Chapter 17
Ce soir l'Impératrice ayant quitté Péterhoff par mer, a débarqué à son pavillon des îles; c'est là qu'elle vient attendre le moment du mariage de sa fille qui doit se célébrer demain au nouveau palais d'hiver. Lorsqu'elle loge aux îles, les ombrages qui environnent son pavillon servent d'abri pendant le jour à son régiment des chevaliers-gardes, l'un des plus beaux de l'armée.
Nous sommes arrivés trop tard pour la voir sortir de son bateau sacré; mais nous avons trouvé la foule encore émue du passage rapide de l'astre impérial. Les seuls tumultes possibles en Russie ce sont des joutes de flatteurs. Le sillage est sensible dans une foule de courtisans comme il l'est sur la mer où les plus gros vaisseaux laissent les plus longues traces. Ce soir le bouillonnement humain ressemblait tout à fait à l'agitation des vagues après le passage d'un puissant bâtiment de guerre. L'altier navire fend les flots à toutes voiles et l'onde écume longtemps encore après que la nef qui vient de la sillonner est entrée dans le port.
J'ai donc enfin respiré l'air de la cour! Mais jusqu'ici je n'ai pu apercevoir aucune des divinités qui le font souffler sur les mortels.
Les maisons de plaisance les plus remarquables sont bâties autour, ou du moins dans le voisinage de ce pied-à-terre impérial. Ici l'homme vit des regards du maître comme la plante des rayons du soleil; l'air appartient à l'Empereur; on n'en respire que ce qu'il en départ inégalement à chacun: chez le vrai courtisan le poumon obéit comme les épaules.
Il y a du calcul partout où il y a une cour, et une société; mais nulle part il n'est à découvert comme ici. Cet Empire est une grande salle de comédie où de toutes les loges on voit dans les coulisses.
Il est une heure du matin; le soleil va se lever; je ne puis dormir encore; je finirai donc ma nuit comme je l'ai commencée, en vous écrivant _sans lumière_.
Malgré les prétentions des Russes à l'élégance, les étrangers ne peuvent trouver dans tout Pétersbourg une auberge supportable. Les grands seigneurs amènent ici de l'intérieur de l'Empire une suite toujours nombreuse: comme il est leur propriété, l'homme est leur luxe. Sitôt que les valets sont laissés seuls dans l'appartement du maître, ils se vautrent à l'orientale sur tous les meubles qu'ils remplissent de vermine; ces bêtes passent du crin dans le bois, du bois dans le plâtre, dans les plafonds, dans les murs, dans les planchers; en peu de jours l'habitation est infectée sans ressources, et l'impossibilité de donner de l'air aux maisons pendant l'hiver éternise le mal.
Le nouveau palais impérial rebâti à tant de frais d'hommes et d'argent, est déjà rempli de ces bêtes; on dirait que les malheureux ouvriers qui se tuèrent à orner plus vite l'habitation du maître, ont d'avance vengé leur mort en inoculant leur vermine à ces murs homicides; déjà plusieurs chambres du palais impérial sont closes et cernées avant d'avoir été occupées. Si le château est infecté de cette troupe d'ennemis nocturnes, comment dormirais-je chez Coulon? J'y renonce, mais la clarté des nuits me console de tout.
Tout à l'heure, à peine revenu des îles, à minuit, je suis encore ressorti à pied pour recueillir mes souvenirs et repasser dans ma mémoire les conversations qui m'avaient le plus intéressé pendant cette journée. Je vous en donnerai le résumé dans un instant.
Cette promenade solitaire m'a conduit à la belle rue appelée la Perspective Newski. Je voyais briller de loin, à la lueur du crépuscule, les petites colonnes de la tour de l'Amirauté, surmontée de sa haute aiguille métallique. La flèche de ce minaret chrétien est plus aiguë qu'aucun clocher gothique; elle est dorée tout entière avec l'or des ducats qui furent envoyés en présent à l'Empereur Pierre Ier par les États-unis de Hollande.
Cette chambre d'auberge, d'une malpropreté révoltante, et ce monument d'une magnificence fabuleuse, voilà Pétersbourg.
