La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 11

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Je vous ai dit que chaque ville russe a son Kremlin; de même que chaque ville espagnole a son Alcazar; le Kremlin de Nijni avec ses tours d'aspects divers et ses murailles crénelées qui serpentent sur une montagne bien plus élevée que ne l'est la colline du Kremlin de Moscou, a près d'une demi-lieue de tour.

Lorsque le voyageur aperçoit cette forteresse du fond de la plaine, il est frappé d'étonnement; il découvre par moments au-dessus de la cime des pins mal venants, les flèches brillantes et les lignes blanches de cette citadelle: c'est le phare vers lequel il se dirige à travers les déserts sablonneux qui gênent l'abord de Nijni par la route de Yaroslaf. L'effet de cette architecture nationale est toujours puissant; ici les tours bizarres, les minarets chrétiens, ornements obligés de tous les Kremlins, sont encore embellis par la singulière coupe du terrain, qui dans certains endroits oppose de véritables précipices aux créations des architectes. Dans l'épaisseur des murailles on a pratiqué, comme à Moscou, des escaliers qui servent à monter de créneaux en créneaux jusqu'au sommet de la côte et des hauts remparts qui la couronnent: ces imposants degrés avec les tours dont ils sont flanqués, avec les rampes, les voûtes, les arcades qui les soutiennent, font tableau de quelque point des environs qu'on les aperçoive.

La foire de Nijni, devenue aujourd'hui la plus considérable de la terre, est le rendez-vous des peuples le plus étrangers les uns aux autres, et par conséquent les plus divers dans leur aspect, dans leur costume et leur langage, dans leurs religions et dans leurs mœurs. Des hommes du Thibet, de la Boukarie, des pays voisins de la Chine, viennent rencontrer là des Persans, des Finois, des Grecs, des Anglais, des Parisiens: c'est le jugement dernier des commerçants. Le nombre des étrangers constamment présents à Nijni pendant le temps que dure la foire est de deux cent mille; les hommes qui composent cette foule se renouvellent plusieurs fois, mais le chiffre reste toujours à peu près le même; cependant à certains jours de ce congrès du négoce, il se trouve dans Nijni jusqu'à trois cent mille personnes à la fois; le taux moyen de la consommation du pain, dans ce camp pacifique, est de quatre cent mille livres par jour: passé ces saturnales de l'industrie et du trafic, la ville est morte. Jugez de l'effet singulier que doit produire une transition si brusque!... Nijni contient à peine vingt mille habitants qui se perdent dans ses vastes rues et dans ses places nues, pendant que le terrain de la foire reste abandonné pour neuf mois.

Cette foire occasionne peu de désordres; en Russie, le désordre est chose inconnue; il serait un progrès, car il est fils de la liberté; l'amour du gain et les besoins du luxe toujours croissants, jusque chez les nations barbares, font que même des populations à demi sauvages, telles que celles qui viennent ici de la Perse et de la Boukarie, trouvent du bénéfice à la tranquillité, à la bonne foi: d'ailleurs il faut avouer qu'en général les mahométans ont de la probité en affaires d'argent.

Il n'y a que peu d'heures que je suis dans cette ville et j'ai déjà vu le gouverneur: on m'avait donné pour lui plusieurs lettres de recommandation très-pressantes; il m'a paru hospitalier et communicatif pour un Russe. La foire de Nijni montrée par lui, et vue de son point de vue, aura pour moi un double intérêt: celui qui s'attache aux choses mêmes, presque toutes nouvelles pour un Français, et celui que je mets à pénétrer la pensée des hommes employés par ce gouvernement.

Cet administrateur porte un nom anciennement illustré dans l'histoire de Russie: il s'appelle Boutourline. Les Boutourline sont une famille de vieux boyards; illustration qui devient rare. Je vous raconterai demain mon arrivée à Nijni, la peine que j'ai eue à trouver un gîte et la manière dont j'ai fini par m'établir, si tant est que je puisse me dire établi.

(_Suite de la même lettre_.)

Ce 23 août 1839, au matin.

