La Russie en 1839, Volume I

Chapter 4

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Rien ne put ébranler la stoïque résolution du jeune prisonnier: les deux femmes à genoux, l'épouse suppliante, la mère furieuse, l'étrangère dévouée jusqu'à la mort, tout fut inutile. Le martyr de l'humanité ferma son coeur à l'égoïsme comme à la sensibilité: le sentiment de l'honneur et du devoir parlait plus haut dans cette âme que l'amour de la vie, que l'amour d'une femme ravissante de beauté, de courage, d'attendrissement, de force et de faiblesse; plus haut que l'amour paternel. Tous ces motifs étaient presque des devoirs aussi, néanmoins mon père fut inflexible: tant de jeunesse, un corps si délicat, des traits si fins et une si grande âme!... ce devait être un beau spectacle pour le ciel!

Le temps accordé à ma mère s'écoula en vaines instances; il fallut l'emporter hors de la chambre; elle ne voulait pas quitter la prison. Louise presque aussi désespérée la reconduisit jusqu'à la rue, où l'attendait dans une anxiété que vous comprenez, M. Guy de Chaumont-Quitry, notre ami, avec les trente mille francs en or.

«Tout est perdu,» lui dit ma mère, «il ne veut plus se sauver.

--J'en étais sûr,» répondit M. de Quitry.

Ce mot, digne de l'ami d'un tel homme, m'a toujours paru presque aussi beau que la conduite de mon père.

Et tout cela est resté ignoré... Cette vertu surnaturelle a passé inaperçue dans un temps où les enfants de la France prodiguaient l'héroïsme, comme ils avaient prodigué l'esprit cinquante ans plus tôt.

Ma mère ne revit mon père qu'une seule fois à neuf heures du soir, deux jours après cette scène; elle avait obtenu à force d'argent la permission de dire un dernier adieu au condamné, c'était à la Conciergerie.

Cette entrevue solennelle fut troublée par une circonstance si étrange que j'ai longtemps hésité à vous la raconter. Elle vous paraîtra inventée par le génie tragi-comique de Shakespeare, mais elle est vraie: dans tous les genres, la réalité va plus loin que la fiction; si elle vous trouble dans votre attendrissement, ce n'est pas ma faute; tout n'est-il pas contradiction dans la nature?

Je vous ai dit que mon père était condamné et qu'il devait subir sa sentence le lendemain: il était âgé de vingt-quatre ans. Sa femme, Delphine de Sabran, était l'une des plus charmantes personnes de ce temps-là. Le dévouement qu'elle avait montré quelques mois auparavant au général, son beau-père, lui assurait dès lors une place glorieuse dans les annales d'une révolution où l'héroïsme des femmes a bien souvent racheté l'horreur qu'inspiraient à trop juste titre le fanatisme et la férocité des hommes.

Ma mère s'approcha de mon père avec calme, l'embrassa en silence et s'assit pendant trois heures auprès de lui. Durant ce temps, pas un reproche ne fut exprimé: la mort était là. Le sentiment trop généreux peut-être qui avait amené cette catastrophe était pardonné, pas un regret ne fut avoué: le malheureux avait besoin de toutes ses forces pour couronner son sacrifice. Peu de paroles furent échangées entre le condamné et sa femme; mon nom seul fut prononcé plusieurs fois, et ce nom leur brisa le coeur... Mon père demanda grâce... ma mère ne parla plus de moi.

Dans ces temps héroïques, la mort était un spectacle où les victimes mettaient leur honneur à ne pas fléchir devant les bourreaux; ma pauvre mère respecta dans le coeur de mon père si jeune, si beau, si plein d'âme, d'esprit, et naguère encore si heureux, le besoin de conserver tout son courage pour le lendemain; cette dernière épreuve d'un caractère noble était devenue alors le premier des devoirs même aux yeux d'une femme naturellement timide. Tant il est vrai que le sublime est toujours à la portée des âmes sincères! Nulle femme n'était plus vraie que ma mère; aussi personne n'eut plus d'énergie dans les grandes circonstances. Minuit approchait; craignant de se trouver mal, elle allait se lever et se retirer.

