Chapter 5
Exaspérée par ce spectacle, Nanette oublie que je suis dans ses bras, elle apostrophe la dévote de nouvelle espèce et l'accable d'injures; la furie pieuse répond en criant au sacrilége; des paroles, elle en vient aux coups; la foule entoure les deux ennemies: Nanette est la plus jeune et la plus forte, mais gênée par la crainte de me blesser, elle a le dessous et tombant à terre avec moi, elle perd son bonnet: elle se relève échevelée, cependant elle me tient toujours fidèlement serré contre sa poitrine; de toutes parts des cris de mort la menacent: «L'aristocrate à la lanterne.» On la traîne déjà par les cheveux vers le réverbère de la rue _Nicaise_, comme on disait alors; une femme m'avait arraché des bras de la malheureuse, lorsqu'un homme qui paraissait plus furieux que les autres, fend la foule, éloigne un instant les énergumènes acharnés contre la victime et faisant semblant de ramasser quelque chose à terre lui dit à l'oreille: «Vous êtes folle, vous êtes folle, entendez-moi bien, ou vous êtes perdue; sauvez-vous, ne craignez rien pour votre enfant, je vous le porterai de loin, mais contrefaites la folle, ou vous êtes morte.» Alors Nanette se met à chanter, à faire toutes sortes de grimaces: «C'est une folle,» dit celui qui la protége; à l'instant d'autres voix répondent: «Elle est folle, elle est folle, vous le voyez bien; laissez-la passer!» Profitant du moyen de salut qu'on lui offre, elle se sauve en courant et en dansant, traverse le pont Royal, s'arrête à l'entrée de la rue du Bac, et là elle se trouve mal en me recevant des mains de son libérateur.
Nanette, grâce à cette leçon, devint sage par attachement pour moi; mais ma mère ne cessa de redouter son audace et ses accès de franchise.
Dès son entrée en prison, ma mère éprouva un sentiment de consolation; là du moins elle n'était plus seule; elle se lia aussitôt d'amitié intime avec quelques femmes distinguées et dont les opinions s'accordaient avec celles de mon père et de mon grand-père. Elles vinrent spontanément au-devant d'une personne à laquelle elles s'intéressaient depuis longtemps sans la connaître, et lui témoignèrent une sympathie touchante, fondée sur beaucoup d'admiration. Elle m'a parlé de madame Charles de Lameth, mademoiselle Picot, personne d'un esprit aimable et même gai, malgré la rigueur des temps; de madame d'Aiguillon, la dernière du nom de Navailles, belle-fille du duc d'Aiguillon, l'ami de madame du Barry, et belle comme une médaille antique; enfin de madame de Beauharnais, depuis l'Impératrice Joséphine.
Ma mère et cette dernière étaient logées dans le même cabinet, elles se rendaient réciproquement les services de femme de chambre.
Ces femmes si jeunes, si belles, avaient les vertus et même l'orgueil de leur malheur. Ma mère m'a conté qu'elle s'empêchait de dormir, tant qu'elle ne se sentait pas la force de faire le sacrifice de sa vie, parce que, disait-elle, elle craignait de donner des marques de faiblesse, si on venait la nuit la réveiller en sursaut pour la conduire à la Conciergerie, c'est-à-dire à la mort.
Mesdames d'Aiguillon et de Lameth avaient beaucoup d'énergie; madame de Beauharnais montrait un découragement qui faisait rougir ses compagnes d'infortune. Avec l'insouciance d'une créole, elle était pusillanime et inquiète à l'excès; les autres savaient se résigner, elle espérait toujours; elle passait sa vie à tirer les cartes en cachette et à pleurer devant tout le monde, au grand scandale de ses compagnes. Mais elle était naturellement gracieuse; et la grâce ne nous sert-elle pas à nous passer de tout ce qui nous manque? Sa tournure, ses manières, son parler surtout avaient un charme particulier: mais, il faut le dire, elle n'était ni magnanime ni franche: les autres prisonnières la plaignaient, en déplorant son peu de courage; car toutes victimes qu'elles étaient de la République, elles restaient républicaines par caractère: je parle de mesdames de Lameth et d'Aiguillon; ma mère n'était que femme, mais avec tant de grandeur d'âme que chaque sacrifice était pour elle un exemple qui lui donnait une sorte d'émulation noble, et l'élevait tout d'abord au niveau des actions inspirées par les sentiments mêmes qu'elle ne partageait pas.
