Chapter 10
La manière dont le badigeonneur russe fait son métier est curieuse: il n'a que trois mois par an pour travailler au dehors des maisons. Vous jugez que le nombre des ouvriers doit être considérable: on en rencontre à chaque coin de rue. Ces hommes, assis au péril de leur vie sur une planchette mal attachée à une grande corde flottante, se balancent comme des insectes contre les édifices qu'ils reblanchissent. Quelque chose de semblable a lieu chez nous, où des ouvriers se pendent aussi aux nœuds d'une corde pour monter et descendre le long des maisons. Mais en France les badigeonneurs toujours en petit nombre, sont bien moins téméraires que les Russes. En tout lieu l'homme apprécie sa vie ce qu'elle vaut.
Figurez-vous des centaines d'araignées pendues au fil de leurs toiles déchirées par l'orage, et qu'elles s'empressent de réparer avec une dextérité, une activité merveilleuse, et vous aurez l'idée du travail des badigeonneurs dans les rues de Pétersbourg pendant le court été du Nord. Les maisons n'ont guère plus de trois étages; elles sont blanches, mais leur apparence est trompeuse, car on les croirait propres. Moi qui sais la vérité sur l'intérieur, je passe devant ces brillantes façades avec un respectueux dégoût.
En province, on badigeonne les villes où l'Empereur doit passer: est-ce un honneur rendu au souverain, ou veut-on lui faire illusion sur la misère du pays?
En général, les Russes portent avec eux une odeur désagréable, et dont on s'aperçoit même de loin. Les gens du monde sentent le musc, et les gens du peuple le chou aigre, mêlé d'une exhalaison d'oignons et de vieux cuirs gras parfumés. Ces senteurs ne varient pas.
Vous pouvez conclure de là que les trente mille sujets de l'Empereur qui viennent au 1er janvier lui offrir leurs félicitations jusque dans son palais, et les six ou sept mille que nous verrons demain se presser dans l'intérieur du château de Péterhoff pour fêter leur Impératrice, doivent laisser sur leur passage un parfum redoutable.
De toutes les femmes du peuple que j'ai rencontrées jusqu'ici dans les rues, pas une seule ne m'a semblé belle; et le plus grand nombre d'entre elles m'a paru d'une laideur remarquable et d'une malpropreté repoussante. On s'étonne en pensant que ce sont là les épouses et les mères de ces hommes aux traits si fins, si réguliers, aux profils grecs, à la taille élégante et souple, qu'on aperçoit même parmi les dernières classes de la nation. Rien de si beau que les vieillards, de si affreux que les vieilles femmes russes. J'ai vu peu de bourgeoises. Une des singularités de Pétersbourg, c'est que le nombre des femmes relativement à celui des hommes y est moindre que dans les capitales des autres pays; on m'assure qu'elles forment tout au plus le tiers de la population totale de la ville.
Cette rareté fait qu'elles ne sont que trop fêtées: on leur témoigne tant d'empressement qu'il n'en est guère qui se risquent seules passé une certaine heure dans les rues des quartiers peu populeux. Dans la capitale d'un pays tout militaire et chez un peuple adonné à l'ivrognerie, cette retenue me paraît assez motivée. En général les femmes russes se montrent moins en public que les Françaises; il ne faudrait pas remonter bien haut pour arriver au temps où elles passaient leur vie enfermées comme les femmes de l'Asie. Cette réserve dont le souvenir se perpétue, rappelle comme tant d'autres coutumes russes l'origine de ce peuple. Elle contribue à la tristesse des fêtes et des rues de Pétersbourg. Ce qu'on voit de plus beau dans cette ville, ce sont les parades, tant il est vrai que c'est à bon droit que je vous ai dit que toute ville russe, à commencer par la capitale, est un camp un peu plus stable et plus pacifique qu'un bivouac.
On compte peu de cafés dans Pétersbourg: il n'y a point de bals publics autorisés dans l'intérieur de la ville; les promenades ne sont guère fréquentées et on les parcourt avec une gravité peu réjouissante.
