La Robe brodée d'argent

Chapter 9

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Il essaya de reprendre la conversation interrompue; mais c'était fini. Mme Desmoutiers restait silencieuse et se montrait tout juste polie; Landry était nerveux, et Léna jetait sur la pendule des regards de plus en plus anxieux, tandis que le parfum léger laissé dans la chambre par ces deux brillantes inconnues lui causait un malaise pénible.

Tout à coup, la porte s'ouvrit, et le valet de chambre s'avança.

--La femme de chambre de Mademoiselle est là....

Léna devint pourpre, Landry eut l'air éploré, et Séverin regarda curieusement la jeune fille.

--Ce n'est pas une femme de chambre, dit-elle d'une voix émue, mais ferme, s'adressant à Mme Desmoutiers, mais ma cousine, la soeur du curé de Boulommiers. Permettez-moi de la rejoindre immédiatement, car elle n'oserait entrer.

--Mais il faut qu'elle entre, qu'elle prenne une tasse de thé avec nous! s'écria Mme Desmoutiers avec une affectation d'empressement.

--Elle ne le voudrait pas, et je ne saurais la faire attendre....

--Alors, au revoir, mademoiselle.... Vous voudrez bien, n'est-ce pas, nous faire le très grand plaisir de revenir?

--Je crains que mon séjour ne se prolonge pas très longtemps....

--Je le regretterais.... Mais où est Landry? Ah! le voici.... N'as-tu pu décider la cousine de Mademoiselle à entrer un instant?

--Non, mais je me suis assuré que la voiture est prête.... Le cocher de ma mère vous mettra en sûreté à la gare, mademoiselle.... Je vous y aurais accompagnée, s'il y avait eu une place pour moi.

Léna laissa à peine une seconde sa main toucher celle de Mme Desmoutiers. Elle jeta à Séverin un regard reconnaissant: dans l'amertume croissante qui remplissait son âme, il y avait une ombre d'attendrissement pour la bonté qu'il lui avait montrée. Suivie de Landry, elle gagna rapidement l'antichambre, où, modestement assise sur une banquette, disant son chapelet dans sa manche, Mélanie l'attendait, sans même penser qu'elle n'était pas à sa place.

--Je vous reverrai, mademoiselle Léna, murmura Landry, embarrassé.

--Je ne le crois pas! dit-elle sèchement.

Il tressaillit.

--Mais j'irai à Boulommiers!... Vous n'étiez pas vous, ce soir.... Quelque chose vous a-t-il froissée?

Elle se redressa et le regarda en face. L'éclair de ses yeux gris, qui devenaient d'acier, la lui rendit tout à coup.

--Léna, dit-il d'une voix basse et agitée, son coeur se fondant, il faudra dissiper ce malentendu! Je ne puis me l'expliquer!...

La lèvre de Léna se plissa légèrement, mais elle ne répondit pas. Il lui tendit la main, elle ne parut pas le voir. Il la suivit, anxieux, dans l'escalier. Sous la voûte, le petit coupé de Mme Desmoutiers, tout attelé, attendait. Il voulut l'y faire monter.

--Mille mercis, dit-elle de la même voix sèche, ma cousine a une voiture.

--Mais celle-ci vous mènera plus vite!... Léna! Oh! il n'est pas possible que vous partiez ainsi!... Mademoiselle, ne pouvez-vous la décider à prendre la voiture de ma mère?...

Léna entraîna hors de la maison la pauvre Mélanie qui, déçue en la voyant refuser ce joli coupé, se demandait la raison de son caprice; puis, se retournant vers Landry, elle lui jeta à demi-voix une phrase sifflante:

--Vous avez eu honte de moi!

Il n'eut pas le temps de la détromper.... ou d'essayer. Il était là, en frac, nu-tête, et elle, entraînant toujours Mélanie, avait déjà traversé la chaussée noire et boueuse.

XV

Séverin s'était dit, le lendemain matin: «Je vais avoir la visite de Landry.»

Mais ce ne fut qu'au moment où il achevait son déjeuner solitaire que Landry fit son entrée chez lui, très pâle, en proie à une agitation visible.

--Qu'es-tu devenu hier soir, Landry? Tu me prônes les trois derniers actes de _Méhallah_, et tu n'y parais point!

--J'en étais incapable.... Mon ami, je suis horriblement malheureux!

Séverin garda le silence.

Landry se jeta sur une chaise, et dit brusquement:

--Léna va repartir.

