Part 2
Il parest du contraire en vos yeux pleins d'inquietude et d'impatience[63], qui sont toujours en queste de nouuelle proye, et qui semblent aller chantans avec Ronsard, _Qu'il n'y a rien si sot qu'vne vieille amitié_[64]; mais ie suis encore plus sote de m'en soucier, comme si vous en valiez bien la peine, moy sous qui tout flechit, moy coutumiere de donner des loix à qui bon me semble, moy qui n'obeïs qu'à moy-mesme[65]. Vraiment ie l'aimerois de vous[66], Monsieur l'ignorant, de me faire seruir de couuerture, vous que i'ay esleué de la poussiere et du limon de la terre: vous que i'ay fait naistre en vne nuit[67] sot, niais, fascheux, melancolique, et bref, pour le dire en vn mot, le plus grossier[68] Gascon qui soit iamais sorty de son pays: Auez vous point encore reconu que ce que i'en ai fait[69] estoit pour me moquer de vous, et pour vous precipiter en mesme temps que vous auriez commencé d'esperer; Aprenez si vous ne le sçauez que ie ne puis ny ne veux aimer vn sot et vn ignorant.
LE CAVALIER GASCON.
Si bous poubiez pis, bous le diriez.
VRANIE.
Ie suis comme les soldats de Philippe qui nommoient toutes choses par leur nom; tant que vous persisterez en vos folles amours[70], vous n'aurez autre nom de moy que de sot, et tant que vous serez sans sçauoir parler ie vous nommeray ignorant.
LE CAVALIER GASCON.
Si yé ne suis sçabant patience.
VRANIE.
Si croy-ie qu'en vostre age le temps et la peine pouroient enfin faire quelque chose de bon de vous, et qu'ainsi que d'vn champ fertile i'en retirerois quelque moisson vtile: mais ie m'aperçois bien que vostre terroir est sterile par vostre faute, Qu'en vain i'y seme, puis que vostre rude naturel ne s'est pû deffricher et changer[71]. Voyez vous pas que l'extase vous tient, et qu'aussi muet qu'vn poisson, vous estes le symbole du silence? Estes-vous empierré[72]? l'obiect present est-il si peu digne de vos regards et de vos paroles, que vous teniez ainsi la bouche close, et les yeux fermez? Coupez ce filet de grace, et ne soyez plus si long temps disciple de Pytagore. La Pie Romaine après auoir medité quelques iours, saçuoit imiter les sons qu'elle auoit entendus: C'est en fin faire son profit des leçons que l'on a oüyes, de parler apres s'estre teu[73]. Sçachons donc en vn mot, pourquoy ne parlez vous point?
LE CAVALIER GASCON.
Vous en estes la cause.
VRANIE.
Comment en serois-ie la cause? ne vous conuiay-ie pas assez de parler, et ne vous en donnay-ie pas assez de suiet[74]? Expliquez vostre Laconisme, ou bien permetez moy que ie iouë[75] deux personages, et que ie responde pour vous. Est-ce qu'offencé de mes veritez, et de ce que[76] ie me moque ordinairement de vous, la colere et le mal que vous m'en voulez vous ostent l'enuie de rien dire, ou bien est-ce que naturellement sot et honteux, vous ne sçachiez ny proferer ni exprimer vos conceptions; ou peut estre que[77] le trop d'amour lie vostre langue, et occupe vos sens, de façon que ce qu'vn autre moins amoureux employeroit à dire, vous l'employez à désirer?
LE CAVALIER GASCON.
Boilà la pure berité.
VRANIE.
Si n'en croy-ie rien[78] que sur bons gages. Toutefois cette petite rosee qui distile le long de vos ioües veut que i'y adiouste quelque foy; Cà, que ie la ramasse dans ce mouchoir, et que i'en arouse[79] l'autel de ma vanité. Mais auoüez aussi[80] qu'il n'y a que ces belles mains qui soient dignes de cette offrande. Voyez les bien, et encore que ie ne les aye point descrassees depuis huict iours, gageons qu'elles effacent les vostres, et que toutes mal soignees qu'elles sont, elles leur font perdre leur lustre. Causons, causons, ie ne veux plus vous fascher.
