La Robe brodée d'argent

Chapter 5

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--Et une rusticité encore plus grande! Et elle? Parlez donc, enfin!... Du reste, je suis folle! C'est une amourette sans conséquence, ou même rien du tout....

--Je le pense comme vous, et je crois que l'admiration de Landry s'en ira en fumée dès qu'il aura repris pied dans le monde civilisé.

--Évidemment! Je perds la raison quand il s'agit de cet enfant.... Que vous dit-il d'elle, Séverin?

--Il fait d'_elle_, comme vous dites, un fort séduisant portrait.... Une très jolie fille, portant un vieux nom authentique, élevée au couvent, instruite et distinguée, et vêtue, comme une fée Morgane, de broderies d'argent et de précieuses dentelles.

--Mais c'est du roman!

--Landry est romanesque, dit Séverin, retenant un sourire.

--Vous ne pensez pas que... qu'il commette la folie de parler, de s'engager?

--Non certes; pas sans vous avoir parlé d'abord.

--Et je le raisonnerai! s'écria-t-elle, soulagée.

--Ma chère Jeanne, dit Séverin s'enfonçant dans sa bergère, ayant l'honneur de recevoir vos confidences aussi bien que celles de votre fils, il m'est évidemment imposé d'être impartial, et de conseiller ce que je crois le meilleur. Je ne désire pas plus que vous un mariage qui, s'il n'est pas une mésalliance, sortirait Landry de sa sphère, on y introduirait une femme incapable de s'y adapter. Dans l'intimité d'un foyer, et dans les rapports forcés avec le monde extérieur, ce n'est pas assez d'avoir des principes solides, des qualités sérieuses: il faut une parité d'éducation, d'habitudes, de goûts, ce qui résulte tout naturellement d'avoir vécu dans le même milieu. Je crois donc que Landry regretterait avant peu de s'être ainsi engagé, et je crois également que, malgré la facilité qu'ont les femmes à se plier aux situations, cette jeune fille ne serait pas heureuse. Il est donc désirable d'enlever Landry à son rêve, d'autant que, s'il se prolonge, il peut laisser derrière lui des regrets, des souffrances irréparables.

Quelque chose se pinça dans les traits de Mme Desmoutiers, et elle fit un geste indifférent, laissant deviner que les regrets d'une inconnue la touchaient fort peu.

--Alors, que conseillez-vous, mon ami?

--D'abord, de ne pas heurter votre fils, d'éviter toute discussion avec lui, de ne pas même vous opposer ouvertement à ses projets quand il vous les dira; mais de le rappeler sous un prétexte plausible, puis de le replonger dans son milieu, dans sa vie, de la distraire, d'arranger un voyage.

--Parfait! Oh! vous verrez comme je serai adroite! D'abord, j'ai un gros rhume; je vais l'exagérer, appeler mon fils, puis lui demander, comme vous me le conseillez, de m'accompagner dans le midi, en Italie, en Espagne, n'importe où... Ah! mon pauvre Séverin, que de tourments nous donnent ces grands garçons! Landry, qui est si charmant, si recherché, peut faire un mariage superbe... Quand je pense qu'il va s'éprendre d'une paysanne, évidemment sans le sou, dont les manières le couvriraient de confusion!

--Mettons les choses au point, dit Séverin un peu sèchement. Je n'ai point l'intention de me mêler de n'importe quel mariage superbe pour Landry. Ce n'est pas parce que cette jeune fille est pauvre que je juge son projet malheureux: c'est parce que, le connaissant à fond, je prévois qu'une fois son enthousiasme calmé, il aurait des regrets infinis. Je songe même à la tranquillité et au bonheur futur de cette enfant, en désirant que Landry ne la revoie pas.

--Oh! vous êtes bien bon! Des intrigants odieux! Des gens qui, pour reprendre un rang dans le monde, ont attiré mon fils et l'ont enjôlé!

--Ceci n'est pas probable. Le portrait que me fait Landry des Coatlanguy est trop vivant pour n'être pas vrai. Ce sont des simples, j'en suis sûr, incapables de tant d'intrigue. Qui sait, même, si ce cultivateur intransigeant ne refuserait pas sa nièce à un _bourgeois_!

