piquer leur curiosité, car on eût inventé des machines pour aider les marchandises à grimper la montagne; les poëtes, les peintres, les amateurs des beaux sites et des effets pittoresques, les curieux qui sont devenus un peuple dans ce siècle où l'abus de l'activité produit des fanatiques de fainéantise, tous ces hommes, utiles par l'argent qu'ils dépensent, auraient joui d'une promenade magnifique, et bien autrement intéressante que celle qu'on leur a ménagée dans un bazar uni d'où l'on n'a point de vue et où l'on respire un air méphitique; enfin ceci mérite considération: ce résultat aurait coûté à l'Empereur beaucoup moins d'argent qu'il n'en a dépensé pour sa foire aquatique, ville d'un mois, plate comme une table, chaude l'été comme une savane, humide l'hiver comme un bas-fond.
Les paysans russes sont les principaux agents du commerce de cette foire prodigieuse. La loi défend pourtant à un serf de demander, et aux hommes libres de lui accorder du crédit pour plus de _cinq roubles_. Eh bien, on traite sur parole avec plusieurs de ces hommes pour deux cent mille, pour cinq cent mille francs, et les termes de paiement sont fort reculés. Ces esclaves millionnaires, ces Aguado attachés à la glèbe ne savent pas lire. Aussi arrive-t-il en Russie que l'homme dépense prodigieusement d'intelligence pour suppléer à son ignorance. Dans les pays éclairés, les bêtes savent à dix ans ce que, dans les sociétés arriérées, les hommes d'esprit parviennent seuls à apprendre, et encore ne l'apprennent-ils qu'à trente ans.
En Russie le peuple ignore l'arithmétique; depuis des siècles il fait ses comptes avec des cadres qui contiennent des séries de boules mobiles. Chaque ligne a sa couleur, laquelle désigne les unités, les dizaines, les centaines, etc., etc. Cette manière de calculer est sûre et prompte.
N'oubliez pas que le seigneur des serfs millionnaires peut les dépouiller demain de tout ce qu'ils possèdent, pourvu qu'il ait soin de leurs personnes; à la vérité ces actes de violences sont rares, mais ils sont possibles.
On ne se souvient pas qu'il y ait eu un seul négociant trompé dans sa confiance en la bonne foi des paysans avec lesquels il a traité d'affaires; tant il est vrai que dans toute société, pourvu qu'elle soit stable, le progrès des mœurs corrige les défauts des institutions.
On m'a pourtant conté que le père d'un comte Tcheremitcheff, aujourd'hui vivant, j'ai presque dit régnant, avait un jour promis la liberté à une famille de paysans, moyennant l'exorbitante somme de cinquante mille roubles. Il reçoit l'argent, puis il maintient parmi ses serfs la famille dépouillée.
Telle est l'école de bonne foi et de probité où s'instruisent les paysans russes, sous le despotisme aristocratique qui les écrase, malgré le despotisme autocratique qui les gouverne; mais celui-ci se trouve bien souvent sans force contre son rival. L'orgueil impérial se contente des mots, des formes, des chiffres; l'ambition aristocratique vise aux choses, et fait bon marché des paroles. Nulle part maître plus adulé ne fut moins obéi et plus trompé que ne l'est le souverain soi-disant absolu de l'Empire de Russie; pourtant la désobéissance est périlleuse, mais le pays est vaste et la solitude muette.
Le gouverneur de Nijni, M. Boutourline, m'a invité avec beaucoup de politesse à dîner avec lui tous les jours pendant le temps que je compte passer à Nijni; demain il m'expliquera comment des traits pareils à la fausse promesse du comte Tcheremitcheff, rares partout et en tout temps, ne peuvent aujourd'hui se renouveler en Russie. Je vous ferai le résumé de sa conversation si toutefois j'en puis tirer quelque chose; jusqu'à présent je n'ai recueilli de la bouche des Russes que des discours confus. Est-ce défaut de logique, est-ce volonté arrêtée d'embrouiller les idées des étrangers? c'est, je crois, l'un et l'autre. À force de vouloir déguiser la vérité aux yeux des autres, on finit par ne plus l'apercevoir soi-même qu'à travers un voile qui, chaque jour, s'épaissit davantage. Les vieux Russes vous trompent innocemment sans s'en douter; le mensonge sort de leur bouche naïf comme un aveu. Je serais curieux de savoir à quel âge la fraude cesse d'être un péché à leurs yeux. La fausse conscience commence de bonne heure chez des hommes qui vivent de peur.
