La Russie en 1839, Volume I

Chapter 6

Chapter 63,855 wordsPublic domain

Robespierre n'était pas féroce, dites-vous, il n'a pas pris plaisir à voir couler le sang: mais s'il l'a versé, le résultat est le même. Inventez donc si vous le voulez un mot pour l'assassinat politique par calcul; mais que cette vertu monstrueuse soit stigmatisée par l'histoire. Excuser l'assassinat par ce qui le rend plus odieux, par le sang-froid, et par les combinaisons de l'assassin, c'est contribuer à l'un des plus grands maux de notre époque, à la perversion du jugement humain. Les hommes d'aujourd'hui, dans leurs arrêts dictés par une fausse sensibilité, annulent à force d'impartialité le bien et le mal; pour mieux s'arranger de la terre ils ont aboli d'un coup le ciel et l'enfer! Ils en sont venus au point que notre génération ne reconnaît plus qu'un seul crime: l'indignation contre le crime... qu'une seule chose respectable, l'opinion qu'on n'a pas. Avoir un avis c'est devenir injuste... et dès lors incapable de comprendre les autres. Comprendre tout, et tout le monde: telle est la prétention à la mode.

Voilà donc les sophismes où nous entraîne le prétendu adoucissement de nos moeurs, adoucissement qui n'est qu'une grande indifférence morale, une profonde incrédulité religieuse et une avidité sensuelle toujours croissante... mais patience!!... le monde est déjà revenu de plus loin.

Deux jours après le 9 thermidor, une grande partie des prisons de Paris était vide.

Madame de Beauharnais liée avec Tallien, sortit en triomphe; mesdames d'Aiguillon et de Lameth n'avaient point péri, elles furent promptement délivrées; ma mère oubliée aux Carmes, restait presque seule dans cette prison qui n'était plus même glorieuse. Elle voyait ses nobles compagnons d'infortune faire place aux terroristes, qui d'après le revirement opéré dans la politique, venaient chaque jour sous les verrous prendre la place de leurs victimes. Les Jacobins, sous prétexte de punir les tyrans, avaient enseigné la tyrannie à la France. Tous les parents, tous les amis de ma mère étaient dispersés; personne ne s'occupait d'elle. Jérôme, proscrit à son tour comme ami de Robespierre, était obligé de se cacher et ne pouvait plus la protéger.

Deux mortels mois se passèrent dans un abandon plus désolant peut-être que le péril; elle m'a répété bien des fois que ce temps d'épreuve fut le plus difficile à supporter.

La lutte des partis continuait; le gouvernement pouvait d'un jour à l'autre retomber dans les mains des Jacobins. Sans le courage de Boissy-d'Anglas le meurtre de Féraud fût devenu le signal d'une seconde terreur pire que la première: ma mère savait tout cela, car en prison on n'ignore jamais ce qui est inquiétant. Chaque jour elle faisait demander à me voir: j'étais mourant: ma bonne répondait que j'étais malade: ma mère pleurait et se décourageait.

Enfin Nanette après m'avoir sauvé la vie par ses soins, se mit sérieusement en peine de sa maîtresse. Voyant que personne ne faisait rien pour elle, elle s'en alla chez Dyle, marchand de porcelaine, pour s'entendre avec une cinquantaine d'ouvriers de notre pays qui se trouvaient alors dans les ateliers de ce riche fabricant du boulevard du Temple; ces hommes avaient été employés à une manufacture de porcelaine fondée par mon grand-père à Niderviller, au pied des Vosges. Cette manufacture, établie avec beaucoup de magnificence, avait pendant longtemps fait vivre un grand nombre de personnes; quand elle fut confisquée avec les autres biens du général Custine, le travail cessa: ceux des ouvriers qui pensèrent pouvoir gagner leur vie à Paris, vinrent y chercher de l'ouvrage chez Dyle, qui les employa tous. Parmi eux se trouvait Malriat, le père de Nanette.

C'est à ces hommes, montés alors au rang des plus puissants, qu'elle vint demander de s'intéresser au sort de leur ancienne dame. Depuis la Révolution, ils avaient assez entendu parler d'elle; d'ailleurs son souvenir était présent dans tous les coeurs.