LE CAVALIER GASCON.
Yé bous en aimeray dabantage.
VRANIE.
C'est tout ce que ie demande de vous, car imitant les Dieux, i'aime beaucoup mieux obeïssance que sacrifice, et me plaisant ainsi qu'eux à mes oeuures, ie voudrois vous pouuoir rendre tel que i'eusse de l'honneur à ma nourriture[81], et par mesme moyen me payer par mes mains de ma peine, auec le plaisir que ie tirerois de vostre parlante conuersation. Cà donc venez à l'adoration de tant de beautez, et baisant ces mains que ie vous presente, escoutez et retenez ce que vous me deuriez dire[82].
_Pourquoy ne voulez vous pas belle Reyne de mes pensees fortifier mon coeur contre tant d'aprehensions qui l'assaillent, affermissant en telle sorte ma felicité, que ie puisse desormais viure sans crainte d'estre depossedé? Pourquoy consentez vous que le doute continuel ou ie suis de vous perdre, rende ma vie moins contente, mon aise moins acomply, et ma gloire moins parfaite. Suis-ie pas cet adorateur de vos graces, qui ne respire que vostre nom, et qui estant en action perpetuelle de desirer ce que ie vois, et d'admirer tout ce que i'oys, suis rauy de tant de_ _merveilles que ie ne scay lequel eslire, ou d'estre tous yeux pour vous regarder, ou pour vous oüyr tout oreilles?_
LE CAVALIER GASCON.
Bous me labez osté de la vouche.
VRANIE.
A la verité c'est tout vostre style: mais voyons comme vous me l'eussiez dit, et auec quelle grace vous sçauez proportionner vos paroles à vostre passion. Dites:
LE CAVALIER GASCON.
Pourquoy velle Reyne de mes menues pensees[83], né frutifiez[84] bous mon coeur d'aprehensions, assaillant et affermissant en sorte la mienne felicité, que puisse bibre sans estre poussedé[85], pourquoy consentez bous que doute continuel[86] de bous perdre rende contente ma bie, gloire parfaite et moins accomplie[87]? suis-ie pas cet adorateur de bos Dieu graces, qui empire[88] bostre renom en perpetuel desirer ce que yé bois, ruiner[89] ce que i'oys, qui raby de merbeilles né say lequel lire[90], ou d'estre tous yeux pour bous oüir, ou pour bous regarder tout oureilles.
VRANIE.
Voylà bon galimatias, et faut confesser qu'il n'y a pas grande peine à vous faire declarer vne beste, auoüant que i'ay tort de vous faire parler, puis que vous auez meilleure[91] grace à vous taire. Il faut donc employer desormais cette belle bouche[92] à vn autre vsage, et en retirer quelqu'autre sorte[93] de plaisir, pardonant à la nature qui employant tout à polir le corps, n'a peu rien reseruer pour l'esprit; gardez ce beau langage pour vos autres maistresses[94], et tandis que cette ruelle est vuide de ces fascheus qui viendront bien tost interompre nos contentemens, ie veux tirer quelque satisfaction de cette muette qui ne respond point, et n'en pouuant aracher des paroles, ie veux au moins en tirer quelqu'autre douceur. Aprochez-vous donc mon mignon[95], car vous estes mieux prest que loin; et puis[96] vous estes plus propre pour satisfaire au goust qu'à l'oüye. Recherchons d'entre vn nombre infiny de baisers celuy qui[97] sera le plus sauoureux pour le continuer. O qu'ils sont doux et bien assaisonez[98]. Cela me rauit, et n'y a si petite partie en moy qui n'y participe, et ou ne furrette et n'ariue quelque petite etincelle de volupté! mais il en faut mourir: i'en suis toute esmeuë, et en rougis iusques dans les cheueux. Ha, vous excedez vostre permission, et quelqu'vn s'aperceura de vostre priuauté[99]. Hé bien, vous voylà dans vostre element et ou vous paroissez plus qu'en toute autre chose[100]. Ha! i'en suis hort d'haleine, ie ne m'en puis rauoir, et il faut (n'en deplaise à la parole) auoüer que, pour beau que soit le discours, cet esbastement le surpasse, Et peut-on bien dire, sans se tromper, que rien ne se trouueroit de si doux, si cela n'estoit point si court[101].
