La Russie en 1839, Volume I

Chapter 3

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Le souvenir du tact parfait avec lequel mon père se tira des difficultés qui l'attendaient à Berlin, n'est pas encore effacé. Arrivant à la cour de Prusse comme ministre du gouvernement français d'alors, il y trouva sa belle-mère, madame de Sabran, réfugiée à cette même cour pour fuir ce même gouvernement français. La division des opinions se manifestait dans chaque maison, et la discorde qui menaçait les peuples, s'annonçait dans les familles par le trouble et la contradiction.

Quand mon père voulut retourner en France pour rendre compte de ses négociations, sa belle-mère se joignit à tous les amis qu'il avait à Berlin pour tenter de le détourner de ce dessein. Un M. de Kalkreuth, le neveu du fameux compagnon d'armes du prince Henri de Prusse, se jeta presqu'à ses pieds pour le retenir à Berlin, et pour l'engager, du moins, à attendre en sûreté dans l'émigration le temps où il pourrait de nouveau servir son pays. Il lui prédit tout ce qui allait lui arriver à son retour en France.

Les scènes du 10 août venaient d'épouvanter l'Europe. Louis XVI était emprisonné, le désordre se répandait partout; chaque jour quelques nouveaux discours changeaient à la tribune la face des affaires; dans l'intérieur de la France aussi bien que dans les pays étrangers, l'anarchie déliait de leurs obligations les hommes politiques employés par le gouvernement français. Ce gouvernement, lui disait-on, était sans autorité sur les peuples, sans respect pour lui-même, sans considération au dehors; en un mot, on ne négligea rien pour faire sentir à mon père que sa fidélité envers les hommes qui dirigeaient momentanément les affaires de notre pays était un héroïsme plutôt digne de blâme que d'admiration.

Mon père ne se laissait séduire par aucune subtilité de conscience; il se conduisit de manière à justifier l'ancienne devise de sa famille: «Faits ce que doys, adviegne que pourra.»

«J'ai été envoyé, répondait-il à ses amis, par ce gouvernement; mon devoir est de retourner rendre compte de ma mission à ceux qui m'en ont chargé: je ferai mon devoir.»

Là-dessus mon père, Régulus ignoré d'un pays où l'héroïsme de la veille est étouffé par la gloire du jour et par l'ambition du lendemain, partit tranquillement pour la France où l'échafaud l'attendait.

Il y trouva d'abord les affaires dans un tel désordre, que, renonçant à la politique, il se rendit aussitôt à l'armée du Rhin, commandée par son père, le général Custine. Là, il fit avec honneur deux campagnes, comme volontaire, et quand le général qui avait ouvert le chemin de la conquête à nos armées, revint à Paris pour y mourir, il le suivit pour le défendre. Tous deux périrent de la même manière. Mais mon père survécut un peu de temps à son père; il ne fut condamné qu'avec les Girondins, parmi lesquels se trouvaient ses meilleurs amis.

Il mourut résigné à toutes les vertus du martyr, même à la vertu méconnue.

Ainsi, le patriotisme si éclairé du père et du fils, leur dévouement si pur à la cause de la liberté, reçut la même récompense.

C'est la correspondance diplomatique de mon père, à l'époque de son intéressante mission près de la cour de Berlin, que notre ministre actuel près de la même cour a bien voulu me laisser lire hier.

Rien n'est plus noble, plus simple que ces lettres; ce sont des modèles de style diplomatique, des chefs-d'oeuvre d'exposition et de raisonnement. Ce sont aussi de dignes exemples de prudence et de courage. On y voit l'Europe, on y voit la France, entraînées l'une contre l'autre, se heurter et se méconnaître; on y voit le désordre croissant, malgré les remèdes proposés par quelques hommes sages et qui vont périr sans fruit, victimes de leur courageuse modération. La maturité d'esprit, la douceur et la force de caractère, la solidité d'instruction, la justesse de vues, la clarté d'idées, la force d'âme qu'elles supposent, sont surprenantes quand on pense à l'âge de celui qui les écrivit, et qu'on se rappelle qu'à cette époque l'enfance n'était pas encore émancipée; dans ce temps-là le talent appartenait à l'âge mûr, à l'expérience.