--Tu l'as vue, ce matin?

--Non, elle a refusé de me recevoir.... Je pense, après tout, qu'elle a un orgueil infernal, s'écria-t-il, et que je dois bénir le caprice qui à tout rompu!

--Est-ce bien à elle que revient la responsabilité d'une rupture? demanda Séverin avec calme. Sois sincère, Landry: tu as été, hier, profondément déçu, et tu l'as laissé voir.

Landry cacha son visage dans ses mains, avec une sorte de gémissement.

--Tu avais raison, j'étais fou!

--Je ne triompherai pas de toi. Le passé est le passé. Mais je t'avais dit qu'il ne fallait pas qu'elle vînt ici maintenant.

--Il fallait cependant bien que ma mère la vît!

--Il fallait faire son éducation de femme du monde, doucement, patiemment; il ne fallait pas la jeter brutalement, du fond de son vieux manoir, dans un monde raffiné, alambiqué. Si l'on avait eu l'idée machiavélique de la placer dans le cadre le plus désavantageux, on n'eût pas mieux réussi.

--Et ni toi ni ma mère ne pouvez évidemment comprendre mon aberration! dit Landry amèrement.

--Je puis tout comprendre, d'autant que je l'ai vue avant-hier dans le charme très réel de ce costume qui la laissait elle-même.

--Et tu admets alors que, la retrouvant si différente....

--Je n'admets pas, si l'on a réellement aimé une femme, que l'amour cède à des accidents de milieu et de costume; c'est ce qui me fait constater la vérité de mon impression première: ton coeur n'a jamais été touché; ton imagination seule s'est éprise de Léna.

Landry gémit de nouveau.

--Hier soir, son indignation la rendait si fière, si jolie, que j'ai cru l'aimer encore.... Et je me suis rappelé tes paroles: tu me trouvais engagé....

--Absolument! dit froidement Séverin.

--Eh bien! je suis allé, ce matin, dans ce lieu sordide où elle habite.... J'y suis allé avant de revoir ma mère, que je voulais mettre en présence du fait accompli.... Tu le vois, Séverin, j'avais l'intention d'agir en homme d'honneur, malgré le changement survenu en moi, malgré les inévitables réflexions qui m'assaillent au sujet de sa situation de famille, de son père....

--Et tu es ravi que des circonstances quelconques t'aient dispensé d'un devoir devenu onéreux!

--Mais enfin, pourquoi s'est-elle froissée? Ma mère a été très bonne....

--Très aimable, rectifia Séverin.

--N'ai-je pas tout fait pour lui donner l'impression d'un chez elle? N'ai-je pas été le même avec elle?

--Le même, Landry? Le même, quand tu avoues que tu as cru voir une autre femme?

--Mais je ne le lui ai pas montré!

--Penses-tu tromper un coeur aimant? Alors que moi je te sentais changé, alors que ta mère le voyait et s'en réjouissait, comment peux-tu supposer que tes impressions aient pu lui échapper, à elle?

--Séverin, je voudrais savoir s'il n'y a que cela.... Si j'ai eu des torts, je voudrais... c'est-à-dire je dois les réparer. Veux-tu aller trouver cette cousine, qui sans doute doit avoir sa confiance, et ce curé, qui peut la conseiller?

--A quoi bon? Si elle a refusé de te voir, c'est qu'elle te tient quitte de tout engagement. Et alors, mon avis est que tout est pour le mieux.

Un imperceptible soupir de soulagement échappa à Landry.

--Mais que dire à son oncle de Coatlanguy? Quel récit lui fera-t-elle? Dois-je lui écrire? Séverin, je t'en prie, va à Boulommiers!

Séverin haussa les épaules, et sonna son domestique.

--Ma pelisse, s'il vous plaît.... Il faut que ce soit pour toi, Landry. Je hais d'être mêlé à des histoires de mariage, que ce soit pour les arranger ou pour les rompre.

Il alluma un cigare, et, ayant dégagé sa main de celles de Landry qui la meurtrissaient, il suivi le quai avec l'intention de prendre la rue Bonaparte, où il avait affaire, pour gagner ensuite la gare Montparnasse.

Le froid était assez piquant, mais le soleil brillait, et une course à pied n'avait rien de désagréable. Séverin s'arrêtait de temps à autre devant les boutiques, par une vieille habitude, et tout à coup, il tomba en arrêt devant la petite toile qui avait, la veille, excité tant d'émotion chez Léna.

