La Robe brodée d'argent

Chapter 7

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Quatre tasses étaient prêtes, et Mlle Mélanie, ôtant son manteau, alla chercher la cafetière, puis agita une clochette dont le son paraissait bien grêle auprès de la voix pleine et puissante de la cloche de Coatlanguy allant porter aux travailleurs la bonne nouvelle du repos et du réconfort.

Deux prêtres apparurent presque aussitôt; l'un, pâle, ascétique, était le vicaire; l'autre, vieilli avant l'âge, avec des traits rudes, comme sculptés dans du bois, et des yeux bleu clair très doux, était l'abbé Le Du, le curé de la paroisse, et l'oncle à la mode de Bretagne de Léna.

Un éclair de joie illumina sa figure fatiguée; mais ce n'était pas à sa parente inconnue qu'allait son regard: c'était le costume breton qui amenait ce ravissement sur ses traits.

--Mon cher Sandoz, voilà l'habit authentique du pays de Fouesnant!

Le vicaire sourit; il entendait si souvent parler de ce lointain village breton comme d'un paradis perdu,--d'un paradis terrestre sacrifié au paradis de là-haut! Mais il ne savait pas, parce qu'il n'était pas Breton, toute l'étendue du sacrifice: les ouailles dociles abandonnées pour les brebis errantes, les belles églises de granit quittées pour les misérables chapelles, et les vieux presbytères entourés d'arbres et tapissés de roses pour cette maison banale,--enfin le respect et l'amour qui, là-bas, entourent le prêtre, remplacés par la défiance farouche ou la haine furieuse....

Tout cela repassa en une minute devant les yeux du prêtre exilé. Mais il n'était pas de ceux qui regardent en arrière, et il sourit à Léna.

--A qui ressemble-t elle, Mélanie? Elle a les yeux de sa mère, mais le profil aquilin des Coatlanguy.... Une forte race!... Le maire de Lanrouara est toujours bien, et dur comme un chêne?... Assieds-toi, ma fille, ajouta-t-il avec simplicité, employant, bien qu'il ne l'eût jamais vue, le tutoiement d'une proche parenté. Mélanie, sers-la bien vite, elle doit avoir froid, après ce voyage....

Léna avait faim; mais elle éprouva une surprise désagréable en voyant sa cousine verser dans sa tasse un lait bleuâtre, et l'odeur insupportable du beurre (acheté cependant exprès pour elle,) lui rappela à propos qu'il y avait dans son panier un pot de beurre de Coatlanguy, baratté de la veille, avec un reste de pain de ménage.

Le curé s'attendrit.

--Voyez, Sandoz, du pain pétri chez nous! Et cette enfant-là a travaillé elle-même ce beurre, du beurre comme je n'en mange plus depuis trente ans!

--Pourquoi ne venez-vous pas quelquefois au pays, mon oncle? Le maire m'a chargée de vous dire que les chambres ne manquent pas, au Coatlanguy....

--Mélanie, elle a l'accent du pays! dit le curé avec un nouveau ravissement.

Ceci n'était pas pour plaire à Léna, qui se piquait d'avoir évité l'accent du terroir.

--Aller en Bretagne! reprit le curé. Eh! c'est notre rêve de tous les ans! Nous faisons une tire-lire, n'est-ce pas, Mélanie? Et l'abbé, qui est très fort sur les indicateurs, nous arrange notre petit voyage.... Mais il y a toujours un empêchement....

--Parce que vous êtes trop bon! dit Mélanie, qui, par respect pour le caractère sacré de son frère, ne le tutoyait point, bien qu'elle le régentât de son mieux. Il y a deux ans, c'était un coup de peinture dans l'église; l'année d'après, c'était ce maçon tombé d'un mur, qui laissait des orphelins. Il vous insultait de son vivant, mais enfin, les petits étaient des innocents. Mais cet été!...

--Eh bien! il y a encore eu un obstacle.... N'ennuie pas Léna de ces histoires....

--Léna, il a été volé, oui, volé par un misérable qu'il nourrissait! Et, au lieu de porter plainte, il l'a aidé à quitter le pays et à acheter une pacotille!

--Il fallait lui épargner des tentations, dit le prêtre doucement. Mais je voudrais savoir des nouvelles de chez nous, et entendre les chers noms bretons de nos parents, que j'espère bien voir l'année prochaine.