Mais si la peur rend ici les hommes sérieux, elle les rend aussi fort polis. Je n'ai jamais vu autant de gens se traiter avec égard et cela dans toutes les classes. Le cocher de drowska salue imperturbablement son camarade qui n'a garde de passer à côté de lui sans lui rendre révérence pour révérence; le portefaix salue le badigeonneur et ainsi des autres. Le chapeau et le bâton sont en Russie des objets de première nécessité. Cette urbanité est peut-être jouée, je la crois au moins forcée; cependant la seule apparence de l'aménité contribue à l'agrément de la vie. Si la politesse menteuse a tant d'avantages, quel charme ne devrait pas avoir la vraie politesse, la politesse du cœur?
Le séjour de Pétersbourg serait tout à fait agréable pour un voyageur qui croirait aux paroles et qui aurait en même temps du caractère. Mais il en faudrait beaucoup afin de refuser les fêtes et de renoncer aux dîners, véritables fléaux de la société russe et l'on peut dire de toutes les sociétés où sont admis les étrangers et d'où par conséquent l'intimité est bannie.
Je n'ai accepté ici que bien peu d'invitations chez les particuliers: j'étais surtout curieux des solennités de cour; mais j'en ai assez vu; on se blase vite sur des merveilles où le cœur n'a rien à sentir. Si l'on était amoureux, on pourrait se résigner à suivre au palais une femme qu'on aimerait tout en maudissant le sort qui l'attache à une société uniquement animée par l'ambition, la peur et la vanité. On a beau dire que le grand monde est le même partout; la Russie est aujourd'hui le pays de l'Europe où les intrigues de cour tiennent le plus de place dans l'existence de chaque individu.
LETTRE QUINZIÈME.
Fête de Péterhoff.--Le peuple dans le palais de son maître.--Ce qu'il y a de réel dans cet acte de popularité.--L'Asie et l'Europe en présence.--Prestige attaché à la personne de l'Empereur.--Pourquoi l'Impératrice Catherine instituait des écoles en Russie.--Vanité russe.--L'Empereur y pourra-t-il remédier?--Fausse civilisation.--Plan de l'Empereur Nicolas.--La Russie telle qu'on la montre aux étrangers et la Russie telle qu'elle est.--Souvenirs du voyage de l'Impératrice Catherine en Crimée.--Ce que les Russes pensent des diplomates étrangers.--Hospitalité russe.--Le fond des choses.--Dissimulation à l'ordre du jour.--Étrangers complices des Russes.--Ce que c'est que la popularité des Empereurs de Russie.--Composition de la foule admise dans le palais.--Enfants de prêtres.--Noblesse secondaire.--Peine de mort.--Comment elle est abolie.--Tristesse des physionomies.--Motifs du voyageur pour venir visiter la Russie.--Déceptions.--Conditions de l'homme en Russie.--L'Empereur lui-même est à plaindre.--Compensation.--Oppression.--La Sibérie.--Manière dont l'étranger doit se conduire pour être bien vu en Russie.--Esprit caustique des Russes.--Leur sens politique.--Danger que court l'étranger en Russie.--Probité du _mugic_, paysan russe.--La montre de l'ambassadeur de Sardaigne.--Autres vols.--Moyen de gouvernement.--Faute énorme.--Le _Journal des Débats_, pourquoi l'Empereur le lit.--Réflexions.--Digressions.--Politique de l'Empereur.--Politique du journal.--Beauté du site de Péterhoff.--Le parc.--Points de vue.--Efforts de l'art.--Illuminations.--Féerie.--Voitures, piétons: leur nombre.--Bivouac bourgeois.--Nombre des lampions.--Temps qu'il faut pour les allumer.--Campements de la foule autour de Péterhoff.--Équipages parqués.--Valeur du peuple russe.--Palais anglais.--Manière dont le corps diplomatique et les étrangers invités sont traités.--Où je passe la nuit.--Lit portatif.--Bivouacs militaires.--Silence de la foule.--La gaîté manque.--Bon ordre obligé.--Le bal.--Les appartements.--Manière dont l'Empereur sillonne la foule.--Son air.--Danses polonaises.--Illumination des vaisseaux.--Ouragan.--Accidents sur mer pendant la fête.--Mystère.--Prix de la vie sous le despotisme.--Tristes présages.--Chiffre de l'Impératrice éteint.--L'homme qui veut le rallumer, ce qu'il lui en coûte.--Distribution de la journée de l'Impératrice.--Inévitable frivolité.--Tristesse des anniversaires.--Promenade en _lignes_.--Description de cette voiture.--Rencontre d'une dame russe en ligne.--Sa conversation.--Magnificence de la promenade nocturne.--Lac de Marly.--Souvenirs de Versailles.--Maison de Pierre-le-Grand.--Grottes, cascades illuminées.--Départ de la foule après la fête.--Image de la retraite de Moscou.--Revue du corps des cadets passée par l'Empereur.--Toujours la cour.--Ce qu'il faut pour supporter cette vie.--Triomphe d'un cadet.--Évolutions des soldats circassiens.