FIN.
NOTES
[11] Voici le titre dans l'édition Guessard: _La Ruelle mal assortie, dialogue d'amour entre Marguerite de Valois et sa bête de somme._
[12] _Var._ Vos soleils.
[13] _Var._ En tenebres continuelles et en attente perpetuelle.
[14] _Var._ Et si ie n'enuoyois vers vous.
[15] _Var._ «Assommer parmy mes ennuis,» leçon qui me paraît préférable. Je crois qu'on pourrait mettre: «consommer parmy mes ennuis.»
[16] _Var._ Captive.
[17] _Var._ D'vn doux paradis.
[18] _Var._ Deuenir desormais.
[19] Ces six mots manquent dans l'édition Guessard.
[20] _Var._ Gastés.
[21] Collet empesé monté sur du carton.
[22] _Var._ Parlons.
[23] _Var._ Est-il pas croyable que vous auez nouuel oracle...
[24] _Var._ Affeté.
[25] _Philaftie_, du grec [Grec: Philautia], amour-propre. Comme l'a fait observer M. Guessard, Marguerite a employé ce mot dans la première phrase de ses Mémoires: «Ne voulant qu'on attribue la louange que i'en ferois plustost à la philaftie qu'à la raison.»
[26] _Var._ Sur les ames.
[27] _Var._ Ce sont mots dont on ne se doute point.
[28] _Var._ Tant.
[29] _Var._ Proprement.
[30] _Var._ Mon petit peton.
[31] _Var._ Les bas attachés.--Tallemant des Réaux, dans l'historiette de Marguerite, dit en parlant de Villars, le dernier amant ou l'un des derniers amants de cette princesse «qu'il falloit que celui-ci eust toujours des chausses troussée et des bas d'attache, quoique personne n'en portast plus». (Edit. Paulin Paris, t. I, p. 148.)
[32] _Var._ Des valises.
[33] _Var._ D'en ressembler vn grand. Personne...
[34] _Var._ Combien peu de difference il y a de vous à vne statue.
[35] _Var._ Aussi voit-on force oiseaux et peu de perroquets: plus la chose est rare et plus elle est désirée, et mesmement de moy qui suis en cela...
[36] _Var._ Que nous auons de commun.
[37] _Var._ Quelque vertu secrette qui...
[38] On trouve dans l'édition Guessard cette phrase omise dans l'édition Sorel: «Qu'en pensés-vous? Croiés-vous que l'antheros que vous elevés augmente ainsi mon amour et que leurs mutuels regards et leurs volontés réciproques contribuent à leur accroissement?»
[39] _Var._ Mais, peton.
[40] _Var._ Que vous reconnoissés tous les jours.
[41] _Var._ Que vous peuuent causer les contemplations de mes beautez.
[42] _Var._ Qui patit.
[43] _Var._ Qu'on croit.
[44] _Var._ On tient.
[45] _Var._ Depité.
[46] Mario Equicola, auteur de _Della natura d'Amore_, traduit en français par Chappuys, Paris, 1554, in-8º.--R. Juda, dit Léon Hébreu, savant rabbin espagnol du XVe siècle, auteur de _Dialoghi de Amore_, Rome, 1535, in-4º.
[47] _Var._ Ou Marcel Ficin.--Marsilio Ficino, célèbre philosophe platonicien du XVe siècle, auteur d'un commentaire sur le Banquet de Platon, commentaire intitulé: _De Voluptate_, traduit en français, sous le titre de L'Honneste Amour, par G. Lefevre de la Boderic, Paris, 1588, in-8º.
[48] _Var._ Ne disent rien, que ie suis lasse de vous en tant crier.