Il avait fallu des combinaisons uniques dans l'histoire pour former une femme telle que ma mère; on ne retrouvera jamais le mélange de grandeur d'âme, et de sociabilité produit en elle par l'élégance et le bon goût des conversations qu'on entendait dans le salon de sa mère, dans celui de madame de Polignac, et par les vertus surnaturelles qu'on acquérait sur les marches de l'échafaud de Robespierre, quand on avait du coeur. Tout le charme de l'esprit français du bon temps, tout le sublime des caractères antiques se retrouvaient en ma mère, qui avait la physionomie et le teint des blondes têtes de Greuze avec un profil grec.
Quand il fallut manger à la gamelle, à des tables de plus de trente prisonniers de tous rangs, ma mère, qui de sa nature était la personne du monde la plus dégoûtée, ne s'aperçut même pas de cette aggravation de peine introduite dans le régime de la prison à l'époque de la plus grande terreur. Les maux physiques ne l'atteignaient plus. Je ne lui ai jamais vu que des chagrins; ses maladies étaient des effets et la cause venait de l'âme.
On a beaucoup écrit sur les singularités de la vie des prisons à cette époque; si ma mère avait laissé des Mémoires, ils auraient révélé au public une foule de détails encore ignorés. Dans la prison des Carmes, les hommes étaient séparés des femmes. Quatorze femmes avaient leurs lits dans une des salles de l'ancien couvent; parmi ces dames se trouvait une Anglaise fort âgée, sourde et presque aveugle. On n'a jamais pu lui faire comprendre pourquoi elle était là: elle s'adressait à tout le monde pour le savoir: le bourreau a répondu à sa dernière question.
J'ai lu dans les Mémoires du temps la mort toute semblable d'une vieille dame traînée de la province à Paris. Les mêmes iniquités se répétaient; la férocité ne varie guère dans ses effets, pas plus que dans ses causes. La lutte entre le bien et le mal soutient l'intérêt du drame de la vie; mais quand le triomphe du crime est assuré, la monotonie rend l'existence accablante, et l'ennui ouvre la porte de l'enfer. Le Dante nous peint, dans un des cercles de ses damnés, l'état des âmes perdues, mais dont les corps mus par un démon qui s'en est emparé, paraissent encore vivants sur la terre. C'est le plus énergique et en même temps le plus philosophique emblème qu'on ait jamais imaginé pour montrer les résultats du crime et le triomphe du mauvais principe dans le coeur de l'homme.
Dans la même chambrée était la femme d'un farceur qui montrait les marionnettes; tous deux avaient été arrêtés, disaient-ils, parce que leur polichinelle était trop aristocrate, et qu'il se moquait du père Duchêne en plein boulevard.
La femme avait une extrême vénération pour les grandeurs déchues, et, grâce à ce respect, les nobles prisonnières retrouvaient sous les verrous les égards dont elles avaient été entourées naguère dans leur propre maison.
La femme du peuple les servait pour le seul plaisir de leur être agréable; elle faisait leur chambre, leur lit; elle leur rendait gratuitement toutes sortes de soins, et n'approchait de leurs personnes qu'avec les témoignages du plus profond respect; au point que les prisonnières, ayant déjà perdu l'habitude de cette politesse d'autrefois, crurent pendant quelque temps qu'elle se moquait; mais la pauvre femme périt tout de bon avec son mari, et, en prenant congé de ses illustres compagnes, qu'elle croyait ne précéder que de peu de jours sur l'échafaud, elle n'oublia pas un seul instant d'user de toutes les formules d'obéissance surannée qu'elle aurait pu employer autrefois pour leur demander une grâce. À l'entendre parler avec tant de cérémonie, on aurait pu se croire dans un château féodal, chez une châtelaine entichée de l'étiquette des cours. À cette époque ce n'était qu'en prison qu'une citoyenne française pouvait se permettre tant d'audacieuse humilité; la malheureuse ne craignait plus de se faire arrêter. Il y avait quelque chose de touchant dans le contraste que le langage de cette femme, commune d'ailleurs, faisait avec le ton et les paroles des geôliers, qui croyaient se relever par leur brutalité. Les prisonniers se réunissaient à certaines heures dans une espèce de jardin; là tout le monde se promenait ensemble, et les hommes jouaient aux barres.
