Chapter 3
--Ceux du pays, reprit le maire, posant sa lourde cuiller d'argent dans son assiette vide, parlent de m'envoyer quelque jour à la Chambre.... Et pourquoi pas, s'il n'y en a pas de meilleur? dit-il, regardant son hôte avec une expression de défi.
Mais comme il ne vit sur la figure du jeune homme qu'une attention sympathique dénuée de surprise, il continua plus doucement:
--Eh bien! si je vais jamais là-bas, ce sera avec ma veste et mon chapeau rond, comme mon vieil ami Soubigou, qui siégea des années dans notre costume, et qui fut respecté de tous. Je leur montrerai, moi aussi, qu'un vrai Breton reste immuable, et que non seulement ses principes et ses idées, mais encore les sages coutumes qu'il tient de ses pères sont comme le granit de son sol....
--J'admire de tout mon coeur cette fidélité! s'écria Landry, et je fais des voeux pour qu'on voie de nouveau le costume breton sous les voûtes du Palais-Bourbon... Je le souhaite d'autant plus, qu'un homme de votre valeur trouverait dans une situation législative des objets et des occupations mieux en rapport avec son éducation et son intelligence....
--Que dites-vous là? s'écria brusquement le maire. Croyez-vous donc que l'agriculture n'offre pas un aliment suffisant à l'activité et à l'intelligence? Améliorer ce sol, atténuer la pauvreté de cette race, lui conserver ses forces vives, c'est un but, cela, et digne d'un homme!
--Oh! certes! répliqua Landry, de plus en plus intéressé par la sphère inconnue qui lui était révélée. Mais, même au point de vue du bien à faire, votre cadre n'est-il point restreint? Les soins domestiques, par exemple, suffisent-ils toujours aux aspirations des jeunes femmes et des jeunes filles élevées comme celles des villes?
Un sourire paisible errait sur les lèvres de Loïzik, qui échangea un regard avec Goulven, tandis que Léna baissait les yeux.
--Mon jeune Monsieur, dit le vieux paysan avec la même brusquerie, nous ne sommes pas en ce monde pour satisfaire les fantaisies de notre imagination, mais tout simplement pour servir Dieu. Or, on le sert surtout là où il vous a placé. Sauf certaines exceptions, il est bon, il est sage de rester à l'endroit que la Providence a choisi pour nous. On ne transplante guère les arbres sans dommage; le sol qui nourrit les chênes n'est pas clément aux palmiers, ni les climats exotiques aux bruyères. Il y a partout du bien à faire; l'âme d'un paysan vaut celle d'un prince ou d'un savant, et Dieu même a enseigné que ce que l'on fait «à l'un de ces petits» est fait à lui-même.... Mais je vais vous ennuyer de mes théories.... Quand je parle de mon pays, je radote un peu.... Si ce n'est pas indiscret de vous le demander, dites-nous ce que vous faites, et où vous habitez.
Landry sourit, et répondit de bonne grâce qu'il habitait Paris, avec une mère veuve dont il était l'unique fils; qu'il venait de faire son service militaire, et qu'il allait achever son doctorat, puis se faire inscrire au barreau. Ceci lui attira une spéciale sympathie de la part du maire, qui gardait de sa race maternelle un respect marqué pour les hommes de loi.
La conversation prit ensuite un tour général, Landry s'émerveilla de voir ces deux hommes au courant de la politique, des plus récentes découvertes scientifiques, des publications sérieuses.
L'enthousiasme, auquel sa nature était prédisposée, s'éveillait en lui. Il admirait ces vies cachées, mais utiles, fertilisantes, ces intelligences un peu frustes qui, enchaînées à un labeur modeste, ne se désintéressaient point de ce qui touchait l'humanité. Il trouvait superbes cet attachement au sol, ce mépris de l'opinion, cette fidélité à d'antiques et respectables coutumes, et il se proposait de faire partager son enthousiasme à son ami Séverin, et même à sa mère, demeurée facile à émouvoir.
