La Robe brodée d'argent

Chapter 8

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--Oh! moi, je n'accepte jamais d'invitations! dit le prêtre en souriant; mais si Mélanie veut accompagner Léna....

Mélanie devint toute rouge.

--Moi, Monsieur, franchement, je n'ai pas de toilette, dit-elle avec naïveté. Et puis, je suis une sauvage. Mais, comme la figure de cette petite devient sombre à l'idée de perdre un si grand plaisir, je vais vous dire ce que je ferai: j'irai la conduire, puis la rechercher à dix heures.... Nous reprendrons le dernier train. Une fois n'est pas coutume, n'est-ce pas, mon frère?

Le curé approuva, puis demanda la permission de se rendre à l'église. Mélanie, voyant que la conversation se traînait, murmura qu'on avait besoin d'elle, et Léna se trouva seule avec Landry.

Son coeur se serra en constatant un silence un peu long. Il n'était pas ainsi, au Coatlanguy!

--Comment trouvez-vous Paris? demanda-t-il enfin, avec un sourire contraint.

--Je pense que je n'en ai vu que les côtés désagréables, répondit-elle avec une amertume soudaine. Des foules brutales, des magasins où l'on étouffe, et puis... cette impression d'être perdue....

--Ah! oui, Séverin m'a conté votre aventure; j'en ai eu le coeur remué.... Je ne vous répéterai pas ce qu'il m'a dit de vous et de votre joli costume, lui qui ne regarde aucune femme.

Une ombre de sourire détendit la lèvre de Léna.

--Ah! mon costume! Croiriez-vous que moi, qui le détestais, j'ai été triste de le quitter, ce matin!

Il ne répondit pas.

--J'ai peur d'avoir mal choisi ma nouvelle toilette, dit-elle, vaguement inquiète; ou plutôt, c'est ma tante qui m'a guidée. Est-ce qu'il n'est pas bien?

--Oh! si, répondit-il sans conviction. Mais il faut demander à ma mère l'adresse d'une couturière qui est une vraie artiste, et qui vous habillera tout à fait bien.... Que désirez-vous voir, à Paris?

--Les Invalides, dit-elle naïvement, les boulevards, le musée Grévin, le Bois de Boulogne, que sais-je! Je ne parle pas des églises, naturellement. J'aimerais les jardins en été; mais, hier, j'ai vu les Tuileries, et j'ai été déçue.

--Et les musées? Il faut les voir!

--Je ne connais rien en peinture.

Il étouffa un soupir.... Mais c'était horrible, cette impression, cette idée qu'il voyait devant lui une jeune fille inconnue, d'un monde inférieur, qu'il n'avait jamais aimée!

--Votre mère va mieux? J'ai peur qu'elle n'ait retardé, à cause.... de moi, ce voyage qui devait lui faire du bien.

Une rougeur soudaine rendit à Léna quelque chose d'autrefois.

--Ne pensez pas cela; naturellement, ma mère partira si c'est nécessaire....

Il se détesta tout à coup pour ces paroles, comme s'il les avait dites pour préparer les choses de loin, au cas où... où tout ne s'arrangerait pas....

--Je ne puis rester maintenant. Mais je suis heureux de la pensée de vous voir ce soir....

Comme il mentait! Il était déchiré, misérable. Tout ce qui avait, ces dernières semaines, charmé sa vie, disparaissait lamentablement, ne laissant subsister qu'un engagement téméraire, odieux.... que Séverin avait déclaré sacré....

Il eut de faux sourires en prenant congé d'elle, et il la quitta en proie à un malaise indéfinissable. Il respira longuement en sortant du pauvre petit presbytère, et il se dirigea vers le bureau du télégraphe, où il barbouilla une dépêche pour Séverin:

«Viens dîner avec nous. Revu Léna; elle n'a plus son costume, ne l'ai pas reconnue. Besoin de toi ce soir.»

XIV

Une longue journée... Mlle Mélanie a des oeuvres, et Léna est livrée à elle-même, ses pensées ballottées de l'entrevue du matin à la perspective du dîner de ce soir. Elle est mal à l'aise;--pas malheureuse, oh! non! Mais elle aussi a trouvé un Landry singulièrement différent de celui qu'elle connaissait; seulement, ce Landry nouveau est encore plus élégant, plus charmant,--tellement, même, qu'elle se demande comment il l'a aimée, comment il a pu vivre au Coatlanguy.... Et elle veut se persuader qu'elle est heureuse, qu'elle ne craint rien, qu'elle n'a pas même l'idée qu'il puisse regretter les paroles murmurées au seuil du manoir.