C'était ordinairement pendant ces moments de récréation que le tribunal révolutionnaire envoyait chercher les victimes. Si celle qu'on appelait était un homme, et si cet homme était du jeu, il disait un simple adieu à ses amis; puis _la partie continuait_!!! Si c'était une femme, elle faisait également ses adieux; et son départ ne troublait pas davantage les divertissements de ceux et de celles qui lui survivaient. Cette prison était la terre en miniature, et Robespierre en était le dieu. Rien ne ressemble à l'enfer comme cette caricature de la Providence.
Le même glaive était suspendu sur toutes les têtes, et l'homme épargné une fois ne pensait pas survivre plus d'un jour à celui qu'il voyait partir devant lui. D'ailleurs, à cette époque de délire, les moeurs des opprimés paraissaient tout aussi hors de nature que l'étaient celles des oppresseurs.
C'est de cette manière qu'après cinq mois de prison ma mère vit partir pour l'échafaud M. de Beauharnais. En passant devant elle, il lui donna un talisman arabe, monté en bague: elle l'a toujours conservé: maintenant c'est moi qui le porte.
On ne comptait plus par semaines, le temps était divisé par dizaines: le dixième jour s'appelait le décadi, et répondait à notre dimanche, parce qu'on ne travaillait ni ne guillotinait ce jour-là. Donc, quand les prisonniers étaient arrivés au nonidi soir, ils étaient assurés de vingt-quatre heures d'existence; c'était un siècle; alors on faisait une fête dans la prison.
Telle fut la vie de ma mère après la mort de son mari. Cette vie dura pendant les derniers six mois de la terreur; belle-fille d'un condamné, femme d'un autre condamné, célèbre par son courage et sa beauté, arrêtée sur une tentative d'émigration, dont elle-même avait dédaigné de se justifier, puisqu'on l'avait surprise en habit de voyage, et qu'un faux passe-port avait été saisi dans sa poche; c'est par une espèce de miracle qu'elle put échapper si longtemps à l'échafaud.
Plusieurs circonstances singulières concoururent à son salut; pendant la première quinzaine de sa détention, elle fut reconduite chez elle à trois reprises; là on leva les scellés, et l'on visita ses papiers en sa présence. Par une volonté qui semble providentielle, aucun des espions chargés de faire ces minutieuses perquisitions n'imagina d'aller regarder sous le grand canapé où se trouvaient les importants papiers qu'elle y avait jetés pêle-mêle par brassées, au moment même de son arrestation. Elle n'avait osé charger personne de les retirer de leur cachette; d'ailleurs, chaque fois qu'on la ramenait à sa prison, les scellés étaient réapposés devant elle sur toutes les portes de son appartement. Dieu voulut donc que ce meuble fût oublié, tandis que _dans le même cabinet_ on défonçait sous ses yeux le milieu d'un secrétaire pour en fouiller la cachette; et, se livrant, selon l'esprit du temps, aux recherches les plus ridicules, on levait jusqu'à des feuilles de parquet.
Ceci rappelle la plaisanterie de l'acteur Dugazon. Vous l'ignorez sans doute, car que n'ignorent pas sur l'époque de nos malheurs les hommes d'aujourd'hui? ils sont trop occupés eux-mêmes pour avoir le temps de recueillir les actes de leurs pères.
Dugazon, le comédien, était garde national; un jour faisant une patrouille près de la Halle, il s'arrête devant une marchande de pommes: «Ouvre-moi tes pommes,» dit-il à cette femme.--«Pourquoi faire?»--«Ouvre-moi tes pommes.»--«Qu'é que tu leur veux donc à mes pommes?»--«Je veux voir si tu n'y as pas caché des canons.»
