La Robe brodée d'argent

Chapter 6

Chapter 63,877 wordsPublic domain

--Oui, il le faut. Et c'est aussi nécessaire pour cette enfant. Si la réflexion vous montre que vous allez faire une folie, il ne faut pas qu'elle s'attache à vous. Pour une fille comme elle, la présence d'un jeune homme comme vous est dangereuse. Vos manières, vos conversations lui feraient trouver nos gars un peu trop rustres, voyez-vous, et, après tout, c'est peut-être un Breton qu'elle épousera...

Landry fit un geste de dénégation. Cependant, à mesure qu'ils se rapprochaient de la maison, les impressions désagréables qu'il venait d'éprouver s'emparaient plus fortement de son esprit. Ce père inconnu, qui pouvait surgir dans sa vie, le hantait péniblement. Tout en faisant la part des préjugés du maire, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'Hervé de Coatlanguy n'était qu'un bohème, et qu'il serait fort désagréable de le voir venir un jour réclamer l'affection filiale de Léna...

Mais la jeune fille parut sur le vieux perron aux pierres disjointes et moussues, et le charme pénible fut rompu. Elle était encore plus jolie qu'à l'ordinaire dans ses vêtements de deuil: jupe noire unie, tablier de taffetas, coiffe sans dentelles. Sa taille gracieuse ressortait sur la muraille revêtue de passiflore. Les feuilles n'étaient pas encore tombées, les fleurs étaient remplacées par de gros fruits orangés d'un effet étrangement pittoresque, et, sur ce fond, l'austère costume noir faisait tableau.

Landry oublia tout. Il aimait Léna telle qu'elle était; quoi qu'il pût en résulter, sa seule vue avait suffi pour dissiper le trouble ou l'inquiétude qu'il avait ressentie pendant son entretien avec le maire, et malgré la note grave que donnaient au repas et la triste fête du jour, et le costume noir des jeunes filles, il sentit son coeur déborder d'espérance et de bonheur.

Il fallait cependant annoncer que sa mère était souffrante et qu'il allait repartir. La pâleur soudaine de Léna lui causa un mélange de peine et de douceur. Il ne pouvait la voir souffrir, et cependant, l'idée qu'elle le regrettait rassurait son coeur.

--Je laisse un de mes fusils à Goulven, dit-il précipitamment. Je reviendrai chasser dans ce pays dès que ma mère sera mieux...

Une lueur d'espérance glissa dans le regard anxieux de Léna, une ombre rose parut sur ses joues.

--Il ne faut pas manquer votre train, dit le maire, se levant de table. Vous serez le bienvenu, si vous revenez.

--Si je reviens!... s'écria Landry avec un regard vers Léna.

La jeune fille jugea peut-être que ce regard valait une promesse, car les couleurs reparurent tout à fait sur ses joues.

Il y eut un peu de hâte: Goulven attelait le cabriolet, le maire cherchait une couverture, et Loïzik faisait semblant de ne pas voir Léna, qui était maintenant nerveuse, et de qui Landry cherchait à se rapprocher.

--Vous savez que je reviendrai? dit-il à voix basse.

Elle baissa les yeux.

--Comment le saurais-je?

--Pensez-vous que j'oublie ces jours?

--Tant de choses vous en distrairont!

Cette fois, elle le regardait, et elle lut dans ses yeux un reproche attristé.

--Oncle Alain, dit-elle tout à coup d'un ton qu'elle essayait de rendre joyeux et naturel, puis-je donner à notre hôte une médaille de Sainte-Anne d'Auray, qui le protègera pendant son voyage?

Une médaille se donne même à un étranger.... La voix de Léna était si calme, que le maire ne crut pas que ce don eût une signification particulière. D'ailleurs, qu'importait? Elle lui demandait une permission, et il inclina la tête.

Alors elle ouvrit sa main brune, dans laquelle, depuis quelques minutes, elle tenait serrée la médaille d'argent.

--Je la garderai toujours et, en échange de cette image de la patronne d'Armor, je vous apporterai celle de la patronne de Paris, dit-il, sa voix s'étranglant d'émotion.

Il serra à la briser la petite main tremblante, et une fois encore, le vieux cabriolet l'emmena le long de l'avenue, maintenant jonchée de feuilles mortes.

