Chapter 16
J'ai vu ailleurs des châteaux forts, mais ce nom ne voulait pas dire ce qu'il dit à Pétersbourg. Je frissonnais en pensant que la fidélité la plus scrupuleuse, la probité la plus intacte ne mettent nul homme à l'abri des prisons souterraines de la citadelle de Pétersbourg; et mon coeur se dilata quand je repassai les fossés qui défendent cette triste enceinte et la séparent du reste du monde.
Hé! qui n'aurait pitié de ce peuple? Les Russes, je parle de ceux des classes élevées, vivent aujourd'hui sur des préjugés, sur une ignorance qu'ils n'ont plus!... L'affectation de la résignation me paraît le dernier degré de l'abjection où puisse tomber une nation esclave; la révolte, le désespoir seraient plus terribles sans doute, mais moins ignobles; la faiblesse dégradée au point de se refuser jusqu'à la plainte, cette consolation de la brute, la peur calmée par l'excès de la peur; c'est un phénomène moral dont on ne peut être témoin sans verser des larmes de sang.
Après avoir visité la sépulture des souverains de la Russie, je me suis fait ramener dans mon quartier et conduire à l'église catholique, desservie par des moines dominicains. J'y venais demander une messe pour un anniversaire dont aucun de mes voyages ne m'a encore empêché de faire la commémoration dans une église catholique. Le couvent des dominicains est situé dans la Perspective Newski, la plus belle rue de Pétersbourg. L'église n'est pas magnifique; elle est décente; les cloîtres sont solitaires; les cours encombrées de débris, de bâtisses; un air de tristesse règne dans toute la communauté, qui, malgré la tolérance dont elle jouit, m'a paru peu opulente et surtout peu rassurée. En Russie, la tolérance n'a pour garantie ni l'opinion publique, ni la constitution de l'État: comme tout le reste, c'est une grâce octroyée par un homme; et cet homme peut retirer demain ce qu'il donne aujourd'hui.
En attendant le moment d'entrer chez le prieur, je me suis arrêté dans l'église; là, j'ai rencontré sous mes pieds une pierre où je lus un nom qui m'a vivement ému: Poniatowski!... Royale victime de la fatuité, ce trop crédule amant de Catherine II est enterré là, sans aucune marque de distinction; mais, dépouillé de la majesté du trône, il lui reste la majesté du malheur qui ne lui fait pas faute; les infortunes de ce prince, son aveuglement si cruellement puni, et la perfide politique de ses ennemis, rendront tous les chrétiens et tous les voyageurs attentifs à son obscur tombeau.
Près de ce roi exilé a été déposé le corps tronqué de Moreau. L'Empereur Alexandre l'a fait rapporter là de Dresde. L'idée de réunir les restes de deux hommes si à plaindre, afin de confondre dans une même prière les souvenirs de leurs destinées manquées, me paraît une des plus nobles pensées de ce prince qui, ne l'oublions jamais, a paru grand à son entrée dans une ville d'où venait de sortir Napoléon.
Vers quatre heures du soir, je me suis enfin souvenu que je n'étais pas arrivé en Russie seulement pour y voir des monuments plus ou moins curieux ni pour y faire des réflexions plus ou moins philosophiques; et j'ai couru chez l'ambassadeur de France.
Là mon mécompte fut grand; j'appris que le mariage de la grande-duchesse Marie avec le duc de Leuchtenberg devait avoir lieu le surlendemain et que j'arrivais trop tard pour pouvoir être présenté avant la cérémonie. Manquer cette solennité de cour dans un pays où la cour est tout, c'était perdre mon voyage.
LETTRE DIXIÈME.