Comme vous le voyez, les contrastes ne manquent pas dans cette ville où l'Europe se donne en spectacle à l'Asie et l'Asie à l'Europe.
Le peuple est beau; les hommes de pure race slave, amenés de l'intérieur par les riches seigneurs qui les emploient à leur service, ou qui leur permettent d'exercer divers métiers dans Pétersbourg pendant un certain laps de temps, sont remarquables par leurs cheveux blonds et leur teint rosé, mais surtout par la perfection de leur profil qui rappelle les statues grecques; leurs yeux taillés en amande ont la coupe asiatique avec la couleur du Nord; ils sont ordinairement bleus de faïence, et ils ont une expression de douceur, de grâce et de fourberie particulière. Ce regard, toujours mobile, donne à l'iris des teintes chatoyantes et qui varient depuis le vert du serpent, le gris du chat jusqu'au noir de la gazelle, quoique le fond reste bleu; la bouche, ornée d'une moustache dorée et soyeuse, est d'une coupe parfaitement pure, et les dents, éclatantes de blancheur, éclairent le visage; leur forme quelquefois aiguë les rend alors semblables aux dents du tigre ou à une scie; le plus souvent cependant elles sont d'une régularité parfaite. Le costume de ces hommes est toujours original; c'est tantôt la tunique grecque avec une ceinture de couleur tranchante, tantôt la robe persane, tantôt la redingote russe courte, fourrée en peau de mouton tournée vers le dehors ou vers le dedans, selon la température.
Les femmes du peuple sont moins belles; on en rencontre peu dans les rues et celles qu'on y voit n'ont rien d'attrayant; elles paraissent abruties. Chose singulière! les hommes ont de la recherche et les femmes de la négligence dans leur parure. Cela tient peut-être à ce que les hommes sont attachés à la maison des grands seigneurs par leur service. Les femmes du peuple ont la démarche pesante; elles portent pour chaussure de grosses bottes de cuir gras qui leur déforment le pied; leur personne, leur taille, tout en elles est sans élégance; leur teint terreux, même lorsqu'elles sont jeunes, n'a pas l'éclat de celui des hommes. Leur petite redingote à la russe, courte, ouverte par devant, est garnie de fourrures presque toujours déchirées et qui tombent en lambeaux. Ce costume serait joli, s'il était _mieux porté_, comme disent nos marchands, et si l'effet n'en était gâté le plus souvent par une taille déformée et par une malpropreté repoussante; la coiffure nationale des femmes russes est belle, mais elle devient rare; on ne la voit plus, m'a-t-on dit, que sur la tête des nourrices et sur celle des femmes de la cour aux jours de cérémonie; c'est une espèce de tour de carton, dorée, brodée et très-évasée du haut.
Les attelages sont pittoresques; les chevaux ont de la vitesse, du nerf et du sang, mais les équipages que j'ai vus réunis ce soir aux îles, sans en excepter les voitures des plus grands seigneurs, sont dépourvus d'élégance, ils manquent même de propreté. Ceci m'explique le désordre, la négligence des domestiques du grand-duc héritier, la pesanteur, le vilain vernis de ses carrosses que j'ai vus lors du passage de ce prince à Ems. La magnificence en gros, le luxe voyant, la dorure, l'air de grandeur, sont naturels aux seigneurs russes: l'élégance, le soin, la propreté ne le sont pas. Autre chose est d'aimer à étonner les passants par l'opulence, autre chose de jouir de la richesse, même en secret, comme d'un moyen de se cacher à soi-même le plus qu'on peut les tristes conditions de l'existence humaine.
On m'a conté ce soir plusieurs traits curieux relatifs à ce que nous appelons l'esclavage des paysans russes.
Il est difficile de nous faire une juste idée de la vraie position de cette classe d'hommes qui n'ont aucun droit reconnu, et qui cependant sont la nation même. Privés de tout par les lois, ils ne sont pas aussi dégradés au moral qu'ils sont socialement avilis; ils ont de l'esprit, quelquefois de la fierté; mais ce qui domine dans leur caractère et dans la conduite de leur vie entière, c'est la ruse. Personne n'a le droit de leur reprocher cette conséquence trop naturelle de leur situation. Ce peuple toujours en garde contre des maîtres dont il éprouve à chaque instant la mauvaise foi effrontée, compense à force de finesse le manque de probité des seigneurs envers leurs serfs.