Léna se prêta complaisamment à l'énumération désirée. Le visage du curé rayonnait, tandis qu'il écoutait des détails puérils en eux-mêmes, mais précieux pour son coeur toujours chaud. Tout à coup, il tira sa montre.

--Voici l'heure du catéchisme.... Mais tu parles breton, ma fille?

--Oh! oui, dit Léna en riant; l'oncle Alain y tient plus qu'au français.

Le curé se mit alors à parler, avec une légère hésitation provenant du manque d'habitude, la langue chérie, la langue natale que, seule près de lui, Mélanie pouvait comprendre. Il se leva à regret pour le catéchisme.

--Allons, Sandoz, il est l'heure.... Vous m'aiderez à remercier le bon Dieu du bonheur qu'il me donne aujourd'hui.... Si je n'ai pu aller chez nous, eh bien! le pays est ici avec cette enfant!

--Comme mon oncle semble bon! dit Léna, suivant Mélanie dans l'étroit escalier de sapin.

--Trop bon! Mais c'est vrai qu'il est un saint.... Il mourra ici, parmi ses voyous et ses vagabonds. Il en arrache encore quelques-uns au diable, et tant qu'il tiendra debout, il refusera d'aller se reposer là-bas.

Elle ouvrit une porte dépeinte, et Léna vit une petite chambre pauvre et propre, avec de la perse bleue passée à la fenêtre et au lit, une commode de merisier et deux chaises de paille. Un second lit, voilé d'une couverture de piqué, avait été étendu pour elle.

--Tu partageras ma chambre, ma fille.... Ce n'est pas beau, mais je te l'offre de tout coeur.

Léna, qui connaissait les presbytères bretons, pauvres, mais assez vastes pour donner l'hospitalité, éprouva un désappointement; elle allait gêner sa cousine, et elle regrettait de n'avoir pas un coin à elle. Dès ce moment, elle sentit qu'elle ne pourrait rester longtemps.... Il fallait se hâter de voir la mère de Landry.

--Tante Mélanie, dit-elle, rougissant, il faut que je vous dise que j'ai.... des amis à Paris.... C'est-à-dire que je n'ai jamais vu _sa_ mère, mais je suis sûre _qu'elle_ désire me voir.

--Quelles belles couleurs, ma petite!.... Raconte-moi cela.... Il y a bien sûr quelque chose!

Et dans cette petite chambre fanée, où Mélanie ne rêvait guère qu'au problème de «nouer les deux bouts,» ou au moyen de venir en aide à telle paroissienne récalcitrante, le naïf roman fut conté, ce roman éclos sous les brises âpres de la montagne, sur les pentes sauvages fleuries d'ajoncs. Léna ne savait pas qu'elle avait été demandée en mariage par Landry; mais, du moins, elle le devinait, et elle n'ignorait pas que les lettres qui ne lui étaient pas communiquées avaient décidé de sa venue de Paris. Elle parla longtemps de son amoureux à la vieille fille émerveillée.

--Il doit savoir ton arrivée, tu le verras demain! Et alors, il te faut la toilette aujourd'hui.... Dépêche-toi de t'arranger, ma fille, nous devons sortir d'ici à une demi-heure!

XII

Léna, étourdie, embarrassée des regards qu'on jette sur elle, se trouve prise, entraînée, submergée dans le courant qui, un jour d'exposition, se précipite dans les halls et les escaliers des grands bazars parisiens. Jamais elle n'a vu tant de foule, ni entendu un tel bruit. Jamais, non plus, une pareille multitude d'objets ni un aspect si varié, si élégant, n'ont apparu, je ne dirai pas seulement à ses yeux, mais à son imagination. Ses oreilles lui font presque mal; les heurts la font tressaillir, et cependant, à chaque pas, elle murmure naïvement: «Que c'est beau!»

Mais sa cousine l'entraîne, en habituée de la maison. Il est vrai qu'elle fréquente surtout le comptoir de la bienfaisance; mais, quand elle a fait les modestes achats de son frère, elle parcourt volontiers, avec un plaisir platonique, les riches rayons de soieries, surtout ceux du linge; car, en vraie Bretonne, elle aimerait à voir des armoires pleines de toile.

