La Russie en 1839, Volume IV

Chapter 10

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Les vrais Russes ont quelque chose de particulier dans l'esprit, dans l'expression du visage et dans la tournure. Leur démarche est légère, et tous leurs mouvements dénotent un naturel distingué. Ils ont les yeux très-fendus, peu ouverts et dessinés en forme d'ovale allongé; le trait qu'ils ont presque tous dans le regard donne à leur physionomie une expression de sentiment et de malice singulièrement agréable. Les Grecs, dans leur langue créatrice, appelaient les habitants de ces contrées syromèdes, mot qui veut dire œil de lézard; le mot latin sarmates est venu de là. Ce trait dans l'œil a donc frappé tous les observateurs attentifs. Le front des Russes n'est ni très-élevé ni très-large; mais il est d'une forme gracieuse et pure; ils ont à la fois dans le caractère de la méfiance et de la crédulité, de la fourberie et de la tendresse; et tous ces contrastes sont pleins de charme; leur sensibilité voilée est plutôt communicative qu'expansive, c'est d'âme à âme qu'elle se révèle; car c'est sans le vouloir, sans y penser, sans paroles, qu'ils se font aimer. Ils ne sont ni grossiers, ni apathiques comme la plupart des hommes du Nord. Poétiques comme la nature, ils ont une imagination qui se mêle à toutes leurs affections; pour eux l'amour tient de la superstition: leurs attachements ont plus de délicatesse que de vivacité; toujours fins, même quand ils se passionnent, on peut dire qu'ils ont de l'esprit dans le sentiment. Ce sont toutes ces nuances fugitives qu'exprime leur regard, si bien caractérisé par les Grecs.

C'est que les anciens Grecs étaient doués du talent exquis d'apprécier les hommes et les choses, et de les peindre en les nommant; faculté qui a rendu leur langue féconde entre toutes les langues européennes, et leur poésie divine entre toutes les poésies.

Le goût passionné des paysans russes pour le thé me prouve l'élégance de leur nature et s'accorde bien avec la peinture que je viens de vous faire de leur caractère. Le thé est un breuvage raffiné. Cette boisson est devenue en Russie une chose de première nécessité. Les gens du peuple, quand ils veulent vous demander pour boire poliment, disent: pour du thé, _na tchiai_, comme on dit ailleurs pour un verre de vin.

Cet instinct de bon goût est indépendant de la culture de l'esprit, il n'exclut pas même la barbarie, la cruauté; mais il exclut ce qui est vulgaire.

Le spectacle que j'ai dans ce moment sous les yeux me prouve la vérité de ce qu'on m'a toujours dit: c'est que les Russes sont singulièrement adroits et industrieux.

Un paysan russe a pour principe de ne reconnaître nul obstacle, non pas à ses désirs, pauvre aveuglé!... mais à l'ordre qu'il reçoit. Armé de la hache qu'il porte partout avec lui, il devient une espèce de magicien qui crée en un moment tout ce qui manque au désert. Il saura vous faire retrouver les bienfaits de la civilisation dans la solitude; il raccommodera votre voiture; il suppléera même à une roue cassée et qu'il remplacera par un arbre habilement posé sous la caisse, attaché d'un bout à une traverse, et de l'autre traînant à terre; si malgré cette industrie votre téléga est hors d'état de marcher, il en substituera un autre qu'il met sur pied en un moment, sachant faire servir avec beaucoup d'intelligence les débris de l'ancien à la construction du nouveau. On m'avait conseillé à Moscou de voyager en tarandasse, et j'aurais bien fait de suivre cet avis, car, avec cette sorte d'équipage, on ne risque jamais de rester en chemin!... Il peut être raccommodé, même reconstruit par chaque paysan russe.