Enfin, Mélanie est libre et offre de partir de bonne heure pour Paris, afin de flâner devant les magasins, ce qu'elle suppose devoir plaire à Léna, et ce qui constitue pour elle-même une distraction aussi rare qu'appréciée.

Cette fois, un soleil pâle est sorti des nuages et répand une gaieté suffisante dans les rues encombrées. Si l'attente n'ôtait à Léna la faculté de jouir, elle s'intéresserait davantage à ce qu'elle voit: Notre-Dame-des-Champs, avec sa belle fresque fleurie, Saint-Etienne-du-Mont, dont elle aime le jubé et où elle prie sur le tombeau de l'aimable sainte dont Landry lui a promis l'image. Ses poumons s'emplissent d'air, au Luxembourg. Elle regarde, avec un intérêt qui trahit son ignorance de l'art, les statues peintes des magasins de la rue Bonaparte et de la rue de Vaugirard, puis elle s'émerveille franchement en se trouvant sur les quais.

--Nous verrons Notre-Dame un matin, à l'heure où l'on visite le trésor, dit Mélanie. Il va être temps de nous diriger vers le quai d'Orsay; en attendant, regardons les magasins d'antiquités.

Ceci, tout à coup, intéresse Léna, d'abord en lui révélant la valeur de vieilles choses qu'elle dédaignait en Bretagne, et qu'elle s'étonne de voir cotées si haut. Puis elle ressent, devant ces amoncellements d'objets, de vrais attendrissements. Il y a au Coatlanguy des bahuts plus beaux que ceux-ci. Au château de Saint-Thonan, elle a vu des tapisseries dans le genre de celles qui pendent là.... Elle regarde les vieux fauteuils dont le crin sort, les faïences dont il y a des échantillons tout pareils dans le vaisselier de son oncle, les croix normandes, les dentelles, les portraits de famille, les toiles sans cadre.

Tout à coup, elle pousse un cri étouffé:

--Tante Mélanie, regardez ce tableau!...

Mélanie s'approche, et voit une peinture ternie, enfumée, dont ses mauvais yeux ne saisissent d'abord que les tons gris et verts.

--C'est le Coatlanguy! murmure Léna d'une voix changée.

--Pas possible!

Et la vieille fille cherche en hâte ses lunettes.

Oui, c'est le Coatlanguy, légèrement idéalisé. Le peintre a fait plus puissantes les rainures des chênes, plus fines les sculptures des fenêtres et l'ogive du porche. Mais on ne peut s'y méprendre: c'est l'avenue bordée de fougères rougissantes, c'est la cour avec son vieux puits, c'est le perron avec ses courbes veuves de leurs balustrades, c'est le revêtement de passiflore de la muraille grise, et dans la silhouette qui apparaît sur le seuil du manoir, on reconnaît Alain de Coatlanguy, jeune, mince, de fière mine dans sa veste à boutons.

Léna essaie de déchiffrer la signature.

--Une cholie toile, Mademoiselle, dit le marchand, sortant de l'ombre et dressant sur le trottoir sa taille épaisse, sa figure brune et bouffie. Elle est signée d'Hervé Lebreton, un peintre qui a eu son heure de célébrité. C'est une oeuvre de cheunesse, pleine de fraîcheur.

Hervé Lebreton! Le prénom de son père, et le nom patronymique des Coatlanguy....

Léna savait très peu de chose de son père. La répugnance de son oncle à répondre à ses questions, le sentiment de rancune qui perçait dans ses paroles lorsqu'il prononçait le nom de son frère, tout avait convaincu la jeune fille qu'il y avait eu des différends entre eux, et qu'Alain n'avait jamais pardonné à Hervé l'abandon de la terre natale. Elle savait, cependant, qu'il peignait, et gardait en cachette quelques dessins informes, trouvés par hasard.

Une émotion profonde s'empara d'elle à la pensée que ce père à demi oublié avait probablement signé cette toile, et la vue de ce paysage familier, au milieu de l'isolement de Paris, amena des larmes à ses yeux.