Je n'ai rencontré de foule en Russie qu'à Nijni sur le pont de l'Oka; à la vérité ce défilé est l'unique chemin qui conduit de la ville à la foire; c'est aussi par là qu'on arrive à Nijni quand on vient d'Yaroslaf. À l'entrée de la foire on tourne à droite pour passer sur le pont, en laissant à gauche toutes les boutiques de la foire et le palais de jour du gouverneur qui descend tous les matins de sa maison de la ville haute dans ce pavillon, espèce d'observatoire administratif d'où il préside et surveille toutes les rues, toutes les files de boutiques et toutes les affaires de la foire. La poussière qui aveugle, le bruit qui assourdit, les voitures, les piétons, les soldats chargés de maintenir l'ordre, tout embarrasse le passage du pont, et comme l'eau du fleuve disparaît sous une multitude de barques, on se demande à quoi sert ce pont, car au premier coup d'œil on croit la rivière à sec. Les bateaux sont si serrés au confluent du Volga et de l'Oka, qu'on pourrait traverser ce dernier fleuve à pied en enjambant de jonque en jonque. J'emploie ce terme chinois parce qu'une grande partie des bâtiments qui affluent à Nijni sert à porter à la foire des marchandises de la Chine et surtout du thé. Tout cela captive l'imagination; mais je ne trouve pas que les yeux soient également satisfaits. Les tableaux pittoresques manquent à cette foire dont tous les bâtiments sont neufs.

Hier à mon arrivée, j'ai cru que nos chevaux écraseraient vingt personnes avant d'atteindre le quai de l'Oka; ce quai est la nouvelle Nijni, faubourg qui d'ici à peu d'années deviendra considérable. C'est une longue rangée de maisons resserrées entre l'Oka qui s'approche de son embouchure dans le Volga et la côte qui l'encaisse de ce côté de son cours; la crête de cette côte est hérissée de murailles formant l'enceinte extérieure du Kremlin de Nijni; la ville haute disparaît derrière ces murailles et derrière la montagne. Quand j'eus touché au bord désiré, je trouvai bien d'autres difficultés qui m'attendaient; il fallait avant tout me loger, et les auberges étaient combles. Mon feldjæger frappait à toutes les portes et revenait toujours me dire avec le même sourire, féroce à force d'immobilité, qu'il n'avait pu trouver une seule chambre. Il me conseillait d'aller demander l'hospitalité au gouverneur; c'est ce que je ne voulais pas faire.

Enfin, arrivés à l'extrémité de cette longue rue, au pied de la route qui monte à la vieille ville par une pente très-rapide et qui passe sous un arc obscur, pratiqué à travers un pan de l'épaisse muraille crénelée de la forteresse, nous aperçûmes, dans un endroit où la rue s'enfonce et se resserre, entre la jetée de la rivière et les substructions de la côte, un café, le dernier de la ville vers le Volga. Les abords de ce café sont obstrués par un marché public, espèce de petite halle couverte, d'où s'exhalent des odeurs qui ne sont rien moins que des parfums. Là je me fis descendre de voiture et conduire à ce café, qui ne consiste pas en une seule salle, mais en une espèce de marché qui occupe toute une suite d'appartements. Le maître m'en fit les honneurs en m'escortant poliment à travers la foule bruyante qui remplissait cette longue enfilade de chambres; parvenu avec moi à la dernière de ces salles, obstruée comme toutes les autres de tables où des buveurs en pelisses prenaient du thé et des liqueurs, il me prouva qu'il n'avait pas une seule chambre qui fût libre.

«Cette salle fait le coin de votre maison, lui dis-je; a-t-elle une sortie particulière?

--Oui.

--Eh bien, condamnez la porte qui la sépare des autres salles de votre café, et donnez-la-moi pour chambre à coucher.»

L'air que j'y respirais me suffoquait déjà; c'était un mélange infect d'émanations les plus diverses: la graisse des fourrures de mouton, le musc des peaux préparées, qu'on appelle cuir de Russie, le suif des bottes, le chou aigre, principale nourriture des paysans, le café, le thé, les liqueurs, l'eau-de-vie épaississaient l'atmosphère. On respirait du poison! mais que pouvais-je faire? c'était ma dernière ressource. J'espérais d'ailleurs qu'une fois la chambre déblayée et bien lavée, les mauvaises odeurs se dissiperaient comme la foule des convives. J'insistai donc pour que mon feldjæger expliquât nettement ma proposition au maître du café.