Ils signèrent avec empressement une pétition dictée par Nanette, qui parlait et écrivait le français de la Lorraine allemande, et elle porta elle-même cette requête ainsi rédigée et apostillée à Legendre, ancien boucher. Cet homme présidait alors le bureau où l'on déposait toutes les demandes adressées à la commune de Paris en faveur des détenus.

Le papier de Nanette fut reçu comme les autres, et jeté dans un coin sur un rayon ouvert où se trouvaient des centaines de pétitions semblables. Il resta là quelque temps: à quoi tenait le sort des hommes à cette époque!!!

Un soir, trois jeunes gens, attachés à Legendre, et dont l'un s'appelait Rossigneux, j'ai oublié le nom des autres, entrèrent sans lumière, assez tard, dans le bureau, un peu échauffés par le vin; ils se mirent à courir les uns après les autres, à monter sur les tables, à se battre pour rire; enfin, à faire mille folies. Dans ce désordre, ils ébranlent les rayons du casier, un papier tombe. L'un des tapageurs le ramasse:

«Qu'as-tu trouvé là? disent les autres.

--Sans doute une pétition, répond Rossigneux.

--Oui; mais quel est le nom du prisonnier?»

On appelle quelqu'un; on demande de la lumière. Dans l'intervalle, les trois étourdis se jurent de faire signer la liberté de la personne désignée dans cette pétition, quelle qu'elle soit, de la faire signer le soir même par Legendre lorsqu'il rentrera, et d'annoncer à l'instant sa délivrance au détenu.

«Je le jure, fût-ce la liberté du prince de Condé, dit Rossigneux.

--Je le crois bien, répondent à la fois les deux autres en riant, il n'est pas prisonnier.»

On lit la pétition; c'est celle de ma mère dictée par Nanette, et apostillée par les ouvriers de Niderviller.

La scène que vous venez de lire lui fut racontée plus tard en détail.

«Quel bonheur, s'écrient les jeunes gens, la belle Custine, une seconde Roland! Nous irons la tirer de prison tous les trois ensemble.»

Legendre rentre chez lui, pris de vin comme les autres, à une heure du matin; la mise en liberté de ma mère, présentée par trois étourdis, est signée par un homme ivre; et, à trois heures du matin, les jeunes gens, autorisés à se faire ouvrir la prison, frappent à la porte de sa chambre, aux Carmes. Elle logeait seule alors.

Elle ne voulut ni ouvrir sa porte, ni sortir de la maison.

Les jeunes gens eurent beau insister, et lui raconter le plus brièvement, mais le plus éloquemment possible, ce qui venait d'arriver, elle avait peur de monter en fiacre au milieu de la nuit avec des inconnus; elle pensait d'ailleurs que Nanette ne l'attendait pas à cette heure-là; elle résista donc aux instances de ses libérateurs, qui n'obtinrent que la permission de revenir la chercher à dix heures.

Ainsi, après huit mois d'une prison si périlleuse, elle prolongea volontairement sa détention de plusieurs heures.

Quand elle sortit des Carmes, ils lui racontèrent, avec beaucoup de détails, ce qui avait décidé sa mise en liberté, insistant sur chaque circonstance, afin de lui prouver qu'elle ne devait rien à personne. On faisait alors une espèce de trafic des libertés; une foule d'intrigants rançonnaient, après leur élargissement, les malheureux prisonniers, pour la plupart ruinés par la Révolution.

Une grande dame, alliée d'assez près à ma mère, n'eut pas honte de lui demander 30 000 fr. qu'elle avait dépensés, disait-elle, en corruptions pour obtenir sa sortie de prison. Ma mère répondit tout simplement par l'histoire de Rossigneux, et elle ne revit jamais sa parente.

Que retrouva-t-elle en rentrant chez elle? sa maison dévastée, les scellés encore apposés sur son appartement; ma bonne logée dans la cuisine avec moi, qui avais deux ans et demi, et qui étais resté sourd et imbécile à la suite de la maladie qui m'avait mis presque à la mort.