Promenade des îles.--Caractère du paysage.--Beautés factices.--Les îles font partie de Pétersbourg.--Étendue des villes russes.--Les Russes tapissent sur la rue.--Manière dont ils placent les fleurs dans leurs maisons.--Les Anglais font le contraire.--Les productions les plus communes de la nature sont ici du luxe.--Souvenirs de la solitude qui percent même au milieu des jardins.--But de la civilisation dans le Nord.--Là le sérieux est dans la vie et la frivolité dans la littérature.--Le bonheur impossible en Russie.--Vie des gens du monde pendant leur séjour aux îles.--Ils ne pensent qu'à s'étourdir.--Brièveté de la belle saison.--Déménagements dès la fin d'août.--Les autres grandes villes ont plus de solidité que n'en a Pétersbourg.--Ici la vie n'appartient qu'à un homme.--L'égalité sous le despotisme.--Rigueur des gouvernements trop logiques.--Le despotisme en grand.--Il faut être Russe pour vivre en Russie.--Traits caractéristiques de la société russe.--Attachement affecté pour le prince.--Malheur d'un souverain tout-puissant.--Source des vertus privées chez les princes absolus.--Pavillon de l'Impératrice aux îles.--À quoi ressemble le mouvement de la foule après le passage de l'Impératrice.--Vermine dans les murs des auberges.--Le palais impérial n'en est pas exempt.--Portrait de l'homme du peuple quand il est de pure race slave.--Sa beauté.--La beauté est plus rare chez les femmes.--Coiffure nationale des femmes: elle devient rare.--Voitures dépourvues d'élégance.--L'état des paysans russes.--Rapports du paysan avec son seigneur.--Ils paient pour se faire acheter.--Fortune des particuliers dans la main de l'Empereur.--Seigneurs massacrés par leurs serfs.--Réflexions.--Monnaie vivante.--Luxe exécrable.--Différence qu'il y a entre la condition des ouvriers dans les pays libres et celle des serfs en Russie.--Le commerce et l'industrie modifieront la situation actuelle.--Apparence trompeuse.--Personne pour vous éclairer sur le fond des choses.--Soin qu'on prend de cacher la vérité à l'étranger.--On n'a le droit de s'intéresser qu'à l'Empereur.--Usurpation religieuse de Pierre Ier: mal plus grand que tout le bien qu'a fait cet Empereur.--L'aristocratie russe manque à ses devoirs envers elle-même et envers le peuple.--Regards scrutateurs des Russes.--Leur conduite envers les voyageurs qui écrivent.--État de la médecine en Russie.--Mystère universel.--Les médecins russes seraient meilleure chroniqueurs que docteurs.--Permission d'assister au mariage de la grande-duchesse Marie.--Faveur particulière.
Pétersbourg, le même jour, 12 juillet 1839 au soir.
On m'a mené à la promenade des îles; c'est un agréable marécage; jamais la vase ne fut mieux déguisée sous les fleurs. Figurez-vous un bas-fond humide, mais que l'eau laisse à découvert pendant l'été, grâce aux canaux qui servent à égoutter le sol: tel est le terrain qu'on a planté de superbes bosquets de bouleaux et recouvert d'une foule de charmantes maisons de campagne. Des avenues de bouleaux, qui avec les pins sont les seuls arbres indigènes de ces landes glacées, font illusion; on se croit dans un parc anglais; ce vaste jardin parsemé de _villas_ et de _cottages_ tient lieu de campagne aux habitants de Pétersbourg; c'est le camp des courtisans richement habité pendant un moment de l'année, et désert le reste du temps: voilà ce qu'on nomme le district des îles.
On y arrive en voiture par plusieurs routes fort belles, avec des ponts jetés sur divers bras de mer.
En parcourant ces allées ombragées, vous pouvez vous croire à la campagne, mais c'est une campagne monotone et artificielle. Pas de mouvement de terre, toujours le même arbre: comment produire de grands effets pittoresques avec de telles données? Le soin des hommes ne supplée qu'imparfaitement à la pauvreté de la nature. Ils ont fait ici tout ce qui pouvait se faire malgré le bon Dieu: c'est toujours bien peu de chose. Sous cette zone, les plantes de serre chaude, les fruits exotiques, même les produits des mines; l'or et les pierres précieuses sont moins rares que les arbres les plus communs de nos forêts: avec la richesse on se procure ici tout ce qui vient sous verre: c'est beaucoup comme sujet de description dans un conte de fée, cela ne suffit pas dans un parc. Une des châtaigneraies, une des chênaies de nos collines seraient des merveilles à Pétersbourg: des maisons italiennes entourées d'arbres de Laponie, et remplies de fleurs de tous les pays, font un contraste extraordinaire plutôt qu'agréable.