M. de Noailles, qui remplissait alors la charge d'ambassadeur de France à Vienne, et qui envoyait sa démission au malheureux Louis XVI, écrivit à mon père pour l'instruire du parti qu'il prenait. Ses lettres, conservées comme les autres dans nos archives, à Berlin, renferment les éloges les plus flatteurs pour le nouveau diplomate, auquel il prédisait une carrière brillante... Il était loin de penser qu'elle serait si courte!!!...

Mon père n'avait point de vanité; mais sa modestie dut lui faire trouver de grands encouragements dans le suffrage d'un homme expérimenté, et d'autant plus impartial qu'il se disposait à suivre une ligne de conduite opposée à celle que choisissait le jeune ministre de France à Berlin.

La mort que mon père vint chercher à Paris par devoir, fut bien noble. Une circonstance ignorée du public, l'a rendue sublime, à ce qu'il me semble. Ce trait vaut la peine de vous être conté en détail; mais, comme ma mère y joue un rôle important, je veux qu'il soit précédé d'un autre récit qui suffira pour vous la faire connaître.

Mes voyages sont mes mémoires: voilà pourquoi je ne me fais nul scrupule de commencer celui de Russie par une histoire qui m'intéresse personnellement, plus que toutes les notions que je vais recueillir au loin.

Le général Custine venait d'être rappelé à Paris, où il succomba sous les dénonciations de ses envieux.

C'est à l'armée qu'il avait appris la mort du Roi; et la lecture des journaux lui causait une indignation dont il ne modérait pas l'expression en présence des commissaires de la Convention. Ceux-ci lui avaient entendu dire: «Je servais mon pays pour le défendre de l'invasion étrangère; mais qui peut se battre pour les hommes qui nous gouvernent aujourd'hui?»

Ces paroles, rapportées à Robespierre par Merlin de Thionville et par l'autre commissaire, décidèrent de la mort du général.

Ma mère, qui m'avait nourri, vivait retirée dans un village de Normandie, où elle se cachait avec moi, alors tout petit enfant. Sitôt qu'elle apprit le retour du général Custine à Paris, cette noble jeune femme crut de son devoir de quitter son asile, son enfant, de quitter tout, pour courir au secours de son beau-père, avec lequel sa famille était brouillée depuis plusieurs années, à cause des opinions politiques qu'il avait manifestées dès le commencement de la révolution. Elle eut peine à se séparer de moi, car elle était vraiment mère; mais le malheur avait toujours les premiers droits sur ce grand coeur.

Elle me confia aux soins d'une berceuse née chez nous, en Lorraine, et dont la fidélité héréditaire était à toute épreuve. Cette femme devait me ramener à Paris.

Si le général Custine avait pu être sauvé, c'eût été par le dévouement et le courage de sa belle-fille.

Leur première entrevue fut touchante, surtout par la surprise du prisonnier. À peine le vieux soldat eut-il aperçu ma mère, qu'il se crut délivré. En effet, sa jeunesse, sa beauté, sa timidité, qui n'empêchait pas qu'elle n'eût, quand il le fallait, un courage de lion, inspirèrent bientôt un tel intérêt au public impartial, aux journalistes, au peuple et même aux juges du tribunal révolutionnaire, que les hommes qui avaient résolu la perte du général voulurent effrayer le plus éloquent de ses avocats: sa belle-fille.

Le gouvernement d'alors n'en était pas encore venu au point d'impudeur où il parvint depuis. On n'osa faire arrêter ma mère qu'après la mort de son beau-père et celle de son mari; mais les hommes qui craignaient de la mettre en prison, ne craignirent pas de commander et de payer son massacre; des septembriseurs, comme on appelait à cette époque les assassins soldés, furent placés pendant plusieurs jours sur les marches du Palais de justice; et l'on eut soin d'avertir ma mère du danger qu'elle courrait chaque fois qu'elle oserait se présenter au tribunal. Rien ne l'arrêta; on la voyait tous les jours à l'audience assise aux pieds de son beau-père, où sa courageuse présence attendrissait jusqu'aux bourreaux.