Ce que ma mère eut à souffrir lors de ce retour à la liberté brisa ses forces; elle avait résisté aux terreurs de l'échafaud en se résignant chaque soir à mourir avec courage; la grandeur du sacrifice soutenait son esprit et son corps, mais elle succomba à la misère. La jaunisse se déclara le lendemain de son retour chez elle. Cette maladie dura cinq mois; il lui en resta une affection du foie dont elle a souffert toute sa vie.

Ce mal contrastait d'une manière frappante avec le teint le plus frais et le plus éclatant que j'aie jamais vu.

Au bout de six mois, ma mère retrouva quelque argent; on lui rendit une très-petite partie des terres de son mari, non encore vendues. Nous étions alors guéris tous les deux.

«Avec quoi madame croit-elle qu'elle a vécu depuis sa sortie de prison? lui dit un jour Nanette.

--Je ne sais; j'étais malade. Tu auras vendu de l'argenterie?

--Il n'y en avait plus.

--Du linge, des bijoux?

--Il n'y avait plus rien.

--Eh bien! avec quoi?

--Avec l'argent que Jérôme, du fond de sa cachette, m'envoyait chaque semaine, y joignant l'ordre exprès de ne rien dire à madame; mais, à présent qu'elle peut le rendre, je dis ce qui est. J'en ai tenu note exactement: voici le compte.»

Ma mère eut le bonheur de sauver la vie à cet homme, proscrit avec les terroristes. Elle le cacha et l'aida à fuir en Amérique.

Lorsqu'il revint, sous le consulat, il avait fait, aux États-Unis, une petite fortune qu'il augmenta depuis, à Paris, par des spéculations de terrains et de maisons.

Ma mère le traitait comme un ami; ma grand'mère, madame de Sabran, et mon oncle, revenus de l'émigration, le comblèrent de marques de reconnaissance; toutefois, il n'a jamais voulu faire partie de notre société. Il disait à ma mère (je ne vous reproduis pas exactement son langage, car il était Bordelais, et sa conversation n'était qu'une suite de gros mots), mais il disait à peu près: «Je viendrai vous voir quand vous serez seule; lorsqu'il y aura du monde chez vous, je n'irai pas. Vos amis me regarderaient comme une bête curieuse; vous me recevriez par bonté, car je connais votre coeur; mais je serais mal à mon aise chez vous, et je ne veux pas de ça. Je ne suis pas né comme vous; je ne parle pas comme vous; nous n'avons pas eu la même éducation. Si j'ai fait pour vous quelque chose, vous avez fait tout autant pour moi: nous sommes quittes. La folie du temps nous a rapprochés un moment; nous aurons toujours le droit de compter l'un sur l'autre, mais nous ne pouvons nous entendre.»

Sa conduite a été jusqu'à la fin conséquente à ce langage. Ma mère est restée pour lui, en toute occasion, une amie fidèle et serviable; on m'a élevé dans des sentiments de reconnaissance envers lui; néanmoins, dans sa physionomie, dans ses manières, il y avait toujours quelque chose qui m'étonnait.

Il ne parlait jamais politique, ni religion; il avait une grande confiance en ma mère, à laquelle il racontait ses chagrins domestiques. Nous le voyions de temps en temps; j'étais encore enfant quand il mourut: c'était au commencement de l'Empire.

La première pensée que fait naître le souvenir des malheurs de cette jeune femme, et de la protection divine par laquelle elle échappa tant de fois au péril, c'est que Dieu la réservait sans doute à des joies qui la dédommageraient de tant d'épreuves. Hélas! ce n'est pas dans ce monde qu'elle les a trouvées.

Ne dirait-on pas qu'une créature ainsi poursuivie par le sort et protégée par le ciel, devait inspirer à tous les hommes une sorte de respect et le désir de lui faire oublier ce qu'elle avait souffert? Mais les hommes ne pensent qu'à eux-mêmes.

Ma pauvre mère perdit à lutter contre la pauvreté, les plus belles années de cette vie miraculeusement conservée.

L'énorme fortune de mon grand-père, confisquée et vendue à vil prix au profit de la nation, était presque évanouie: de toute cette opulence il ne nous restait que les dettes. Le gouvernement ne se chargeait pas de payer les créanciers; il prenait les biens et laissait les charges à ceux qu'il avait dépouillés de tous moyens de s'acquitter.