--Tante Mélanie, murmura-t-elle, je suis sûre que c'est mon père qui a peint cela. Demandez le prix qu'on en veut.

Mélanie s'approcha du gros homme.

--Combien cette peinture, Monsieur?

Le marchand jeta un regard sur sa pauvre toilette.

--Ce sera pour vous un pieu pon marché, une occasion.... Vous gagnerez dessus avant huit chours.... Trois cent vingt-cinq francs....

Mélanie laissa échapper une exclamation, et Léna, qui avait pris son porte-monnaie, le laissa retomber dans sa poche.

--Allons, trois cents tout ronds! Le peintre est connu, bien qu'à ma connaissance, il ne produise plus grand'chose.

--Il est mort! dit Léna presque involontairement.

--Mort? Je n'ai vu cela dans aucun journal!

--Il y a longtemps... dit Léna, le coeur serré.

--Longtemps! Cela m'étonne! Mais il y aura peut-être une exposition posthume.... Je ne peux décidément pas laisser cette étude à moins de trois cents francs!

Les deux femmes s'éloignèrent silencieusement.

--Saviez-vous que mon pauvre père était connu? demanda Léna avec émotion. Il faudra que vous me parliez de lui, tante Mélanie. Vous deviez être sa petite amie d'enfance.

--Ah! oui, il y a longtemps, ma petite! J'étais encore bien jeune quand mon frère est venu dans ce diocèse, où l'on demandait des prêtres.... Ma mère vivait... Elle avait gardé son costume.

--Mais mon père?...

--Oui, oui, le pauvre! Il a eu tant de chagrin de perdre ta mère! C'est si triste! Tiens, j'ai connu un jeune bijoutier, marié à vingt-trois ans.... Ah! prends garde aux voitures! Il fait nuit, on serait vite écrasé!

Et elle continua à parler avec volubilité de toutes choses, sauf du père de Léna, jusqu'au moment où elle s'arrêta devant un vieil hôtel majestueux, dont la porte cochère était close.

--Te voilà au numéro indiqué. Moi, je vais demander à souper à mon amie de la rue du Bac, une vieille fille comme moi.... J'achèterai, en passant, un peu de jambon et deux babas, pour ne pas la surprendre.... Là, je tire le bouton.... Je reviendrai, un peu avant dix heures, et je te ferai prévenir; mais je n'entrerai pas chez cette belle dame, ma robe est trop maussade.

La porte venait de s'entre-bâiller, et Mélanie s'éloignait déjà de son pas trottinant.

Léna poussa le battant et vit, à la porte de la loge, un fonctionnaire en bonnet de velours, dont le gilet était agrémenté d'une lourde chaîne d'or.

--Qui demandez-vous?

--Mme Desmoutiers, répondit la jeune fille, vexée de sentir sa voix trembler.

Le concierge l'enveloppa d'un regard rapide, se demandant «pour lequel des escaliers» était cette personne médiocrement vêtue. Quelque chose, dans l'expression de Léna, l'empêcha d'indiquer l'escalier de service.

--A droite, au premier!

Elle referma, avec un soulagement instinctif, la porte vitrée qui la séparait de cet homme insolent. Un escalier monumental, dont les marches de marbre étaient couvertes d'un tapis d'Orient, se dressait devant elle, et sur la blancheur des murs stuqués, des plantes gigantesques s'élevaient à chaque palier!

Le coeur de Léna défaillait. Jamais elle n'avait éprouvé une impression aussi poignante d'isolement. Elle cherchait à s'encourager en se disant que Landry était tout près; mais elle avait peur de retrouver la sensation du matin: celle de voir un autre Landry, intimidant, presque inconnu.

Elle attendit que les battements de son coeur fussent calmés, pour appuyer sur le timbre son doigt tremblant. La porte s'ouvrit sans bruit, et un domestique en habit noir parut devant elle.

Interdite, ne sachant sur quel ton parler à cet homme imposant, dont la chemise luisait sous la lumière électrique et dont la cravate blanche était tout à fait solennelle, elle balbutia le nom de Mme Desmoutiers.

--Est-ce Mademoiselle que Madame attend pour dîner? demanda le valet de chambre d'un ton énigmatique.

Elle fit signe que oui, et aussitôt, une femme de chambre élégante, délicieusement coiffée, avec un joli petit chiffon de batiste brodée en guise de tablier, surgit d'un angle et lui offrit de la débarrasser de son chapeau.