«J'y perdrai, répondit l'homme.

--Je vous paierai ce que vous voudrez; seulement vous me trouverez quelque part un asile pour mon valet de chambre et pour mon courrier.»

Le marché se conclut, et me voici tout fier d'avoir pris d'assaut un cabaret infect, qu'on me fait payer plus cher que le plus bel appartement de l'hôtel des Princes à Paris. Je me consolais de la dépense en songeant à la victoire que je venais de remporter. Il faut être en Russie, dans un pays où les fantaisies des hommes qu'on croit puissants ne connaissent pas d'obstacles, pour changer en un moment une salle de café en une chambre à coucher.

Mon feldjæger engage les buveurs à se retirer; ils sortent sans faire la moindre objection, et on les parque comme on peut dans la salle voisine dont on condamne la porte avec une serrure de l'espèce de celle que je vous ai décrite. Une vingtaine de tables étaient rangées autour de la chambre; un essaim de prêtres en robes, autrement dit une troupe de garçons de café en chemises, se précipitent dans la salle et la démeublent en un instant. Mais qu'est-ce que je vois? de dessous chaque table, de dessous chaque tabouret, sortent des nuées de bêtes telles que je n'en avais jamais aperçu; c'est un insecte noir, long d'un demi-pouce, assez gros, mou, rampant, gluant, infect et courant assez vite. Ce fétide animal est connu dans une partie de l'Europe orientale, en Volhynie, en Ukraine, en Russie, et je crois dans la grande Pologne, où on l'appelle, ce me semble, _persica_, parce qu'il y fut apporté d'Asie; je n'ai pu distinguer le nom que lui donnent les garçons du café de Nijni. En voyant le pavé de mon gîte tout marbré de ces bêtes grouillantes et qu'on y écrasait involontairement et volontairement, non par centaines, mais par milliers; en m'apercevant surtout du nouveau genre de mauvaise odeur produit par ce massacre, le désespoir me prit; je me sauvai de la chambre, de la rue, et je courus me présenter au gouverneur. Je ne rentrai dans mon détestable gîte que lorsqu'on m'eut dit et répété qu'il était aussi net qu'il pouvait l'être. Mon lit, rempli de foin frais, à ce qu'on m'assura, était dressé au milieu de la salle, les quatre pieds posés dans quatre terrines pleines d'eau, et je m'entourai de lumière pour la nuit. Malgré tant de précautions, je n'en ai pas moins trouvé au sortir d'un sommeil inquiet, lourd, agité, deux ou trois _persica_ sur mon oreiller. Ces bêtes ne sont pas malfaisantes; mais je ne saurais vous dire le dégoût qu'elles m'inspirent. La malpropreté, l'apathie que dénote la présence de pareils insectes dans les habitations des hommes, me fait regretter d'être venu parcourir cette partie de la terre. Il me semble que c'est une dégradation morale que de se laisser approcher par des animaux immondes, il y a telle répulsion physique qui triomphe de tout raisonnement.

Maintenant que je vous ai avoué ma misère et décrit mes infortunes, je ne vous en parlerai plus. Pour compléter le tableau de cette chambre usurpée sur le café, vous saurez qu'on m'a fait des rideaux avec des nappes dont les coins sont cloués aux fenêtres par des fourchettes de fer; des ficelles servent d'embrasses à ces draperies; deux malles sous un tapis de Perse me tiennent lieu de canapé; le reste à l'avenant.

Un négociant de Moscou qui tient un magasin de soieries des plus magnifiques et des plus considérables de la foire, doit venir me chercher ce matin pour me montrer toutes choses avec ordre et détail; je vous dirai le résultat de cette revue.

(_Suite de la même lettre_.)

Ce 24 août 1839, au soir.

