La Russie en 1839, Volume II

Chapter 16

Chapter 163,875 wordsPublic domain

Aux époques les plus sanglantes de l'histoire, l'Église catholique travaillait encore à émanciper les nations: le prêtre adultère vendait le Dieu du ciel au Dieu du monde pour tyranniser l'homme au nom du Christ; mais ce prêtre impie, alors même qu'il donnait la mort au corps, éclairait encore l'esprit; car tout détourné de ses voies qu'il était, il faisait pourtant partie d'une Église qui possédait la vie et la lumière; le prêtre grec ne donne ni la vie ni la mort: il est mort lui-même.

Des signes de croix, des salutations dans la rue, des génuflexions devant des chapelles, des prosternations de vieilles dévotes contre le pavé des églises, des baisements de main; une femme, des enfants, et le mépris universel, voilà tout le fruit que le pope a recueilli de son abdication... voilà tout ce qu'il a pu obtenir de la nation la plus superstitieuse du monde... Quelle leçon!... quelle punition! Voyez et admirez, c'est au milieu du triomphe de son schisme que le prêtre schismatique est frappé d'impuissance. Le prêtre, lorsqu'il veut accaparer le pouvoir temporel, périt faute de vues assez élevées pour reconnaître la voie que Dieu lui ouvre, le prêtre qui se laisse détrôner par le roi périt faute de courage pour suivre cette voie: tous les deux manquent également à leur vocation suprême.

Pierre Ier n'avait-il pas la conscience chargée d'un assez grand poids de responsabilité, lorsqu'il a pris pour lui et ses successeurs, l'ombre d'indépendance, le reste de liberté conservés à sa malheureuse Église? il a entrepris une œuvre au-dessus des forces humaines; depuis ce moment la fin du schisme est devenue impossible,... c'est-à-dire aux yeux de la raison, et si l'on considère le genre humain d'un point de vue purement humain.

Je rends grâce au vagabondage de ma pensée, puisqu'en la laissant sauter librement d'objets en objets, d'idées en idées, je vous peins la Russie tout entière; avec un style plus méthodique je craindrais de me heurter aux contrastes trop criants, et pour éviter le reproche de confusion, de divagation ou d'inconséquence, je perdrais les moyens de vous montrer la vérité telle qu'elle m'apparaît. L'état du peuple, la grandeur de l'Empereur, l'aspect des rues, la beauté des monuments, l'abrutissement des esprits, conséquence de la dégénération du principe religieux, tout cela frappe mes yeux en un instant, et passe pour ainsi dire à la fois sous ma plume; et tout cela, c'est la Russie même dont le principe de vie se révèle à ma pensée à propos des objets le moins significatifs en apparence.

Vous n'êtes pas au bout: je n'ai pas terminé mes courses sentimentales. Hier je me promenais à pied avec un Français de beaucoup d'esprit et qui connaît bien Pétersbourg; placé comme instituteur dans une famille de grands seigneurs, il est à portée de savoir la vérité, que nous autres, étrangers de passage, nous poursuivons en vain. Aussi trouve-t-il mes jugements trop favorables à la Russie. Je ris de ses reproches quand je pense à ceux que me feront les Russes, et je soutiens que je suis de bonne foi, vu que je hais ce qui me paraît mal et que j'admire ce qui me paraît bien dans ce pays comme ailleurs. Ce Français passe sa vie avec des aristocrates russes; il y a là une nuance d'opinion assez curieuse à observer.

Nous marchions au hasard; parvenus au milieu de la Perspective Newski, la rue la plus belle et la plus fréquentée de la ville, nous ralentîmes le pas pour rester plus longtemps sur les trottoirs de cette brillante promenade; j'étais en train d'admirer. Tout à coup une voiture noire ou d'un vert foncé vient au-devant de nous. Elle est longue, carrée, assez basse et fermée de quatre côtés. On eût dit d'une bière énorme posée sur un train de charrette. Quatre petites ouvertures d'environ six pouces en carré, grillées par des barreaux de fer, donnent de l'air et du jour à ce tombeau mouvant; un enfant de huit ou dix ans au plus conduisait les deux chevaux attelés à la machine, et à ma grande surprise, un nombre assez considérable de soldats l'escortaient. Je demande à mon guide à quoi peut servir un équipage aussi singulier; ma question n'était pas achevée qu'un visage hâve se montre à l'un des guichets de la boîte et se charge de la réponse: cette voiture sert à transporter les prisonniers au lieu de leur destination.