Péterhoff, ce 23 juillet 1839.
Il faut considérer la fête de Péterhoff de deux points de vue différents: le matériel et le moral; sous ces deux rapports le même spectacle produit des impressions diverses.
Je n'ai rien vu de plus beau pour les yeux, de plus triste pour la pensée que cette réunion soi-disant nationale de courtisans et de paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes salons sans se rapprocher de cœur. Socialement ceci me déplaît, parce qu'il me paraît que l'Empereur, par ce faux luxe de popularité, abaisse les grands sans relever les petits. Tous les hommes sont égaux devant Dieu, et, pour un Russe, Dieu c'est le maître: ce maître suprême est si loin de la terre qu'il ne voit point de distance entre le serf et le seigneur; des hauteurs où réside sa sublimité, les petites nuances qui divisent l'humanité échappent à ses regards divins. C'est ainsi que les aspérités qui hérissent la surface du globe s'évanouiraient aux yeux d'un habitant du soleil.
Lorsque l'Empereur ouvre librement en apparence son palais aux paysans privilégiés, aux bourgeois choisis qu'il admet deux fois par an à l'honneur de lui faire leur cour[16], il ne dit pas au laboureur, au marchand: «Tu es un homme comme moi;» mais il dit au grand seigneur: «Tu es un esclave comme eux; et moi, votre dieu, je plane sur vous tous également.» Telle est, toute fiction politique à part, le sens moral de cette fête, et voilà ce qui en gâte le spectacle à mes yeux. Au surplus, j'ai remarqué qu'il plaisait au maître et aux serfs beaucoup plus qu'aux courtisans de profession.
Chercher un simulacre de popularité dans l'égalité des autres, c'est un jeu cruel, une plaisanterie de despote qui pouvait éblouir les hommes d'un autre siècle, mais qui ne saurait tromper des peuples parvenus à l'âge de l'expérience et de la réflexion. Ce n'est pas l'Empereur Nicolas qui a eu recours à une telle supercherie; mais puisqu'il n'a pas inventé cette puérilité politique, il serait digne de lui de l'abolir. Il est vrai que rien ne s'abolit sans péril en Russie; les peuples qui manquent de garantie, ne s'appuient que sur les habitudes. L'attachement opiniâtre à la coutume défendue par l'émeute et le poison, est une des bases de la constitution, et la mort périodique des souverains prouve aux Russes que cette _constitution_ sait se faire respecter. L'équilibre d'une telle machine est pour moi un profond et douloureux mystère.
Comme décoration, comme assemblage pittoresque d'hommes de tous états, comme revue de costumes magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire assez d'éloges de la fête de Péterhoff. Rien de ce que j'en avais lu, de ce qu'on m'en avait raconté n'aurait pu me donner l'idée d'une telle féerie; l'imagination était restée au-dessous de la réalité.