Les Parisiens qui n'oublient jamais Paris appelleraient cette campagne peignée les champs Élysées russes. Cependant c'est plus grand, plus champêtre et à la fois plus orné, plus artificiel que notre promenade de Paris. C'est aussi plus éloigné des quartiers élégants. Le district des îles est tout à la fois une ville et une campagne; quelques prés conquis sur la fange des tourbières vous font par moments croire qu'il y a là des bois, des villages, des champs véritables: tandis que des maisons en forme de temples, des pilastres encadrant des serres chaudes, des colonnades devant des palais, des salles de spectacle à péristyles antiques, vous prouvent que vous n'êtes pas sorti de la ville.
Les Russes s'enorgueillissent à juste titre de ce jardin arraché à tant de frais au sol spongieux de Pétersbourg. Mais si la nature est vaincue, elle se souvient de sa défaite, et ne se soumet qu'avec humeur; les friches recommencent de l'autre côté de la haie du parc. Heureux les pays où la terre et le ciel luttent de profusion pour embellir le séjour de l'homme et pour lui rendre la vie facile et douce!
J'insisterais peu sur les désagréments de ce sol disgracié; je ne regretterais pas tant le soleil du Midi en voyageant dans le Nord, si les Russes affectaient moins de dédaigner ce qui manque à leur pays: leur parfait contentement s'étend jusqu'au climat, jusqu'à la terre; naturellement portés aux fanfaronnades ils sont fats même pour la nature, comme ils sont fiers de la société qui les environne; ces prétentions m'empêchent de me résigner comme ce serait mon devoir, et comme c'était mon intention, à tous les inconvénients des contrées septentrionales.
Le delta renfermé entre la ville et l'une des embouchures de la Néva est aujourd'hui entièrement occupé par cette espèce de parc; il est cependant compris dans l'enceinte de Pétersbourg: les villes russes renferment des pays. Celui-ci serait devenu un des quartiers populeux de la nouvelle capitale si l'on avait suivi plus exactement le plan du fondateur. Mais peu à peu Pétersbourg s'est réfugié au midi du fleuve dans l'espoir d'échapper aux inondations et le terrain marécageux des îles a été réservé exclusivement aux maisons de printemps des personnes les plus riches et les plus élégantes de la cour: ces maisons sont à moitié cachées sous l'eau et sous la neige pendant neuf mois de l'année; alors les loups font la ronde autour du pavillon de l'Impératrice. Mais rien n'égale pendant les trois autres mois le luxe de fleurs de ces casins glacés le reste du temps; néanmoins sous cette élégance factice, perce le naturel des indigènes; la manie de briller est la passion dominante des Russes; aussi dans leurs salons, les fleurs sont-elles placées non pas de manière à rendre l'intérieur de l'habitation plus agréable, mais à être admirées du dehors: c'est absolument le contraire de ce qui se voit en Angleterre où l'on se garde avant tout de _tapisser sur la rue_. Les Anglais sont les hommes de la terre qui ont su le mieux remplacer le style par le goût: leurs monuments sont des chefs-d'oeuvre de ridicule, et leurs habitations particulières, des modèles d'élégance et de bon sens.
Aux îles, toutes les maisons et tous les chemins se ressemblent. Dans cette promenade l'étranger erre sans ennui, du moins le premier jour. L'ombre du bouleau est transparente; mais sous le soleil du Nord on ne cherche pas une feuillée bien épaisse. Un canal succède à un lac, une prairie à un bosquet, une cabane à une villa, une allée à une allée au bout de laquelle vous retrouvez des sites tout pareils à ceux que vous venez de laisser derrière vous. Ces tableaux rêveurs captivent l'imagination sans l'intéresser vivement, sans piquer la curiosité: c'est du repos; et le repos est chose précieuse à la cour de Russie. Toutefois il n'y est pas estimé ce qu'il vaut.