«C'est la voiture cellulaire des Russes, me dit mon compagnon; ailleurs il y a sans doute quelque chose de semblable, mais c'est un objet odieux et qu'on dérobe aux regards le plus possible: ne vous semble-t-il pas ici qu'on en fasse montre? quel gouvernement!

--Songez, repartis-je, aux difficultés qu'il rencontre.

--Ah! vous êtes encore la dupe de leurs paroles dorées; je le vois bien, les autorités russes feront de vous ce qu'elles voudront.

--Je tâche de me mettre à leur point de vue: rien ne mérite plus d'égards que le point de vue des hommes qui gouvernent, car ce ne sont pas eux qui le choisissent. Tout gouvernement est obligé de partir des faits accomplis; celui-ci n'a pas créé l'ordre de choses qu'il est appelé à défendre énergiquement, et à perfectionner prudemment. Si la verge de fer qui dirige ce peuple encore brut cessait un instant de s'appesantir sur lui, la société entière serait bouleversée.

--On vous dit cela; mais croyez bien qu'on se plaît à cette prétendue nécessité: ceux qui se plaignent le plus des sévérités dont ils sont forcés d'user, disent-ils, n'y renonceraient qu'à regret: au fond ils aiment les gouvernements sans contre-poids; cela se meut plus aisément. Nul homme ne sacrifie volontiers ce qui lui facilite sa tâche. Exigez donc d'un prédicateur qu'il se passe de l'enfer pour convertir les pécheurs endurcis! L'enfer, c'est la peine de mort des théologiens[32]: ils s'en servent d'abord à regret, comme d'un mal nécessaire, et finissent par prendre goût au métier de damner la plus grosse part du genre humain. Il en est de même des mesures sévères en politique: on les craint avant de les essayer, puis quand on en voit le succès, on les admire; voilà, n'en doutez pas, ce qui arrive trop souvent dans ce pays; il me semble qu'on y fait naître à plaisir les occasions de sévir de peur d'en perdre l'habitude. Ignorez-vous ce qui se passe à l'heure qu'il est sur le Volga?

--J'ai entendu parler de troubles graves, mais promptement réprimés.

--Sans doute; mais à quel prix? Et si je vous disais que ces affreux désordres sont le résultat d'une parole de l'Empereur...

--Jamais vous ne me ferez croire qu'il ait approuvé de telles horreurs.

--Ce n'est pas non plus ce que je veux dire; toutefois c'est un mot prononcé par lui, innocemment, je le pense comme vous, qui a causé le mal: voici le fait. Malgré les injustices des préposés de la couronne, le sort des paysans de l'Empereur est encore préférable à celui des autres serfs, et sitôt que le souverain se rend propriétaire de quelque nouveau domaine, les habitants de ces terres acquises par la couronne deviennent l'objet de l'envie de tous leurs voisins. Dernièrement il acheta une propriété considérable dans le canton qui s'est révolté depuis; à l'instant, des paysans sont députés de tous les points du pays vers les nouveaux administrateurs des terres Impériales, pour faire supplier l'Empereur d'acheter aussi les hommes et les domaines du voisinage; des serfs choisis pour ambassadeurs sont envoyés jusqu'à Pétersbourg: l'Empereur les reçoit, il les accueille avec bonté; cependant à leur grand regret il ne les achète pas. Je ne puis, leur dit-il, acquérir la Russie tout entière; mais un temps viendra, je l'espère, où chaque paysan de cet empire sera libre; si cela ne dépendait que de moi les Russes jouiraient dès aujourd'hui de l'indépendance que je leur souhaite et que je travaille de toutes mes forces à leur procurer dans l'avenir.

--Eh bien, cette réponse me paraît pleine de raison, de franchise et d'humanité.