Le condamné l'avait reçue dans une salle qui servait d'entrée à plusieurs chambres de la prison. Cette salle commune était assez grande, basse et obscure; tous deux s'étaient assis près d'une table sur laquelle brûlait une chandelle: un côté de la salle était vitré et derrière les vitres on entrevoyait la figure des gardiens.

Tout à coup on entend ouvrir une petite porte, jusqu'alors inaperçue; un homme sort, une lanterne sourde à la main: cet homme, bizarrement costumé, était un prisonnier qui allait en visiter un autre. Il avait pour vêtement une petite robe de chambre ou plutôt une espèce de camisole un peu longue, bordée de peau de cygne, et dont le nom même était ridicule; des caleçons blancs, des bas et un grand bonnet de coton en pointe orné d'une énorme fontange couleur de feu, complétait son ajustement: il s'avançait dans la chambre, lentement, à petits pas, glissant comme les courtisans de Louis XV glissaient sans lever les pieds, lorsqu'ils traversaient la galerie de Versailles.

Quand la figure fut arrivée tout près des deux époux, elle les regarda un instant sans dire mot, et continua son chemin; ils virent alors que ce vieillard avait du rouge.

Cette apparition, contemplée en silence par les deux jeunes gens, les surprit au milieu de leur désespoir féroce; et sans songer que le rouge n'était pas mis là pour farder un visage flétri, mais qu'il était destiné peut-être à empêcher un homme de coeur de pâlir devant l'échafaud du lendemain, ils partent ensemble d'un éclat de rire terrible: l'électricité nerveuse triompha un moment de la douleur de l'âme.

L'effort qu'ils faisaient depuis longtemps pour se cacher leurs pensées, avait irrité les fibres de leur cerveau; ils furent surpris sans défense par le sentiment du ridicule, la seule émotion sans doute à laquelle ils ne s'étaient point préparés; ainsi malgré leurs efforts, ou plutôt à cause de leurs efforts pour rester calmes, ils s'abandonnèrent à des rires désordonnés et qui dégénérèrent bientôt en spasmes effrayants. Les gardiens, que leur expérience révolutionnaire éclairait sur ce phénomène du rire sardonique, eurent pitié de ma mère plus que dans une autre occasion, quatre ans avant cette époque, la populace de Paris, moins expérimentée, n'avait eu pitié de la fille de M. Berthier.

Ces hommes entrèrent dans la salle, et emportèrent ma mère pendant une crise nerveuse qui se manifestait par des accès de rire toujours renouvelés, tandis que mon père resta seul livré aux mêmes convulsions.

Telle fut la dernière entrevue des deux époux, et tels furent les premiers récits dont on berça mon enfance.

Ma mère avait recommandé le silence autour de moi; mais les gens du peuple aiment à raconter les catastrophes auxquelles ils ont survécu. Les domestiques ne me parlaient que des malheurs de mes parents. Aussi, jamais je n'oublierai l'impression de terreur que m'a causée mon début parmi les hommes.

Ma première affection fut la crainte. Cette peur de la vie est un sentiment qui devrait être partage avec plus ou moins d'énergie par tous les hommes, car tous auront leur mesure de douleur à combler en ce monde. C'est sans doute ce sentiment qui m'a fait comprendre la religion chrétienne avant qu'on me l'enseignât; j'ai senti en naissant que je venais de tomber dans un lieu d'exil.

Revenu à lui-même, mon père passa le reste de la nuit à se remettre de la crise qu'il venait de subir: vers le matin, il écrivit à sa femme une lettre admirable de sang-froid et de courage. Elle a été publiée dans les Mémoires du temps, ainsi que l'avait été celle de mon grand-père à ce même fils qui mourait pour avoir voulu défendre son père, et pour n'avoir voulu ni rester à la cour de Prusse comme émigré, ni se sauver de prison, en risquant la vie d'une jeune fille inconnue.

M. Girard, son ancien gouverneur, était resté tendrement attaché à cet élève dont il se glorifiait. Retiré à Orléans, pendant la terreur, il apprit la mort de mon père par le journal: cette nouvelle inattendue lui causa un tel saisissement, qu'il mourut à l'instant frappé d'apoplexie.