Entre chaque séance, elle employait les soirées et les matinées à solliciter en secret les membres du tribunal révolutionnaire et ceux des comités. Ce qu'elle eut à souffrir dans ces visites, la manière dont elle fut reçue par plusieurs des hommes influents de cette époque, exigerait de longs récits. Mais je suis forcé de retrancher les détails, parce que je les ignore. Ma mère n'aimait pas à raconter cette partie de sa vie, si glorieuse mais si douloureuse; c'était presque la recommencer.

Elle se faisait accompagner dans ses courses par un ami de mon père, costumé en homme du peuple, c'était l'habit de cour du temps; cet ami, vêtu d'une carmagnole, sans cravate et les cheveux non poudrés, coupés à la titus, l'attendait ordinairement sur le palier ou dans l'antichambre, quand il y avait une antichambre.

À l'une des dernières séances du tribunal, ma mère, d'un regard, fit pleurer les femmes de la galerie; pourtant ces mégères ne passaient pas pour avoir le coeur bien tendre. On les appelait furies de guillotine et tricoteuses de Robespierre. Les marques de sympathie que ces enragées donnèrent à la belle-fille de Custine irritèrent tellement Fouquier-Tinville que, séance tenante, des ordres menaçants pour la vie de ma mère furent envoyés secrètement par l'accusateur public aux assassins du perron.

L'accusé venait d'être reconduit dans sa prison; sa belle-fille, au sortir du tribunal, s'apprêtait à descendre les marches du Palais pour regagner seule et à pied le fiacre qui l'attendait dans une rue écartée. Nul n'osait l'accompagner, du moins ostensiblement, de peur d'aggraver le péril. Timide et sauvage comme une biche, elle avait eu toute sa vie, par instinct, une peur déraisonnable de la foule. Vous savez ce que c'est que le perron du palais de justice: figurez-vous cette longue suite de degrés assez roides, toute couverte des flots pressés d'une populace émue de colère, gorgée de sang, et trop expérimentée déjà, trop accoutumée à s'acquitter en conscience de son exécrable office pour reculer devant un meurtre de plus.

Ma mère, tremblante, s'arrête au haut du perron, elle cherche des yeux la place où madame de Lamballe avait été massacrée quelques mois auparavant. Un ami de mon père était parvenu à lui faire remettre un billet au tribunal pour l'avertir de redoubler de prudence: mais cet avis accrut le péril, au lieu de l'éloigner; ma mère, plus épouvantée, avait moins de présence d'esprit: elle se crut perdue, et cette idée pouvait la perdre. «Si je chancelle, si je tombe comme madame de Lamballe, c'en est fait de moi,» se disait-elle, et la foule furieuse s'épaississait incessamment sur son passage. «C'est la Custine, c'est la belle-fille du traître!» criait-on de toutes parts. Chaque mot était assaisonné de jurements et d'imprécations atroces.

Comment descendre, comment traverser cette troupe infernale? Les uns, le sabre nu, se plaçaient au devant d'elle; les autres, sans veste, les manches de la chemise relevées, écartaient déjà leurs femmes; c'était le signe précurseur de l'exécution; le danger croissait. Ma mère se disait qu'à la plus légère marque de faiblesse on la jetterait à terre, et que sa chute serait le signal de sa mort; elle m'a raconté qu'elle se mordait les mains et la langue au sang dans l'espoir de s'empêcher de pâlir à force de douleur. Enfin, en jetant les yeux autour d'elle, elle aperçut une poissarde[5], des plus hideuses, qui s'avançait au milieu de la foule. Cette femme portait un nourrisson dans ses bras. Poussée par le Dieu des mères, _la fille du traître_ s'approche de cette mère... (une mère est plus qu'une femme), et lui dit: «Quel joli enfant vous avez là!»--«Prenez-le,» répond la mère, femme du peuple qui comprend tout d'un mot et d'un regard, «vous me le rendrez au bas du perron.»