--Sans doute, mais l'Empereur devrait savoir à qui s'adressent ses paroles, et ne pas faire égorger sa noblesse par tendresse pour ses serfs. Ce discours, interprété par des hommes sauvages et envieux, a mis toute une province en feu. Puis il a fallu punir le peuple des crimes qu'on lui avait fait commettre. «_Le Père_ veut notre délivrance, s'écrient sur les bords du Volga les députés revenus de leur mission. Il n'aspire qu'à faire notre bonheur; il nous l'a dit lui-même, ce sont donc les seigneurs et tous leurs préposés qui sont nos ennemis et qui s'opposent aux bons desseins du _Père_! vengeons-nous, vengeons l'Empereur!» Là-dessus les paysans croient faire une œuvre pie en se jetant sur leurs maîtres, et voilà tous les seigneurs d'un canton et tous les intendants massacrés à la fois avec leurs familles. Ils embrochent l'un pour le faire rôtir tout vif, ils font bouillir l'autre dans une chaudière, ils éventrent les délégués, tuent de diverses manières les préposés des administrations, ils font main basse sur tout ce qu'ils rencontrent, mettent des villes entières à feu et à sang, enfin ils dévastent une province, non pas au nom de la liberté, ils ne savent ce que c'est, mais au nom de la délivrance et au cri de _Vive l'Empereur_! mots clairs et bien définis pour eux.

--C'est peut-être quelques-uns de ces cannibales que nous venons de voir passer dans la cage aux prisonniers. Savez-vous qu'il y aurait de quoi tempérer notre indignation philanthropique... Menez donc de tels sauvages avec les moyens de douceur que vous exigez des gouvernements de l'Occident!

--Il faudrait changer graduellement l'esprit des populations; au lieu de cela on trouve plus commode de changer leur domicile; à chaque scène du genre de celle-ci on déporte en masse des villages, des cantons tout entiers; nulle population n'est assurée de garder son territoire; le résultat d'un tel système, c'est que l'homme attaché comme il est à la glèbe n'a pas même dans l'esclavage l'unique dédommagement que comporte sa condition: la fixité, l'habitude, l'attachement à son gîte. Par une combinaison infernale il est mobile sans être libre. Un mot du souverain le déracine comme un arbre, l'arrache à sa terre natale et l'envoie périr ou languir au bout du monde: que devient l'habitant des champs transplanté dans un village qui ne l'a pas vu naître, lui dont la vie est liée à tous les objets qui l'environnent? le paysan exposé à ces ouragans du pouvoir suprême n'aime plus sa cabane, la seule chose qu'il pût aimer en ce monde: il déteste sa vie et méconnaît ses devoirs, car il faut donner quelque bonheur à l'homme pour lui faire comprendre ses obligations; le malheur ne l'instruit qu'à l'hypocrisie et à la révolte. Si l'intérêt bien entendu n'est pas le fondement de la morale, il en est l'appui. S'il m'était permis de vous donner les détails authentiques que j'ai recueillis hier sur les événements de ***, vous frémiriez en les écoutant.

--Il est malaisé de changer l'esprit d'un peuple; ce n'est pas l'affaire d'un jour ni même d'un règne.

--Y travaille-t-on de bonne foi?

--Je le crois, mais avec prudence.

--Ce que vous appelez prudence, je l'appelle fausseté; vous ne connaissez pas l'Empereur.

--Reprochez-lui d'être inflexible, non pas d'être faux; or, dans un prince, l'inflexibilité est souvent une vertu.

--Ceci pourrait se nier; mais je ne veux pas m'écarter de mon thème: vous croyez le caractère de l'Empereur sincère? rappelez-vous sa conduite à la mort de Pouskine.

--Je ne connais pas les circonstances de ce fait.»

Tout en devisant de la sorte nous étions arrivés au champ de Mars, vaste place qui paraît déserte quoiqu'elle occupe le milieu de la ville; mais elle est tellement étendue que les hommes s'y perdent: on les voit venir de loin et l'on y peut causer avec plus de sécurité que dans sa chambre. Mon cicerone continue:

«Pouskine était, comme vous le savez, le plus grand poëte de la Russie.

--Nous n'en sommes pas juges.