Les rapports du paysan avec le possesseur de la terre ainsi qu'avec la patrie, c'est-à-dire l'Empereur qui représente l'État, seraient un objet d'étude digne à lui seul d'un long séjour dans l'intérieur de la Russie.
Dans beaucoup de parties de l'Empire les paysans croient qu'ils appartiennent à la terre, condition d'existence qui leur paraît naturelle, tandis qu'ils ont peine à comprendre comment des hommes sont la propriété d'un homme. Dans beaucoup d'autres contrées les paysans pensent que la terre leur appartient. Ceux-ci sont les plus heureux, s'ils ne sont les plus soumis des esclaves.
Il y en a qui, lorsqu'on les met en vente, envoient au loin prier un maître dont la réputation de bonté est venue jusqu'à eux, de les acheter, eux, leurs terres, leurs enfants et leurs bêtes, et si ce seigneur, célèbre parmi eux pour sa douceur (je ne dis pas pour sa justice, le sentiment de la justice est inconnu en Russie, même parmi les hommes dénués de tout pouvoir), si ce seigneur désirable n'a pas d'argent, ils lui en donnent afin d'être sûrs qu'ils n'appartiendront qu'à lui. Alors le bon seigneur, pour contenter ses nouveaux paysans, les achète de leurs propres deniers et les accepte comme serfs; puis il les exempte d'impôts pendant un certain nombre d'années, les dédommageant ainsi du prix de leurs personnes qu'ils lui ont payé d'avance, en acquittant pour lui la somme qui représente la valeur du domaine dont ils dépendent, et dont ils l'ont, pour ainsi dire, forcé de devenir propriétaire. Voilà comment le serf opulent met le seigneur pauvre en état de le posséder à perpétuité, lui et ses descendants. Heureux de lui appartenir et à sa postérité, pour échapper par là au joug d'un maître inconnu, ou d'un seigneur réputé méchant. Vous voyez que la sphère de leur ambition n'est pas encore bien étendue.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à ces hommes plantes, c'est de voir leur sol natal vendu: on les vend toujours avec la glèbe à laquelle ils sont toujours attachés; le seul avantage réel qu'ils aient retiré jusqu'ici de l'adoucissement des lois modernes, c'est qu'on ne peut plus vendre l'homme sans la terre. Encore cette défense est-elle éludée par des moyens connus de tout le monde: ainsi au lieu de vendre une terre entière avec ses paysans, on vend quelques arpents et cent et deux cents hommes par arpent. Si l'autorité apprend cette escobarderie, elle sévit; mais elle a rarement l'occasion d'intervenir, car entre le délit et la justice suprême, c'est-à-dire l'Empereur, il y a tout un monde de gens intéressés à perpétuer et à dissimuler les abus...
Les propriétaires souffrent autant que les serfs de cet état de choses, surtout ceux dont les affaires sont dérangées. La terre est difficile à vendre, si difficile qu'un homme qui a des dettes et qui veut les payer, finit par emprunter à la banque impériale les sommes dont il a besoin, et la banque prend hypothèque sur les biens de l'emprunteur. Il résulte de là que l'Empereur devient le trésorier et le créancier de toute la noblesse russe, et que la noblesse ainsi bridée par le pouvoir suprême est dans l'impossibilité de remplir ses devoirs envers le peuple.
Un jour, un seigneur voulait vendre une terre: la nouvelle de ce projet met le pays en alarme; les paysans du seigneur députent vers lui les anciens du village qui se jettent à ses pieds et lui disent en pleurant qu'ils ne veulent pas être vendus. «Il le faut, répond le seigneur, il n'est pas dans mes principes d'augmenter l'impôt que paient mes paysans; cependant je ne suis pas assez riche pour garder une terre qui ne me rapporte presque rien.--N'est-ce que cela, s'écrient les députés des domaines du seigneur, nous sommes assez riches, nous, pour que vous puissiez nous garder.» Aussitôt, de leur plein gré, ils fixent leurs redevances au double de ce qu'ils payaient depuis un temps immémorial.