Si vous voulez camper, cet homme universel vous bâtira une maison pour la nuit: et votre cabane improvisée vaudra mieux qu'aucune auberge de ville. Après vous avoir établi aussi comfortablement que vous pouvez l'être, il s'enveloppera dans sa peau de mouton retournée et se couchera sur le nouveau seuil de votre porte, dont il défendra l'entrée avec la fidélité d'un chien; ou bien il s'assiéra au pied d'un arbre devant la demeure qu'il vient de créer pour vous, et, tout en regardant le ciel, il vous désennuiera dans la solitude de votre gîte par des chants nationaux dont la mélancolie répond aux plus doux instincts de votre cœur, car le talent inné pour la musique est encore une des prérogatives de cette race privilégiée;... et jamais l'idée ne lui viendra qu'il serait juste qu'il prît place à côté de vous dans la cabane qu'il vient de vous construire.

Ces hommes d'élite resteront-ils longtemps cachés dans les déserts où la Providence les tient en réserve... à quel dessein? elle seule le sait!... Quand sonnera pour eux l'heure de la délivrance, et bien plus, du triomphe? c'est le secret de Dieu.

J'admire la simplicité d'idées et de sentiments de ces hommes. Dieu, le roi du ciel: le Czar, le roi de la terre: voilà pour la théorie; les ordres, les caprices même du maître, sanctionnés par l'obéissance de l'esclave: voilà pour la pratique. Le paysan russe croit se devoir corps et âme à son seigneur.

Conformément à cette dévotion sociale, il vit sans joie, mais non pas sans orgueil; or, la fierté suffit à l'homme pour subsister; c'est l'élément moral de l'intelligence. Elle prend toutes sortes de formes, même celle de l'humilité, de cette modestie religieuse découverte par les chrétiens.

Un Russe ne sait ce que c'est que de dire non à ce maître qui lui représente deux autres maîtres bien plus grands, Dieu et l'Empereur, et il met toute son intelligence, toute sa gloire à vaincre les petites difficultés de l'existence que respectent, qu'invoquent, qu'amplifient les hommes du commun chez les autres nations, parce qu'ils considèrent ces ennuis comme des auxiliaires de leur vengeance contre les riches, qu'ils regardent en ennemis parce qu'ils les appellent les heureux de ce monde.

Les Russes sont trop dénués de tous les biens de la vie pour être envieux; les hommes vraiment à plaindre ne se plaignent plus: les envieux de chez nous sont des ambitieux manqués; la France, ce pays du bien-être facile, des fortunes rapides, est une pépinière d'envieux; je ne puis m'attendrir sur les regrets haineux de ces hommes dont l'âme est énervée par les douceurs de la vie; tandis que la patience de ce peuple-ci m'inspire une compassion, j'ai presque dit une estime profonde. L'abnégation politique des Russes est abjecte et révoltante: leur résignation domestique est noble et touchante. Le vice de la nation devient la vertu de l'individu.

La tristesse des chants russes frappe tous les étrangers: mais cette musique n'est pas seulement mélancolique, elle est savante et compliquée: elle se compose de mélodies inspirées, et en même temps de combinaisons d'harmonie très-recherchées et qu'on n'obtient ailleurs qu'à force d'étude et de calcul. Souvent en traversant les villages, je m'arrête pour écouter des morceaux d'ensemble exécutés à trois et à quatre parties avec une précision et un instinct musical que je ne me lasse pas d'admirer. Les chanteurs de ces rustiques quintetti devinent les lois du contre-point, les règles de la composition, l'harmonie, les effets des diverses natures de voix, et ils dédaignent les unissons. Ils exécutent des suites d'accords recherchés, inattendus, entrecoupés de roulades et d'ornements délicats. Mais malgré la finesse de leur organisation ils ne chantent pas toujours parfaitement juste; ce qui n'est pas surprenant lorsqu'on s'attaque à une musique difficile avec des voix rauques et fatiguées; mais lorsque les chanteurs sont jeunes, les effets qu'ils produisent par l'exécution de ces morceaux savamment travaillés, me paraissent très-supérieurs à ceux des mélodies nationales qu'on entend dans les autres pays.

Le chant des paysans russes est une lamentation nasillarde, fort peu agréable à une voix; mais exécutées en chœur, ces complaintes prennent un caractère grave, religieux, et produisent des effets d'harmonie surprenants. La manière dont les différentes parties sont placées, la succession inattendue des accords, le dessin de la composition, les entrées de voix: tout cela est touchant et n'est jamais commun; ce sont les seuls chants populaires où j'aie entendu prodiguer les roulades. De tels ornements, toujours mal exécutés par des paysans, sont désagréables à l'oreille; néanmoins l'ensemble de ces chœurs rustiques est original et même beau.