L'électricité maternelle avait agi sur ces deux coeurs; elle se fit sentir aussi à la foule. Ma mère prend l'enfant, l'embrasse, et s'en sert comme d'égide contre la populace ébahie.

L'homme de la nature reprend ses droits sur l'homme abruti par l'effet d'une maladie sociale; les barbares, soi-disant civilisés, sont vaincus par deux mères. La mienne délivrée, descend dans la cour du palais de justice, la traverse, se dirige vers la place sans être frappée ni même injuriée; elle arrive à la grille, rend l'enfant à celle qui l'a prêté, puis à l'instant toutes deux s'éloignent sans se dire un seul mot; le lieu n'était favorable ni à un remercîment, ni à une explication: elles ne se sont point confié leur secret, elles ne se sont jamais revues: ces deux âmes de mères devaient se retrouver ailleurs.

Mais la jeune femme miraculeusement sauvée ne put sauver son père. Il mourut! Pour couronner sa vie, le vieux guerrier eut le courage de mourir en chrétien: une lettre de lui à son fils atteste cet humble sacrifice, le plus difficile de tous dans un siècle de crimes et de vertus philosophiques: avec la sincérité d'un saint, il écrivait à mon père la veille de sa mort: «Je ne sais comment je me conduirai au dernier moment: il faut y être avant de pouvoir répondre de soi.»

Et c'est cette modestie sublime que les aveugles beaux esprits de l'époque, ont qualifiée de pusillanimité!... mais qui donc l'empêchait de se vanter d'avance, quitte à manquer à sa promesse si la nature venait à trahir sa fierté? Ce qui l'en empêchait, c'est l'amour de la vérité, poussé jusqu'à l'oubli de l'amour-propre; sentiment au-dessus de la portée des petites âmes.

Le général Custine, en allant à l'échafaud, baisa le crucifix qu'il ne quitta qu'au sortir de la fatale charrette. Ce courage religieux ennoblit sa mort autant que le courage militaire avait ennobli sa vie; mais il scandalisa les Brutus parisiens.

Dans sa lettre, il priait encore mon père de réhabiliter sa mémoire. Naïve et sublime bonne foi d'un soldat, qui pense que l'échafaud de Robespierre peut entacher une renommée! Quoi de plus touchant que cette autorité supposée au bourreau par la victime?

La veille de sa mort, mon grand-père revit une dernière fois sa belle-fille; ma mère, en arrivant près de lui, fut surprise de ne plus le trouver dans son cachot, et de le voir bien établi, dans une bonne chambre. «On m'a délogé cette nuit,» dit-il, «pour me faire céder ma place à la Reine; parce que mon premier logement était le plus mauvais de la prison.»

Peu d'années auparavant, il avait perdu, dans un hiver, 300 000 francs au jeu de la Reine, à Versailles; dans ce temps-là, Marie-Antoinette, brillante, enviée, eût regardé comme un visionnaire, celui qui lui aurait montré la Conciergerie, en lui disant que ce serait son dernier asile. Mon grand-père, qui l'avait adorée comme toute la cour, ne pouvait penser, sans attendrissement, au sort de cette fille de Marie-Thérèse; il s'oubliait lui-même en voyant les revers de fortune de cette femme, si fière avec les grands de sa cour, si affable avec ses inférieurs; et il ne pouvait s'étonner assez de la singularité de leur rencontre au pied de l'échafaud.

Durant le procès du général Custine, mon père avait écrit et fait imprimer une défense modérée, mais franche, de la conduite politique et militaire de son père. Cette défense qu'il avait fait placarder sur les murs de Paris, fut inutile; elle ne fit qu'attirer sur l'auteur la haine de Robespierre et du parti de la Montagne, déjà fort irrité contre lui à cause de ses liaisons avec tous les hommes généreux et raisonnables de ce temps-là. Dès lors sa perte fut jurée; peu de temps après la mort de son père, il fut mis en prison. À cette époque, la terreur avait fait de rapides progrès en France; être arrêté, c'était être condamné; on n'était plus jugé que pour la forme.