Pendant quelques mois un théâtre égaye tant qu'il peut ce quartier d'été des grands seigneurs russes. Aux alentours de la salle de spectacle, des rivières artificielles, des canaux ombragés, forment des allées d'eau, même cette eau s'étend quelquefois en petits lacs qui nourrissent l'herbe de leurs rives... l'herbe!... merveilleuse création de l'art sous un sol qui de soi ne produit que de la bruyère et des lichens; on se promène entre une infinité d'habitations obstruées de fleurs et cachées parmi les arbres comme les fabriques d'un parc anglais; mais malgré ces prodiges, la pâle et monotone verdure du bouleau attriste toujours l'aspect de cette ville jardin! Là le luxe le plus dispendieux ne peut s'appeler du superflu, car il y faut épuiser toutes les ressources de l'art, et dépenser des trésors pour produire ce qui vient de soi-même ailleurs, ce qu'on regarde comme des choses de pure nécessité.
Une lointaine forêt de pins élève par intervalles ses maigres et tristes aiguilles au-dessus des toits de quelques _villas_ bâties en planches et peintes en pierre. Ces souvenirs de la solitude percent à travers la parure éphémère des jardins comme pour témoigner de la rigueur de l'hiver et du voisinage de la Finlande.
Le but de la civilisation du Nord est sérieux. Sous ces climats la société est le fruit, non des plaisirs de l'homme, non d'intérêts et de passions faciles à contenter, mais d'une volonté persistante et toujours contrariée qui pousse les peuples à d'incompréhensibles efforts. Là si les individus s'unissent, c'est pour lutter contre une nature rebelle et qui répond toujours avec peine aux appels qu'on lui fait. Cette tristesse, cette âpreté du monde physique engendre un ennui qui me fait comprendre les tragédies du monde politique si fréquentes dans cette cour. Là le drame se passe dans le monde positif, tandis que le théâtre reste livré au vaudeville qui ne fait peur à personne; en fait de spectacle ce qu'on préfère ici c'est le Gymnase, en fait de lecture, Paul de Kock. Les divertissements futiles sont les seuls permis en Russie. Sous un tel ordre de choses la vie réelle est trop sérieuse pour admettre une littérature grave. La farce, l'idylle ou l'apologue, bien voilé, peuvent seuls subsister en présence d'une si terrible réalité. Que si sous cette température hostile les précautions du despotisme viennent encore accroître les difficultés de l'existence, tout bonheur sera refusé à l'homme, tout repos lui deviendra impossible. Paix, félicité: ce sont ici des mots aussi vagues que celui de paradis. Paresse sans loisir, inertie inquiète: voilà le résultat inévitable de l'autocratie boréale.
Les Russes jouissent peu de cette campagne qu'ils ont créée à leur porte. Les femmes vivent l'été aux îles comme l'hiver à Pétersbourg: se levant tard, faisant leur toilette le jour, des visites le soir, et jouant toute la nuit: s'oublier, s'étourdir: tel est le but apparent de toutes les existences.
Le printemps des îles commence au milieu de juin et dure jusqu'à la fin d'août; dans ces deux mois, excepté cette année, on a huit jours de chaleur répartis sur tout l'été; les soirées sont humides, les nuits transparentes, mais nébuleuses, les jours gris; et la vie deviendrait d'une tristesse insupportable pour quiconque se laisserait induire à la réflexion. En Russie converser c'est conspirer, penser c'est se révolter: hélas! la pensée n'est pas seulement un crime, c'est un malheur.
L'homme ne pense que pour améliorer son sort et celui des autres hommes; mais lorsqu'on ne peut rien changer à rien, la pensée inutile n'envenime dans l'âme, qu'elle empoisonne faute d'autre emploi. Et voilà pourquoi dans le grand monde russe on danse à tout âge.