Vingt années s'écoulèrent en procès ruineux, pour arracher d'un côté à la nation, de l'autre à une formidable masse de créanciers qui ne voulaient pas s'entendre, ce qui me revenait de la fortune de mon aïeule paternelle; j'étais créancier, non héritier de mon grand-père, et ma mère était ma tutrice. Son amour pour moi l'empêcha toujours de se remarier; d'ailleurs, devenue veuve par le bourreau, elle ne se sentait pas libre comme une autre femme.

Nos affaires, difficiles et embrouillées, ont fait son tourment; les vicissitudes d'une liquidation des plus laborieuses ont attristé ma jeunesse comme l'échafaud avait épouvanté mon enfance. Toujours suspendus entre la crainte et l'espérance, nous luttions contre le besoin; tantôt on nous promettait la richesse, tantôt un revers imprévu, une chicane habile, un procès perdu, nous rejetaient dans le dénûment. Si j'ai le goût de l'élégance, j'attribue ce penchant aux privations qui me furent imposées dans ma première jeunesse, et à celles dont je voyais souffrir ma mère. Il m'a été donné de ressentir un mal inconnu à l'enfance: le besoin d'argent; je vivais si près de ma mère, que je devinais tout par elle.

Cependant quelques rayons de joie ont brillé pour elle. Un an après sa délivrance, elle obtint un passe-port et m'ayant laissé en Lorraine toujours aux soins de ma bonne Nanette, elle alla en Suisse où l'attendaient sa mère et son frère qui ne pouvaient alors s'approcher plus près de la France.

Cette réunion, malgré les douleurs qu'elle renouvelait, fut une consolation.

Madame de Sabran avait cru sa fille perdue; elle la retrouva, encore embellie par le malheur et réalisant l'ingénieux emblème du rosier, romance devenue célèbre alors dans l'Europe entière.

Ma grand'mère émigrée ne pouvant écrire à sa fille pendant la terreur, lui avait fait parvenir en prison ces vers touchants autant que spirituels sur l'air de J.-Jacques.

AIR: _Je l'ai planté, je l'ai vu naître_.

1.

Est bien à moi, car l'ai fait naître, Ce beau rosier, plaisirs trop courts! Il a fallu fuir et peut-être Plus ne le verrai de mes jours.

2.

Beau rosier cède à la tempête: Faiblesse désarme fureurs, Sous les autans courbe ta tête Où bien c'en est fait de tes fleurs.

3.

Bien que me fit, mal que me cause, En ton penser s'offrent à moi; Auprès de toi n'ai vu que roses, Ne sens qu'épines loin de toi.

4.

Étais ma joie, étais ma gloire Et mes plaisirs et mon bonheur; Ne périras dans ma mémoire: Ta racine tient à mon coeur!!...

5.

Rosier, prends soin de ton feuillage Sois toujours beau, sois toujours vert, Afin que voye après l'orage Tes fleurs égayer mon hiver.

Le voeu s'est accompli, le rosier a refleuri, et les enfants se sont de nouveau pressés sur le sein de leur mère.

Ce voyage en Suisse est un des moments les plus heureux de la vie de ma mère. Ma grand'mère était une femme des plus distinguées et des plus aimables de son temps; mon oncle, le comte Elzéar de Sabran, plus jeune que ma mère, mais d'une sagacité d'esprit précoce, lui faisait sentir tout ce qu'il y avait de sublime et de nouveau pour elle dans le pays qu'ils parcouraient ensemble.

Tout ce qu'elle m'a raconté de cette époque avait une grâce poétique, c'était la pastorale après la tragédie.

Lavater était l'ami de madame de Sabran qui fit avec ma mère le voyage de Zurich pour aller présenter sa fille à cet oracle de la philosophie d'alors. Le grand physionomiste, en apercevant ma mère, se tourna vers madame de Sabran et s'écria:

Ah! madame, que vous êtes une heureuse mère! votre fille est transparente! Jamais je n'ai vu tant de sincérité, on lit à travers son front.»

Revenue en France, elle n'eut plus que deux intérêts, c'est-à-dire un seul: rétablir ma fortune et diriger mon éducation. Je lui dois tout ce que je suis et tout ce que j'ai.