Malgré le jacobinisme, qu'on appelait alors le civisme de Dugazon, l'épigramme en public était dangereuse.
Vous figurez-vous les battements de coeur de ma mère chaque fois qu'on approchait du lieu où avaient été jetés ses redoutables papiers? Elle m'a souvent répété que pendant toutes les visites domiciliaires auxquelles on la força d'assister, elle n'osa tourner une seule fois les regards vers le canapé fatal, et en même temps elle craignait de les détourner avec affectation.
Ceci ne fut pas l'unique marque de protection que Dieu lui donna dans ses malheurs; comme elle ne devait pas périr là, l'esprit des hommes qui pouvaient la perdre fut tourné par une puissance invisible.
Douze membres de la section assistaient à ces recherches. Assis autour d'une table au milieu du salon, ils terminaient toujours leur visite par un interrogatoire long et détaillé, qu'ils faisaient subir à la prisonnière. La première fois cette espèce de jury révolutionnaire était présidée par un petit bossu, cordonnier de son métier et méchant autant qu'il était laid. Cet homme avait trouvé dans un coin un soulier qu'il prétendait être de peau anglaise: l'accusation était grave. Ma mère soutint d'abord que le soulier n'était pas de peau anglaise; le cordonnier président insista.
«C'est possible,» dit à la fin ma mère, «vous devez vous y connaître mieux que moi; tout ce que je puis vous dire c'est que je n'ai jamais rien fait venir d'Angleterre; si ce soulier est anglais, il n'est donc pas à moi.»
On l'essaie; il va au pied. «Quel est ton cordonnier?» demande le président. Ma mère le nomme: c'était le cordonnier à la mode au commencement de la Révolution; il travaillait à cette époque pour toutes les jeunes femmes de la cour.
«Un mauvais patriote,» répond le président bossu et jaloux.
«Un bon cordonnier,» dit ma mère.
«Nous voulions le mettre en prison,» réplique le président avec aigreur; «mais il s'est caché, l'aristocrate, sa mauvaise conscience l'avait bien averti. Sais-tu où il est à présent?»
«Non,» répond ma mère, «d'ailleurs je le saurais que je ne vous le dirais pas.»
Ses réponses courageuses et qui contrastaient avec son air timide, l'ironie de ses pensées, qui perçait malgré elle sous la modération obligée de ses paroles, l'espèce de taquinerie involontaire à laquelle l'excitaient ces scènes burlesques et tragiques à la fois, sa beauté ravissante, la finesse de ses traits, son profil parfait, son deuil, sa jeunesse, l'éclat de son teint, la magie de ses cheveux blonds dorés, l'expression particulière de son regard, sa physionomie à la fois passionnée, mélancolique, résignée et mutine, son air noble malgré elle, ses manières élégantes et dont la facilité faisait rougir des hommes embarrassés dans leur grossièreté naturelle et affectée, sa fierté modeste, sa renommée déjà nationale, l'autorité du malheur, l'incomparable accent de sa voix argentine, de cette voix à la fois touchante et sonore, sa manière de prononcer le français si nette et pourtant si douce, le don de la popularité qu'elle possédait à un haut degré sans aucune nuance de lâche complaisance, l'instinct de la femme enfin, ce désir constant de plaire qui réussit toujours quand il est inné et par conséquent naturel: tout en elle contribuait à lui gagner le coeur de ses juges, quelque cruels qu'ils fussent. Aussi tous lui étaient-ils devenus favorables, excepté le petit bossu: cette rancune obstinée d'une créature disgraciée par la nature me paraît un trait de lumière jeté sur le coeur humain.
Ma mère avait un talent remarquable pour la peinture, elle possédait surtout le don de la ressemblance et le sentiment du pittoresque. Dans les moments de silence elle se mit à crayonner les personnages qui l'entouraient et elle fit en quelques traits une charmante esquisse du terrible tableau dont elle était la figure principale. J'ai vu ce dessin conservé longtemps chez nous, il s'est perdu dans un déménagement.