Je croyais la musique russe apportée de Byzance en Moscovie, on m'assure au contraire qu'elle est indigène; ceci expliquerait la profonde mélancolie de ces airs, surtout de ceux qui affectent la gaîté par la vivacité du mouvement. Si les Russes ne savent pas se révolter contre l'oppression, ils savent soupirer et gémir.

À la place de l'Empereur je ne me contenterais pas d'interdire à mes sujets la plainte, je leur défendrais aussi le chant, qui est une plainte déguisée; ces accents si douloureux sont un aveu et peuvent devenir une accusation, tant il est vrai que, sous le despotisme, les arts eux-mêmes, lorsqu'ils sont nationaux, ne sauraient passer pour innocents; ce sont des protestations déguisées.

De là sans doute le goût du gouvernement et des courtisans russes pour les ouvrages, les littérateurs et les artistes étrangers, la poésie empruntée a peu de racines. Chez les peuples esclaves, on craint les émotions profondes causées par les sentiments patriotiques; aussi tout ce qui est national y devient-il un moyen d'opposition, même la musique. C'est ce qu'elle est en Russie où, des coins les plus reculés du désert, la voix de l'homme élève au ciel ses plaintes vengeresses pour demander à Dieu la part de bonheur qui lui est refusée sur la terre!... Donc si l'on est assez puissant pour opprimer les hommes, il faut être assez conséquent pour leur dire: ne chantez pas. Rien ne révèle la souffrance habituelle d'un peuple, comme la tristesse de ses plaisirs. Les Russes n'ont que des consolations, ils n'ont pas de plaisirs. Je suis surpris que personne avant moi n'ait averti le pouvoir de l'imprudence qu'il commet en permettant aux Russes un délassement qui trahit leur misère et donne la mesure de leur résignation: une résignation si profonde, c'est un abîme de douleur.

(_Suite de la lettre précédente_.)

Ce 22 août 1839, de la dernière poste avant Nijni.

Nous sommes arrivés ici sur trois roues et sur une gaule de sapin traînante pour remplacer la quatrième. Je n'ai cessé d'admirer l'ingénieuse simplicité de cette manière de voyager; il est facile d'adapter l'arbre au train de devant, en l'attachant à l'encastrure avec des cordes; on le laisse ainsi traîner au loin, en passant sous le lisoir de derrière où on le fixe pour remplacer celle des grandes roues qui manque: la perte d'une des petites serait plus embarrassante.

Une grande partie de la route de Yaroslaf à Nijni est une vaste allée de jardin; ce chemin, tracé presque toujours en ligne droite, est plus large que notre grande allée des Champs-Élysées à Paris, et il est bordé de deux autres allées tapissées de gazons naturels et plantées de bouleaux. Cette route est douce, car on y roule presque toujours sur l'herbe, excepté quand on traverse des marais sur des ponts élastiques, espèces de parquets flottants plus singuliers que commodes. Ces assemblages de pièces de bois inégales sont dangereux pour les chevaux et pour les voitures. Une route où croît tant de gazon, doit être peu fréquentée; ce qui la rend d'autant plus facile à entretenir. Hier, avant de casser, nous avancions au grand galop sur un chemin dont je m'avisai de vanter la beauté à mon feldjæger. «Je crois bien qu'il est beau, me répondit cet homme aux membres grêles, à la taille de guêpe, à la tenue roide et militaire, à l'œil gris et vif, aux lèvres pincées, à la peau naturellement blanche, mais tannée, brûlée et rougie par l'habitude des voyages en voitures découvertes, homme à l'air tout à la fois timide et redoutable, comme la haine réprimée par la peur:--je le crois bien... c'est la grande route de Sibérie!»