Rien n'est à bon marché à la foire de Nijni, si ce n'est ce que personne ne se soucie d'acheter. L'époque des grandes différences de prix, selon les diverses localités, est passée; on sait partout la valeur de toutes choses; les Tatares eux-mêmes qui viennent du centre de l'Asie à Nijni pour payer très-cher, parce qu'ils ne peuvent faire autrement, les objets de luxe envoyés de Paris et de Londres, y portent en échange des denrées dont ils connaissent parfaitement la valeur. Les marchands peuvent encore abuser de la situation où se trouvent les acheteurs, mais ils ne peuvent plus les tromper. Ils ne surfont pas, comme on dit en langage de boutique; ils rabattent encore moins; ils demandent imperturbablement trop cher; et leur probité consiste à ne se départir jamais de leurs prétentions les plus exagérées.
Je n'ai trouvé à Nijni aucune étoffe de soie de l'Asie, si n'est quelques rouleaux de vilain satin de la Chine, d'une couleur fausse, d'un tissu peu épais, et fripé comme une vieille soierie. J'en avais vu de plus beau en Hollande; et ces rouleaux se vendent ici plus cher que les plus belles étoffes de Lyon.
Sous le rapport financier, l'importance de cette foire croît tous les ans; mais l'intérêt qui s'attachait à la singularité des marchandises, à la figure étrange des hommes, diminue. En général la foire de Nijni trompe l'attente des curieux sous le rapport pittoresque et amusant; tout est morne et roide en Russie; les esprits mêmes y sont tirés au cordeau, excepté le jour où ils envoient tout promener. Dans ces moments, l'instinct de la liberté, si longtemps comprimé, fait explosion; alors les paysans mettent leur seigneur à la broche et le font rôtir à petit feu, ou le seigneur épouse une esclave; c'est la fin du monde; mais ces rares bouleversements produisent peu d'effet au loin, personne n'en parle; les distances et l'action de la police permettent que les faits isolés restent ignorés des masses; l'ordre ordinaire n'est pas troublé par des révoltes impuissantes; il repose sur une prudence, sur un silence universels, qui sont synonymes d'ennui et d'oppression.
Dans ma promenade aux boutiques de la foire proprement dite, j'ai vu des Boukares. Ce peuple habite un coin du Thibet, voisin de la Chine. Les marchands boukares viennent à Nijni vendre des pierres précieuses. Les turquoises que je leur ai achetées sont chères comme celles qu'on vend à Paris, encore n'est-on pas sûr qu'elles soient véritables; toutes les pierres de quelque valeur montent ici à des prix très-élevés. Ces hommes passent leur année dans le voyage, car il leur faut, disent-ils, plus de huit mois, rien que pour aller et venir. Ni leurs figures, ni leurs costumes ne m'ont paru très-remarquables. Je ne crois guère à l'authenticité des Chinois de Nijni; mais les Tatares, les Persans, les Kirguises et les Calmoucks suffisent à la curiosité.
À propos de Kirguises et de Calmoucks, ces barbares amènent ici, du fond de leurs steppes, des troupeaux de petits chevaux sauvages pour les vendre à la foire de Nijni. Ces animaux ont beaucoup de qualités physiques et morales, mais ils n'ont pas de figure; ils sont précieux pour la selle, et leur caractère les fait estimer. Pauvres bêtes! ils ont plus de cœur que bien des hommes; ils s'aiment les uns les autres avec une tendresse et une passion telles qu'ils sont inséparables. Tant qu'ils restent ensemble, ils oublient l'exil, l'esclavage; ils se croient toujours dans leur pays; pour en vendre un, il faut l'abattre et le traîner de force avec des cordes hors de l'enceinte où sont enfermés ses frères, qui, pendant cette exécution, ne cessent de tenter la fuite ou la révolte, de gémir et de hennir douloureusement en s'agitant dans leur parc. Jamais, que je sache, les chevaux de nos contrées n'ont donné de telles preuves de sensibilité. J'ai rarement été touché comme je le fus hier par le désespoir de ces malheureuses bêtes arrachées à la liberté du désert, et violemment séparées de ce qu'elles aiment; répondez-moi si vous le voulez par le joli vers de Gilbert:
Un papillon souffrant lui fait verser des larmes,