D'autres paysans, avec moins de douceur et une finesse plus détournée, se révoltent contre leur maître, uniquement dans l'espoir qu'ils deviendront serfs de la couronne. C'est le but de l'ambition de tous les paysans russes.
Affranchissez brusquement de tels hommes, vous mettez le feu au pays. Du moment où les serfs séparés de la terre verraient qu'on la vend, qu'on la loue, qu'on la cultive sans eux, ils se lèveraient en masse, en criant qu'on les dépouille de leur bien.
Dernièrement dans un village lointain où le feu avait pris, les paysans qui se plaignaient de leur seigneur à cause de sa tyrannie, ont profité du désordre qu'ils avaient peut-être causé eux-mêmes, pour se saisir de leur ennemi, c'est-à-dire de leur maître, pour l'entraîner à l'écart, l'empaler et le faire rôtir au feu même de l'incendie; ils ont cru se justifier suffisamment de ce crime en assurant _par serment_ que cet infortuné avait voulu brûler leurs maisons et qu'ils n'avaient fait que se défendre.
Sur de tels actes l'Empereur ordonne le plus souvent la déportation du village entier en Sibérie; voilà ce qu'on appelle à Pétersbourg: _peupler l'Asie_.
Quand je pense à ces faits et à une foule d'autres cruautés plus ou moins secrètes qui ont lieu journellement dans le fond de cet immense Empire, où les distances favorisent également la révolte et l'oppression, je prends le pays, le gouvernement et toute la population en haine; un malaise indéfinissable me saisit, je ne songe plus qu'à fuir.
Le luxe de fleurs et de livrées étalé chez les grands m'amusait; il me révolte, et je me reproche comme un crime le plaisir que j'ai pris à le contempler d'abord: la fortune d'un propriétaire se suppute ici en têtes de paysans. L'homme non libre est monnayé, il vaut l'un dans l'autre dix roubles par an à son propriétaire qu'on appelle libre parce qu'il a des serfs. Il y a des contrées où chaque paysan rapporte trois et quatre fois cette somme à son seigneur. En Russie, la monnaie humaine change de valeur comme chez nous la terre, qui double de prix selon les débouchés qu'on trouve à ses produits. Je passe ici mon temps à calculer malgré moi, combien il faut de familles pour payer un chapeau, un châle; si j'entre dans une maison, un rosier, un hortensia, ne sont pas à mes yeux ce qu'ils me paraîtraient ailleurs: tout me semble teint de sang; je ne vois de la médaille que le revers. La somme des âmes condamnées à souffrir jusqu'à la mort pour compléter les aunes d'étoffe employées dans l'ameublement, dans l'ajustement d'une jolie femme de la cour, m'occupe plus que sa parure et sa beauté. Absorbé par le travail de cette triste supputation, je me sens devenir injuste; il est telle personne dont la figure toute charmante me rappelle, en dépit de mes réclamations secrètes, les caricatures contre Bonaparte répandues en 1813 dans la France et dans l'Europe. Quand vous aperceviez d'un peu loin le colosse de l'Empereur, il était ressemblant, mais en regardant de près cette image, vous reconnaissiez que chaque trait du visage était un composé de cadavres mutilés.
Partout le pauvre travaille pour le riche qui le paie; mais ce pauvre dont le temps est rétribué par l'argent d'un autre homme, n'est pas parqué pour sa vie dans un clos comme une pièce de bétail, et bien qu'il soit obligé de vaquer au labeur qui lui fournit chaque jour le pain de ses enfants, il jouit d'une sorte de liberté au moins apparente; or l'apparence, c'est presque tout pour un être à vue bornée et à l'imagination sans borne. Chez nous, le mercenaire a le droit de changer de pratiques, de domicile, même de métier, son travail n'est pas considéré comme la rente du riche qui l'emploie; mais le serf russe est la chose du seigneur: enrôlé depuis sa naissance jusqu'à sa mort au service d'un même maître, sa vie représente à ce propriétaire de son travail une parcelle de la somme nécessaire à des caprices, à des fantaisies annuelles; certes, dans un état constitué de la sorte, le luxe n'est plus innocent, il n'a point d'excuse. Toute société où la classe moyenne n'existe pas, devrait proscrire le luxe comme un scandale, parce que, dans les pays bien organisés, ce sont les profits que cette classe retire de la vanité des classes supérieures qui motivent et excusent l'opulence des riches.