Un maître maçon nommé Jérôme, l'un des plus ardents jacobins de ce temps-là, et qui faisait partie des membres du tout-puissant comité de notre section, était présent à la scène: il lui enleva son dessin pour le faire passer de main en main; chacun se reconnut, et tous s'égayèrent aux dépens du président qu'on voyait monté sur sa chaise pour se grandir et pour montrer à tous les yeux d'un air grotesquement triomphant le soulier accusateur; la bosse dissimulée avec une indulgence affectée ne paraissait qu'autant qu'il le fallait pour rendre hommage à la vérité.
Cette modération de la part du peintre qui était aussi la victime, fit plus d'effet sur l'assemblée que n'en aurait produit une caricature: je note ce dernier trait parce qu'il me paraît caractériser essentiellement la délicatesse de l'esprit français de ce temps-là, dans quelque classe qu'on l'observe. Ces hommes avaient été élevés sous _l'ancien régime_, époque de l'élégance française par excellence. Leurs petits-enfants ont peut-être plus de raison; mais ils ont moins de goût et de finesse.
«Tiens!» s'écrièrent les terribles juges presque à l'unanimité, «tiens, regarde donc comme ton portrait est flatté, président. La citoyenne t'a vu en beau, ma foi.»
Et des rires universels achevèrent d'exaspérer le cordonnier contrefait, mais tout-puissant, puisqu'il présidait à l'instruction des crimes imputés à l'accusée. Sa rage pouvait devenir funeste à ma mère; c'est pourtant l'imprudence qu'elle commit ce jour-là qui lui sauva la vie.
Le dessin qu'on lui prit fut joint aux pièces qui devaient servir au procès, et qu'on lui rendit plus tard. Jérôme, le maître maçon, qui affectait la plus grande colère contre ma mère, à laquelle il n'adressait jamais une parole sans y mêler quelque jurement terrible, Jérôme, tout féroce qu'il était, était jeune; frappé d'admiration en voyant ce qui la distinguait des autres femmes, il n'eut plus qu'une pensée, ce fut de la préserver de la guillotine à son insu. Il le pouvait, il le fit: voici comment.
Il avait un libre accès dans les bureaux de Fouquier-Tinville, l'accusateur public. Là s'entassaient les papiers où se trouvait le nom de chaque détenu écroué dans les prisons de Paris. Ces feuilles passaient toutes dans le carton où elles étaient empilées une à une par Fouquier-Tinville, qui les employait à mesure et sans choix pour fournir aux exécutions de la journée; c'est-à-dire à trente, à quarante, et jusqu'à soixante et quatre-vingts assassinats publics. Ces meurtres étaient alors le principal divertissement du peuple de Paris. Le nombre des feuilles se recrutait journellement des différents envois qui se faisaient de toutes les prisons de la ville. Jérôme savait où était le carton fatal; et pendant six mois, il n'a pas manqué _une seule fois_ de se rendre le soir dans le bureau, à l'instant où il était sûr de n'être pas observé, pour s'assurer que la feuille, sur laquelle était inscrit le nom de ma mère, se trouvait toujours au fond du carton. Lorsque de nouveaux papiers avaient été placés dans ce même carton, et que l'accusateur public, par justice distributive, les avait mis sous les anciens, afin que chaque nom vînt à son tour, Jérôme parcourait la liasse infernale, jusqu'à ce qu'il eût retrouvé le nom de ma mère, et remis sous toutes les feuilles la feuille où il était inscrit. La supprimer lui eût paru trop dangereux. On savait que Fouquier-Tinville ne prenait pas la peine de vérifier les noms, mais il pouvait compter les feuilles, et Jérôme accusé et convaincu d'une soustraction, montait le jour même sur l'échafaud; intervertir l'ordre des papiers était un crime sans doute, mais c'était un crime moins grave et moins facile à prouver. D'ailleurs, je n'explique rien, je vous dis ce que j'ai souvent entendu raconter, dans mon enfance, par Jérôme lui-même. Il nous disait que la nuit, après que tout le monde était retiré, il retournait quelquefois au bureau dans la crainte que quelqu'un, à la fin de la journée, n'eût fait comme lui et n'eût interverti l'ordre des papiers, c'était uniquement à cet ordre que tenait la vie de ma mère. Effectivement, une fois son nom se trouva le premier; Jérôme frémit et le remit sous les autres.