--Nous le sommes au moins de sa réputation.

--On vante son style, c'est un mérite facile pour un homme né chez un peuple encore inculte quoiqu'à une époque de civilisation raffinée, car il peut recueillir les sentiments et les idées en circulation chez les nations voisines et paraître original chez lui. Sa langue est à lui, puisqu'elle est toute neuve; et pour faire époque dans une nation ignorante, entourée de nations éclairées, il n'a qu'à traduire, il n'a nul frais de pensées à faire. Imitateur, il passera pour créateur.

--Fondée ou non, sa réputation était grande. Il était encore jeune et d'un caractère irascible: vous savez qu'il avait du sang maure par sa mère. Sa femme, très-belle personne, lui inspirait plus de passion que de confiance; avec son âme de poëte et son caractère africain, il était porté à la jalousie: exaspéré par des apparences, par de faux rapports envenimés avec une perfidie qui rappelle la conception de Shakespeare, l'Othello russe perd toute mesure et veut forcer l'homme par lequel il se croit offensé à se battre avec lui. Cet homme était un Français, et de plus son beau-frère; il s'appelle M. d'Antès. Le duel en Russie est une affaire grave, d'autant plus grave qu'au lieu de s'accorder, comme chez nous, avec les mœurs contre les lois, il blesse les idées reçues; cette nation est plus orientale que chevaleresque. Le duel est illégal ici comme il l'est partout, et il a de moins qu'ailleurs l'appui de l'opinion publique.

«M. d'Antès fit ce qu'il put pour éviter l'éclat: pressé vivement par le malheureux époux, il refuse satisfaction avec assez de dignité; mais il continue ses assiduités. Pouskine devient presque fou: la présence inévitable de l'homme dont il veut la mort lui paraît un outrage permanent, il risque tout pour le chasser de chez lui; les choses en viennent au point que désormais le duel est commandé. Les deux beaux-frères se battent donc et M. d'Antès tue Pouskine; l'homme que l'opinion publique accuse est celui qui triomphe, et le mari offensé, le poëte national, l'innocent succombe.

«Cette mort fut un scandale public et un deuil universel. Pouskine, le poëte russe par excellence, l'auteur des plus belles odes de la langue, l'honneur du pays, le restaurateur de la poésie slave, le premier talent indigène dont le nom ait retenti avec quelque éclat en Europe... en Europe!!... enfin la gloire du jour, l'espoir de l'avenir, tout est perdu; l'idole est abattue dans son temple, et le héros, frappé dans sa force, tombe sous la main d'un Français... Que de haines, que de passions en jeu! Pétersbourg, Moscou, l'Empire s'est ému; un deuil général atteste le mérite du mort, et prouve la gloire du pays, qui peut dire à l'Europe: J'ai eu mon poëte!!... et j'ai l'honneur de le pleurer!

«L'Empereur, l'homme de la Russie qui connaît le mieux les Russes, et qui se connaît le mieux en flatterie, n'a garde de ne point prendre part à l'affliction publique; il ordonne un service, je ne sais même pas s'il ne porte point la coquetterie pieuse jusqu'à se rendre en personne à cette cérémonie, afin de publier ses regrets en prenant Dieu même à témoin de son admiration pour le génie national enlevé trop tôt à sa gloire.

--Quoi qu'il en soit, la sympathie du maître flatte si bien l'esprit moscovite qu'il réveille un généreux patriotisme dans le cœur d'un jeune homme doué de beaucoup de talent; ce poëte trop crédule s'enthousiasme pour l'acte d'auguste protection accordée au premier des arts, et le voilà qui s'enhardit au point de se croire inspiré! Dans l'expansion naïve de sa reconnaissance, il ose même écrire une ode,... admirez l'audace!... une ode patriotique pour remercier l'Empereur de se faire le protecteur des lettres! Il finit cette pièce remarquable en chantant les louanges du poëte évanoui: rien de plus... J'ai lu ces vers, et je puis vous attester les innocentes intentions de l'auteur; à moins que vous ne lui fassiez un crime de cacher dans le fond de son cœur une espérance bien permise, ce me semble, à une jeune imagination. J'ai cru voir qu'il pensait, sans le dire, qu'un jour peut-être Pouskine ressusciterait en lui et que le fils de l'Empereur récompenserait le second poëte de la Russie, comme l'Empereur honore le premier... Téméraire!... ambitionner une renommée, avouer la passion de la gloire sous le despotisme! c'est comme si Prométhée eût dit à Jupiter: «Prends garde, défends-toi; je vais te dérober la foudre.» Or, voici quelle récompense reçut le jeune aspirant au triomphe, c'est-à-dire au martyre. Le malheureux, pour s'être fié insolemment à l'amour public de son maître pour les beaux-arts et pour les belles-lettres, encourut sa disgrâce particulière; et reçut EN SECRET l'ordre d'aller développer ses dispositions poétiques au Caucase, succursale adoucie de l'antique Sibérie.