Ce mot me glaça. C'est pour mon plaisir que je fais ce chemin, pensai-je; mais quels étaient les sentiments et les idées de tant d'infortunés qui l'ont fait avant moi? et ces sentiments et ces idées évoqués par mon imagination revenaient m'obséder. Je vais chercher une distraction, un divertissement sur les traces du désespoir des autres... La Sibérie!... cet enfer russe est incessamment devant moi... et avec tous ses fantômes, il me fait l'effet du regard du basilic sur l'oiseau fasciné!... Quel pays!... la nature y est comptée pour rien; car il faut oublier la nature dans une plaine sans limites, sans couleur, sans plans, sans lignes, si ce n'est la ligne toujours égale, tracée par le cercle de plomb du ciel sur la surface de fer de la terre!!... Telle est, à quelques inégalités près, la plaine que j'ai traversée depuis mon départ de Pétersbourg: d'éternels marais entrecoupés de quelques champs d'avoine ou de seigle, qui sont de niveau avec les joncs; quelques carrés de terre cultivés en concombres, en melons et en divers légumes aux environs de Moscou, culture qui n'interrompt pas la monotonie du paysage; puis, dans les lointains, des bois de pins mal venants, quelques bouleaux maigres, noueux; puis enfin, le long des routes, des villages de planches grises, à maisons plates, dominés toutes les vingt, trente ou cinquante lieues par des villes un peu plus élevées, quoique plates aussi, villes où l'espace fait disparaître les hommes, rues qui ressemblent à des casernes bâties pour un jour de manœuvres: pour la centième fois voilà la Russie telle qu'elle est. Ajoutez-y quelques décorations, quelques dorures et beaucoup de gens aux discours flatteurs, aux pensers moqueurs, et vous l'aurez telle qu'on nous la veut montrer; il faut tout dire: on y assiste à de superbes revues. Savez-vous ce que c'est que les manœuvres russes? ces mouvements de troupes équivalent à des guerres, moins la gloire; mais la dépense n'en est que plus grande, car l'armée n'y peut pas vivre aux dépens de l'ennemi.

Dans ce pays sans paysages coulent des fleuves immenses, mais sans couleur; ils coulent à travers un pays grisâtre, dans des terrains sablonneux, et disparaissent sous des coteaux pas plus hauts que des digues, et brunis par des forêts marécageuses. Les fleuves du Nord sont tristes comme le ciel qu'ils reflètent; le Volga est, dans certaines parties de son cours, bordé de villages qu'on dit assez riches; mais ces piles de planches grises aux faîtes mousseux n'égayent pas la contrée. On sent l'hiver et la mort planer sur tous ces sites: la lumière et le climat du Nord donnent aux objets une teinte funèbre; au bout de quelques semaines, le voyageur épouvanté se croit enterré vif; il voudrait déchirer son linceul et fuir ce cimetière sans clôture, et qui n'a de bornes que celles de la vue; il lutte de toutes ses forces pour soulever le voile de plomb qui le sépare des vivants. N'allez jamais dans le Nord pour vous amuser, à moins que vous ne cherchiez votre amusement dans l'étude: car il y a beaucoup à étudier ici.

Je suivais donc, désenchanté, la grande route _de la Sibérie_, quand j'aperçus de loin un groupe d'hommes d'armes arrêté sous une des contre-allées de la route.

«Que font là ces soldats? dis-je à mon courrier.

--Ce sont, me répondit cet homme, des Cosaques qui conduisent des exilés en Sibérie!!...»

Ainsi ce n'est pas un rêve, ce n'est pas de la mythologie de gazettes; je vois là de vrais malheureux, de véritables déportés qui vont à pied, chercher péniblement la terre où ils doivent mourir oubliés du monde, loin de tout ce qui leur fut cher, seuls avec le Dieu qui ne les avait pas créés pour subir un tel supplice. J'ai peut-être rencontré leurs mères, leurs femmes, ou je les rencontrerai; ce ne sont pas des criminels, au contraire; ce sont des Polonais, des héros de malheur et de dévouement; et les larmes me venaient aux yeux en approchant de ces infortunés auprès de qui je n'osais pas même m'arrêter de peur de devenir suspect à mon argus. Ah!... devant de tels revers, le sentiment de mon impuissante compassion m'humiliait, et la colère refoulait l'attendrissement dans mon cœur! J'aurais voulu être bien loin d'un pays où le misérable qui me sert de courrier pouvait devenir assez formidable pour me forcer par sa présence à dissimuler les sentiments les plus naturels de mon cœur. J'ai beau me répéter que nos forçats sont peut-être plus à plaindre que ne le sont les colons de la Sibérie, il y a dans cet exil lointain une vague poésie qui prête à la sévérité de la loi toute la puissance de l'imagination, et cette alliance inhumaine produit un résultat terrible. D'ailleurs, nos forçats sont jugés sérieusement; mais après quelques mois de séjour en Russie, on ne croit plus aux lois.