En deux heures la toilette est composée, depuis les bottines jusqu'au chapeau. Le complet a besoin d'une retouche, mais sera livré le soir même. Elles ont passé à la ganterie, et choisi un voile, un noeud de mousseline pour le corsage, quelques mouchoirs en batiste imprimée. Il est près d'une heure, et, plus fatiguées de cette séance dans une atmosphère viciée que d'une longue promenade dans la campagne, elles viennent tomber sur une chaise dans un bouillon que remplit encore une foule affairée.

--Que prendras-tu, ma petite? demande Mélanie, lui tendant le menu.

Léna rencontre le regard curieux de la bonne, qui examine sa coiffe, et elle entend derrière elle des réflexions sur son costume.

--Très seyant!... Est-ce une vraie Bretonne? Est-ce le costume du _Pardon de Ploërmel_?... Elle tient à être remarquée, cette petite, pour se montrer ainsi dans Paris!

--Que prend Mademoiselle? demande la bonne d'un ton leste.

Les yeux de Léna errent sur une liste de mets inconnus, et elle se hâte de dire qu'elle prendra ce qu'a choisi sa cousine.

Le même air vicié, rempli, cette fois, d'émanations culinaires, lui tourne la tête. Elle répond à Mélanie sans la comprendre, puis elle repense à ses achats.

Maintenant, elle se demande si elle en est contente. Mélanie a-t-elle vraiment bon goût? N'aurait-il pas mieux valu croire cette tranquille demoiselle de comptoir, qui lui conseillait d'attendre deux jours pour avoir son complet et son blouson faits sur mesure? Cette étoffe grise n'était-elle pas trop claire?... Ce chapeau mordoré orné d'une rose, un peu commun?...

Elle était trop lasse et trop agitée pour manger. Et puis la pensée d'être si près de Landry lui causait un vertige. Si elle allait l'apercevoir tout à coup!

Mélanie la traîna tout le jour à travers Paris. C'était trop, et les intermèdes désagréables produits par l'attente aux bureaux d'omnibus, la traversée des carrefours, les embarras de voitures l'empêchaient de jouir de l'aspect animé des grandes rues et des boulevards.

Mais, comme tombait la nuit, il arriva une pénible aventure. A la sortie d'une église où était assemblée une foule considérable, Léna et sa parente furent séparées. Dans l'obscurité croissante, la jeune fille ressentit un effroi nerveux. L'attention qu'excitait son costume lui devenait odieuse. Elle allait de côté et d'autre, cherchant Mélanie aux diverses portes; mais les abords en devenaient déserts. Elle rentra dans l'église, parcourut les nefs, sortit anxieuse. Tout était pour elle difficile et nouveau, même arrêter une voiture. Comme, cependant, elle allait se décider à se faire conduire à la gare, et qu'elle glissait sa main dans sa poche pour y prendre son porte-monnaie, elle poussa un cri d'effroi: elle se souvenait maintenant de l'avoir confié à sa cousine. Que faire? Mélanie était sans doute allée l'attendre à la gare.... Ses larmes coulaient sans contrainte, tandis qu'elle allait et venait sur le trottoir. Elle éprouva tout à coup un saisissement en entendant une voix masculine tout près d'elle.

--Pardonnez-moi de vous aborder, Mademoiselle, mais voici quelques instants que je vous vois évidemment embarrassée.... Êtes-vous égarée dans ce quartier? Puis-je vous donner un renseignement?

Les yeux effrayés de Léna rencontrèrent une figure rassurante, celle d'un homme d'une taille élevée, d'un aspect élégant, d'une physionomie sévère. Il tenait son chapeau à la main, et le ton grave et respectueux de ses paroles donna confiance à Léna.

--La parente qui m'accompagnait a été séparée de moi par la foule, il y a déjà quelques minutes, et elle ne revient pas....

--Peut-être vous attend-elle chez vous?

--Ou à la gare.... Mais....

Elle ne pouvait point dire à cet inconnu qu'elle n'avait pas d'argent.

--Est-ce loin, la gare Montparnasse, Monsieur?

--Très loin. Appellerai-je une voiture pour vous?

--C'est que.... Ne puis-je y aller à pied?

Elle tordait ses mains vides, et il devina.

--Madame votre parente a peut-être votre porte-monnaie? Voulez-vous m'autoriser à vous remettre ma carte, qui vous permettra d'acquitter le petit emprunt que vous allez être forcée de contracter?

Elle prit la carte, anxieuse, indécise. Le nom ne lui était pas connu, mais les manières de l'étranger la rassuraient.