Ma mère devint le centre d'un cercle de personnes distinguées parmi lesquelles se trouvaient les premiers hommes de notre pays. M. de Chateaubriand est resté son ami jusqu'à la fin.

Elle avait pour la peinture presque un talent d'artiste; jamais je ne lui ai vu passer un jour sans se renfermer de midi à cinq heures dans son atelier. Elle n'aimait point le monde: il l'intimidait, l'ennuyait et la dégoûtait. Elle en avait vu le fond trop vite. Cette expérience précoce lui avait donné la philosophie du malheur; cependant elle avait apporté en naissant et elle conserva toute sa vie la générosité qui est la vertu des existences prospères.

Sa timidité était proverbiale dans sa famille: son frère disait qu'elle avait plus peur d'un salon que de l'échafaud.

Pendant tout le temps de l'Empire, elle et ses amis vécurent dans l'opposition la plus prononcée; depuis la mort du duc d'Enghien, elle ne remit pas le pied à la Malmaison; à partir de cette mémorable époque elle n'a même pas revu madame Bonaparte.

En 1811, voulant nous soustraire aux persécutions de la police impériale, elle fit avec moi le voyage de Suisse et d'Italie; elle allait partout, elle franchissait les glaciers, entre autres celui du Mont-Gries entre la cascade de la Toccia et le village d'Obergestlen, dans le Haut-Valais; elle traversait à pied ou à cheval les plus redoutables passages des Alpes, comme si elle eût eu de la force et du courage; c'est qu'elle ne voulait ni m'empêcher d'aller ni me quitter.

Arrivée à Rome, elle y passa l'hiver et s'y forma une société charmante; elle n'était plus jeune, cependant la pureté de ses traits avait frappé Canova. Elle aimait la naïveté d'esprit du grand artiste, dont les récits vénitiens la charmaient. Un jour je lui dis:

«Avec votre imagination romanesque vous seriez capable d'épouser Canova?»

«Ne m'en défie pas, me répondit-elle, s'il n'était pas marquis d'Ischia j'en serais tentée.» Ce mot la peint tout entière.

J'ai eu le bonheur de la conserver jusqu'au 13 juillet 1826. Elle est morte de la maladie dont mourut Bonaparte. Ce mal dont elle avait le germe depuis longtemps, fut développé par le chagrin, surtout par celui que lui avait causé la perte de ma femme et celle de mon unique enfant; elle se passionnait dans la douleur comme d'autres dans le plaisir. C'est en son honneur que madame de Staël, qui la connaissait bien et qui l'aimait beaucoup, avait donné le nom de Delphine à l'héroïne du premier roman qu'elle publia.

À cinquante-six ans elle était belle encore au point de frapper même les étrangers qui n'avaient pu la connaître dans sa jeunesse, et qui par conséquent n'étaient point séduits par le charme de leurs souvenirs[6].

QUATRIÈME LETTRE.

Conversation avec l'aubergiste de Lubeck.--Ses remarques sur le caractère russe.--Différence d'humeur des Russes qui partent de chez eux et de ceux qui retournent en Russie.--Voyage de Berlin à Lubeck.--Inquiétude imaginaire.--Réalisation de ce qu'on pense.--Puissance le création mal employée.--Site de Travemünde.--Caractère des paysages du Nord.--Manière de vivre des pécheurs du Holstein.--Grandeur particulière des paysages plats.--Nuits du Nord.--La civilisation sert à jouir des beautés de la nature.--Les hommes à demi barbares sont surtout curieux des choses factices.--Impression que me causent les noms.--C'est pour les steppes que je vais en Russie.--Naufrage du Nicolas Ier.--Description de cette scène.--Belle conduite d'un Français attaché à la légation de Danemarck.--On ne sait pas même son nom.--Ingratitude innocente.--Le capitaine du _Nicolas_ destitué par l'Empereur.--Route de Schwerin à Lubeck.--Trait de caractère d'un diplomate.--Esprit de cour naturel aux Allemands.--La baigneuse de Travemünde.--Tableau de moeurs.--Dix ans de vie.--La jeune fille devenue mère de famille.--Réflexions.

Travemünde, ce 4 juillet 1839.