[49] Voici comment ce paragraphe est imprimé dans l'édition de M. Guessard: «Vous le sçavés bien prendre pour entretenir vos maîtresses à vos heures. Ie sçay vos anabaptistes déduits et le temps que vous prenés pour vous iouer. Que si ie le souffre, c'est que ie vous desdaigne et que ie ne desire pas mieux vous punir que de vous sçauoir en mauuaise compagnie.»
[50] _Var._ Mon déduit.
[51] Acrisius, père de Danaé.
[52] _Var._ Etoit bien mieux fermée.
[53] _Var._ Iupiter entra dedans.
[54] _Var._ D'vn si honneste.
[55] _Var._ L'effusion de sang de ceux.
[56] Jeu.
[57] _Var._ Les ignorans comme vous qui n'ayant de de quoy.
[58] _Var._ Qui se trouuent.
[59] _Var._ I'ayme bien mieux.
[60] _Var._ Et pour vous, la cause en est sans gueres subtiliser.
[61] _Var._ Par raison de science.
[62] _Var._ Aussi bien.
[63] _Var._ En vos inquietudes et en vos yeux pleins d'impatience.
[64] _Var._ Qu'il n'est rien de si sot qu'vne vieille amitié.
[65] _Var._ Moi qui n'obeis iamais qu'à mon seul plaisir.
[66] _Var._ Vrayment me dois-ie plaindre de vous.
[67] _Var._ En vne nuit parmi les grands, ours mal leché, niais, fat, etc.
[68] _Var._ Le plus goffe (de l'italien _goffo_, lourdaud).
[69] _Var._ Iusques icy.
[70] _Var._ En vos sottes amours.
[71] _Var._ Mais ie m'aperçoys bien que le terroir est sterile, et qu'en vain i'ay semé et que vostre rude nation ne se peut defricher ni changer.
[72] _Var._ Et, vous en prie.
[73] _Var._ Et tout, hormis vous, sait enfin faire son profit des leçons qu'il oit et qu'on lui dicte.
[74] _Var._ Et ne vous ouvré-ie assés de suiets?
[75] _Var._ Que ie fasse.
[76] _Var._ Et de quoy.
[77] _Var._ Ou bien est-ce que.
[78] _Var._ Ie n'en croiray rien.
[79] _Var._ Dans ce linge et que i'en asperge...
[80] _Var._ Mais adioutés aussi.
[81] C'est-à-dire: que votre éducation me fît honneur.
[82] _Var._ Et retenez ce que vous deuriés dire et ce que ie voudrois ouir et dites comme moy.
[83] _Var._ Des miennes pensées.
[84] _Var._ Fortifiés vous.
[85] _Var._ Depossédé.
[86] _Var._ Qu'vn doute perpetuel... conteste ma vie.
[87] Ces cinq derniers mots manquent dans l'édition Guessard.
[88] _Var._ De vos disgraces qui ne respire que.
[89] _Var._ Ruminer.
[90] _Var._ Eslire.
[91] _Var._ Trop plus de graces.
[92] _Var._ Et faut donc occuper desormais vostre bouche.
[93] _Var._ Quelque sorte.
[94] _Var._ Pour vos maitresses et le silence pour moy.
[95] _Var._ Mon peton.
[96] _Var._ Et puisque.
[97] _Var._ De baisers diversifiés lequel sera.
[98] _Var._ Bien assaisonez pour mon goust.
[99] _Var._ Et quelqu'vn s'en apercevra de cette porte.
[100] _Var._ Plus qu'en chaire.
[101] Le texte porte, et évidemment par erreur: _si cher_.--On lit dans l'édition Guessard: «Et peut-on bien dire, sans se tromper: Rien de si doux, s'il n'estoit si court.»
TIRÉ A 180 EXEMPLAIRES:
150 sur papier vergé; 20 sur papier de couleur; 10 sur papier vélin; 3 sur peau de vélin.
Evreux, A. HÉRISSEY, imprimeur.--M DCCC LV.
End of Project Gutenberg's La ruelle mal assortie, by Marguerite de Valois