Une grande glace s'élevait en face d'elle, et pour la première fois depuis le matin, elle se vit toute entière dans sa nouvelle toilette.

Une affreuse anxiété la saisit. Un instinct subtil, plutôt qu'un goût défini, lui fit entrevoir que le ton de sa robe était terne, que la blouse s'ajustait mal, que le noeud de mousseline était commun, et qu'enfin, ébouriffée par le vent, décoiffée par son chapeau trop lourd, elle était infiniment moins bien que la femme de chambre qui s'empressait autour d'elle avec des regards curieux.

Une inexprimable détresse l'envahissait. Elle eut envie de reprendre précipitamment son chapeau et de se sauver; elle n'avait plus le courage d'entrer seule dans ce salon qui la terrifiait d'avance, ni d'affronter, ainsi vêtue, ainsi enlaidie, les regards de Landry. Mais il était trop tard. Le valet de chambre avait déjà ouvert une porte, soulevé une portière, et, du fond d'un salon qui lui parut féerique, Landry s'avançait vivement à sa rencontre.

Elle éprouva une impression de soulagement en revoyant son visage familier; oui, mais une impression rapide et passagère, car elle constata aussitôt dans son regard le même désappointement mal contenu, dans ses manières, le même embarras qui l'avaient fait souffrir le matin.

Elle plaça machinalement dans la main qu'il lui tendait ses doigts qui se glaçaient dans ses gants trop foncés et trop larges, et se sentit entraînée sur le tapis moelleux, à travers des sièges et d'élégants petits meubles, vers la femme tant redoutée qui attachait sur elle un regard aigu.

Malgré son trouble, une admiration sans borne la saisit en voyant cette jolie femme de cinquante ans, qui, à ses yeux inexpérimentés, semblait très jeune, et dont les cheveux blancs, l'air délicat, les paupières bleuies semblaient être des attraits de plus.

--Soyez mille fois la bienvenue, mademoiselle.... Je suis heureuse de vous recevoir à mon tour, car je vous garde une vraie reconnaissance pour l'accueil et les soins que mon pauvre Landry a trouvés chez vous.

Les paroles étaient chaleureuses, le ton ne l'était pas. La voix était mesurée, étudiée, et, si peu préparée aux nuances que dût être Léna, elle sentit dans cette exagération même d'amabilité une espèce de condescendance et une invisible barrière.

Elle ne sut que répondre, et comprit qu'elle paraissait odieusement sotte et gauche.

--Voulez-vous me faire l'honneur de me présenter à Mlle de Coatlanguy, qui ne me reconnaît évidemment pas?

Léna se retourna brusquement, en entendant cette voix qui évoquait en elle un souvenir. Le cher vieux nom venait de caresser littéralement son oreille et de lui rendre une ombre d'assurance. Après tout, si dépaysée qu'elle fût dans ce salon parisien, elle était, en effet, Hélène de Coatlanguy, dont les ancêtres avaient été alliés aux ducs de Bretagne, et qui demeurait apparentée à la noblesse de sa province.

Devant elle, en frac, comme Landry, se tenait le passant qui était venu à son aide, la veille.

--Mon cousin, M. de Salles.... Asseyez-vous, mademoiselle.... Puis-je vous demander si votre première impression est bonne? Aimez-vous Paris?

--Je ne le connais presque pas encore....

--Et le quartier horrible qu'habite Mlle de Coatlanguy a dû lui causer des désappointements, dit Landry, s'approchant.

Il cherchait à la retrouver, à la reconnaître; mais, sauf le dessin des traits, il n'y avait plus rien en elle de la charmante fille qui avait conquis son coeur, là-bas, dans la montagne. Son coeur? Avait-il été conquis, après tout?... Plus de sourires montrant les dents blanches, encore moins de rires perlés s'égrenant sous les solives majestueuses, plus de manières gracieuses, de mouvements aisés; plus rien non plus de ce joli costume: une pensionnaire gênée, maladroite, ne sachant comment se mouvoir dans sa toilette vulgaire, n'osant remuer sur sa chaise, et semblant effrayée du son de sa propre voix.

Le dîner fut annoncé presque immédiatement. Léna se sentait si peu harmonisée avec le nouveau Landry qui lui offrait le bras, que le trajet du salon à la salle à manger lui fut un supplice.