Ni moi, ni aucune des personnes qui écoutaient ce récit terrible, nous n'osions demander à Jérôme le nom des victimes dont il avait avancé le supplice en faveur de ma mère. Vous comprenez bien qu'elle n'a connu qu'après sa sortie de prison la ruse qui lui sauvait la vie.
Au moment où le 9 thermidor arriva, les prisons, à force de se désemplir, étaient presque vides, il ne restait plus que trois feuilles dans le carton de Fouquier-Tinville: celle de ma mère était toujours la dernière; ce qui ne l'eût pas empêchée de périr, car on n'en aurait guère apporté davantage; le spectacle de la place de la Révolution commençait à lasser son public, et le projet de Robespierre et de ses conseillers intimes, était, pour en finir avec les amis de l'ancien régime, d'ordonner un massacre général dans l'intérieur des prisons.
Ma mère, si forte contre l'échafaud, m'a souvent dit qu'elle ne se sentait nul courage à l'idée de se voir poursuivie et blessée par des assassins avant d'être égorgée.
Pendant les dernières semaines de la terreur, les anciens guichetiers de la prison des Carmes avaient été remplacés par des hommes plus féroces, destinés eux-mêmes à prendre part aux exécutions secrètes. Ils ne dissimulaient pas aux victimes le plan formé contre elles; le règlement de la prison était devenu plus sévère; personne du dehors ne pouvait voir les détenus; on n'osait leur rien envoyer, enfin l'accès des cours et des jardins leur était interdit, parce qu'on y creusait leurs fosses; voilà, du moins, ce qu'on leur disait; chaque bruit lointain, chaque murmure de la ville, leur paraissait le signal du carnage, chaque nuit leur semblait la dernière.
Leurs angoisses cessèrent le jour même de la chute de Robespierre.
Si l'on réfléchit à cette circonstance, on aura de la peine à ne pas rejeter la supposition de quelques esprits, qui, pour raffiner sur l'histoire de la terreur, ont prétendu que Robespierre n'est tombé que parce qu'il valait mieux que ses adversaires.
Il est vrai que ses complices ne sont devenus ses ennemis que lorsqu'ils ont tremblé pour eux-mêmes: leur principal mérite est d'avoir eu peur à temps; mais en se sauvant, ils ont sauvé la France qui serait devenue un antre de bêtes féroces, si les plans de Robespierre se fussent accomplis. La révolution du 9 thermidor est une conspiration de caverne, une révolte de bandits: d'accord; mais le chef de brigands est-il devenu un honnête homme pour avoir succombé sous les coups de sa troupe conjurée contre lui? S'il suffisait du malheur pour justifier le crime, où en serait la conscience? L'équité périrait sous une fausse générosité, sentiment dangereux, car il séduit les belles âmes et leur fait oublier qu'un homme de bien doit préférer la justice et la vérité à tout.
On a dit que Robespierre n'était pas féroce par tempérament: qu'importe? Robespierre, c'est l'envie devenue toute-puissante. Cette envie nourrie des humiliations méritées que cet homme, avait souffertes dans l'ancienne société, lui avait fait concevoir l'idée d'une vengeance si atroce que la bassesse de son âme et la dureté de son coeur suffisent à peine à nous faire comprendre comment il a pu la réaliser. Soumettre une nation à des opérations mathématiques, appliquer l'algèbre aux passions politiques, écrire avec du sang, chiffrer avec des têtes: voilà ce que la France a laissé faire à Robespierre. Elle fait pis encore peut-être aujourd'hui, elle écoute des esprits distingués qui s'évertuent à justifier un tel homme!! Il n'a pas volé;... mais le tigre ne tue pas toujours pour manger.