Une fois l'été passé, une pluie fine comme des aiguilles tombe incessamment pendant des semaines. Alors, en deux jours, on voit les bouleaux des îles se dépouiller de leurs feuilles, les maisons de leurs fleurs et de leurs habitants; les rues, les ponts se couvrent de chars à déménagement, d'équipages crottés où s'entassent pêle-mêle avec le désordre, l'incurie et la malpropreté naturels aux peuples de race slave, des meubles, des étoffes, des planches, des caisses[16], et pendant que ce convoi de l'été s'achemine à pas lents vers l'autre extrémité de la ville, quelques équipages à quatre chevaux, quelques drowskas élégants reconduisent rapidement dans leur séjour d'hiver les propriétaires de ces trésors emmagasinés jusqu'à l'année suivante. Voilà comment l'homme riche du Nord, revenu des trop passagères illusions de son été, fuit devant la bise, et comment les ours et les loups rentrent en possession de leurs légitimes domaines! Le silence reprend ses anciens droits sur les marais glacés, et la société frivole interrompt pour neuf mois ses représentations du désert. Acteurs et spectateurs, tous quittent la ville de bois pour la ville de pierre; mais ils ne s'aperçoivent guère du changement, car à Pétersbourg la neige des nuits d'hiver répand presque autant d'éclat que le soleil des jours d'été; et les poêles russes sont plus chauds que les rayons d'une lumière oblique.
Le spectacle fini, on reploie les coulisses, les toiles, on éteint les lampes, les fleurs du caprice tombent, et quelques arbres malvenants gémissent seuls pendant neuf mois au-dessus des joncs du pâle marécage; alors les tourbières du pôle mises à nu, attristent de nouveau la forêt clair-semée qu'on appelait l'Ingrie et dont on a tiré Pétersbourg par enchantement.
Ce qui arrive aux îles tous les ans, arrivera une fois à la ville entière. Que cette capitale sans racines dans l'histoire, soit oubliée du souverain, un seul jour; qu'une politique nouvelle porte ailleurs la pensée du maître, le granit caché sous l'eau s'émiette, les basses terres inondées rentrent dans leur état naturel et les hôtes de la solitude reprennent possession de leur gîte.
Ces idées occupent la pensée de tous les étrangers qui se promènent parmi les légers équipages de Pétersbourg; personne ne croit à la durée de cette merveilleuse capitale. Pour peu qu'on médite (et quel est le voyageur digne de son métier qui ne médite pas?) on prévoit telle guerre, tel revirement de la politique qui ferait disparaître cette création de Pierre Ier, comme une bulle de savon sous un souffle, comme une lanterne magique dont on éteint la lumière.
Nulle part je ne fus plus pénétré de l'instabilité des choses humaines; souvent à Paris, à Londres, je me disais: un temps viendra où ce bruyant séjour sera plus silencieux qu'Athènes, que Rome, Syracuse ou Carthage: mais il n'est donné à nul homme de pressentir l'heure ni la cause immédiate de cette destruction, tandis que la disparition de Pétersbourg peut se prévoir; elle peut arriver demain au milieu des chants de triomphe de son peuple victorieux. Le déclin des autres capitales suit l'extermination de leurs habitants, celle-ci périra au moment même où les Russes verront leur puissance s'étendre. Je crois à la durée de Pétersbourg comme à celle d'un système politique, comme à la constance d'un homme. C'est ce qu'on ne peut dire d'aucune autre ville du monde.
Quelle terrible force que celle qui fit sortir du désert une capitale et qui d'un mot peut rendre à la solitude tout ce qu'elle lui a pris! Ici la vie propre n'appartient qu'au souverain: la destinée, la force, la volonté d'un peuple entier sont renfermées dans une tête. L'Empereur de Russie est la personnification du pouvoir social: au-dessous de lui règne l'égalité telle que la rêvent les démocrates modernes gallo-américains, Fourriéristes, etc. Mais les Russes reconnaissent une cause d'orage de plus que les autres hommes: la colère de l'Empereur. La tyrannie républicaine ou monarchique fait détester l'égalité absolue. Je ne crains rien tant qu'une logique inflexible appliquée à la politique. Si la France est matériellement heureuse depuis dix ans, c'est peut-être parce que l'apparente absurdité qui préside à ses affaires est une haute sagesse pratique; le fait substitué à la spéculation nous domine.