Si les ennemis mêmes de mon père ne parlaient de lui qu'avec une sorte de respect involontaire, combien ses amis ne devaient-ils pas le chérir? Il avait une simplicité de manières qui explique l'intérêt qu'inspirait son mérite. Sa modestie non affectée, la douceur de son langage, lui firent pardonner sa supériorité, à l'époque où le démon de l'envie régnait sans contrôle sur le monde. Il a sans doute pensé plus d'une fois, pendant la dernière nuit, aux prédictions de ses amis de Berlin; mais je ne crois pas qu'il se soit repenti du parti qu'il avait pris: il était d'un temps où la vie, quelque pleine d'espérances qu'elle fût, paraissait peu de chose en comparaison du témoignage d'une conscience pure. On ne saurait désespérer d'un pays, tant qu'il s'y trouve des hommes dans le coeur desquels le devoir parle plus haut que toutes les affections.

LETTRE TROISIÈME À M***.

Suite de la vie de ma mère.--Son isolement entre tous les partis.--Elle veut émigrer.--Son arrestation.--Papiers mal cachés.--Protection providentielle.--Maison dévastée.--Dévouement de Nanette, ma bonne.--Son imprudence au tombeau de Marat.--Dévots au nouveau saint.--Vie de ma mère en prison.--Mesdames de Lameth, d'Aiguillon, et de Beauharnais: plus tard l'Impératrice Joséphine.--Caractère de ces jeunes femmes.--Portrait de ma mère.--Anecdotes à ajouter aux Mémoires du temps.--Un polichinelle aristocrate.--Une femme du peuple emprisonnée parmi les grandes dames.--Son caractère.--Elle est guillotinée avec son mari.--La partie de barres.--Le décadi en prison.--Visites domiciliaires.--Plaisanterie de Dugazon.--Interrogatoire.--Le président cordonnier et bossu.--Trait de caractère.--Le soulier de peau anglaise.--Le maître maçon Jérôme.--Terrible moyen de salut.--Le carton fatal.--Le 9 thermidor.--Fin de la terreur.--Raffinements de quelques historiens sur le caractère de Robespierre.--Les prisons, après sa chute.--La pétition de Nanette, apostillée par des ouvriers.--Le bureau de Legendre.--Délivrance.--Retour de ma mère dans sa maison.--La misère.--Trait de délicatesse du maître maçon Jérôme.--Bon sens de cet homme.--Sa mort.--Voyage de ma mère en Suisse.--Son entrevue avec madame de Sabran, sa mère.--La romance du Rosier reçue en prison.--Jugement de Lavater sur le caractère de ma mère.--Manière dont elle passait sa vie sous l'Empire.--Ses amis.--Second voyage en Suisse en 1814.--Sa mort en 1826 à 36 ans.

Berlin, ce 28 juin 1839.

Puisque j'ai commencé à vous faire le récit des malheurs de ma famille, je veux le compléter aujourd'hui. Il me semble que cet épisode de notre révolution, raconté par le fils des deux personnes qui y jouèrent le principal rôle, doit avoir un intérêt indépendant de votre amitié pour moi.

Ma mère venait de perdre tout ce qui rattachait à son pays; elle n'avait plus d'autre devoir que celui de sauver ses jours et de conserver la vie de son unique enfant.

D'ailleurs, en France, elle avait bien plus à souffrir que les autres proscrits.

Notre nom, entaché de libéralisme, paraissait aussi odieux aux aristocrates d'alors, qu'il l'était aux Jacobins. Les partisans exclusifs et passionnés de l'ancien régime, ne pouvaient pardonner à mes parents le parti qu'ils avaient pris au commencement de la révolution, pas plus que les terroristes ne leur pardonnaient la modération de leur patriotisme républicain. Dans ce temps-là, en France, un homme de bien pouvait mourir sur l'échafaud sans être plaint ni regretté de personne.

Le parti des Girondins, qui étaient les doctrinaires de cette époque, aurait défendu mon père: il était anéanti; du moins, avait-il disparu depuis le triomphe de Robespierre.