IX

Ce fut à l'aube tardive et brumeuse que Landry arriva à Paris. Le coupé de sa mère l'attendait à la gare, et il éprouva une sensation presque oubliée, confortable, délicieuse, à pénétrer dans la voiture tiède et capitonnée qui gardait une très légère odeur de violettes, le parfum de sa mère. La boule d'eau chaude répandait une agréable chaleur. Le cocher était plus majestueux que jamais, avec ses fourrures et ses manières correctes.

Tout cela parut à Landry comme une évocation d'un passé à demi oublié. Le coupé partit au trot vif et relevé du cheval. Les rues étaient encore désertes, mais les becs de gaz en éclairaient les larges dimensions, les monuments familiers qui se dressaient çà et là, et il sentit une nouvelle impression de chez lui, un plaisir plus vif qu'il n'aurait cru à se retrouver dans ce vieux Paris.

L'hôtel où habitait sa mère lui parut aussi plus agréable que jamais. C'était un vieil édifice à l'ancienne mode; l'escalier était monumental, avec ses murs stuqués, son épais tapis oriental, et les jarres de faïence remplies de plantes vertes qui ornaient l'entrée.

L'appartement était vaste, confortable, avec un air de grandeur tout à fait en rapport avec les beaux vieux meubles de famille et les portraits des magistrats. Une tiédeur délicieuse y régnait dès le vestibule. Le valet de chambre était là, tout prêt à le débarrasser de son pardessus, et tout à coup, sur le seuil du petit salon, sa mère elle-même parut, dans un chaud et élégant peignoir, le visage encadré d'une dentelle, et un sourire ravi dans les yeux.

Il oublia tout dans la joie de la revoir, et la suivit dans le réduit charmant où brûlait un bon feu, et où la chocolatière laissait échapper une odeur vanillée.

--Vous vous êtes levée! Quelle imprudence! Êtes-vous donc mieux?

--Non, mais cela ne fait jamais de mal à une mère d'accueillir son fils.... Viens là, près de moi, sous la lampe.... Tu as bruni.... Tu n'es plus tout à fait le même, dit-elle avec une nuance jalouse.

--Si, si, tout à fait le même pour vous soigner et vous gâter.... Racontez-moi vos misères....

--Oh! ce sera vite dit: un point opiniâtre, un peu plus de faiblesse, et un arrêt du docteur me renvoyant vers le soleil....

--Pour tout l'hiver?

Elle sentit la pointe d'inquiétude qui inspirait ces paroles.

--Je crains que oui; mais tu choisiras toi-même le lieu de notre exil....

--Et il faut partir tout de suite?

--Le docteur le dit.

Il y eut un silence, ces deux coeurs battant d'un émoi secret en sentant approcher l'explication nécessaire.

--Je suis encore plus navré de vous voir malade, parce que je voulais vous emmener en Bretagne.

Il s'efforçait de parler d'un ton détaché, mais il était nerveux et agité.

--En Bretagne, à cette époque! En plein brouillard! dit-elle d'une voix très naturelle et d'un petit air d'effroi admirablement joué.

--Oui... j'aurais voulu....

Il ne voulait, il ne pouvait attendre. Sa mère s'était levée pour lui verser du chocolat, mais il n'aurait pu en boire une cuillerée avant d'avoir déchargé son coeur de sa terrible confidence.

Il la ramena tout à coup à son fauteuil, et s'inclina vers elle d'un air qu'il voulait faire tendre, et qui, à son insu, était suppliant.

--Oui, j'aurais voulu vous faire connaître Hélène de Coatlanguy....

Ce nom d'Hélène lui parut une sorte de travestissement, tandis qu'il le prononçait.

--Hélène de Coatlanguy? répéta sa mère du même ton naturel.

--Oui, je vous ai parlé d'elle!

--M'as-tu parlé d'elle, vraiment?

--Mère, Séverin a dû vous dire.... En un mot, j'ai trouvé la seule femme que j'aie jamais aimée, la seule qui puisse me rendre heureux!

Il y eut un silence très lourd, pendant lequel Landry vit s'altérer le visage de sa mère.

--Ç'a été bien subit, dit-elle enfin de sa voix douce, qui avait une nuance plaintive.

Il fit un rapide calcul, et s'aperçut qu'un mois ne s'était pas écoulé depuis le jour où il avait vu Léna pour la première fois.

--C'était ma destinée! répondit-il. Et dans ce milieu, dans cette intimité de la campagne, les semaines valent des mois entiers de relations banales.