Si, comme on le dit, la Russie devient un pays industriel, les rapports du serf avec le possesseur de la terre ne tarderont pas à se modifier; une population de marchands et d'artisans indépendants s'élèvera entre les nobles et les paysans, mais aujourd'hui elle commence à peine à naître; elle se recrute encore presque uniquement parmi des étrangers. Les fabricants, les commerçants, les marchands sont presque tous des Allemands.
Il n'est que trop facile ici de se laisser prendre aux apparences de la civilisation. Si vous voyez la cour et les gens qui la grossissent, vous vous croyez chez une nation avancée en culture et en économie politique; mais lorsque vous réfléchissez aux rapports qui existent entre les diverses classes de la société, lorsque vous voyez combien ces classes sont encore peu nombreuses, enfin lorsque vous examinez attentivement le fond des moeurs et des choses, vous apercevez une barbarie réelle à peine déguisée sous une magnificence révoltante.
Je ne reproche pas aux Russes d'être ce qu'ils sont; ce que je blâme en eux, c'est la prétention de paraître ce que nous sommes. Ils sont encore incultes; cet état laisse du moins le champ libre à l'espérance, mais je les vois incessamment occupés du désir de singer les autres nations, et ils les singent à la façon des singes, en se moquant de ce qu'ils copient. Alors je me dis: voilà des hommes perdus pour l'état sauvage et manqués pour la civilisation, et le terrible mot de Voltaire ou de Diderot, oublié en France, me revient à l'esprit: «Les Russes sont pourris avant que d'être mûrs.»
À Pétersbourg, tout a l'air opulent, grand, magnifique, mais si vous jugiez de la réalité d'après cette figure des choses, vous vous trouveriez étrangement déçu; d'ordinaire le premier effet de la civilisation, c'est de rendre la vie matérielle facile; ici tout est difficile; une apathie rusée, tel est le secret de la vie du commun des hommes.
Voulez-vous apprendre avec exactitude ce qu'il faut voir dans cette grande ville? si Schnitzler ne vous suffit pas, vous ne trouverez point d'autre guide[17]; nul libraire ne vend un indicateur complet des curiosités de Pétersbourg; or, les hommes instruits que vous questionnez ont un intérêt à ne vous éclairer pas, ou ils ont autre chose à faire qu'à vous répondre; l'Empereur, le lieu qu'il habite, le projet qui l'occupe ostensiblement, voilà le seul sujet digne d'absorber la pensée d'un Russe qui pense. Ce catéchisme de cour suffit à la vie. Tous ont le désir de se rendre agréables au maître en contribuant à cacher quelque coin de la vérité aux voyageurs. Personne ne songe à favoriser les curieux; on aime à les tromper par des documents faux; il faudrait le talent d'un grand critique pour bien voyager en Russie. Sous le despotisme, curiosité est synonyme d'indiscrétion; l'Empire, c'est l'Empereur régnant; s'il se porte bien, vous êtes dispensé de tout autre souci, et votre coeur et votre esprit ont le pain quotidien. Pourvu que vous sachiez où réside et comment vit cette raison de toute pensée, ce moteur de toute volonté, de toute action, vous, étranger ou sujet russe, vous n'avez rien à demander à la Russie, pas même votre chemin, car sur le plan russe de la ville de Pétersbourg, vous ne trouvez indiqué que le nom des principales rues.