Ma mère se trouvait donc plus isolée que la plupart des autres victimes des Jacobins. Ayant adopté par dévouement les opinions de son mari, elle s'était décidée à abandonner la société dans laquelle elle avait passé sa vie, et elle n'en avait pas retrouvé une autre; ce qui restait du monde d'autrefois, de ce monde qu'on a depuis appelé le faubourg Saint-Germain, n'était pas désarmé par nos malheurs; et peu s'en fallait que les aristocrates purs ne sortissent de leurs cachettes pour faire chorus avec les Marseillais, quand on criait dans les carrefours la condamnation du _traître_ Custine.

Le parti des réformateurs prudents, celui des hommes du pays, des hommes dont l'amour pour la France est indépendant de la forme du gouvernement adopté par les Français, ce parti qui fait aujourd'hui une nation, n'était pas encore représenté chez nous. Mon père venait de mourir martyr des espérances de cette nation qui n'était pas née, et ma mère, a vingt-deux ans, subissait les fatales conséquences de la vertu de son mari, vertu trop sublime pour être appréciée par des hommes qui n'en pouvaient comprendre les motifs. L'énergique modération de mon père était méconnue de ses contemporains, et sa gloire injuriée poursuivait sa femme du fond du tombeau; ma pauvre mère, chargée d'un nom qui représentait l'impartialité, au milieu d'un monde plein de passions, se voyait abandonnée de tous dans son infortune. D'autres avaient la consolation de se plaindre ensemble: ma mère restait seule à pleurer.

Quelques jours après la dernière catastrophe qui venait de la rendre veuve, elle sentit qu'il fallait partir; mais on ne pouvait sortir de France sans un passe-port, qui ne s'obtenait qu'à grand'peine; s'éloigner de Paris, c'était s'exposer aux soupçons, à plus forte raison était-il dangereux de passer la frontière.

Néanmoins à force d'argent ma mère parvint à se procurer un faux passe-port; elle devait quitter la France par la Belgique, sous le nom d'une marchande de dentelles, tandis que ma bonne, cette berceuse lorraine, dont je vous ai déjà parlé, devait sortir par l'Alsace pour me réunir à ma mère en Allemagne. Nanette Malrint, née à Niderviller chez mon grand-père, parlait allemand mieux que français; elle pouvait passer pour une paysanne des Vosges voyageant avec son enfant; le lieu du rendez-vous avait été fixé à Pyrmont en Westphalie; de là nous devions nous rendre à Berlin, où ma mère comptait rejoindre sa mère et son frère.

On ne mit personne que ma bonne dans la confidence de ce plan. Ma mère se défiait de ses gens; d'ailleurs par égard pour eux-mêmes, elle voulait qu'ils pussent dire hardiment qu'ils avaient ignoré notre fuite. En cherchant à sauver sa vie elle n'avait garde de négliger le soin de leur sûreté.

Pour écarter tout soupçon de complicité, il fut convenu qu'elle sortirait de chez elle le soir, seule et à pied, déguisée en ouvrière; et que ma bonne sortirait une demi-heure plus tôt en m'emportant dans ses bras, caché sous son mantelet. On devait attacher au balcon du salon une échelle de corde qui ferait supposer que ma mère était descendue dans la rue la nuit par la fenêtre à l'insu des gens de la maison. Nous logions au premier étage rue de Bourbon. On avait depuis quelques jours fait sortir de chez nous, un à un plusieurs objets de première nécessité pour former le petit paquet de voyage de ma mère. Ces objets avaient été déposés chez un ami, qui devait les rendre à ma mère hors de la barrière à l'heure indiquée.

Tout étant prêt, Nanette part avec moi pour se rendre au bureau des voitures publiques de Strasbourg, et ma mère se prépare à sortir pour prendre en poste la route de Flandre.