Il y avait là trois exilés, et ces condamnés étaient innocents à mes yeux, car sous le despotisme il n'y a de criminel que l'homme qui n'est pas puni. Ces trois condamnés étaient conduits par six hommes à cheval, par six Cosaques. La capote de ma voiture était fermée, et plus nous approchions du groupe, plus mon courrier observait attentivement ce qui se passait sur ma figure; il me dévisageait. Je fus singulièrement frappé des efforts qu'il faisait pour me persuader que les gens devant lesquels nous passions étaient de simples malfaiteurs, et que pas un condamné politique ne se trouvait parmi eux. Je gardais un morne silence; le soin qu'il prenait de répondre à ma pensée me parut très-significatif. Il la lit donc sur mon visage, me disais-je, ou la sienne lui fait deviner la mienne.

Affreuse sagacité des sujets du despotisme! tous sont espions, même en amateurs et sans rétribution.

Les derniers relais de la route qui conduit à Nijni sont longs et difficiles, à cause des sables qui deviennent de plus en plus profonds[12], tellement qu'on y reste comme enterré; et dans ces sables, d'énormes blocs de bois et de pierres se remuent sous les roues des voitures et sous les pieds des chevaux; on dirait d'une plage jonchée de débris. Cette partie de la route est bordée de forêts, où campent, de demi-lieue en demi-lieue, des postes de Cosaques destinés à protéger le passage des marchands qui vont à la foire. Cet appareil est plus sauvage que rassurant. On se croit au moyen âge.

Ma roue est raccommodée: on la remet en place, ce qui me fait espérer que nous arriverons à Nijni avant ce soir. Le dernier relais est de huit lieues, par un chemin dont je viens de vous décrire tous les inconvénients, sur lesquels j'insiste, parce que les mots qui vous les peignent passent trop vite, en comparaison du temps que me prennent les choses.

LETTRE TRENTE-TROISIÈME.

Site de Nijni-Novgorod.--Mot de l'Empereur Nicolas.--Prédilection de ce prince pour Nijni.--Le Kremlin de Nijni.--Peuples accourus à cette foire de toutes les extrémités de la terre.--Nombre des étrangers.--Le gouverneur de Nijni.--Pavillon du gouverneur à la foire.--Le pont de l'Oka.--Barques qui obstruent le fleuve.--Aspect de la foire.--Peine qu'on a pour se loger.--Je m'installe dans un café.--Insectes inconnus.--Orgueil de mon feldjæger.--Emplacement de la foire.--Aspect des populations.--Terrain de la foire.--Ville souterraine.--Cloaque magnifique: ouvrage imposant.--Aspect singulier des femmes.--Les alentours de la foire.--Ville du thé.--Ville des chiffons.--Ville des bois de charronnage.--Ville des fers de Sibérie.--Origine de la foire de Nijni.--Village persan.--Poissons salés de la mer Caspienne.--Cuirs.--Fourrures.--Lazzaronis du Nord.--Intérieur de la foire.--Site mal choisi.--Crédit commercial des serfs russes.--Manière de calculer des gens du peuple.--Bonne foi des paysans.--Comment les seigneurs trompent leurs serfs.--Rivalité de l'autocratie et de l'aristocratie.--Prix des denrées à la foire de Nijni.--Turquoises apportées par les Boukares.--Chevaux kirguises: leur attachement les uns pour les autres.--La foire après le coucher du soleil.--Convoi de rouliers debout sur leur essieu.--Gravité des Russes.--Encore des chants russes.--Ce que dit la musique en Russie.

Nijni-Novgorod, ce 22 août au soir 1839.