--Tu es, évidemment, libre de choisir ta femme, Landry, même si ce choix doit mal cadrer avec ton monde, tes habitudes et... les miennes, même si cette femme et ta mère ne peuvent espérer devenir jamais intimes. Mais tu ne me refuseras pas un droit: celui d'exiger de toi quelque réflexion....

--M. de Coatlanguy l'exige aussi! s'écria-t-il étourdiment, mais je suis sûr de moi!

Mme Desmoutiers changea de couleur.

--Quoi! dit-elle, as-tu déjà, sans m'en parler, engagé ton avenir?

Il se mordit la lèvre.

--Il a bien fallu que je dise à l'oncle de Léna que j'étais loyal et que j'avais des intentions droites, car sa fierté prenait ombrage, et il craignait que sa nièce ne s'attachât à moi....

Mme Desmoutiers laissa échapper un éclat de rire strident, absolument inattendu.

--Ah! voilà ces moeurs patriarcales, cette simplicité antique! Ce paysan a été assez intrigant pour t'obliger à te déclarer! Mon pauvre Landry, le tour est connu! C'était une mise en demeure, et tu es tombé dans le piège!

Landry lui jeta un regard furieux.

--Je ne souffrirai pas, s'écria-t-il, que vous accusiez de duplicité le plus honnête homme que je connaisse! Ce que vous appelez un _tour_ peut être exécuté dans un certain monde; lui est sincère, et plus fier que vous ne pouvez l'imaginer! Il ne me donnerait pas sa nièce sans votre consentement!

Tout à coup, très nerveuse, sa mère éclata en pleurs. Atterré, il ne sut plus que dire et il essaya de la calmer.

--Ma mère! Maman, est-ce ainsi que nous devions nous revoir! J'avais le coeur plein de joie, plein de confiance, plein de la confiance que mes espoirs et mes joies, seraient les vôtres! Si seulement vous la connaissiez!...

Les larmes de Mme Desmoutiers s'arrêtèrent tout à coup.

--Je veux bien la connaître, dit-elle.

D'abord interdit de cette capitulation soudaine, Landry se jeta au cou de sa mère.

--Ah! je savais que vous êtes bonne, que vous m'aimez! Chérie maman! Vous serez toujours l'âme de notre vie! Elle vous sera une fille délicieuse, elle qui n'a pas de mère! Songez-y! Vous la formerez doucement à tous vos goûts, à toutes vos habitudes!

Il y avait une expression un peu embarrassée sur le visage de Mme Desmoutiers, et elle détourna son regard de celui de son fils.

--Je puis retarder mon départ, reprit-elle. Voyons, a-t-elle quelque parent qui puisse la recevoir à Paris?

--Oui, oui, le curé d'une des paroisses de la banlieue est le cousin de sa mère, et la soeur de ce curé, qui tient son ménage, l'a invitée plus d'une fois à venir les voir.

--Pourquoi n'est-elle pas venue?

--Son oncle ne voulait pas.

--Consentira-t-il, maintenant?

--Oh! certes, je me charge de tout! Mère chérie, ma jolie, ma chère maman, que je vous aime!...

--Ne m'a-t-on pas dit que cette jeune fille est vêtue en paysanne?

--Oui, mais elle devra, naturellement, quitter son joli costume en devenant ma femme.

--Il faudra qu'elle le quitte avant, si elle vient à Paris.

--Naturellement, on la regarderait trop! Je vais écrire à son oncle...

--Ne te décideras-tu pas à déjeuner, Landry?

--J'oubliais... J'oublie tout, excepté Léna... et vous, dit-il souriant.

--En attendant qu'elle prenne la première place dans ton coeur, si réellement tu persistes dans ce projet, ne peux-tu pas être à moi seule pendant quelques jours, Landry?

Il lui répondit par une pluie de baisers, et fit un effort pour lui demander des nouvelles de leurs amis.

X

Mme Desmoutiers avait senti l'embarras d'un tête-à-tête avec son fils, et elle lui proposa de faire inviter Séverin à déjeuner. Il accueillit cette offre avec un véritable soulagement. Il trouva des affaires vraies ou supposées pour passer la matinée hors de chez lui, et quand il rentra, Séverin était déjà là.

Avec M. de Salles, rien n'était jamais banal. Il possédait un tact exquis, une finesse presque féminine, et il réussit sans affectation, à la satisfaction, de la mère et du fils, à maintenir la conversation sur les sujets étrangers à celui qui les occupait et les divisait si intensément.