Il appela un fiacre, puis tendit à Léna son porte-monnaie.

--Je ne sais rien... j'arrive à Paris.... Que dois-je donner?

--Cette pièce de deux francs, le trajet étant long.

--Merci, Monsieur.... Je demeure au presbytère de Boulommiers....

Il fit un geste de surprise, et la regarda plus attentivement.

--Alors, dit-il, ce doit être à Mlle de Coatlanguy que j'ai l'honneur de parler?... Mon cousin, Landry Desmoutiers, m'a rendu familiers le nom et l'hospitalité de monsieur votre oncle....

Un flot de sang monta au visage de Léna, et une chaleur de vie à son coeur. Jamais le cher vieux nom n'avait semblé plus doux à son oreille qu'en ce moment où il lui servait de passe-port sur le pavé de Paris. Mais, comme elle allait répondre, la disgracieuse silhouette de Mélanie se dressa devant elle. La pauvre fille était en sueur; son chapeau était plus que jamais de travers, et une mèche grise pendait, détachée de ses bandeaux.

--Enfin, te voilà! Je viens du poste de police, du bureau des tramways.... J'étais folle de peur!

--Et moi aussi, dit Léna, riant et pleurant. Voici une voiture où Monsieur allait me faire monter.... Oh! quel heureux hasard! Il est le cousin de M. Desmoutiers.

Séverin s'inclina.

--En effet, je suis son proche parent; mais j'ignorais le nom de Mademoiselle, quand j'ai cru devoir offrir à sa détresse évidente une aide d'ailleurs banale.

Les manières de Séverin étaient bien faites pour rassurer la soeur du curé.

--Merci, Monsieur, nous allons profiter de cette voiture.... Penser que cette enfant était perdue dans Paris, et avec ce costume! Merci encore, et que Dieu vous bénisse!

Elle entraîna Léna, qui répondit par un sourire timide au salut correct de son protecteur improvisé, et elle n'eut pas trop du trajet de la gare pour raconter ses craintes et sa désolation.

Quand elles rentrèrent, la servante annonça triomphalement que la voiture du Bon-Marché était venue, et qu'il y avait une quantité de cartons et de paquets.

Mélanie coupa les ficelles avec une hâte joyeuse et étala sur les deux lits la jupe et la jaquette d'étoffe grise, la blouse à carreaux bleus et blancs, le chapeau, les gants, le noeud de mousseline. Elle vérifia la note, et déclara que c'était une affaire merveilleuse, le costume ayant été laissé au rabais comme étant de l'an dernier.

--Vas-tu essayer cela tout de suite, Léna?

Mais voici qu'une tristesse envahissait Léna. Ce costume de _demoiselle_, qu'elle avait si souvent rêvé et envié, lui produisait un effet étrange, comme une angoisse.

--Il est tard, tante Mélanie.... Votre frère aimera à voir mon costume breton, ce soir encore....

--Ça, c'est vrai.... Eh bien! repose-toi un peu, je vais voir si le souper est prêt.

Et, ayant noué un tablier sur sa robe noire, usée jusqu'à la corde, la vieille fille, sans songer à sa fatigue, se hâta de rejoindre la servante.

Le curé s'était promis une soirée tranquille. Il avait aidé son vicaire à descendre un harmonium; il voulait faire redire à Léna ses chants préférés, et il venait de lui demander _ar Baradoz_, le cantique de saint Hervé, le moine aveugle, sur le paradis, lorsque la sonnette de l'entrée retentit.

Il y eut des pourparlers, puis Mélanie, qui était allée ouvrir la porte, revint en grommelant.

--Une rixe près de l'usine.... Un homme à moitié assommé.... Inutile d'y aller, mon frère, vous seriez insulté, et ils ne vous laisseraient pas arriver près du blessé.

Les deux prêtres se levèrent en même temps.

--Qui est venu, Mélanie?

--La Frisée, cette fainéante que vous avez secourue pendant des mois; c'est son frère qui est tombé... un ivrogne!

--C'est ma clientèle, Sandoz, dit naïvement le curé; c'est à moi à y aller, s'il vous plaît. Bonsoir, dites une prière pour cette âme....

Il était déjà parti, et l'on entendait le flic flac de ses souliers dans la boue du chemin.

--Vous permettez que je remonte travailler? murmura le vicaire.