--Oh! quant à cela!... Enfin, ne discutons pas les détails, puisque nous sommes d'accord sur le fond.... Voulez-vous vous charger de rappeler Landry, de lui dire que je suis malade, que vous avez vu mon docteur....

Le visage de Séverin devint tellement glacé, que Mme Desmoutiers s'interrompit, un peu interdite.

--Vous autres femmes, dit-il d'un ton de sarcasme, vous vous entendez trop bien à intriguer et même à... mentir, pardonnez la crudité du mot, pour qu'il vous soit nécessaire d'appeler à votre aide la diplomatie masculine, très inférieure. Arrangez-vous avec Landry comme il vous plaira, je ne saurais m'en mêler.

Il se leva en disant ces mots, et elle protesta contre ce prompt départ.

--Quoi! sans prendre de thé? Attendez un peu, on va nous en apporter....

--Merci, je suis pressé....

Elle retint un instant sa main.

--Séverin, qu'allez-vous lui répondre?

--Rien; c'est une manière de s'en tirer, et je suis assez mauvais épistolier pour qu'il ne s'étonne pas de mon silence.

Il s'inclina, dégagea sa main, embrassa d'un coup d'oeil le petit salon confortable avec ses portraits majestueux, ses meubles de style, ses recherches de tout genre, et, un instant après, il se retrouvait sur le quai, en face de la rivière piquetée d'or et des silhouettes grandioses des vieux monuments.

«Oh! le convenu, oh! les habitudes!... pensait-il en allumant son cigare. Si Landry eût été un autre homme, j'aurais pris son parti. Après tout, on a peut-être plus de chances de trouver un coeur sincère dans un milieu primitif. Mais je le connais: tout, chez lui, est à fleur de peau, et cet amour romanesque s'étiolerait dans ce cadre parisien.... On ne transplante ni l'ajonc ni les bruyères de cette rude terre de là-bas....»

Une demi-heure après, plongé dans un de ses livres favoris, il semblait avoir oublié ce qui venait de se passer.

VIII

LANDRY A SÉVERIN

«Mon ami, pourquoi ne m'as-tu pas répondu?

»Ma mère m'écrit; elle se plaint d'être souffrante, et menacée d'un séjour dans le midi.

«Je pense qu'elle n'a rien deviné; me réservant de lui parler, je n'avais pas même nommé Léna. Est-elle vraiment malade? Réponds-moi immédiatement; je suis anxieux. Mais, quoi qu'il arrive, je veux que mon avenir soit engagé avant mon départ.»

SÉVERIN A LANDRY

«Ce que je te conseille fortement, c'est de ne rien engager du tout. Tu es ton maître, personne ne peut t'empêcher d'épouser la femme que tu juges la plus digne et la plus charmante. Mais pour toi-même, pour ta propre dignité, pas d'emballement. A ta place, je m'imposerais trois mois d'attente et de réflexions. Si tu persistes, tu seras mieux fondé à combattre les objections inévitables de ta mère.

»Il est très vrai qu'elle est décidée à quitter Paris pour l'hiver.

»A toi.»

Landry froissa cette lettre avec colère.

«Séverin prend des allures de sphinx, se dit-il. Il ne se montre pas le bon camarade sur qui je comptais.... Lui qui est assez romanesque pour enterrer sa vie dans le tombeau de sa femme, perdue après quelques mois de mariage seulement, il aurait pu comprendre l'élan et la confiance d'un ami!

Le «mois noir» avait commencé. Landry avait assisté à Lanrouara aux offices des trépassés et, sous le capuchon de sa cape de deuil, Léna lui avait semblé encore plus jolie. Il l'accompagna au cimetière, et lut les inscriptions grossièrement gravées sur les tombes de granit où elle s'agenouillait. Les plus anciennes portaient les traces d'un écusson; sur les autres, les noms roturiers du pays s'accouplaient à celui de Coatlanguy.

--J'aimerais à prier sur la tombe de vos parents, murmura Landry, s'approchant de la jeune fille.

Elle le regarda avec une tristesse soudaine et presque inquiète.

--Ma mère repose ici, dit-elle, montrant une pierre qui, comme les autres, était à peine dégrossie.

Elle avait, le matin, placé sur la tombe une couronne de lierre et de chrysanthèmes communs, cueillis dans le jardin du manoir, et il lut avec difficulté les lettres creusées dans le granit au grain grossier: «Marie-Yvonne-Hélène Le Du, épouse d'Hervé Lebreton de Coatlanguy, décédée pieusement le 10 juillet 18..., à l'âge de vingt ans.»