Il lui semblait y retrouver quelque chose de familier. Il interrogea ses souvenirs. Il n'avait jamais vu ce paysage; mais, comme sa mémoire était très précise, il se rappela tout à coup les cartes postales et les photographies que Landry avait rapportées de Bretagne, et en particulier celles du manoir, détaillées à grand renfort d'explications.

--Il paraît, monsieur, que c'est un vieux château breton, dit le marchand qui connaissait Séverin. Hier, deux dames ont reconnu le site. C'est d'un peintre estimé, qui vient de mourir, m'a-t-on dit, Hervé Lebreton.

--Hervé Lebreton, mort? Un de mes amis, qui revient de Venise, l'y a vu la semaine dernière, vieilli, d'ailleurs, et plus paresseux que jamais. Ceci doit être une oeuvre de jeunesse, et ne vaut pas dix louis.

Il s'éloignait, le marchand le rappela.

--Hier, une dame m'en aurait volontiers donné deux cents francs, M. de Salles, une cheune et cholie provinciale qui pleurait presque devant cette vieille maison.... Allons, puisque vous êtes connaisseur, je vous laisserai la toile pour deux cent cinquante francs.

La pensée que la jeune et jolie dame que ce petit tableau avait émue pouvait être Léna elle-même, traversa l'esprit de Séverin.

--Comment cette dame était-elle habillée? demanda-t-il.

--A la mode de l'an dernier, ou de la province.... En gris... Elle dit «Oh! c'est... (un nom difficile, monsieur), et soupesa son porte-monnaie.

Séverin mit la main dans sa poche.

--Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Voulez-vous dix louis?

--Douze, monsieur.... Onze!... Non? Prenez-le pour deux cents francs! s'écria le Juif, voyant l'amateur s'en aller d'un pas décidé.

Et tout en enveloppant la petite toile, il répéta que c'était «une pien ponne affaire.»

Séverin regarda sa montre: le train de banlieue partait aux heures. Son tableau sous le bras, il pressa le pas, et arriva à la gare juste au moment où les derniers voyageurs se précipitaient au guichet.

XVI

--M. le curé?

--Il fait le catéchisme, monsieur.

--Et sa soeur? Puis-je la voir pour une affaire urgente?

--Je vais demander, monsieur.

La vieille femme boiteuse et à demi idiote, recueillie par charité sous prétexte d'aider Mélanie, se traîna au bas de l'escalier.

--Mademoiselle!

--Ma tante vient de sortir, répondit Léna, ouvrant sa porte. Avez-vous besoin d'elle, Nélie?

--C'est une affaire pressée. Descendez, s'il vous plaît, Mlle Léna; que ce soit l'une ou l'autre, probablement ça ne fait rien....

Son court séjour au presbytère avait suffi à convaincre Léna qu'il était superflu de discuter avec Nélie. Elle descendit, se demandant à quelle sorte de client elle allait avoir affaire. Ayant décidé de repartir le soir, elle avait déjà repris avec une hâte fiévreuse le costume abandonné la veille pour cette entrevue cruelle.

Elle ouvrit la porte de la salle à manger, et resta immobile de surprise en voyant Séverin.

Lui aussi eut une impression d'étonnement; mais il la domina aussitôt.

--J'avais demandé mademoiselle votre tante, dit-il, prenant rapidement son parti; mais, puisqu'une circonstance fortuite vous conduit ici, permettez-moi de m'acquitter du message dont je devais la charger pour vous....

Léna hésita un instant. Mais elle aussi s'était reprise, et, soutenue par son orgueil, elle indiqua un siège à ce visiteur inattendu.

--Landry, dit Séverin sans préambule, est au désespoir de l'étrange malentendu d'hier.... Il veut....

--Un malentendu! répéta Léna d'un ton hautain. Il me semble, à moi, que ç'a été, au contraire, la fin d'une erreur, la lumière jetée sur une situation fausse....

--Landry, reprit Séverin avec douceur, ne saurait oublier qu'il a eu l'honneur de demander votre main à monsieur votre oncle. Il la sollicite encore, et si quelque chose vous a, sans qu'il l'ait vu, froissée hier soir....