Dans son admiration exaltée, il pensait que M. de Coatlanguy et son fils étaient certes les égaux, en intelligence, des gens qu'il avait fréquentés jusque-là, et qu'ils les dépassaient en valeur morale. Et combien Loïzik et Léna, différaient des jeunes filles banales, toutes pareilles en apparence, un peu émancipées, un peu fin de siècle, qu'il rencontrait à Paris! Cette réserve, cette gravité le charmaient, et les paroles rares, mais pleines de sens qu'il les avait entendues prononcer, lui donnaient l'idée de facultés développées par la solitude et la réflexion.
L'excitation de ces pensées ne lui permettait évidemment pas de se rendre compte qu'il venait de passer quinze ou vingt jours sans communications intellectuelles, et que la reprise de ses relations avec le monde civilisé, ce monde fût-il tout petit, devait lui paraître doublement agréable. Il était porté--et c'était naturel,--à s'exagérer le charme de sa découverte. Enfin le cadre, le costume, les habitudes des Coatlanguy mettaient en lumières leurs qualités très réelles, et leur donnaient une note de pittoresque et d'inattendu. Landry ne songeait pas à se demander si, transportés hors de leur milieu et privés de cet entourage spécial qui leur prêtait son charme et sa rude poésie, ils lui auraient paru aussi remarquables.
Rencontrés dans un salon, ne les aurait-il pas trouvés rustiques, brusques, dépourvus de la distinction convenue que donne seule l'habitude d'un certain monde? Encore une fois, il était sans arrière-pensée, tout à la joie de sa découverte en pleine Bretagne sauvage.
IV
Après le dîner de midi, le maire le condamna au repos pour le reste de la journée, et fit descendre du grenier dans le salon un vieux canapé aux pieds fragiles, revêtu d'un brocart usé jusqu'à la corde. On lui apporta d'autres livres de prix, une histoire de la Vendée, deux ou trois journaux datant de plusieurs jours; puis les jeunes filles, prenant un ouvrage de couture, s'installèrent près de la fenêtre, laissant grande ouverte la porte de la salle et celle de la cuisine, pour surveiller Marianna qui avait des tendances à s'endormir trop près du feu.
Naturellement les livres ne furent pas ouverts, et quand Landry eut jeté un coup d'oeil languissant sur les journaux, il trouva délicieux de causer avec les deux cousines.
Il ressentait maintenant un certain bien-être, malgré sa fatigue; mais le calme qui l'enveloppait était vraiment reposant. Le soleil avait tourné autour de la maison, et c'était du côté du jardin qu'il éclairait maintenant la chambre soudain égayée. De grandes plaques de lumières luisaient sur les bahuts de chêne noir, un rayon rempli d'atomes dansants tremblait sur le vieux plancher; devant la fenêtre ouverte, une branche de passiflore se balançait lentement, et Landry se surprenait épiant l'apparition de la grande fleur violette qui s'abaissait par instants dans le cadre de pierre. Au loin, par-delà les pommiers noueux et les carrés de légumes, le sol remontait en pente douce, d'abord tapissé de champs qui ressemblaient aux carrés d'un échiquier, puis prenant les teintes brunes de la bruyère fanée. Plus loin encore, la chaîne aux cimes rondes et lourdes s'estompait dans un brouillard doré. Et sur tout cela un grand silence planait, mais ce silence frémissant et mystérieux qui recèle la vie.