Je retrouve ici une poussière méridionale et une chaleur suffocante; aussi m'avait-on bien conseillé de ne me rendre à la foire qu'en voiture; mais l'affluence des étrangers est telle en ce moment à Nijni, que je n'ai pu trouver une voiture à louer; j'ai été réduit à me servir de celle dans laquelle j'ai voyagé depuis Moscou, et à l'atteler de deux chevaux seulement, ce qui m'a contrarié comme un Russe: ce n'est pas par vanité qu'on va ici à quatre chevaux; la race a du nerf, mais elle n'est pas robuste: les chevaux russes courent longtemps lorsqu'ils n'ont rien à traîner, mais ils se fatiguent bientôt de tirer. Quoi qu'il en soit, mes deux chevaux et ma calèche composaient un équipage plus commode qu'élégant; ils m'ont promené tout le jour dans la foire et dans la ville.

En montant dans cette voiture avec le négociant qui voulait bien me servir de _cicerone_ et avec son frère, je dis à mon feldjæger de nous suivre. Celui-ci sans hésiter, sans m'en demander la permission, s'élance dans la calèche d'un air délibéré, puis, avec un aplomb qui me surprend, il s'établit à côté du frère de M ***, lequel, malgré mes instances, avait absolument voulu s'asseoir sur le devant de ma voiture.

En ce pays, il n'est pas rare de voir le maître d'une voiture établi dans le fond, même lorsqu'il n'est pas à côté d'une femme, tandis que ses amis se placent sur le devant. Cette impolitesse qu'on ne se permet chez nous que dans la plus étroite intimité, n'étonne ici personne.

Craignant que la familiarité du courrier ne parût choquante à mes obligeants conducteurs, je crus devoir faire descendre cet homme, en lui disant fort doucement de monter sur le siége de devant, à côté du cocher.

«Je n'en ferai rien, me répond le feldjæger avec un sang-froid imperturbable.

--Pourquoi ne m'obéissez-vous pas?» répliquai-je d'un ton encore plus calme; car je sais que chez cette nation à demi orientale, il faut faire assaut d'impassibilité pour conserver son autorité.

Nous parlions allemand. «Ce serait déroger,» me répondit le Russe toujours du même ton.

Ceci me rappelait les disputes de préséance entre boyards, disputes dont les conséquences ont souvent été si graves sous le règne des Ivan, qu'elles remplissent bien des pages de l'histoire de Russie de cette époque.

«Qu'entendez-vous par déroger, repris-je? Cette place n'est-elle pas celle que vous avez occupée depuis notre départ de Moscou?

--Il est vrai, monsieur, que c'est ma place en voyage; mais à la promenade, je dois monter dans la voiture. Je porte l'uniforme.»

Cet uniforme que j'ai décrit ailleurs, est l'habit d'un facteur de la poste.

«Je porte l'uniforme; monsieur, j'ai mon rang dans le tchinn; je ne suis pas un domestique; je suis serviteur de l'Empereur.

--Je m'occupe fort peu de ce que vous êtes; au surplus, je ne vous ai pas dit que vous êtes un domestique.

--J'en aurais l'air, si je m'asseyais à cette place quand monsieur se promène dans la ville. J'ai plusieurs années de service, et pour récompense de ma bonne conduite, on m'a fait espérer la noblesse: j'aspire à l'obtenir, car je suis ambitieux.»

Cette confusion de nos vieilles idées aristocratiques et de la nouvelle vanité insufflée par des despotes ombrageux à des peuples malades d'envie, m'épouvantait. J'avais sous les yeux un échantillon de la pire espèce d'émulation, de celle du parvenant qui veut se donner des airs de parvenu!

Après un instant de silence, je repris: «J'approuve votre fierté, si elle est fondée; mais étant peu au fait des usages de votre pays, je veux avant de vous permettre d'entrer dans ma voiture, soumettre votre réclamation à M. le gouverneur. Mon intention est de n'exiger de vous rien de plus que ce que vous me devez, d'après les ordres qu'on vous a donnés en vous envoyant auprès de moi; dans le doute, je vous dispense de votre service pour aujourd'hui: je sortirai sans vous.»