--Elle est morte en me mettant au monde, dit Léna, baissant instinctivement la voix. J'ai cru longtemps qu'une espèce de malédiction pesait sur moi, pour avoir pris la vie de ma mère....

--Il ne faut pas penser à de pareilles choses, murmura Landry, impressionné, et éprouvant un frisson involontaire à l'idée du lien mystérieux qui existait entre cette tombe froide et la jeune vie brillante de Léna.

Le mot qu'elle avait prononcé: «J'ai pris la vie de ma mère», assombrissait soudain pour lui tout ce qui l'entourait.

--Et votre père? reprit-il, cherchant à secouer cette impression, fût-ce par une autre idée triste, mais différente.

L'expression d'angoisse passa de nouveau sur les traits de la jeune fille.

--Il n'est pas ici; il est allé mourir au loin, et je suis encore responsable de ce départ, de cette fin prématurée, puisqu'il est parti inconsolable du malheur dont ma naissance était cause.

Landry resta silencieux. Elle reprit, songeuse:

--Je crois que mon oncle ne lui a pas pardonné d'avoir quitté le pays. Il ne veut jamais parler de lui; il est très bon; cependant il est obstiné, parfois violent. Mais mon père, je l'ai su par son camarade de collège, M. de Kermaïdic, avait une âme d'artiste; il souffrait, lui aussi, d'être enchaîné à des devoirs obscurs et fastidieux; la présence de la jeune femme qu'il aimait eût pu seule l'y résigner....

Elle fit encore une pause.

--J'ai trouvé un jour dans un vieux bahut, dit-elle, des dessins de lui.... Il n'avait jamais pris d'autres leçons que celles du collège, et je suppose que cela n'a pas de valeur...

--Voudrez-vous me montrer ces dessins? demanda Landry ardemment.

Elle fit signe que oui.

--Et il est mort jeune?

--Depuis que j'ai commencé à comprendre, mon oncle m'a répété que je n'ai d'autre parent que lui.

--Pauvre petite!...

Un léger brouillard flottait sur le petit cimetière, et adoucissait les lignes rudes des croix de pierre brute. Il y avait sur presque toutes les tombes des bouquets rustiques, et les femmes en capes de deuil se glissaient comme des ombres dans les étroits sentiers. Landry s'imagina qu'une communication mystérieuse s'établissait entre lui et les âmes des parents de Léna, qu'elles erraient à son côté, qu'elles lui confiaient ce jeune coeur isolé, cette vie si tôt privée de ses appuis, de ses tendresses.

Ils étaient maintenant sortis du cimetière, et Léna éprouva une sorte de soulagement visible, comme si un poids de tristesse était écarté d'elle.

--Puisque vous aimez les chants bretons, dit Loïzik, s'approchant d'eux avec son placide sourire, venez écouter Yann, l'enfant aveugle, qui dit le sône des trépassés.... Léna vous le traduira.

Un enfant de douze à treize ans, vêtu de bure, avec une figure pâle, des cheveux longs et des yeux vagues qui cherchaient le ciel sans rien voir, s'avançait, tenant la main d'une vieille femme en deuil.

--Chante le chant des morts, Yann, et tu auras une pièce blanche dit Léna s'approchant.

La figure intelligente du petit s'anima.

--La _pennerez_ du Coatlanguy! s'écria-t-il, étendant sa main brune pour chercher la main de la jeune fille.

--Tu as bonne mémoire, petit Yann, car tu n'es pas venu depuis l'année passée. Yvonna, la soupe sera trempée pour vous au manoir, quand Yannik aura chanté.

Et l'enfant, d'une voix douce et monotone, commença le chant que les jeunes filles se tenaient prêtes à traduire pour Landry:

«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, bonne santé à vous, gens de cette maison; bonne santé nous vous souhaitons: nous venons vous mettre en prière...

»C'est Jésus qui nous envoie pour vous éveiller, si vous dormez;

»Vous éveiller, grands et petits; s'il est encore, hélas! de la pitié dans le monde, au nom de Dieu, secourez-nous!

»Frères, parents, amis, au nom de Dieu, écoutez-nous! Priez, priez! car les enfants, eux, ne prient pas.

»Ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps oubliés; ceux que nous avons aimés nous ont sans pitié délaissés.

»Mon fils, ma fille, vous êtes couchés sur des lits de plume bien doux, et moi, votre père, et moi, votre mère, dans les flammes du purgatoire.

»Vous reposez là, mollement; les pauvres morts sont bien mal. Vous dormez là d'un doux sommeil; les pauvres morts sont dans la souffrance.

»Un drap blanc et cinq planches, un bourrelet de paille sous la tête et cinq pieds de terre par-dessus, voilà les seuls biens de ce monde qu'on emporte au tombeau.

»Nous sommes dans le feu et l'angoisse; feu sur nos têtes, feu sous nos pieds, feu en haut et feu en bas; priez pour les trépassés!

»Jadis, quand nous étions au monde, nous avions parents et amis; aujourd'hui que nous sommes morts, nous n'avons plus de parents et d'amis.

»Au nom de Dieu, secourez-nous! Priez la Vierge bénie de répandre une goutte de son lait, une seule goutte sur les pauvres trépassés.

»Sautez vite hors de votre lit, jetez-vous sur vos deux genoux, à moins que vous ne soyez malades, ou appelés déjà par la mort.»[*]

[*] Traduit par M. le vicomte de la Villemarqué.

Des groupes s'étaient formés autour du petit chanteur. Les enfants, obéissant à la lettre, se jetaient à genoux, les femmes se signaient, et les hommes glissaient une pièce de deux centimes dans le chapeau déformé de l'aveugle.

Le ciel gris, le brouillard léger, la bise aigre et gémissante de novembre s'harmonisaient avec cette scène, et une vague tristesse, ou plutôt une angoisse envahit de nouveau le coeur de Landry.

Le maire, qui était revenu le premier de l'office, se tenait sur le perron, regardant les jeunes gens qui rentraient. Il y avait un pli sur son front, et ses lèvres se serraient avec une sorte de résolution.

--Le père a quelque chose qui le tourmente, dit Goulven.

--Il est toujours triste, le jour des morts; il a vu partir tous les siens! murmura Loïzik.

--M. Desmoutiers, j'ai une demi douzaine d'arbres à marquer là-bas pour le bûcheron, dit le maire, répondant d'un signe au salut amical de Landry; voulez-vous venir avec moi, pendant que les jeunes filles changent leurs vêtements de deuil?

--Oh! très volontiers!

Ils s'acheminèrent d'un pas vif vers un bouquet de chênes très vieux, presque morts, qui s'élevaient sur la lande, à deux ou trois cents mètres du manoir. Landry parlait avec son enthousiasme ordinaire des usages bretons, de la solennité incomparable de ce jour des morts, et du chant qu'avait dit le petit Yann, l'aveugle. M. de Coatlanguy l'avait d'abord écouté avec un plaisir involontaire; mais il l'interrompit tout à coup, et dit avec une certaine brusquerie:

--Est-ce que vous resterez encore longtemps à Morlaix?

Landry tressaillit de surprise, et murmura quelque chose d'embarrassé sur le charme hivernal du paysage et le plaisir de la chasse.

--Tout cela est très bien; mais vous avez un pays, une maison, une famille, et, je l'espère pour vous, des occupations. Vous perdez votre temps, ici.

Stupéfait, inquiet, Landry garda le silence.

--Je suis habitué à parler sans détours, reprit le maire de sa voix rude. Je ne suis pas un monsieur de votre monde, mais un paysan ignorant des belles paroles. Donc, mon jeune Monsieur ne vous fâchez pas si je vous dis que vous êtes resté ici assez longtemps....

Une rougeur ardente monta aux joues de Landry.

--Ne prenez pas cela pour une insulte, reprit vivement le maire. Je vous crois honnête; vous ne voyez pas la situation dans laquelle vous vous mettez.... Soyons francs, comme deux hommes.... Vous parlez trop à ma nièce Léna; vous montrez trop, aussi, que vous la trouvez jolie, et comme cela ne peut vous mener à rien, ni vous ni elle, sauf à des chagrins, je vous donne cordialement cet avis: retournez chez vous, dans votre monde.

Les sentiments chevaleresques de Landry s'éveillèrent, et aussi.... l'esprit de contradiction qui lui faisait habituellement désirer ce que les autres jugeaient pour lui inaccessible.