Ma mère encore libre, quoique sa conduite pendant le procès de son beau-père eût fixé sur elle l'attention publique, obtint la permission d'entrer tous les jours à la Force pour y voir son mari. Apprenant que la mort très-prochaine de mon père était résolue, elle mit tout en oeuvre pour lui procurer les moyens de s'évader: belle comme elle l'était et plus que belle, charmante, elle parvint à intéresser même la fille du concierge au sort du jeune prisonnier. Toutefois, ce ne fut qu'à force d'argent et de promesses qu'elle put la décider à exécuter un plan d'évasion qu'elle avait conçu en examinant attentivement les localités.

Mon père n'était pas d'une grande taille: il était délicat, il avait encore assez de jeunesse et une assez jolie figure pour qu'on pût l'habiller en femme sans attirer les regards. Chaque fois qu'elle sortait de la prison, ma mère, uniquement occupée de son projet, descendait jusque dans la rue accompagnée de la fille du concierge: les deux femmes passaient ensemble devant les factionnaires, les corps de garde et les municipaux de service; ces gens habitués à voir la fille du geôlier escorter ainsi tous les étrangers qui pénétraient dans la prison, s'en rapportaient à cette jeune personne du soin de fermer les portes de l'escalier, après le départ des parents ou des amis de chaque prisonnier. Depuis la mort de son beau-père, ma mère était en grand deuil; elle portait toujours un chapeau et un voile noirs, bien que ce costume fût dangereux dans les rues, car, à cette époque désastreuse, on n'affichait pas impunément la douleur. Il fut convenu qu'au jour indiqué mon père prendrait les habits de sa femme dans la prison, que ma mère se costumerait comme la fille du geôlier, et que tandis que celle-ci descendrait dans la rue par un autre escalier, le prisonnier et la fausse Louise sortiraient ensemble par la porte ordinaire et de la manière essayée maintes fois par les deux femmes. On partirait un peu avant l'heure où les lampes s'allumaient, afin de profiter de la brune; c'était au commencement de janvier. La véritable Louise, la fille du geôlier, était jolie et presque aussi blonde et aussi fraîche que l'était ma mère dont les chagrins, à vingt-deux ans qu'elle avait à peine, n'avaient pu altérer ni la beauté ni la santé. On était convenu que la jeune fille, en passant par des détours connus d'elle seule, arriverait de son côté dans la rue en même temps que le prisonnier, lequel avant de monter en fiacre, lui donnerait à l'heure même trente mille francs en or qui seraient apportés dans la rue par un ami de ma mère. On lui assurait en outre une pension viagère de deux mille francs dont on lui remettrait en même temps le contrat signé.

Toutes choses bien calculées, bien combinées, on prit jour pour l'exécution. Ce jour avait été choisi par Louise elle-même, d'après l'humeur et le caractère des municipaux de garde qu'elle connaissait tous, et dont quelques-uns lui paraissaient moins redoutables que les autres; il tomba justement sur l'avant-veille de celui où mon père devait être conduit à la Conciergerie et de là au tribunal, c'est-à-dire à la mort: on était au mois de janvier 1794.

La veille de ce jour solennel on crut devoir faire une répétition dans la chambre de mon père, où les habillements de chacune des trois personnes qui allaient jouer leur rôle dans la scène du lendemain, furent essayés avec un soin minutieux.

Ma mère rentra chez elle pleine d'espérance: elle ne devait revenir à la prison que le jour suivant vers le soir et une heure seulement avant d'en sortir avec mon père.

Les atrocités politiques se multipliaient: la veille même du jour choisi pour l'évasion, la Convention décréta la peine de mort contre quiconque favoriserait la fuite d'un prisonnier politique. La loi disait qu'on poursuivrait avec une égale rigueur le complice et le receleur, enfin vous aurez peine à le croire, elle condamnait à la même punition que les coupables, _tous ceux qui ne les auraient pas dénoncés!_...