J'avais envie de rire du ton d'importance dont je parlais; mais je croyais cette dignité de comédie nécessaire à ma sûreté pendant le reste de mon voyage. Il n'y a pas de ridicule qui ne soit excusé par les conditions et les conséquences inévitables du despotisme.

Cet aspirant à la noblesse, si scrupuleux observateur de l'étiquette du grand chemin, me coûte, en dépit de son orgueil, trois cents francs de gages par mois; je le vis rougir en écoutant mes dernières paroles, et sans répliquer un mot, il descendit enfin de ma voiture où il était resté jusque-là fort insolemment cramponné; il rentra dans la maison en silence. Je ne manquerai pas de raconter au gouverneur le résumé du colloque que vous venez de lire.

L'emplacement de la foire est très-vaste, et j'habite fort loin du pont qui conduit à cette ville d'un mois. J'eus donc lieu de m'applaudir d'avoir pris des chevaux, car, par la chaleur qu'il fait, je me serais senti sans force avant même d'être arrivé à la foire, s'il avait fallu faire à pied ce trajet dans des rues poudreuses, le long d'un quai découvert et sur un pont où le soleil darde des rayons ardents pendant des jours qui sont encore environ de quinze heures, malgré la promptitude avec laquelle ils vont commencer à décroître dans la saison avancée où nous entrons.

Des hommes de tous les pays du monde, mais surtout des dernières extrémités de l'Orient, se donnent rendez-vous à cette foire; mais ces hommes sont plus singuliers de nom que d'aspect. Tous les Asiatiques se ressemblent, ou du moins on peut les partager en deux classes: les hommes à figure de singes: Calmoucks, Mongols, Baskirs, Chinois; les hommes à profil grec: Circassiens, Persans, Géorgiens, Indiens, etc., etc., etc.

La foire de Nijni se tient, comme je l'ai déjà dit, sur un immense triangle de terre sablonneuse et parfaitement plane qui forme pointe entre l'Oka, près d'arriver à son embouchure dans le Volga, et le large cours de ce fleuve. Cet espace est donc borné de chaque côté par l'une des deux rivières. Le sol où se déposent tant de richesses ne s'élève presque pas au-dessus de l'eau; aussi ne voit-on sur les rives de l'Oka et sur celles du Volga que des hangars, des baraques et des dépôts de marchandises, tandis que la ville foraine proprement dite est située assez avant dans les terres à la base du triangle formé par les deux fleuves; elle n'a de bornes que celles qu'on a voulu lui assigner du côté de la plaine aride qui s'étend à l'ouest et au nord-ouest vers Yaroslaf et Moscou. Cette ville marchande est un vaste assemblage de longues et larges rues tirées au cordeau; disposition qui nuit à l'effet pittoresque de l'ensemble: une douzaine de pavillons censés chinois, dominent les boutiques, mais leur style fantastique ne suffit pas pour corriger la tristesse et la monotonie de l'aspect général de la foire. C'est un bazar en carré long qui paraît solitaire, tant il est grand: on ne voit plus de foule dès qu'on a pénétré dans l'intérieur des lignes où sont rangées les boutiques, tandis que les abords de ces rues sont obstrués par des populations entières. La ville foraine est comme toutes les autres villes russes modernes, trop vaste pour sa population, et pourtant vous avez déjà vu que le taux moyen de cette population quotidienne était de deux cent mille âmes: il est vrai que, dans ce nombre immense d'étrangers, il faut comprendre tous ceux qui sont dispersés sur les fleuves dans les barques qui servent d'asile à toute une population amphibie; et dans les camps volants qui environnent la foire proprement dite. Les maisons des marchands reposent sur une ville souterraine, superbe cloaque voûté, immense labyrinthe où l'on se perdrait, si l'on y pénétrait sans un guide expérimenté. Chaque rue de la foire est doublée par une galerie supérieure qui la suit sous terre dans toute sa longueur et sert d'issue aux immondices. Ces égouts construits en pierre de taille sont nettoyés plusieurs fois par jour au moyen d'une multitude de pompes qui servent à tirer l'eau des rivières voisines. On pénètre dans ces galeries par de larges escaliers en belles pierres. Toute personne qui se disposerait à salir les rues du bazar est invitée poliment par les Cosaques chargés de la police de la foire, à descendre dans ces catacombes d'immondices. C'est un des ouvrages les plus imposants que j'aie vus en Russie. Il y a là des modèles à proposer aux faiseurs d'égouts de Paris. Tant de grandeur et de solidité rappelle Rome. Ces souterrains sont l'œuvre de l'Empereur Alexandre qui, à l'instar de ses prédécesseurs, prétendit vaincre la nature en établissant la foire sur un sol inondé pendant la moitié de l'année. Il a prodigué des millions pour remédier aux inconvénients du choix peu judicieux qu'il fit le jour où il ordonna que la foire de Makarief fût transportée à Nijni.