--Voulez-vous dire à M. Desmoutiers, interrompit Léna d'une voix sèche qui se brisait par instants, qu'il n'est pas le seul à avoir reconnu sa folie.... Si je lui suis apparue hier autre qu'au Coatlanguy, lui non plus n'est pas le même pour moi. Mais en fût-il autrement, Hélène de Coatlanguy est trop fière pour entrer de force dans un monde où on la dédaignerait, et trop sincère pour chercher seulement dans le mariage un peu d'éclat ou d'argent, quand elle ne pourrait donner son coeur....

Hélas! celui qui l'écoutait avait trop de pénétration pour ne pas deviner que ce coeur, qui se disait libre ou détaché, se brisait de chagrin. Il ne restait plus, chez elle, aucune trace de la timidité, de la gaucherie de la veille. La fierté d'une race l'animait, la fierté blessée qui inspirait ses paroles comme elle lui donnait la force de se tenir là, raidie, impassible. En reprenant son costume natal, elle avait retrouvé l'aisance, l'élégance inconsciente de ses manières, et Séverin, qui, plus que jamais depuis la veille jugeait ce mariage impossible, s'applaudit tout bas d'être venu à la place de Landry.

Il se leva.

--Voulez-vous me permettre, dit-il avec un profond respect, de vous exprimer, comme parent de Landry, mes regrets les plus sincères de ce qui s'est passé? Si la réflexion calme votre ressentiment... car, après tout, il n'y a eu que des impressions sans aucun fait décisif... mon cousin sait combien est sacré l'engagement qu'il a pris....

--Si vous me connaissiez, vous ne penseriez pas, encore une fois, que je sois femme à me targuer d'un engagement qu'on regrette....

Il s'inclina très bas, et il sortait déjà, lorsque les yeux de Léna tombèrent sur un objet qu'il oubliait sur son fauteuil.

--Ceci est-il à vous?...

Il tressaillit légèrement, et, après un instant d'hésitation, souleva le papier qui couvrait la petite toile.

--J'oubliais, en effet, que je voulais vous montrer cette étude, et vous demander si c'est bien le château de Coatlanguy qu'elle représente.

Elle jeta un regard avide sur la toile, et ressentit une émotion soudaine et indéfinissable à revoir cette maison qu'elle aimait, mais qui, en ce moment, lui apparaissait triste, sévère, où elle allait retrouver ses illusions mortes et ensevelir son secret désespoir.

--Oui, c'est le Coatlanguy... J'avais vu hier ce tableau dit-elle en soupirant.

Et reprise, malgré les émotions poignantes qu'elle venait de traverser, d'un intérêt inexprimable pour le peintre, elle formula une question presque malgré elle:

--Connaissez-vous celui qui a peint cela?

--Je l'ai vu deux ou trois fois.

--Il y a longtemps, alors, car il doit être mort depuis des années?

--Mort, Hervé Lebreton! Un de mes amis l'a rencontré ces temps derniers à Venise!

Le coeur de Léna eut un sursaut si vif, qu'elle crut perdre la respiration.

--Alors, ce n'est pas le même, dit-elle enfin avec une sensation désolée.

--Je sais très peu de chose de ce peintre, qui a du talent. On le disait neurasthénique, éprouvé par des chagrins intimes. Sa santé était délicate, il ne pouvait toujours travailler; aussi son oeuvre est-elle peu considérable; mais les amateurs le connaissent bien.... Si j'osais laisser ici cette toile? Monsieur le curé est breton; peut-être serait-il bien aise de garder une étude qui, si jolie qu'elle soit, m'a été donnée, je m'empresse de vous le dire, pour un prix très minime.

--Un prix très minime? répéta Léna dont les yeux s'animèrent. Hier, on m'en demandait plus de trois cents francs!

Séverin la regarda.

--On abusait de votre inexpérience, mademoiselle.... Hervé Lebreton est un artiste charmant; mais, comme je vous le disais, ceci n'est qu'une étude, et date de ses débuts.... S'il pouvait vous être agréable de la garder? ajouta-t-il, hésitant.

--Cela dépend du prix que vous l'avez payée.... si vous voulez bien me la céder, répondit-elle d'un ton ferme.

--Cinquante francs... dit-il, de nouveau hésitant.

Pour la première fois depuis le commencement de cette entrevue, une ombre de joie rendit à Léna, au moins pour un instant, son expression d'autrefois. Elle glissa la main dans la petite poche de soie qui lui avait manqué la veille, et ouvrit son porte-monnaie.

--Cela ne vous coûte pas trop de vous en séparer, monsieur?