Le journal dans lequel cette loi monstrueuse fut publiée, n'était pas de ceux qu'on cachait aux prisonniers. Il fut placé à dessein sous les yeux de mon père, par le geôlier de la Force, le père de Louise. Ceci eut lieu le matin du jour choisi pour l'évasion.

L'après-midi, un peu avant l'heure convenue, ma mère arrive à la prison. Elle trouve au bas de l'escalier Louise fondant en pleurs. «Qu'as-tu, ma fille?» lui dit ma mère.»--«Ah! madame,» répond Louise, oubliant dans ce moment le tutoiement de rigueur, «ah! madame, venez le décider, vous seule pouvez encore lui sauver la vie; depuis ce matin je suis à le supplier inutilement; il ne veut plus entendre parler de notre projet.»

Ma mère craignant d'être espionnée, monte l'escalier tournant sans répondre, Louise la suit. Cette bonne fille, avant d'entrer dans la chambre du prisonnier, retient une seconde fois ma mère sur le palier et lui dit très-bas: «Il a lu le journal.» Ma mère devine le reste: connaissant l'inflexible délicatesse de coeur de son mari, elle s'arrête avant d'ouvrir la porte; ses genoux manquent sous le poids de son corps, elle chancelle comme si elle le voyait déjà monter à l'échafaud. «Viens avec moi, Louise,» dit-elle, «tu auras plus de pouvoir que moi pour le vaincre, car c'est pour ne point exposer ta vie qu'il veut sacrifier la sienne.» Louise entre chez mon père, la porte se referme, et là commence à voix basse une scène que vous vous figurerez mieux que je ne pourrai vous la décrire. D'ailleurs ma mère n'a trouvé la force de me la conter qu'une seule fois, il y a bien longtemps et encore en abrégeant les détails.

«Vous ne voulez plus vous sauver,» dit ma mère en entrant; «votre fils va donc rester orphelin, car je mourrai aussi, moi.

--Sacrifier la vie de cette fille pour conserver la mienne: c'est impossible.

--Tu ne la sacrifieras pas; elle se cachera et se sauvera avec nous.

--On ne se cache plus en France, on ne sort plus de ce malheureux pays; ce que tu demandes à Louise est plus que son devoir.

--Monsieur, sauvez-vous,» dit Louise; «c'est devenu mon affaire à moi.

--Tu ne connais donc pas la loi décrétée hier?» Et il commence à lire. Louise l'interrompt:

«Je sais tout cela; mais, monsieur, encore une fois, sauvez-vous, je vous en supplie: je vous le demande à genoux (elle se jette aux pieds de mon père), sauvez-vous; j'ai mis mon bonheur, ma vie, mon honneur dans notre projet. Vous m'aviez promis de faire ma fortune, vous ne serez peut-être pas en état de tenir votre parole. Eh bien! monsieur, je veux vous sauver pour rien. Les trente mille francs en or qui nous attendent là-bas dans la rue, serviront pour nous trois. Nous nous cacherons, nous émigrerons, et je travaillerai pour vous; je ne vous demande rien; mais laissez-moi faire.

--Nous serons repris et tu mourras.

--Eh bien! si j'y consens; qu'avez-vous à me dire? C'est vrai, je quitte pour vous mon pays, mon père, mon prétendu; il allait m'épouser, mais je ne l'aime pas; d'ailleurs si les choses tournent bien, je ferai sa fortune avec ce que vous m'avez promis, n'est-il pas vrai?... Si je ne réussis pas je mourrai avec vous, mais puisque je le veux bien, qu'avez-vous à me dire?

--Tu ne sais ce que tu me proposes, Louise; tu te repentiras.

--C'est possible, mais vous serez sauvé.

--Jamais.

--Quoi!» reprend ma mère, «vous pensez à elle, à cette noble Louise, plus qu'à votre femme, plus qu'à votre enfant?... Tu ne sais donc pas que demain, on me défendra d'entrer ici, et qu'après-demain, tu seras transféré à la Conciergerie (la Conciergerie c'était la mort). Après cela comment veux-tu que je vive, moi? la vie de Louise n'est pourtant pas la seule que tu doives sauver ici.»