Évidemment, les nièces du maire vivaient dans un grand isolement. Le manoir de Coatlanguy n'avait point de voisinage; de rares relations, que Landry devina cérémonieuses, avec deux ou trois châtelains en communauté d'idées politiques avec le maire, constituaient seules la vie mondaine de Loïzik et de Léna. Il était aisé de deviner que la première s'arrangeait de cette vie solitaire. Peut-être un rayon intérieur l'éclairait-il, peut-être un espoir en réjouissait-il la monotonie; Landry avait remarqué l'entente silencieuse qui semblait exister entre la jeune fille et son cousin: la vieille ferme deviendrait son foyer; les saintes amours de l'épouse, les tendresses de la mère suffiraient à cette créature tranquille, qui continuerait le sillon commencé. Mais il n'était pas moins facile de constater que, dans l'âme de Léna, un élan sans cesse brisé l'entraînait hors de cette sphère; elle souffrait de l'isolement, de l'absence de distractions, de la routine qui avait sa part dans les habitudes et même dans les idées de son oncle. Et, chose singulière, Landry, qui admirait avec un respect attendri la paisible Loïzik et ses humbles et utiles perspectives, comprenait intensément et plaignait avec une étrange ardeur les regrets et les secrètes souffrances qu'il devinait chez Léna.
Dans ce milieu très simple, la réserve mondaine, le convenu surtout n'étaient pas de mise. Landry ayant exprimé son admiration pour le caractère de son hôte, ce caractère tout d'une pièce, comme il s'en rencontre si peu à notre époque, dans notre milieu à la fois dissolvant et compliqué, Léna laissa tomber son ouvrage sur ses genoux, et dit avec une impatience plaintive:
--Oui, l'oncle Alain a une belle nature, droite, généreuse, mais inflexible et par trop absolue. Il n'admet pas que le bien puisse exister sous une autre forme que celle qu'il conçoit, et il ne comprend pas qu'on puisse avoir d'autres aspirations que les siennes!
--Léna! dit doucement Loïzik, regardant sa cousine d'un air grave.
Celle-ci rougit, mais secoua la tête.
--Pourquoi ne dirais-je pas ce que je pense? C'est l'objet de nos seules discussions, et tu sais que je ne cache pas ma pensée à mon oncle lui-même.
--Oui, c'est vrai; et lui, qui ne supporte pas la contradiction, t'écoute avec patience, et prend la peine de raisonner avec toi.
--C'est une peine perdue! s'écria Léna avec impatience. Je l'aime, je le respecte, je l'admire, même; mais il y a des choses que je lui pardonne difficilement....
--Oh! comment peux-tu, interrompit sa cousine d'un ton à la fois effrayé et douloureux, prononcer le mot de pardon en parlant de celui à qui nous devons tant! Monsieur, ajouta-t-elle avec simplicité, ne prenez pas mauvaise idée de Léna.... Elle a un coeur d'or, et personne n'aime plus notre oncle qu'elle....
--Certes, je l'aime, ne viens-je pas de le dire? Mais je ne puis m'empêcher de penser qu'il a détruit mon bonheur en me faisant entrevoir ce qu'il ne voulait ou ne pouvait pas me donner. S'il tenait absolument à faire de moi une paysanne, il ne fallait pas m'éloigner de ce village, il ne fallait pas me placer dans une maison d'un ordre trop élevé, avec des jeunes filles dont, après tout, je suis l'égale,--car j'ai du sang noble dans les veines,--pour m'ôter ensuite le costume qui me rendait pareille à elles et me ramener dans ce coin perdu, que l'instruction reçue sert seulement à me rendre plus odieux!
--Oh! Léna!... répéta Loïzik avec douleur.
--Voulez-vous me permettre de protester en faveur de ce ravissant costume? dit Landry en souriant. Vraiment, les femmes s'inquiètent plus de la mode que de ce qui leur sied! Quel chapeau parisien vaut ces dentelles légères?
--Oui, mais c'est un chapeau! dit naïvement Léna. Et hors de cette région, on ne peut savoir qui nous sommes; on se méprend, même, à notre costume, et j'ai eu la mortification, un jour que notre oncle nous avait menées à Quimper, d'entendre murmurer que la place des paysannes n'était pas à la table d'hôte.
--Mais qu'est-ce que cela peut te faire, Léna? Après tout, nous sommes des paysannes, même toi qui t'appelles de Coatlanguy. Depuis combien de générations les tiens se sont-ils alliés avec des cultivateurs!