En Russie, le principe du despotisme fonctionne toujours avec une rigueur mathématique et le résultat de cette extrême conséquence est une extrême oppression. En voyant cet effet rigoureux d'une politique inflexible, on est indigné, et l'on se demande avec effroi d'où vient qu'il y a si peu d'humanité dans les oeuvres de l'homme. Mais trembler ce n'est pas dédaigne: on ne méprise pas ce qu'on craint.
En contemplant Pétersbourg et en réfléchissant à la terrible vie des habitants de ce camp de granit, on peut douter de la miséricorde de Dieu, on peut gémir, blasphémer, on ne saurait s'ennuyer. Il y a là un mystère incompréhensible; mais en même temps une prodigieuse grandeur. Le despotisme organisé comme il l'est ici, devient un inépuisable sujet d'observations et de méditation. Cet Empire colossal que je vois se lever tout à coup devant moi à l'Orient de l'Europe, de cette Europe où les sociétés souffrent de l'appauvrissement de toute autorité reconnue, me fait l'effet d'une résurrection. Je me crois en présence de quelque nation de l'Ancien Testament et je m'arrête avec un effroi mêlé de curiosité aux pieds du géant antédiluvien.
Ce qu'on voit du premier coup d'oeil en entrant au pays des Russes, c'est que la société telle qu'elle est arrangée par eux, ne peut servir qu'à leur usage; il faut être Russe pour vivre en Russie: et pourtant en apparence tout s'y passe comme ailleurs. Il n'y a de différence que dans le fond des choses.
Ce soir c'était une revue du monde élégant que j'étais allé faire aux îles: le monde élégant est, dit-on, le même partout; néanmoins je n'ai senti et pensé que des choses particulières: c'est que chaque société a une âme et que cette âme a beau se laisser endoctriner comme une autre par la fée qu'on appelle civilisation, et qui n'est que la mode de chaque siècle, elle conserve son caractère original.
Ce soir toute la ville de Pétersbourg, c'est-à-dire la cour, y compris sa suite, la domesticité, s'était réunie aux îles, non pour le plaisir désintéressé de la promenade par un beau jour, ce plaisir paraîtrait fade aux courtisans qui font la foule en ce pays; mais pour y voir passer _le paquebot_ de l'Impératrice, spectacle sur lequel on ne se blase jamais. Ici tout souverain est un dieu; toute princesse est une Armide, une Cléopâtre. Le cortége de ces divinités changeantes est immuable; il se grossit d'un peuple toujours également fidèle, accouru sur leurs pas; à cheval, à pied, en voiture, le prince régnant est toujours à la mode et tout-puissant chez ce peuple.
Cependant ces hommes si soumis ont beau faire et beau dire, leur enthousiasme est contraint: c'est l'amour du troupeau pour le berger qui le nourrit pour le tuer. Un peuple sans liberté a des instincts, il n'a pas de sentiments; ces instincts se manifestent souvent d'une manière importune et peu délicate: les Empereurs de Russie doivent être excédés de soumission; parfois l'encens fatigue l'idole. À la vérité ce culte admet des entr'actes terribles. Le gouvernement russe est une monarchie absolue, tempérée par l'assassinat; et quand le prince tremble, il ne s'ennuie plus; il vit donc entre la terreur et le dégoût. Si l'orgueil du despote veut des esclaves, l'homme cherche des semblables: or, un Czar n'a point de semblables; l'étiquette et la jalousie font à l'envi la garde autour de son coeur solitaire. Il est à plaindre plus encore que ne l'est son peuple, surtout s'il vaut quelque chose.
J'entends vanter les joies domestiques que goûte l'Empereur Nicolas, mais j'y vois la consolation d'une belle âme plus que la preuve d'un bonheur complet. Le dédommagement n'est pas la félicité, au contraire, le remède constate le mal; un Empereur de Russie a toujours du coeur de reste, quand il en a; de là les vertus privées trop admirées chez l'Empereur Nicolas.