L'Oka, près de son embouchure dans le Volga, est bien quatre fois large comme la Seine; ce fleuve sépare la ville permanente de la ville foraine, il est tellement couvert de bateaux que, pendant l'espace de plus d'une demi-lieue, l'eau disparaît sous les barques. Quarante mille hommes bivouaquent toutes les nuits et se nichent comme ils peuvent sur ces embarcations devenues les baraques d'un camp, mais d'un camp mobile. Ce peuple aquatique fait lit de toutes choses; un sac, une tonne, un banc, une planche, un fond de bateau, une caisse, une bûche, une pierre, un tas de voiles, tout est bon à des hommes qui ne se déshabillent point pour dormir; ils étendent leur pelisse de peau de mouton sur la couche qu'ils choisissent et ils s'y couchent comme sur un matelas. Cet amas de bateaux est un parquet volant. Du fond de la ville humide, le soir, on entend sortir des voix sourdes, des murmures humains qu'on prend pour le bouillonnement des flots; quelquefois des chants s'élèvent du milieu d'une île de barques qui paraissait inhabitée; car ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les navires où se produisent ces bruits, semblent vides au moins pendant le jour; leurs habitants n'y demeurent que pour dormir, et même alors ils s'enfuient dans les cales des bateaux et disparaissent sous l'eau comme les fourmis sous la terre. Des agglomérations de canots toutes semblables se forment sur le Volga aux approches de l'embouchure de l'Oka, et en remontant le cours de ce dernier fleuve au-dessus du pont de bateaux de Nijni on en voit d'autres encore qui s'étendent à des distances considérables. Enfin quelque part que l'œil se repose, il s'arrête sur des séries de barques dont plusieurs ont des formes et des couleurs singulières; toutes ont des mâts, c'est un marécage américain, et cette forêt submergée est peuplée d'hommes accourus là de tous les coins de la terre, vêtus d'habits aussi bizarres que leurs figures et leurs physionomies sont étranges. Voilà ce qui m'a le plus frappé dans cette foire immense; ces fleuves habités nous retracent les descriptions des villes de la Chine où les rivières sont changées en rues par les hommes qui vivent sur l'eau faute de terrain.

Certains paysans de cette partie de la Russie portent des chemises-blouses toutes blanches et ornées de broderies rouges: c'est un costume emprunté aux Tatares. On le voit briller de loin sous les rayons du soleil, et la nuit, le blanc du linge fait apparition dans les ténèbres; l'ensemble de toutes ces choses produit des tableaux fort extraordinaires, mais si vastes et si plats qu'au premier coup d'œil ils dépassent la force d'attention de mon esprit et trompent ma curiosité. Malgré tout ce qu'elle a de singulier et d'intéressant, la foire de Nijni n'est point pittoresque: c'est la différence d'un plan à un dessin; l'homme qui s'occupe d'économie politique, d'industrie, d'arithmétique, a plus affaire ici que le poëte ou que le peintre; il s'agit de la balance et des progrès commerciaux des deux principales parties du monde: rien de plus, rien de moins. D'un bout de la Russie à l'autre, je vois un gouvernement minutieux, hollandais, faisant hypocritement la guerre aux facultés primitives d'un peuple ingénieux, gai, poétique, oriental, et né pour les arts.