--Mon monde! Le vôtre le vaut bien, M. de Coatlanguy! Vous êtes un gentilhomme, et moi d'une vieille bourgeoisie parisienne.

Le maire haussa les épaules.

--Oui, je suis gentilhomme, et je pense que mon nom vaut le vôtre. Mais il n'y a pas que l'origine pour apparier les gens: il y a l'éducation, les habitudes. Vos bourgeoises de Paris se moqueraient de Léna.... Quant à vous, votre instruction dépasse la nôtre, et vous avez fréquenté des gens bien différents de notre simple entourage. Mais à quoi bon discuter? Vous sentez, aussi bien que moi, que ma nièce ne peut être votre femme.

--Pourquoi? s'écria Landry, frémissant.

--Ce serait votre malheur à tous deux, dit le maire durement.

Si ce simple paysan aux allures droites et brusques, ignorant du monde et de ses détours, eût été le plus consommé des diplomates et eût cherché un moyen sûr pour faire épouser sa nièce à Landry, il n'aurait certainement pas mieux réussi.

--Pourquoi? répéta le jeune homme. Si vous m'avez étudié, comme vous semblez le dire, n'avez-vous pas compris qu'au sortir d'un cercle raffiné, mais toujours factice, j'ai pris ici un bain de vérité et de noblesse? J'y ai compris les grandes tâches de la vie, la beauté des principes immuables. Et si vous connaissiez les jeunes filles que je vois dans le monde, vous ne vous étonneriez pas que je sois séduit par la grâce austère et la simplicité de vos Bretonnes....

Il avait parlé avec tant de chaleur, que le maire fut un peu ébranlé.

--Vous ne seriez pas heureux, vous dis-je; Léna est fière, et souffrirait dans votre monde.

--Croyez-vous que je ne saurais pas la garder de tout froissement?

--Mais on ne transplante pas notre rude flore. Elle-même qui, je ne l'ignore pas, s'imagine qu'elle serait plus heureuse hors d'ici, elle-même, croyez-moi, aurait le mal du pays.... Un mal terrible pour les Bretons! Ils en meurent!

--Je la ramènerais! Je suis heureux, ici.... J'y achèterais un domaine, et, avec vos conseils, je m'efforcerais aussi de faire du bien....

Une lueur passa dans les yeux du maire, mais il secoua la tête.

--C'est bon, je vous crois sincère; mais cela ne suffit pas.... Même si je pouvais admettre pareille chose, il faudrait savoir ce que dirait votre mère. Aucun des miens n'entrera jamais dans une famille sans y être désiré, mon jeune ami.

Landry sentit comme une douche glacée. Il fit un effort pour répondre du même ton convaincu:

--Ma mère veut mon bonheur, elle aimera qui j'aime.

--Enfin, il faudra voir; mais ne soyez pas fâché si je vous répète que je désire autre chose pour ma nièce, et si j'exige de votre part un temps de réflexion.... Et puis... si la chose doit jamais arriver, il faut que je vous confie, que je confie à votre honneur un fait que Léna ignore, et qu'il m'est pénible de dévoiler.

Sa voix s'altéra, et Landry, étonné, se hâta de répondre que le secret, quel qu'il fût, serait scrupuleusement gardé.

Le maire n'était pas homme à prendre des biais, ni à retarder une confidence désagréable, mais nécessaire. Il regarda Landry en face, et dit à brûle-pourpoint:

--Le père de Léna n'est pas mort.

Une surprise intense se peignit dans le regard du jeune homme, en même temps qu'il ressentait une vague et pénible appréhension.

--C'était, reprit le maire avec un certain mépris, une pauvre tête. Dans les meilleures races, il y a des déchets, des ratés. Faible de santé, il avait l'horreur du travail de la terre. Je l'occupais à faire mes comptes, mais c'était un paresseux; il se croyait artiste, et s'imaginait être ici hors de sa sphère. Je le mariai, et tout alla bien pendant un an: il aimait sa femme. Mais elle mourut à la naissance de Léna. Mon frère ne sut pas porter son malheur en homme: même la petite lui faisait mal à regarder. Il réclama son héritage, et je dus vendre une de nos meilleures fermes, dit le maire avec une amertume soudaine au souvenir de cet endettement du domaine familial. Il partit, alla étudier la peinture, dissipa son argent, et finit par....