Mme Desmoutiers prétexta des lettres, tandis que Landry emmenait son cousin dans le fumoir, et commençait aussitôt de lui-même à parler de Léna.

--Séverin, j'ai à te remercier. Je pense que c'est à toi que je dois de trouver ma mère favorable, ou plutôt résignée à ce que je désire.

Séverin tira quelques bouffées de son cigare, puis regarda Landry.

--Est-elle vraiment résignée?

--Tellement, qu'elle veut connaître Léna, la voir à Paris.

Nouveau silence, pendant lequel Landry commença à ressentir un vague malaise.

--Mon cher, je te parlerai franchement: je trouve tes décisions promptes, prématurées. Je t'ai conseillé de réfléchir.

--Il est trop tard!

--Quoi! t'es-tu engagé? s'écria Séverin avec inquiétude.

--Oui, M. de Coatlanguy sait que j'aime sa nièce, et Léna soupçonne que je n'aurai pas d'autre femme qu'elle.

--Tu as été très imprudent, et je souhaite que tu ne le regrettes jamais. Mais maintenant, te voilà lié....

--Oui, comme dit la chanson bretonne: «Avec un lien d'or, durant jusqu'à la mort.»

--Il n'y a pas là matière à plaisanterie, dit sèchement Séverin. Le lien d'or se change parfois en un lien de fer, et la mort ne se charge pas toujours de le briser. Mais je tiens à préciser mon rôle dans cette aventure. Je suis placé dans une situation très spéciale, ayant la confiance de ta mère comme la tienne. Je crois qu'elle a raison, quand elle juge que ce mariage ne te convient pas; je le lui ai dit, comme je te le dis à toi même. Mais maintenant que tu as donné ta parole, je ne puis, en homme d'honneur, que te conseiller d'aller jusqu'au bout, et je parlerai dans ce sens à Jeanne. Seulement, tu aurais tort de la croire si résignée: elle fera tout ce qu'elle pourra pour te faire éviter ce qu'elle considère comme un malheur.

--Alors, pourquoi faire venir Léna! dit Landry d'un ton de triomphe.

--A ta place, je ne dépayserais pas cette jeune fille.... Ce sera à toi, comme mari, qu'il appartiendra de lui apprendre son nouveau rôle.

--Mais je serai si heureux de la revoir!

--Comme il te plaira. Souviens-toi de mon avis: il vaudrait mieux qu'elle ne vînt pas.

--Que dirais-je, alors, à ma mère?

--Que tu aimes mieux attendre qu'elle voie ta future femme dans son milieu.

--Non, ce milieu déplairait odieusement à ma mère. Elle est artiste, mais le pittoresque de Coatlanguy est trop rude pour elle.

Séverin haussa les épaules.

--Tu es averti....

--D'ailleurs, j'ai écrit déjà à Coatlanguy.... Veux-tu venir retrouver ma mère?

La visite de Séverin ne se prolongea pas. Landry, désireux de quitter la maison, sortit un instant du salon pour s'habiller, et Mme Desmoutiers profita du moment où elle était seule avec son cousin pour lui dire, d'un air de triomphe:

--J'ai mis mon plan à exécution.... Cette jeune fille va venir, et j'espère que, détachée de son cadre, elle perdra ce prestige qui rend mon fils insensé.

Le visage de Séverin exprima une profonde indignation.

--Je regrette de vous dire que je ne vous croyais pas capable d'une telle duplicité!

Mme Desmoutiers se mordit la lèvre.

--Le mot est dur, Séverin!

--Je dois vous avertir que, sans me croire le droit de trahir votre confiance, qui me pèse, j'ai mis Landry en garde contre la venue de Mlle de Coatlanguy. Naturellement, il vous croit sincère.

--Et pourquoi voudriez-vous faire échouer mon projet? dit-elle, rougissant de colère. Il s'agit du bonheur de mon fils, et je le défends comme je peux!

--Je n'admets que les armes courtoises.

--Séverin!....

--Et je vous demande de ne plus, dès maintenant, me tenir au courant d'une situation que je déplore.... Encore un mot.... Je vous préviens loyalement que, Landry s'étant formellement engagé, je considère son honneur comme lié à cette promesse.

Elle n'eut pas le temps de s'indigner; Landry revenait chercher son cousin.