«Après être resté là deux années, il en est revenu avec une santé détruite, une âme abattue, une imagination radicalement guérie de ses chimères, en attendant que son corps guérisse aussi des fièvres de la Géorgie. Après ce trait, vous fierez-vous encore aux paroles officielles de l'Empereur, à ses actes publics?

--L'Empereur est homme, il participe aux faiblesses humaines. Quelque chose l'aura choqué dans la direction des idées de ce jeune poëte. Soyez sûr qu'elles étaient européennes plutôt que nationales. L'Empereur fait le contraire de Catherine II; il brave l'Europe au lieu de la flatter; c'est un tort, j'en conviens; car la taquinerie est encore une espèce de dépendance, puisqu'avec elle on ne se détermine que par la contradiction; mais ce tort est pardonnable, surtout si vous réfléchissez au mal fait à la Russie par des princes qui furent possédés toute leur vie de la manie de l'imitation.

--Vous êtes incorrigible, s'est écrié l'avocat des derniers boyards. Vous aussi vous croyez à la possibilité d'une civilisation à la russe. C'était bon avant Pierre Ier; mais ce prince a détruit le fruit dans son germe. Allez à Moscou, c'est le centre de l'ancien Empire; vous verrez cependant que tous les esprits s'y tournent vers les spéculations industrielles, et que le caractère national est aussi effacé là qu'il l'est à Saint-Pétersbourg. L'Empereur Nicolas commet aujourd'hui, dans un autre sens, une faute pareille à celle de l'Empereur Pierre Ier. Il compte pour rien l'histoire d'un siècle entier, du siècle de Pierre-le-Grand; l'histoire a ses fatalités, celle des faits accomplis. Malheur au prince qui ne veut pas s'y soumettre!»

L'heure était avancée; nous nous séparâmes, et j'ai continué ma promenade, rêvant tout seul à l'énergique sentiment d'opposition qui doit germer dans des âmes habituées à réfléchir dans le silence du despotisme. Les caractères qu'un tel gouvernement n'abrutit pas, se fortifient.

Je suis rentré pour vous écrire; c'est ce que je fais presque tous les jours; néanmoins il se passera bien du temps avant que vous receviez ces lettres, vu que je les cache comme des plans de conspiration, en attendant que je puisse vous les envoyer sûrement, chose si difficile que je crains d'être obligé de vous les porter moi-même.

(_Suite de la lettre précédente_.)

Ce 30 juillet 1839.

Hier en finissant d'écrire, je me suis mis à relire quelques traductions des poésies de Pouskine: elles m'ont confirmé dans l'opinion qu'une première lecture m'avait donnée de lui. Cet homme a emprunté une partie de ses couleurs à la nouvelle école poétique de l'Europe occidentale. Ce n'est pas qu'il ait adopté les opinions antireligieuses de lord Byron, les idées sociales de nos poëtes ni la philosophie des poëtes allemands; mais il a pris leur manière de peindre. Je ne vois donc pas encore en lui un vrai poëte moscovite. Le Polonais Mickiewitch me paraît bien plus slave, quoiqu'il ait subi comme Pouskine l'influence des littératures de l'Occident.