Le site de Nijni est le plus beau que j'aie vu en Russie: il y a là non plus de petites falaises, de basses jetées qui se prolongent au bord d'un grand fleuve, des ondulations de terrain qualifiées de collines, au sein d'une vaste plaine: il y a une montagne, une vraie montagne qui fait promontoire au confluent du Volga et de l'Oka, deux fleuves également imposants, car, à son embouchure, l'Oka paraît aussi considérable que le Volga, et s'il perd son nom c'est parce qu'il ne vient pas d'aussi loin. La ville haute de Nijni bâtie sur cette montagne, domine une plaine immense comme la mer: un monde sans bornes s'ouvre au pied de cette crique devant laquelle se tient la plus grande foire du monde; pendant six semaines de l'année le commerce des deux plus riches parties du monde s'est donné rendez-vous au confluent du Volga et de l'Oka. C'est un lieu à peindre; jusqu'à présent je n'avais admiré de vues vraiment pittoresques en Russie que dans les rues de Moscou et le long des quais de Pétersbourg, encore ces sites étaient-ils de création humaine; mais ici la campagne est belle en elle-même; cependant l'ancienne ville de Nijni au lieu de regarder les fleuves et de profiter des moyens de richesse qu'ils lui offrent, reste entièrement cachée derrière la montagne; là, perdue dans l'intérieur du pays, elle semble fuir ce qui ferait sa gloire et sa prospérité: cette maladresse a frappé l'Empereur Nicolas qui s'écria la première fois qu'il vit ce lieu: «À Nijni la nature a tout fait, les hommes ont tout gâté.» Pour remédier à l'erreur des fondateurs de Nijni-Novgorod, un faubourg en forme de quai se bâtit aujourd'hui sous la côte, à l'une des deux pointes de terre qui séparent le Volga de l'Oka. Ce faubourg s'agrandit chaque année, il devient plus important et plus populeux que la cité; et le vieux Kremlin de Nijni (chaque ville russe a le sien), sépare l'ancien du nouveau Nijni, situé sur la rive droite de l'Oka.

La foire se tient de l'autre côté de ce fleuve sur une terre basse qui fait triangle entre la rivière et le Volga. Cette terre d'alluvion marque le point où les deux cours d'eau se réunissent, par conséquent d'un côté elle sert de rive à l'Oka et de l'autre au Volga; c'est aussi ce que fait le promontoire de Nijni sur la rive droite de l'Oka. Les deux bords de cette rivière sont joints par un pont de bateaux qui conduit de la ville à la foire et qui m'a paru aussi long que celui du Rhin devant Mayence. Ces deux angles de terre, quoique séparés seulement par un fleuve, sont bien différents l'un de l'autre: l'un domine de toute la hauteur d'une montagne le sol nivelé de la plaine qu'on appelle Russie et il est pareil à une borne colossale, à une pyramide naturelle: c'est le promontoire de Nijni qui s'élève majestueusement au milieu de ce vaste pays; l'autre angle, celui de la foire, se cache au niveau des eaux qui l'inondent une partie de l'année; la beauté singulière de ce contraste n'a point échappé au coup d'œil de l'Empereur Nicolas; ce prince, avec la sagacité qui le caractérise, a senti que Nijni était un des points importants de son Empire. Il aime particulièrement ce lieu central favorisé par la nature et devenu le lieu de réunion des populations les plus lointaines qui s'y pressent de toutes parts, attirées par un puissant intérêt commercial. Dans sa minutieuse vigilance, l'Empereur ne néglige rien pour embellir, étendre et enrichir cette ville; il a ordonné des terrassements, des quais, et commandé pour dix-sept millions de travaux qui ne sont contrôlés que par lui. La foire de Makarief qui se tenait autrefois dans les terres d'un boyard à vingt lieues plus bas, en suivant le cours du Volga vers l'Asie, a été confisquée au profit de la couronne et du pays; puis l'Empereur Alexandre l'a transportée à Nijni. Je regrette la foire asiatique tenue dans les domaines d'un ancien prince moscovite: elle devait être plus pittoresque et plus originale, quoique moins grandiose et moins régulière que ce que je trouve ici.