--Oh! certes, et toi, tu es fatiguée... Monte, et dors bien vite!

Quelques instants après, Léna était couchée dans son étroit petit lit; mais une surexcitation inaccoutumée l'empêchait de dormir. Les impressions du voyage, de l'arrivée, le surmenage de cette journée, un certain désappointement vague, enfin les émotions qui avaient terminé l'après-midi, y compris l'apparition du cousin de Landry, tout cela tourbillonnait dans son cerveau et lui causait une sorte de fièvre. Puis, il y avait l'attente de demain. Elle verrait Landry, elle en était sûre, et sans doute il aurait hâte de la présenter à sa mère. Comme son coeur battait, à cette idée!

Elle essayait de se calmer et de fermer les yeux; mais il y avait mille bruits dans cette maison aux minces cloisons. Au-dessous d'elle, un clapotement régulier révélait une lessive nocturne. Mélanie ouvrait des portes, des armoires; puis le curé rentra, et fut de nouveau grondé.

La dernière vision qu'eut ce soir-là la jeune fille, ce fut sa cousine rentrant à pas de loup avec sa lampe, et se mettant en devoir de raccommoder de grands bas de laine noire dont elle coiffait son poing.

Chose bizarre, ses rêves, pressés, heurtés, ne retracèrent ni les incidents, ni les émotions de cette journée. Elle se trouva transportée au Coatlanguy, jouissant du charme austère d'un paysage hivernal, puis errant, avec une sensation de soulagement et de bien-être, dans les vastes chambres du manoir, pleines d'un rustique confort. Les figures familières de là-bas se pressaient autour d'elle, souriantes. Elle se retrouvait devant le bahut où était pliée sa robe brodée d'argent, elle effleurait d'une sorte de caresse la fine dentelle de ses coiffes, les plissés savants de ses cols. Puis c'était le cimetière verdoyant autour de l'église. Ici, elle s'angoissait, cherchant sans la trouver la tombe de son père. Et, chose étrange, ce fut ce rêve qui, à son réveil, persista à hanter sa pensée. Tandis qu'elle regardait autour d'elle, cherchant à reconnaître où elle se trouvait, sa mémoire engourdie s'efforçait de retrouver, si elle l'avait jamais entendu, le nom de la ville où était mort ce père inconnu.

XIII

Le jour tardif éclairait la pauvre petite chambre, et le lit de Mélanie était déjà drapé de la perse fanée.

Léna regarda sa montre d'argent: il était plus de sept heures et demie. Au Coatlanguy, Loïzik avait déjà entendu la messe, baratté le beurre, balayé «la salle», distribué le grain aux volailles, et elle était sans doute installée à coudre près de la fenêtre.

Léna sentit un vague attendrissement en songeant au vaste et rougeoyant foyer de la cuisine, tandis qu'elle frissonnait dans cette chambre sans feu. Mais une pensée heureuse vint dissiper cette impression qu'elle raillait elle-même: elle était à Paris... ou presque, et elle allait revoir Landry!

Elle se mit sans retard à sa toilette, avec la sensation de commencer une nouvelle vie. Sa coiffure l'embarrassa. Elle essaya vingt fois d'arranger ses cheveux comme les jeunes filles des châteaux. Était-ce la nouveauté? Si jolis que fussent ses cheveux souples et légers, elle se fit l'effet d'une étrangère, d'une inconnue, et se demanda si elle n'était pas mieux la veille, sous les barbes relevées de sa coiffe élégante.

Puis elle revêtit la robe grise. Interdite, cherchant vaguement son petit tablier de soie, elle monta sur une chaise pour essayer d'avoir de sa personne une vue d'ensemble. Ce fut impossible: le petit miroir de Mélanie ne reflétait que tour à tour la jupe et le corsage.

Une exclamation faillit précipiter Léna en bas de sa chaise. Mlle Mélanie, qui venait d'entrer, exprimait une admiration qui la rasséréna un peu.

--La robe va très bien, Léna! Elle est vraiment jolie! Je t'ai laissée dormir, car tu étais fatiguée.... Veux-tu déjeuner? Mon frère se met à table.... Oh! mais tu es tout à fait bien habillée!

Un peu embarrassée de son nouveau personnage, Léna releva soigneusement sa robe pour descendre l'escalier, et entra dans la salle à manger, où le curé se coupait en hâte un morceau de pain. Il laissa, de surprise, échapper son couteau.