XI

LANDRY A ALAIN DE COATLANGUY

»Paris, 3 novembre.

«Cher Monsieur, je viens vous adresser une requête.... Ma mère veut connaître votre Léna, et elle est trop délicate pour aller en cette saison en Bretagne. Je sais qu'une de vos parentes réclame la visite de votre nièce. Laissez-la venir, je vous en supplie! Je l'aime tant, et ma mère est si bonne!

»J'attends un oui avec confiance. Encore mille fois merci pour tout ce que m'a donné votre maison. En vous priant de me rappeler à tous ceux qui vous entourent, je vous renouvelle la respectueuse assurance de mon meilleur dévouement.»

Le maire, en repliant cette lettre, vit les yeux de Léna anxieusement attachés sur lui.

--Est-ce que c'est M. Desmoutiers qui vous écrit? Reviendra t-il chasser? demanda-t-elle avec une affectation d'indifférence.

--Pas pour le moment! répliqua-t-il rudement.

Mais la tristesse qui éteignit soudain le rayon de ces doux yeux lui retomba pesamment sur le coeur.

Il alla s'enfermer dans son bureau, et répondit sans plus tarder:

«Mon cher Monsieur,

»Je vous ai dit de réfléchir. C'est trop tôt. Rappelez-vous ce que je vous ai confié. Et puis, ce n'est pas trop digne, pour une jeune fille, d'aller se montrer à Paris, pour revenir tristement chez elle au cas où elle ne plairait pas à votre mère.

»Bien à vous.»

Cette lettre causa à Landry un désappointement profond, mais aussi lui rappela désagréablement le point noir qu'il avait oublié: l'existence de ce père qui pouvait surgir devant lui. Même en faisant la part des préjugés et des rancunes du maire, c'était évidemment une relation à éviter. Il résolut de ne parler de lui à Mme Desmoutiers que lorsque tout serait arrangé, conclu, irrévocable. Seulement, cette réticence n'était pas pour rendre plus aisés ses rapports avec sa mère.

Celle-ci ne semblait pas remarquer sa contrainte. Elle se bornait à l'envelopper plus que jamais non seulement de tendresse et d'attention, mais de tous les raffinements de leur vie élégante, à laquelle il se reprenait d'ailleurs inconsciemment, quoi qu'il en eût pensé sur les monts d'Arrez.

Il n'était plus question de départ. Mme Desmoutiers attendait patiemment, Landry avec anxiété, que M. de Coatlanguy consentît au voyage de sa nièce.

Et, avec la singulière et touchante faiblesse qu'il éprouvait pour Léna, faiblesse qui était le seul point vulnérable de cette rude et violente nature, M. de Coatlanguy céda enfin, la voyant maigrir, pâlir et pleurer.

Elle fut confiée, pour le voyage, à une châtelaine du voisinage qui allait voir son fils à Paris. Elle partit, folle de joie, sûre de l'avenir, vivant le plus enivrant des rêves.

Son oncle avait mis deux conditions à son départ: elle quitterait Coatlanguy et elle y reviendrait vêtue en Bretonne, et le jour de ses noces, que cela plût ou non à sa nouvelle famille, elle irait à l'autel en mariée de Fouesnant, telle que Landry l'avait vue le jour du Rosaire, avec la couronne de fleurs d'oranger en plus.

Elle ne voulut pas dire à Landry le jour de son arrivée: elle désirait lui faire la surprise de se montrer à lui vêtue en _demoiselle_. Elle aussi arriva à la gare Montparnasse à l'aube froide d'un jour d'hiver. Mais ce n'était pas un coupé coquet qui l'attendait: sa cousine Mélanie, vêtue de noir, son chapeau démodé posé de travers, était là pour reprendre avec elle un train de banlieue, dont l'allure était lente, les wagons froids et sales.

Il fallait, après la fatigue de cette longue nuit, avoir du soleil plein le coeur pour ne pas pleurer de désolation en traversant ces tristes faubourgs, bordés de constructions sordides, et aussi en se voyant l'objet d'une attention effrontée de la part de ses compagnons de voyage. Malgré la cape qui recouvrait son pittoresque costume, Léna se sentait l'objet d'une admiration grossière qui la froissait, et sa cousine la comprit, car elle dit tout bas en lui serrant la main:

--Nos jolies coiffes seraient impossibles ici, mignonne.... Nous irons tantôt au Bon-Marché acheter un costume....