Figurez-vous un palais bâti sur une terrasse dont la hauteur équivaut à une montagne dans un pays de plaines à perte de vue, pays tellement plat, que, d'une élévation de soixante pieds, vous jouissez d'un horizon immense; au-dessous de cette imposante construction commence un vaste parc qui ne finit qu'à la mer, où vous apercevez une ligne de vaisseaux de guerre qui le soir de la fête doivent être illuminés; c'est de la magie; le feu qui s'allume brille et s'étend, comme un incendie, depuis les bosquets et les terrasses du palais jusque sur les flots du golfe de Finlande. Dans le parc les lampions font l'effet du jour. Vous y voyez des arbres diversement éclairés par des soleils de toutes couleurs; ce n'est pas par milliers, par dix milliers que l'on compte les lumières de ces jardins d'Armide, c'est par centaines de mille, et vous admirez tout cela à travers les fenêtres d'un château pris d'assaut par un peuple aussi respectueux que s'il avait passé sa vie à la cour.
Néanmoins dans cette foule, où l'on cherche à effacer les rangs, toutes les classes se retrouvent sans se confondre. Quelques attaques qu'ait portées le despotisme à l'aristocratie, il y a encore des castes en Russie.
C'est un point de ressemblance de plus avec l'Orient, et ce n'est pas une des contradictions les moins frappantes de l'ordre social tel que l'ont fait les mœurs du peuple combinées avec le gouvernement du pays. Ainsi à cette fête de l'Impératrice, vraie bacchanale du pouvoir absolu, j'ai reconnu l'image de l'ordre qui règne dans l'État sous le désordre apparent du bal. C'étaient toujours des marchands, des soldats, des laboureurs, des courtisans que je rencontrais, et tous se distinguaient à leur costume: un habit qui n'indiquerait pas le rang de l'homme, un homme qui n'aurait de valeur que son mérite personnel, seraient ici des anomalies, des inventions européennes importées par des novateurs inquiets et d'imprudents voyageurs. N'oubliez pas que nous sommes aux confins de l'Asie: un Russe en frac chez lui me fait l'effet d'un étranger.
Les vrais Russes à barbe pensent là-dessus comme moi, et ils se promettent bien de faire un beau jour main basse sur tous ces _freluquets_ infidèles aux anciens usages, indifférents aux vrais intérêts de la patrie, et qui trahissent leur pays pour rivaliser de civilisation avec l'étranger.
La Russie est placée sur la limite de deux continents: ce qui vient de l'Europe n'est pas de nature à s'amalgamer complètement avec ce qui a été apporté de l'Asie. Cette société n'a jusqu'à présent été policée qu'en souffrant la violence et l'incohérence des deux civilisations en présence, mais encore très-diverses; c'est pour le voyageur une source d'observations intéressantes sinon consolantes.
Le bal est une cohue; il est soi-disant masqué parce que les hommes y portent sous le bras un petit chiffon de soie baptisé manteau vénitien, et qui flotte ridiculement par-dessus les uniformes. Les salles du vieux palais remplies de monde sont un océan de têtes à cheveux gras, toutes dominées par la noble tête de l'Empereur, de qui la taille, la voix et la volonté planent sur son peuple. Ce prince paraît digne et capable de subjuguer les esprits comme il surpasse les corps; une sorte de prestige me semble attaché à sa personne; à Péterhoff, comme à la parade, comme à la guerre, comme dans tout l'Empire, comme à tous les moments de sa vie, vous voyez en lui l'homme qui règne.
Ce règne perpétuel et perpétuellement adoré serait une vraie comédie, si de cette représentation permanente ne dépendait l'existence de soixante millions d'hommes qui ne vivent que parce que l'homme que vous voyez là, devant vous, en attitude d'Empereur, leur accorde la permission de respirer et leur dicte la manière d'user de cette permission; c'est le droit divin appliqué au mécanisme de la vie sociale; tel est le côté sérieux de la représentation: de là dérivent des faits tellement graves que la peur qu'on en a étouffe l'envie d'en rire.