--Déjà transformée en Parisienne! s'écria-t-il naïvement. Je suis sans doute incompétent, mais je regrette ma petite Bretonne....

--Vous la reverrez: j'ai la défense de rentrer au Coatlanguy autrement que j'en suis partie, répondit la jeune fille, cherchant vainement des yeux une glace qui la familiarisât avec son costume.

Le curé était moins loquace que la veille. On eût dit que cette autre Léna le déconcertait un peu, et qu'il n'avait plus le même entrain à lui parler de son pays.

Ce déjeuner tardif finissait à peine que la sonnette de la porte retentit si violemment que le curé se leva tout droit, tandis que la jeune fille, agitée d'un pressentiment heureux, cessait presque de respirer.

Oui, c'était Landry! Mais un Landry un peu différent de celui de Coatlanguy,--non plus le chasseur au costume sans gêne, avec le chapeau mou orné d'une plume de perdrix ou de râle, mais un personnage très élégant, très correct dans son pardessus bien coupé, son col de fourrure et ses gants irréprochables.

Elle rencontra son regard.... Un regard hésitant, étonné, désorienté, qui fit horriblement battre son coeur.

--Oh! c'est vous, enfin! dit-il, comme si, déconcerté par ce changement de costume, il ne l'eût reconnue qu'à la brillante rougeur de ses joues et à l'éclat de son regard.

Déjà, il se ressaisissait.

--Voulez-vous me présenter à monsieur le Curé?... Votre oncle a dû le préparer à ma visite....

Il y eut une présentation un peu confuse, pendant laquelle les yeux de Landry revenaient fréquemment vers Léna. Que pensait-il d'elle? Était-elle aussi jolie sous ce nouvel aspect? L'embarras qu'elle éprouvait à résoudre ces questions la paralysait horriblement. Elle sentait bien que son aisance l'avait abandonnée. Même ce petit tablier, qu'elle avait détesté, lui manquait: elle avait l'habitude de glisser le bout de ses doigts dans les poches minuscules, et en ce moment, elle ne savait justement que faire de ses mains. Quelques paroles banales avaient été échangées avec le curé, lorsque Mélanie entra en coup de vent, ébouriffée, avec une vieille robe tachée qu'elle mettait le matin pour balayer. La présentation recommença. Léna évoquait malgré elle le souvenir du Coatlanguy: les pittoresques déjeuners sur la table de la cuisine l'emportaient, certes, sur la scène que contemplait Landry, et elle se dépita de trouver cette salle de presbytère si sordide et sa cousine si vulgaire, comme si quelque chose de ces laideurs et de cette pauvreté eût dû rejaillir jusque sur elle.

Et c'était vrai, hélas! Landry, malgré son tact d'homme du monde, avait peine à déguiser l'impression inattendue, désolante, lamentable, qu'il avait ressentie à son entrée dans cette pauvre chambre.

Averti, la veille, par Séverin de l'arrivée de Léna, il accourait, ravi, pour lui transmettre une invitation de sa mère. Mais ce coup de foudre l'attendait: Léna, cette jeune fille quelconque, fagotée dans une toilette laide, mal seyante! Léna, la petite fée du vieux manoir majestueux dans sa déchéance, Léna, idéale dans ses jupes bordées de velours ou d'argent, sous ses transparentes dentelles!...

Et c'était sa parente, cette vieille fille aux cheveux embroussaillés, à la robe tachée, aux mains déformées par les rudes travaux!

Ici, plus de poésie pour voiler la réalité des choses; plus de Coatlanguy faisant revivre une race antique sous des habits de paysans: c'était, cette fois, la famille maternelle de Léna, vulgaire, sans prestige.... Et déjà, cette parenté semblait avoir déteint sur elle, sans qu'il s'avisât, d'ailleurs, de penser à tout ce qu'il y avait de grand, de saint, sous ces apparences, ni aux bénédictions découlant sur les races qui ont donné à Dieu des âmes sacerdotales.

--Ma mère espère que vous voudrez bien venir dîner ce soir chez elle, dit-il enfin avec effort, ne pouvant décidément réussir à identifier cette Léna inconnue avec la jeune fille qu'il avait aimée dans la montagne lointaine. Elle compte que monsieur le Curé et sa soeur lui feront l'honneur de se joindre à vous.