Le train s'arrêta comme le jour terne et triste éclairait tout à fait les rangées de maisons sordides, les boutiques misérables qui s'ouvraient une à une, et une population d'ouvriers à la mine farouche et de ménagères fanées, ébouriffées, portant des châles tricotés sur leurs camisoles de pilou.

Léna se sentait le coeur serré. Elle avait beau se dire que ce n'était pas là Paris, qu'un monde de joies et d'impressions grandioses l'attendait, cette arrivée lui causait une affreuse déception. Elle avait entrevu, entre Versailles et Sèvres une campagne encore noyée dans l'ombre, un peu artificielle, mais enfin une campagne; et ici, dans ce ramassis de briques et de plâtre, pas même un tronc d'arbre ne s'élevait sur l'horizon. Et quel horizon! Une plaine monotone et fuyante, hérissée de cheminées d'usines, et semblant prolonger indéfiniment toute cette misère....

--Voici l'église, dit Mlle Mélanie, qui trottinait dans la boue avec un art particulier, sans éclabousser les bas blancs qu'elle portait comme dans sa jeunesse.

Le coeur de Léna se serra de nouveau. L'église, cette construction d'un blanc sale, percée de fenêtres carrées, avec un toit de tuile et un petit fronton grec affreux!

--Ah! dame, cela ne vaut pas nos églises de Bretagne, ma chère! Mais l'intérieur est mieux que le dehors; voulez-vous entrer?

Oh! oui, au milieu de cet inconnu, dans ce désarroi soudain de sa pensée, de son attente, Léna pénétra dans la pauvre chapelle comme en un lieu de refuge, comme en une maison paternelle. Elle se jeta à genoux d'un mouvement éploré contre la laide balustrade de bois, et regarda le tabernacle. Là était le même Hôte qu'elle adorait sur l'autel de granit bleu de Lanrouara; là, elle était encore _chez nous_.... Soudain réconfortée, elle fit le tour de l'église, et s'arrêta devant une statue de la Sainte Vierge, en marbre, qu'on s'étonnait de trouver dans cette église si pauvre.

Léna n'avait pas seulement envers la Mère de Dieu la dévotion naturelle aux chrétiens, et encore plus aux jeunes filles très pieusement élevées. Dans le grand vide que laissait à son coeur la mort prématurée de sa mère, elle s'était passionnément rattachée à cette tendresse céleste, à cette protection qu'elle avait sentie vivante, tangible. Elle avait une impression profonde, vécue, pour ainsi dire, de la bonté de Celle qui, obéissant la première au double et semblable commandement d'aimer Dieu et ses créatures, poussa cet amour jusqu'à étendre aux hommes coupables sa maternité ineffable....

A ce nouveau tournant de sa vie, elle sentit tout à coup un besoin ardent de se remettre en ces mains sages et tendres, et une prière naïve sortit de son coeur:

--Puisque je n'ai plus d'autre mère que vous, il me semble, ô ma Mère Marie, que vous arrangerez ma vie comme maman l'eût aimée.... Donnez-moi un bonheur pur, béni, sur la route du ciel.... Je vous le consacrerai, je l'emploierai à la gloire de Dieu; mais laissez-moi être heureuse, donnez-moi le cher compagnon avec qui je m'acheminerai vers vous....

Elle se releva, confiante. Maintenant, il lui semblait avoir pris pied dans ce milieu inconnu.

Le presbytère était tout proche: une pauvre maisonnette à trois fenêtres de façade.

--Chez nous, la porte du presbytère est toujours ouverte murmura involontairement Léna, voyant sa cousine tirer une clef de sa poche.

--Hélas! ici ce n'est pas comme chez nous! dit la vieille fille en soupirant. On serait vite dévalisé, assassiné, peut-être, si l'on ne se gardait pas....

Léna, en pénétrant dans le couloir, entre ces minces cloisons de briques, songea au Coatlanguy. Quelle différence entre la vaste cuisine du manoir, encombrée de ses cuivres brillants et de ses provisions savoureuses, et ce réduit peint à la détrempe, avec son petit fourneau et ses trois ou quatre casseroles émaillées! Quelle différence aussi entre la grande salle de là-bas, meublée de ses solides bahuts, et cette salle à manger tapissée d'un papier à quatre sous, avec son buffet de bois peint et sa table couverte d'une laide toile cirée!