Au dernier moment, elle était seule dans un cabinet, au fond de son appartement; les portes de la chambre et du salon étaient restées ouvertes; elle s'occupait à mettre en ordre des papiers importants qu'elle triait avec un soin religieux, ne voulant brûler avant de fuir que ce qui aurait pu compromettre des parents ou des amis d'émigrés, restés à Paris. Ces papiers étaient pour la plupart des lettres de sa mère, de son frère, des reçus d'argent envoyé à des officiers de l'année de Condé ou à d'autres émigrés, des commissions données en secret par des personnes de province suspectes d'aristocratie, des demandes de secours adressées par de pauvres parents, et par des amis sortis de France: enfin, il y avait dans le carton et dans les tiroirs qu'elle s'occupait à vider, de quoi la faire guillotiner dans les vingt-quatre heures, et cinquante personnes avec elle.

Assise sur un grand canapé près de la cheminée, elle commençait à brûler les lettres les plus dangereuses, et serrait à mesure dans une cassette celles qu'elle croyait pouvoir laisser après elle sans inconvénient, dans l'espoir de les retrouver un jour; tant elle avait de répugnance à détruire ce qui lui venait de ses amis, ou de ses parents!

Tout à coup elle entend ouvrir la première porte de son appartement, celle qui donnait de la salle à manger dans le salon; éclairée par un de ces pressentiments qui ne lui ont jamais manqué dans les moments de périls, elle se dit: «Je suis dénoncée, on vient m'arrêter» et sans plus délibérer, sentant qu'il est trop tard pour brûler les masses de papiers dangereux dont elle est environnée, elle les ramasse sur la table, sur le canapé, dans le carton, et les prenant à brassées elle les jette rapidement ainsi que la cassette sous le canapé, dont les pieds heureusement assez hauts étaient couverts d'une housse qui traînait jusqu'à terre.

Ce travail terminé avec la rapidité de la peur, elle se lève et reçoit de l'air le plus calme les personnes qu'elle voit entrer dans son cabinet.

C'était en effet des membres du comité de sûreté générale et des hommes de la section qui venaient l'arrêter.

Ces figures aussi ridicules qu'atroces l'environnent en un moment: les sabres, les fusils brillent autour d'elle; elle ne songe qu'à ses papiers qu'elle achève de repousser du pied sous le canapé devant lequel elle reste toujours debout.

«Tu es arrêtée,» lui dit le président de la section. Elle garde le silence.

«Tu es arrêtée, parce qu'on t'a dénoncée comme émigrée d'intention.»

«C'est vrai,» dit ma mère, en voyant déjà dans les mains du président son portefeuille et son faux passe-port qui venaient d'être saisis dans sa poche, car le premier soin des agents de la municipalité avait été de la fouiller; «c'est vrai, je voulais fuir.»

«Nous le savons bien.»

En cet instant, ma mère aperçoit ses gens qui avaient suivi les membres de la section et du comité.

Un coup d'oeil lui suffit pour deviner par qui elle a été dénoncée: la physionomie de sa femme de chambre trahit une conscience troublée. «Je vous plains,» lui dit ma mère en s'approchant de cette fille. Celle-ci se met à pleurer et répond tout bas en sanglotant: «Pardonnez-moi, madame, j'ai eu peur.»

«Si vous m'eussiez mieux espionnée,» lui répliqua ma mère, «vous auriez compris que vous ne couriez aucun risque.»

«À quelle prison veux-tu qu'on te conduise,» dit un des membres du comité, «tu es libre... de choisir.»

«N'importe.»

«Viens donc.» Mais avant de sortir, on la fouille encore, on ouvre les armoires, les meubles, les secrétaires, on bouleverse la chambre, et personne ne pense à regarder sous le canapé! Les papiers restent intacts. Ma mère se garde de jeter les yeux du côté où elle les a si précipitamment et si mal cachés. Enfin elle sort et monte en fiacre avec trois hommes armés qui la mènent rue de Vaugirard, aux Carmes, dans ce couvent changé en prison, et dont les murs trop fameux étaient encore teints du sang des victimes massacrées au 2 septembre 1792.

Cependant l'ami qui l'attendait à la barrière, voyant l'heure du départ passée, ne doute pas un instant de l'arrestation de ma mère, et laissant à tout hasard un de ses frères à la place indiquée, il court sons hésiter au bureau de la diligence, afin d'empêcher Nanette de partir avec moi pour Strasbourg; il arrive à temps; on me ramène chez nous: ma mère n'y était plus!... déjà les scellés avaient été apposés sur son appartement; on n'avait laissé de libre que la cuisine, où ma pauvre bonne établit son lit près de mon berceau.