Ici il s'énerva: cela devenait trop dur....

--... Par épouser une comédienne! dit-il d'une voix de tonnerre.

Landry, consterné, sentait une sueur froide sur ses tempes.

--Ce n'est pas tout. Il plaça le peu qui lui restait d'argent dans des affaires véreuses. Il perdit tout, même l'honneur, car son nom, mon nom... fut compromis dans un désastre dont, je le dis d'ailleurs à sa décharge, il n'avait pas soupçonné le côté frauduleux. Dès lors, il fut mort pour moi.... Quand je dis mort... il fallut bien lui venir en aide pour le tirer de ce mauvais pas; mais je ne lui donnai d'argent qu'à la condition qu'il ne réclamerait jamais sa fille.

--Il ne la réclama point, en effet?

--Si, à la mort de sa seconde femme, qu'il perdit peu après. Mais j'avais élevé Léna, je me trouvais des droits sur elle, et je savais que ce père incapable ne pouvait faire d'elle une femme digne de sa mère et de ses aïeules. Il fallut bien qu'il cédât....

Il y avait sur le visage du vieillard une inflexibilité terrible. Landry formula encore une question:

--A-t-il réussi dans son art?

--Je n'en sais rien, dit sèchement le maire. Je lui écris, une ou deux fois l'an, que sa fille se porte bien, et il n'en demande pas plus.

--Signe-t-il ses tableaux du nom de Coatlanguy?

--Je le lui ai défendu. Notre nom ne doit pas être livré aux hasards du commerce ou aux aventures plus ou moins honorables d'une vie d'artiste, répondit M. de Coatlanguy, qui avait évidemment de ce genre d'existence, aussi bien que des facultés de son frère, une conception particulière qu'il était inutile de chercher à ébranler.

--Mais quand votre nièce se mariera... commença Landry.

--Son père ne tourmentera pas son mari; cela, je m'en porte garant!

--Et elle le croit mort!

Le maire s'imagina sentir un reproche dans son accent, et répondit, presque brutalement:

--Oui, elle le croit mort! Pendant un temps, nous l'avons tous cru, il ne donnait plus signe de vie. Après, je n'ai pas détrompé Léna. Avec son imagination, qui est vive et un peu folle, ne se persuaderait-elle pas que son devoir est auprès de ce vagabond qui l'a abandonnée, plutôt qu'aux côtés de ceux qui l'ont recueillie et élevée? Elle s'inquiéterait de lui, elle voudrait lui écrire, et, je vous le répète, dans un de ces moments où elle s'ennuie ici, elle serait capable de vouloir le rejoindre. Vous pouvez vous figurez les dangers qu'elle courrait près d'un homme qui n'a jamais eu la tête solide, qui a été capable d'épouser une femme de théâtre, et qui vit probablement au jour le jour, sans domicile fixe, car ses lettres ne sont jamais datées du même endroit....

Ses traits se détendirent tout à coup, et, avec un attendrissement soudain, il reprit:

--Voilà pourquoi j'ai aimé Léna plus que mes propres enfants... On disait que j'étais faible pour elle, que je la traitais autrement que Loïzik, qui sera bientôt ma bru.... C'est vrai, je l'ai aimée pour ceux qui n'étaient plus, pour la mère morte à vingt ans, pour le père qui n'aurait pas su l'élever, et qui ne repassera jamais ce seuil....

Il tira tout à coup sa montre.

--Si vous reprenez le train de Morlaix, il faut dîner à midi juste. Pensez à tout ce que je vous ai dit, et ne vous pressez pas: la vie est longue, ou semble telle à votre âge. J'ajoute que Lénik a la fortune de sa mère, à peu près trois mille francs de rentes en terres, et que, avec l'agrément de mes fils, je lui laisserai une somme de dix mille francs. Cela fait une dot, chez nous; mais dans votre monde, c'est dérisoire, et c'est encore une raison pour que vous réfléchissiez sérieusement.

--L'argent n'est rien pour moi, je suis riche! dit impétueusement Landry.

--Bon! ce n'est peut-être pas l'avis de votre mère; les vieux sont raisonnables et savent compter.... C'est entendu, vous allez partir?

--S'il le faut absolument... commença Landry.