Il n'existe pas aujourd'hui sur la terre un seul homme qui jouisse d'un tel pouvoir, et qui en use: pas en Turquie, pas même en Chine. Figurez-vous l'habileté de nos gouvernements éprouvés par des siècles d'exercice, mise au service d'une société encore jeune et féroce, les rubriques des administrations de l'Occident aidant de toute l'expérience moderne le despotisme de l'Orient, la discipline européenne soutenant la tyrannie de l'Asie, la police appliquée à cacher la barbarie pour la perpétuer au lieu de l'étouffer; la brutalité, la cruauté disciplinées, la tactique des armées de l'Europe servant à fortifier la politique de l'Orient: faites-vous l'idée d'un peuple à demi sauvage, qu'on a enrégimenté sans le civiliser; et vous comprendrez l'état moral et social du peuple russe.
Profiter des progrès administratifs des nations européennes pour gouverner soixante millions d'hommes à l'orientale, tel est, depuis Pierre Ier, le problème à résoudre pour les hommes qui dirigent la Russie.
Les règnes de Catherine-la-Grande et d'Alexandre n'ont fait que prolonger l'enfance systématique de cette nation qui n'existe encore que de nom.
Catherine avait institué des écoles pour contenter les philosophes français dont sa vanité quêtait les louanges. Le gouverneur de Moscou, l'un de ses anciens favoris, récompensé par un pompeux exil dans l'ancienne capitale de l'Empire, lui écrivait un jour que personne n'envoyait ses enfants à l'école; l'Impératrice répondit à peu près en ces termes:
«Mon cher prince, ne vous plaignez pas de ce que les Russes n'ont pas le désir de s'instruire; si j'institue des écoles ce n'est pas pour nous, c'est pour l'Europe, où IL FAUT MAINTENIR NOTRE RANG DANS L'OPINION; mais du jour où nos paysans voudraient s'éclairer, ni vous ni moi nous ne resterions à nos places.»
Cette lettre a été lue par une personne en laquelle j'ai toute confiance; sans doute en l'écrivant l'Impératrice était en distraction, et c'est précisément parce qu'elle était sujette à de telles absences qu'on la trouvait si aimable et qu'elle exerçait tant de puissance sur l'esprit des hommes à imagination.
Les Russes nieront l'authenticité de l'anecdote selon leur tactique ordinaire; mais si je ne suis pas sûr de l'exactitude des paroles, je puis affirmer qu'elles expriment la vraie pensée de la souveraine. Ceci doit suffire pour vous et pour moi.
Vous pouvez reconnaître à ce trait l'esprit de vanité qui gouverne et tourmente les Russes, et qui pervertit jusque dans sa source le pouvoir établi sur eux.
Cette malheureuse opinion européenne est un fantôme qui les poursuit dans le secret de leur pensée, et qui réduit pour eux la civilisation à un tour de passe-passe exécuté plus ou moins adroitement.
L'Empereur actuel avec son jugement sain, son esprit clair, a vu l'écueil, mais pourra-t-il l'éviter? Il faut plus que la force de Pierre-le-Grand pour remédier au mal causé par ce premier corrupteur des Russes.
Aujourd'hui la difficulté est double; l'esprit du paysan, resté rude et barbare, regimbe contre la culture, tandis que ses habitudes, sa complexion le soumettent au frein; en même temps la fausse élégance des grands seigneurs contrarie le caractère national sur lequel il faudrait s'appuyer pour ennoblir le peuple: quelle complication! qui déliera ce nouveau nœud gordien?...
J'admire l'Empereur Nicolas, un homme de génie peut seul accomplir la tâche qu'il s'est imposée. Il a vu le mal, il a entrevu le remède et s'efforce de l'appliquer: lumière et volonté, voilà ce qui fait les grands princes.
Cependant un règne peut-il suffire pour guérir des maux qui datent d'un siècle et demi? Le mal est si enraciné qu'il frappe même l'œil des étrangers un peu attentifs, et pourtant la Russie est un pays où tout le monde conspire à tromper le voyageur.