--Je pensais qu'on me recevrait tout simplement, murmura-t-elle, retenant ses larmes. Et votre mère est si élégante! Et vous êtes en habit!... Puis il y a ici une étiquette qui me fait peur!

Il fut un peu attendri.

--Peur, chez ma mère!... Si je suis ainsi vêtu, c'est que, puisque vous devez vous retirer si tôt, j'ai accepté d'aller finir la soirée à l'Opéra avec des amis, et j'ai entraîné mon cousin.... De grâce, n'ayez pas peur, et redevenez vous-même! Je tiens tant à ce que vous plaisiez à ma mère!

Cette parole fut désastreuse. Léna, sans rien définir, eut l'intuition que Landry n'était pas aussi indépendant qu'elle l'avait cru. Cette charmante femme, aux manières suaves, à la voix musicale, était évidemment l'arbitre de son bonheur, à elle, Léna. Et elle sentit non moins vivement qu'il n'y aurait jamais entre elles ni sympathie, ni même un terrain commun sur lequel elles pussent s'entendre.

Mme Desmoutiers commença à causer avec elle, ou plutôt à lui adresser des questions polies, marquées au coin de cette condescendance qui exaspérait secrètement Léna. Il lui semblait qu'une seconde vue lui était donnée, qu'elle lisait dans les pensées de son interlocutrice, et tandis que les douces paroles coulaient comme un flot, elle les interprétait ainsi: «Ce que je vous demande ne m'intéresse pas, et ce que vous répondez m'ennuie profondément; il n'y a rien de commun entre nous: nous sommes d'essences dissemblables, comme une petite bruyère sauvage diffère d'une plante de serre.... Je prétends vous saturer du luxe de ma maison, de la recherche de mes habitudes, des raffinements de mon esprit, et vous jugerez vous-même si vous êtes assez audacieuse pour vous glisser dans notre vie, ou pour entraîner mon fils dans votre sphère rustique.»

Et la pauvre Léna, qui avait paru à Landry si intelligente et si spirituelle au Coatlanguy, répondait par monosyllabes, ne sachant même plus décrire son pays, sans doute parce qu'elle avait conscience de la suprême indifférence, du secret dédain de celle qui l'écoutait.

Landry était au supplice. Il essayait sincèrement de mettre en lumière des facultés qu'il connaissait, de réveiller cette gaieté, cet entrain qu'il avait aimés, de faire surgir en cette personne raidie, gênée, qui cherchait ses paroles et peut-être ses idées, la Léna charmante qu'il avait voulu imposer à sa mère.

Maintenant, son orgueil s'en mêlait. Quelque chose de subtil, dans les manières de Mme Desmoutiers, lui semblait une raillerie. Il avait besoin d'avoir raison, besoin que sa mère et Séverin comprissent ce qu'ils appelaient une folie. Et il en voulait à Léna d'être si peu elle-même, de ne pas se prêter à cette espèce de démonstration qu'il prétendait faire, et il en arrivait à ne plus comprendre lui-même qu'il eût pu l'aimer.

Tout à coup, Mme Desmoutiers renonça à l'effort de cette conversation à bâtons rompus. Se tournant vers Séverin, jusque-là spectateur à peu près impassible de cette sorte de joute, elle commença à lui parler de mille choses parisiennes, naturellement étrangères à Léna: le dernier livre de tel auteur célèbre, une première annoncée aux Français, une exposition dans un cercle à la mode, un bruit de mariage, une élection prochaine à l'Académie. Tout cela fut effleuré légèrement, spirituellement, entre gens parlant la même langue. Léna se sentait encore plus en dehors d'un tel monde. Landry essayait vainement de lui faire place dans cette conversation; ses explications ne servaient qu'à souligner l'incompétence, l'absolue ignorance de la jeune fille.

Au supplice qu'elle endurait se joignaient les petits embarras matériels du repas, et les maladresses involontaires qu'elle commettait. Elle ne savait pas se servir de la spatule à poisson; elle usait mal de certains ustensiles, comme la pelle à foie gras ou le service à glace, et elle lisait sur les traits de Landry une contrariété mal déguisée, tandis qu'il suivait du regard les mouvements de ses mains bien faites, mais étrangement brunes sur la nappe satinée....