Ce matin à Lubeck le maître de l'auberge, apprenant que j'allais m'embarquer pour la Russie, est entré dans ma chambre d'un air de compassion qui m'a fait rire; cet homme est plus fin, il a l'esprit plus vif, plus railleur que le son de sa voix et sa manière de prononcer le français ne le feraient supposer au premier abord.

En apprenant que je ne voyageais que pour mon plaisir, il s'est mis à me prêcher avec la bonhomie allemande pour me faire renoncer à mon projet.

«Vous connaissez la Russie, lui dis-je?

--Non, monsieur, mais je connais les Russes, il en passe beaucoup par Lubeck, et je juge du pays d'après la physionomie de ses habitants.

--Que trouvez-vous donc à l'expression de leur visage qui doive m'empêcher de les aller voir chez eux?

--Monsieur, ils ont deux physionomies; je ne parle pas des valets qui n'en ont pas une seule, je parle des seigneurs: quand ceux-ci débarquent pour venir en Europe, ils ont l'air gai, libre, content; ce sont des chevaux échappés, des oiseaux auxquels on ouvre la cage; hommes, femmes, jeunes, vieux, tous sont heureux comme des écoliers en vacances: les mêmes personnes à leur retour ont des figures longues, sombres, tourmentées; leur langage est bref, leur parole saccadée; ils ont le front soucieux: j'ai conclu de cette différence qu'un pays que l'on quitte avec tant de joie et où l'on retourne avec tant de regret, est un mauvais pays.

--Peut-être avez-vous raison, repris-je; mais vos remarques me prouvent que les Russes ne sont pas aussi dissimulés qu'on nous les dépeint; je les croyais plus impénétrables.

--Ils le sont chez eux; mais ils ne se méfient pas de nous autres bons Allemands, dit l'aubergiste en se retirant et en souriant d'un air fin.»

Voilà un homme qui a bien peur d'être pris pour un bonhomme pensai-je en riant tout seul!.. Il faut voyager soi-même pour savoir combien les réputations que font aux divers peuples les voyageurs, souvent légers dans leurs jugements par paresse d'esprit, influent sur les caractères. Chaque individu en particulier s'efforce de protester contre l'opinion généralement établie à l'égard des gens de son pays.

Les femmes de Paris n'aspirent-elles pas au naturel, à la simplicité? Au surplus, rien de plus antipathique que le caractère russe et le caractère allemand.

J'ai fait de Berlin à Lubeck le plus triste voyage du monde. Un chagrin imaginaire, du moins, j'espère encore qu'il n'est fondé sur rien, m'a causé une de ces agitations plus vives que la douleur la mieux motivée; l'imagination s'entend à tourmenter. Je mourrai sans comprendre à quel point dans les mêmes occurrences les gens que j'aime me paraissent en danger et les indifférents en sûreté. J'ai le coeur visionnaire.

Votre silence après la lettre où vous m'en promettiez une autre par le prochain courrier, m'est devenu tout à coup la preuve certaine de quelque grand malheur, d'un accident, d'une chute en voiture, que sais-je? de votre mort subite; et pourquoi pas? ne voit-on pas chaque jour arriver des choses plus extraordinaires et plus inattendues? Une fois que cette idée se fut emparée de ma pensée, je devins sa proie; la solitude de ma voiture se peupla de fantômes. Dans cette fièvre de l'âme, les craintes ne sont pas plutôt conçues que réalisées; point d'obstacles aux ravages de l'imagination; le vague centuple le danger, le temps qu'il faut pour éclaircir un doute équivaut à une certitude, quinze jours d'angoisses c'est pire que la mort; ainsi succombant aux distances qui créent l'illusion, le pauvre coeur se dévore, il cessera de battre avant d'avoir pu vérifier la cause du mal qui le tue, ou s'il bat c'est pour subir mille fois le même martyre. Tout est possible, donc le malheur est certain: voilà comme raisonne le désespoir!... de l'inquiétude il tire la preuve du mal dont la possibilité suffit pour alimenter cette même inquiétude, pour la renouveler sans cesse.

Qui n'a senti ce tourment? Mais personne ne l'éprouve aussi souvent ni aussi violemment que moi. Ah! les peines de l'âme font redouter la mort, car la mort ne met fin qu'à celles du corps.