Au reste, le vrai poëte moscovite, s'il existait, ne pourrait aujourd'hui parler qu'au peuple; il ne serait ni entendu ni lu dans les salons. Où il n'y a pas de langue, il n'y a pas de poésie: il n'y a pas non plus de penseurs. L'Empereur Nicolas commence à exiger qu'on parle russe à la cour; on rit aujourd'hui d'une nouveauté qui paraît l'effet d'un caprice du maître; la génération suivante le remerciera de cette victoire du bon sens sur le beau monde.

Comment l'esprit naturel se ferait-il jour dans une société où l'on parle quatre langues avant d'en savoir une? L'originalité de la pensée tient de plus près qu'on ne croit à l'intégrité de l'idiome. Voilà ce qu'on oublie en Russie depuis un siècle et en France depuis quelques années. Nos enfants se ressentiront de la manie des bonnes anglaises qui s'est emparée chez nous de toutes les mères _fashionables_.

En France, le premier et je crois le meilleur maître de français, c'était la nourrice: l'homme doit étudier sa langue naturelle toute sa vie, mais l'enfant ne doit pas l'apprendre, il la reçoit au berceau sans étude. Au lieu de cela nos petits Français d'aujourd'hui balbutient l'anglais et estropient l'allemand en naissant, puis on leur enseigne le français comme une langue étrangère.

Montaigne se félicite d'avoir appris le latin avant le français; c'est peut-être à cet avantage dont s'applaudit l'auteur des _Essais_ que nous avons dû le talent le plus naïf et le plus national de notre ancienne littérature; il avait sujet de se réjouir, car le latin est la racine de notre langue; mais la netteté, la spontanéité de l'expression se perd chez un peuple qui ne respecte pas le langage de ses pères, nos enfants parlent anglais comme nos gens portent de la poudre! Je suis persuadé que le peu d'originalité des littératures slaves modernes tient à l'habitude qu'ont prise les Russes et les Polonais pendant le XVIIIe siècle et depuis, d'introduire dans leurs familles des gouvernantes et des précepteurs étrangers; quand ils reviennent à leur langue, les Russes traduisent, et ce style d'emprunt arrête l'élan de la pensée en détruisant la simplicité de l'expression.

Pourquoi les Chinois ont-ils jusqu'ici fait plus pour le genre humain en littérature, en philosophie, en morale, en législation, que n'ont fait les Russes? c'est peut-être parce que ces hommes n'ont cessé de professer un grand amour pour leur idiome primitif.

La confusion des langues ne nuit pas aux esprits médiocres, au contraire, elle les sert dans leurs industries; l'instruction superficielle, la seule qui convienne à ces esprits-là, est facilitée par l'étude également superficielle des langues vivantes, étude légère ou plutôt jeu d'esprit parfaitement approprié aux facultés des intelligences paresseuses ou tournées vers un but matériel; mais si le malheur veut que ce système soit, une fois entre mille, appliqué à l'éducation d'un talent supérieur, il arrête le travail de la nature, il égare le génie et lui prépare pour l'avenir une source de regrets stériles ou de travaux auxquels peu d'hommes même distingués ont le loisir et le courage de se livrer passé la première jeunesse. Tous les grands écrivains ne sont pas des Rousseau: Rousseau étudia notre langue comme un étranger et il fallut son génie d'expression, sa mobilité d'imagination, joints à sa ténacité de caractère; enfin il fallut son isolement dans la société pour qu'il pût parvenir à savoir le français comme s'il ne l'eût point appris. Cependant le français des Genevois est moins loin de celui de Fénelon que le jargon mêlé d'anglais et d'allemand qu'apprennent aujourd'hui à Paris les enfants des personnes élégantes par excellence. Peut-être l'artifice qui paraît trop dans les phrases de Rousseau n'existerait-il pas, si le grand écrivain fût né en France dans le temps où les enfants y parlaient français.

L'étude des langues anciennes, à la mode alors, loin d'avoir un fâcheux résultat, nous donnait les seuls moyens d'arriver à une connaissance approfondie de la nôtre qui en dérive. Cette étude qui nous faisait remonter à notre source, nous fortifiait dans notre naturel, sans compter qu'elle était la plus appropriée aux facultés et aux besoins de l'enfance, pour laquelle on doit avant tout préparer l'instrument de la pensée: la langue.