En une demi-heure tous les domestiques avaient été forcés de déguerpir; toutefois non sans trouver le temps de piller le linge et l'argenterie; la maison était déserte et démeublée; on eût dit d'un incendie: c'était la foudre.

Amis, parents, serviteurs, tout avait fui; un fusilier défendait la porte de la rue; dès le lendemain, un gardien civique fut substitué à l'ancien portier; ce gardien était le savetier du coin, qui reçut en même temps le titre de mon tuteur. Dans ce réduit dévasté, Nanette eut soin de moi comme si j'eusse été un grand seigneur; elle m'y garda huit mois avec une fidélité maternelle.

Elle ne possédait presqu'aucun objet de valeur; quand le peu d'argent qu'elle avait emporté pour le voyage fut épuisé, elle me nourrit du produit de ses hardes qu'elle vendait une à une, tout en se disant que personne ne pourrait lui rendre le prix de ce qu'elle dépensait pour moi.

Si ma mère périssait, son projet était de m'emmener dans son pays, pour m'y faire élever et nourrir parmi les petits paysans de sa famille. J'avais deux ans; je tombai mortellement malade d'une fièvre maligne. Nanette trouva le moyen de me faire soigner par trois des premiers médecins de Paris, Portal, Gastaldi, j'ai oublié le nom du chirurgien. Sans doute ces hommes furent influencés par la réputation de mon père et celle de mon grand-père; mais ils seraient venus dans notre réduit, même pour un enfant inconnu, car c'est une chose éprouvée que le désintéressement et le zèle des médecins français; le dévouement de ma bonne est plus étonnant: ils sont humains par état; chez eux la science aide à la vertu, c'est bien; mais elle fut noble et généreuse malgré sa pauvreté, malgré son manque de culture; c'est sublime. Pauvre Nanette! elle avait bien de l'énergie; toutefois la force de sa raison ne répondait pas à sa puissance de sentiment. C'était une belle âme, un noble coeur; ce n'était pas un grand caractère. Mais quelle fidélité!... Les revers de ma famille n'ont que trop fait briller son désintéressement et son courage.

Elle portait la hardiesse jusqu'à l'aveuglement; pendant le procès de mon grand-père, les crieurs publics s'en allaient par les halles, débitant d'atroces injures contre le _traître Custine_; quand ma bonne les entendait passer, elle les arrêtait au milieu de la foule, se disputait avec eux, défendait son maître contre la populace, et en appelait jusque sur la place de la Révolution des arrêts du tribunal révolutionnaire.

«Que dit-on, qu'ose-t-on écrire contre le général Custine?» s'écriait-elle sans égard au danger auquel elle s'exposait, «Tout cela est faux; je suis née chez lui, moi, je le connais mieux que vous, car il m'a élevée; il est mon maître, il vaut mieux que vous tous, entendez-vous; s'il l'avait voulu, il aurait arrêté votre gueuse de révolution avec son armée, et maintenant vous lui lécheriez les pieds au lieu de l'insulter; lâches que vous êtes!»

C'est avec des discours semblables et bien d'autres éclairs de bon sens, tout aussi imprudents, qu'elle a plusieurs fois pensé se faire massacrer au milieu des rues de Paris, par les harpies de la révolution.

Un jour, c'était peu de temps après la mort de Marat, elle passait avec moi qu'elle portait sur ses bras, au milieu de la place du Carrousel. Par une confusion d'idées qui caractérise cette époque de vertige, on avait élevé là un autel révolutionnaire en l'honneur du martyr de l'athéisme et de l'inhumanité. Au fond de cette espèce de chapelle ardente était déposé, je crois, le coeur, si ce n'est le corps de Marat. On voyait des femmes s'agenouiller dans ce lieu nouvellement sanctifié, y prier, Dieu sait quel dieu, puis se relever en faisant avec recueillement le signe de la croix et une révérence au nouveau saint. Tous ces actes contradictoires peignent énergiquement le désordre des âmes et des choses à cette époque.