--Je serai trop heureux si vous emportez d'ici une seule impression agréable! dit-il gravement.

Il reçut de ses doigts bruns le billet de banque, et, la saluant de nouveau, sortit de la chambre.

--Léna!.... Que regardes-tu ainsi? s'écria le curé qui venait d'entrer sans qu'elle l'eût seulement entendu. Et te revoilà donc dans tes vêtements de chez nous? Et tu veux toujours partir, ma pauvre petite?

Il prit sa main, la força à s'asseoir près de lui, et la regarda d'un bon regard plein de compassion.

--Mélanie m'a dit, Léna, que tu es revenue, hier soir, malheureuse et courroucée... Veux-tu dire ce qui te trouble à ton vieil oncle, mon enfant, à un humble prêtre qui a vu s'ouvrir bien des coeurs devant lui? Peut-être, après tout, n'est-ce qu'un orage comme il s'en forme dans la jeunesse?

Léna ne put résister à cette bonté. Elle s'agenouilla comme si elle eût été au confessionnal, et murmura:

--C'est fini, tout à fait fini.... Il ne m'aime plus, et moi... je le déteste!

Le curé se garda bien de lui dire qu'il ne faut détester personne; le moment n'était pas venu.

--Je n'aimais pas beaucoup pour toi un mari très riche, très lancé dans un monde raffiné et exigeant. Enfin, tu aurais pu te mettre à son niveau: une vraie affection fond les vies, et puis tu as du bon sang dans les veines.... Maintenant, n'abandonnes-tu pas trop tôt ce rêve qui te rendait si heureuse? Ma petite fille, il ne faut pas écouter l'orgueil ni la rancune.... Que t'a-t-il fait? Se refuse-t-il à tenir sa promesse?

--Non, mais il ne m'aime plus....

Il y avait quelque chose de tragique dans ces paroles, dites un peu bas et très simplement.

Le curé porta la main à son front d'un geste embarrassé, et tourmenta les mèches grises que le vent venait d'ébouriffer.

--Il ne t'aime plus! Déjà! Alors, cet amour-là n'était pas bien fort, ma fille.... Mais en es-tu sûre?

--Croyez-vous que je puisse m'y tromper? Je l'ai trouvé si différent! Ah! je le vois bien, j'ai été pour lui la distraction d'une saison! Il m'oubliera, lui! Mais moi, bien que je sente mon amour mort comme le sien, je ne l'oublierai pas, parce que...

Elle appuya inconsciemment la main sur son coeur...

--Parce qu'il m'a fait aimer en vain, et puis parce qu'il m'a rendu le bonheur impossible....

--Allons, allons, dit le curé plus attendri qu'il ne voulait le paraître, ne disons pas, quand l'hiver dépouille les rosiers, qu'il n'y aura plus de roses.... Tu seras désormais moins confiante, ma petite fille, moins confiante dans les inconnus qui peuvent être sincères, mais qui sont légers.... En revanche, tu penseras que, puisque tu n'as plus de mère, ta Mère du ciel veillera sur toi, oui, même sur ton bonheur terrestre.... Qui sait si tout ce chagrin n'est pas pour le mieux? En tout cas, porte ta peine en Bretonne chrétienne et résignée; après tout, le bonheur n'est qu'un accident dans notre vie; notre vie, elle est faite pour le bon Dieu.... Et enfin, ma petite fille, tu pardonneras le chagrin qu'on te fait. Le pardon, vois-tu, est un baume qui guérit le coeur dont il sort.... Je te bénis, ajouta le prêtre, formant une petite croix sur son front, et je demande à Dieu qu'il fasse de toi une femme forte.

Il pria un instant; puis, voyant l'apaisement se faire sur le visage tourmenté de Léna, il voulut la distraire de tant de tristesse.

--Qu'est-ce que ce tableau que tu regardais? dit-il, prenant ses lunettes. Mais c'est le Coatlanguy!... O ma petite fille, comme cela réjouit mon vieux coeur de revoir la maison où j'ai joué enfant!... Et c'est Alain, là, près de la porte! Un beau gars! Oh! quel plaisir!... Et d'où vient ce tableau? ajouta-t-il, essuyant les verres qu'une larme venait de mouiller.

Il rouvrait dans l'esprit de Léna une source de trouble un instant oubliée.

--D'où vient ce tableau? répéta-t-elle. Ah! mon oncle, vous pouvez le dire mieux que moi, peut-être! Le nom de celui qui l'a peint est Hervé Lebreton, et vous savez sans doute si c'est mon père?