Savez-vous ce que c'est que de voyager en Russie? Pour un esprit léger, c'est se nourrir d'illusions; mais pour quiconque a les yeux ouverts et joint à un peu de puissance d'observation une humeur indépendante, c'est un travail continu, opiniâtre, et qui consiste à discerner péniblement à tout propos deux nations luttant dans une multitude. Ces deux nations, c'est la Russie telle qu'elle est, et la Russie telle qu'on voudrait la montrer à l'Europe.
L'Empereur, moins que personne, est garanti contre le piége des illusions. Rappelez-vous le voyage de Catherine à Cherson: elle traversait des déserts, mais on lui bâtissait des lignes de villages à une demi-lieue du chemin par lequel elle passait; et comme elle n'allait pas regarder derrière les coulisses de ce théâtre où le tyran jouait le niais, elle crut ses provinces méridionales peuplées, tandis qu'elles restaient frappées d'une stérilité causée par l'oppression de son gouvernement bien plus que par les rigueurs de la nature. La finesse des hommes chargés par l'Empereur des détails de l'administration russe expose encore aujourd'hui le souverain à des déceptions du même genre. Aussi ce fait me revient-il souvent à la mémoire.
Le corps diplomatique, et en général les Occidentaux, ont toujours été considérés, par ce gouvernement à l'esprit byzantin et par la Russie tout entière, comme des espions malveillants et jaloux. Il y a ce rapport entre les Russes et les Chinois que les uns et les autres croient toujours que les étrangers les envient; ils nous jugent d'après eux.
Aussi l'hospitalité moscovite tant vantée est-elle devenue un art qui se résout en une politique très-fine; il consiste à rendre ses hôtes contents aux moindres frais possibles de sincérité. Parmi les voyageurs, ceux qui se laissent le plus débonnairement et le plus longtemps piper, sont les mieux vus. Ici la politesse n'est que l'art de se déguiser réciproquement la double peur qu'on éprouve et qu'on inspire. J'entrevois au fond de toute chose une violence hypocrite, pire que la tyrannie de Bati, dont la Russie moderne est moins loin qu'on ne voudrait nous le faire croire. J'entends parler partout le langage de la philosophie, et partout je vois l'oppression à l'ordre du jour. On me dit: «Nous voudrions bien pouvoir nous passer d'arbitraire, nous serions plus riches et plus forts; mais nous avons affaire à des peuples de l'Asie.» En même temps on pense: «Nous voudrions bien pouvoir nous dispenser de parler libéralisme, philanthropie, nous serions plus heureux et plus forts; mais nous avons à traiter avec les gouvernements de l'Europe.»
Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès révolte ma sincérité autant qu'il m'épouvante. Tout ce que j'admire ailleurs, je le hais ici parce que je le trouve payé trop cher: l'ordre, la patience, le calme, l'élégance, la politesse, le respect, les rapports naturels et moraux qui doivent s'établir entre celui qui conçoit et celui qui exécute, enfin tout ce qui fait le prix, le charme des sociétés bien organisées, tout ce qui donne un sens et un but aux institutions politiques se confond ici dans un seul sentiment, la crainte. En Russie, la crainte remplace, c'est-à-dire paralyse la pensée; ce sentiment, quand il règne seul, ne peut produire que des apparences de civilisation: n'en déplaise aux législateurs à vue courte, la crainte ne sera jamais l'âme d'une société bien organisée; ce n'est pas l'ordre, c'est le voile du chaos, voilà tout: où la liberté manque, manquent l'âme et la vérité. La Russie est un corps sans vie; un colosse qui subsiste par la tête, mais dont tous les membres, également privés de force, languissent!... De là une inquiétude profonde, un malaise inexprimable, et ce malaise ne tient pas, comme chez les nouveaux révolutionnaires français, au vague des idées, à l'abus, à l'ennui de la prospérité matérielle, aux jalousies qui naissent de la concurrence; il est l'expression d'une souffrance positive, l'indice d'une maladie organique.