Et pourtant cet effrayant degré de puissance n'a pas suffi au Czar Pierre; cet homme ne s'est pas contenté d'être la raison de son peuple, il en a voulu être la conscience; il a osé faire le destin des Russes dans l'éternité, comme il ordonnait de leurs démarches dans ce monde. Ce pouvoir qui suit l'homme au delà du tombeau me paraît monstrueux; le souverain qui n'a pas reculé devant une telle responsabilité, et qui, malgré ses longues hésitations, apparentes ou réelles, a fini par se rendre coupable d'une si exorbitante usurpation, a fait plus de mal au monde par ce seul attentat contre les prérogatives du prêtre et la liberté religieuse de l'homme, que de bien à la Russie par toutes ses qualités guerrières, administratives, et par son génie industrieux. Cet Empereur, type et modèle de l'Empire et des Empereurs actuels, est un singulier composé de grandeur et de minutie. Esprit dominateur comme les plus cruels tyrans de tous les siècles et de tous les pays, ouvrier assez ingénieux pour rivaliser avec les meilleurs mécaniciens de son époque, souverain scrupuleusement terrible; aigle et fourmi, lion et castor, ce maître impitoyable pendant sa vie s'impose encore comme une espèce de saint à la postérité dont il veut tyranniser le jugement après avoir passé sa vie à tyranniser les actes de ses sujets; juger cet homme, le qualifier avec impartialité, c'est aujourd'hui encore un sacrilége qui n'est pas sans danger même pour un étranger obligé de vivre en Russie. Je brave ce péril à chaque instant de la journée, car de tous les jougs le plus insupportable pour moi, c'est celui d'une admiration convenue[18].
En Russie le pouvoir tout illimité qu'il est a une peur extrême du blâme, ou seulement de la franchise. Un oppresseur est de tous les hommes celui qui craint le plus la vérité, il n'échappe au ridicule que par la terreur et le mystère, de là il arrive qu'on ne peut parler des personnes ici, ni de rien; pas plus _des maladies_ dont sont morts les Empereurs Pierre III et Paul Ier que des clandestines amours que quelques malveillants prêtent à l'Empereur régnant. Les distractions de ce prince ne passent... que pour des distractions! Ceci une fois reconnu, quelques conséquences qu'elles aient d'ailleurs pour certaines familles, on doit les ignorer sous peine d'être accusé du plus grand des crimes aux yeux d'un peuple composé d'esclaves et de diplomates: du crime d'indiscrétion.
Je suis impatient de voir l'Impératrice. On la dit charmante; mais elle passe ici pour frivole et pour fière. Il faut tout à la fois de la hauteur de sentiment et de la légèreté d'esprit pour supporter une existence comme celle qu'on lui a faite. Elle ne se mêle d'aucune affaire, ne s'informe d'aucune chose; on sait toujours trop quand on ne peut rien. L'Impératrice fait comme les sujets de l'Empereur: tout ce qui est né russe ou veut vivre en Russie se donne le mot pour se taire indistinctement sur toute chose; rien ne se dit ici et pourtant tout se sait: les conversations secrètes devraient être bien intéressantes; mais qui se les permet? Réfléchir, discerner, c'est se rendre suspect.
M. de Repnin gouvernait l'Empire et l'Empereur: M. de Repnin est disgracié depuis _deux ans_, et depuis _deux ans_ la Russie n'a pas entendu prononcer ce nom, qui naguère était dans toutes les bouches. Il est tombé en un jour du faîte du pouvoir dans la plus profonde obscurité: personne n'ose se souvenir de lui ni même croire à sa vie, non pas à sa vie présente, mais à sa vie passée. En Russie, le jour de la chute d'un ministre, les amis deviennent sourds et aveugles. Un homme est enterré aussitôt qu'il a l'air disgracié. Je dis l'air parce qu'on ne s'avance jamais jusqu'à dire qu'un homme soit disgracié, quoiqu'il le paraisse quelquefois. Avouer la disgrâce c'est tuer. Voilà pourquoi la Russie ne sait pas aujourd'hui si le ministre qui la gouvernait hier existe. Sous Louis XV l'exil de M. du Choiseul fut un triomphe; en Russie la retraite du M. de Repnin est la mort.