Son regard anxieux rencontra des yeux effrayés.

--Est-ce mon père? demanda-t-elle, tremblante.

--Je... je ne puis en être sûr.

--Mais vous le croyez? Oh! pourquoi me refuser la consolation de le savoir, de penser que je contemple une oeuvre de ce pauvre père disparu? Il signait ainsi, n'est-ce pas?

--Eh bien!... oui!

--Et il est mort? Oh! parlez-moi de lui! Parfois, je me demande avec effroi ce qui pèse sur son souvenir, pour que personne ne veuille me donner les détails dont mon coeur a soif!

Le curé s'agitait sur sa chaise, évidemment inquiet.

--Et même... même est-il mort? dit soudain Léna, les yeux agrandis par l'angoisse. Celui qui a acheté le tableau prétend qu'Hervé Lebreton est encore vivant, hors de France. Se trompe-t-il, comme je l'ai cru d'abord?

Son coeur avait maintenant des battements désordonnés, tandis que ses regards interrogeaient avidement le prêtre.

--Mon enfant, dit celui-ci après un instant de silence, ton père n'a jamais rien fait qui ait pu le faire rougir devant son enfant. Il a été son propre ennemi, mais n'a fait tort à personne, et tu peux l'honorer dans ton coeur. Quant aux détails que ton oncle juge bon de te refuser, ne penses-tu pas que je trahirais sa confiance, si je disais à la nièce qu'il me confie ce qu'il croit devoir lui taire? Tout ce que je peux te promettre, c'est que je conseillerai à Alain de satisfaire ton légitime désir.

--Mais dites-moi, du moins, si mon père est vivant! s'écria Léna qui, distraite soudain de son amour meurtri, s'attachait avec passion à cette idée nouvelle.

--Il y a très longtemps que je n'ai entendu parler de lui; je ne sais vraiment pas s'il vit encore. Voici l'heure de mes confessions, ma fille, il faut que je te quitte....

Et, décidé à ne plus rien dire, le curé se glissa hors de la chambre.

Léna partit le soir même, sans vouloir tarder d'un jour, et sans avoir voulu avertir l'oncle Alain.

--Tu n'as même pas vu les Invalides, ni le musée Grévin! disait Mélanie, désolée, pendant le repas hâtif qu'on avait avancé.

--Vous n'êtes pas entrée à Notre-Dame, ni montée à Montmartre! murmurait le vicaire, presque scandalisé.

--Et tu as à peine joué sur l'harmonium descendu pour toi! ajouta le curé en soupirant.

Elle partit, laissant à Mélanie la toilette grise qui, pour elle, s'associait à ses amers déboires. Chose étrange, elle n'emportait de Paris d'autre souvenir tangible que la petite toile représentant le Coatlanguy.

Elle s'enveloppa dans sa mante, s'enfonça dans le coin du wagon des dames, et le même train qui l'avait amenée, radieuse d'espérance, l'emporta, déçue, amère, douloureuse.

--Pauvre petite Léna! murmura le curé, rentrant sans bruit dans la misérable salle que le costume breton avait éclairé pour lui d'un rayon vite éteint.

La nostalgie demeurait au coeur de ce vieillard qui, en vivant loin de «chez lui», offrait à Dieu un sacrifice silencieux, sans cesse renouvelé.

Il ouvrit l'harmonium, mit la sourdine, et ses doigts raides et maladroits ébauchèrent l'air doux et mélancolique du cantique de saint Hervé. A demi-voix, se consolant lui-même, il murmura la strophe touchante qui, jaillie du coeur d'un saint breton, ranimait son coeur d'exilé:

«Au Paradis, nous verrons encore, pleins de gloire et de grâce, nos pères, nos mères, nos frères, _les hommes de notre pays_....»

XVII

Décrire la situation d'esprit de Léna serait impossible. Le court passé joyeux de son amour, ses rêves enivrants, tout cela s'était effondré, et il lui semblait avoir roulé dans un abîme de désolation. La vie, la lumière, le bonheur, l'amour, elle avait tout perdu. Des sommets qu'elle avait un instant touchés, elle retombait dans l'ennui inexorable de sa solitude sauvage, dans le dégoût de son existence monotone, et une impossibilité d'aimer de nouveau, d'être heureuse, se dressait devant elle comme un mur noir infranchissable.