Les deux jeunes gens renoncèrent à fumer, et évitèrent ainsi à la pauvre fille la terreur d'un tête-à-tête avec Mme Desmoutiers. Mais elle jetait sur la pendule des regards éplorés; un sourd désespoir envahissait son coeur, elle avait hâte de sortir de cette maison pour pleurer à son aise et regarder en face cette situation inattendue.

Alors Séverin vint s'asseoir près d'elle, et, du même ton respectueux et sympathique qui lui avait donné confiance, la veille, au milieu d'une rue de Paris, il lui parla de la Bretagne et des impressions que lui-même en avait rapportées, quelques années auparavant.

Séverin avait passé pour un causeur prestigieux. Depuis la mort de sa femme, il avait cessé de paraître dans le monde; mais ce soir, il condescendit, en faveur de cette enfant angoissée, à faire revivre des dons que sa cousine elle-même avait presque oubliés.

Et bientôt, il ne se borna plus à endormir, par le charme de sa parole et de sa sympathie, les blessures que Léna sentait toutes vives en son coeur; il tira des étincelles de cet esprit à demi terrifié, il la fit parler, et s'il ne réussit pas à éveiller complètement la personnalité jeune et aimable que Landry lui avait dépeinte, il obtint d'elle assez d'animation pour laisser voir qu'elle était intelligente et pouvait être cultivée. Il prenait surtout un souci touchant de la relever à ses propres yeux, de l'entourer, dans ce milieu étranger, presque hostile, de ce qui, dans son pays, la faisait honorer et admirer. Ses amis disaient qu'il savait tout. Il connaissait, en tous cas, des particularités des vieilles familles bretonnes alliées aux Coatlanguy, et il encadrait de leur prestige cette pauvre petite dédaignée. Landry sentait diminuer son découragement, tandis que sa mère, vexée, essayait d'accaparer la conversation et de déjouer ce qu'elle appelait la trahison de Séverin. Mais des auxiliaires inattendus lui vinrent en aide, rendant de nouveau Léna à son mutisme et à sa frayeur. Les amis que Landry devait rejoindre à l'Opéra arrivèrent inopinément pour passer une demi-heure avec leur chère amie, Mme Desmoutiers.

Léna vit entrer deux jeunes femmes étourdissantes de luxe, avec un homme très décoré et très décoratif. Ignorante des mystères de l'art, elle fut éblouie de l'éclat de leur teint, de la profondeur de leurs yeux légèrement ombrés. Elle n'avait jamais rêvé de toilettes semblables: velours, dentelles, diamants, manteaux du soir en brocart ornés de fourrures ou de plumes, c'était pour elle une féerie, bien qu'elle rougit involontairement en présence des premières femmes décolletées--_très_ décolletées,--qu'elle eût jamais vues.

Elle fut correctement présentée, et entendit des titres et des noms plus éclatants que le sien; mais, après un petit salut dédaigneux et un regard visiblement surpris jeté sur son invraisemblable toilette, on cessa de s'occuper d'elle, et elle assista à un marivaudage qui acheva de l'étourdir, de l'isoler, de la désespérer. Landry, avec ces deux dames, n'était plus le même. Il avait comme elles des mots vifs, des répliques drôles, des saillies spirituelles. Séverin, retombé dans ses habitudes de silence, fut tout à coup interpellé par l'une des nouvelles venues.

--Quelle surprise! Vous venez donc avec nous, enfin?

Il s'inclina froidement.

--J'aurai le regret de ne pas me joindre à vous: j'ai loué un fauteuil, ce matin... Landry a excité mon intérêt pour l'oeuvre nouvelle; mais j'en veux jouir en sauvage....

A ce moment, la petite pendule sonna neuf heures d'un timbre vieillot, et les visiteuses se levèrent.

Mme Desmoutiers fit signe à son fils.

--Je rejoindrai ces dames un peu plus tard, dit Landry, lui jetant un regard mécontent.

--Mlle de Coatlanguy te permettra de les accompagner tout de suite.

--Oh! certes! dit Léna avec amertume.

Il y eut un petit débat, puis les amis prirent congé, tandis que Mme Desmoutiers laissait voir sa contrariété.

--Je suis désolée... commença Léna.

--Vous ne croyiez pas Landry capable d'une impolitesse! dit la voix claire de Séverin.

--Mais il arrivera trop tard.... Et vous?...

--On dit que le premier acte est médiocre.