--Alors, il ne fallait pas me faire élever avec tant de raffinements! murmura Léna, reprenant son ouvrage d'un geste impatient.
Landry, cependant, détourna la conversation, bien qu'elle l'intéressât, et que la souffrance de Léna trouvât en lui un écho singulier. Les jeunes filles ne s'étaient guère éloignées de leurs pays sauvages; elles avaient en toutes choses une ignorance naïve qui ne provenait nullement d'une intelligence bornée, et elles questionnaient curieusement, s'émerveillant de ce que cet homme à peine plus âgé qu'elles eût déjà vu tant de choses, parcouru tant de pays, admiré tant de chefs-d'oeuvre qu'elles ne connaissaient que de nom, et même connu des personnages qui leur semblaient légendaires: peintres illustres, écrivains en renom, prédicateurs célèbres.
Cependant, Loïzik s'arracha avec regret à ces récits intéressants, et rappela à sa cousine qu'il fallait aller à la laiterie, et se hâter, puisque le recteur les attendait pour arranger l'église.
Landry alla voir le jardin; mais à peine quelques pieds de rosiers et quelques reines-marguerite relevaient la vulgarité des carrés de légumes. L'avenue, de l'autre côté de la maison, était plus pittoresque, avec ses chênes trapus, ses lisières de fougère rougissante, ses talus dorés d'ajoncs. Le temps commençait à lui paraître un peu long. Le maire et son fils, occupés à leurs affaires, semblaient avoir oublié sa présence, et les jeunes filles ne reparaissaient plus. Vers la fin de la journée, il y eut une diversion: le chauffeur et un mécanicien arrivèrent en auto, et malgré les recommandations de son hôte, Landry partit avec eux pour examiner sa machine. L'accident était moins compliqué qu'il ne l'avait craint. On remit un pneu tant bien que mal, on réquisitionna des chevaux à la ferme la plus proche, et, tandis que la machine s'en allait ainsi piteusement à la gare, Landry fut reconduit au manoir, après avoir annoncé au mécanicien son arrivée à Morlaix pour le lundi soir.
Il s'attendait à quelques reproches du maire, dont il n'avait pas suivi les conseils. Mais celui-ci, qui fumait sa pipe dans la cour, se borna à constater qu'il allait mieux, et l'avertit qu'on soupait à sept heures. Comme Landry remontait, M. de Coatlanguy le rappela.
--J'ai vu Yvon Magadec, dit-il, le paysan qui vous a amené ici, l'autre jour. Il n'avait pas vu ce que vous lui remettiez pour sa peine, parce qu'il faisait nuit, mais il ne doute pas que vous ne vous soyez trompé....
Et le maire tendit à Landry deux pièces d'or.
--Je ne me suis pas trompé, répondit le jeune homme. Cet homme semble pauvre, et j'ai cru devoir l'indemniser largement de sa peine.
--Mazette! Il faut que vous soyez riche, mon jeune Monsieur, et aussi que vous vous fassiez une idée extraordinaire de la pauvreté et des besoins de ce pays! Yvon avait cru recevoir deux pièces de vingt sous, et il s'en était jugé satisfait.
--Mais vous ne pensez pas que je vais reprendre cet argent, donné sciemment et librement!
--Oh! non! Je vous mets seulement en garde, pour le cas où vous voudriez faire d'autres libéralités. Ceci est une petite fortune pour Yvon.
Il replaça les deux pièces d'or dans son gousset, et ralluma tranquillement sa pipe.
--Cet Yvon est un honnête homme, dit Landry.
--Certainement; les gens d'ici le sont tous.
--Et cependant, ils sont si pauvres!
--Oui, mais ils ont peu de besoins. C'est pourquoi, voyez-vous, j'écarte d'eux, tant que je le puis, ces prétendus progrès qui éveilleraient en eux plus de désirs qu'ils n'en pourraient satisfaire, et qui les inciteraient à quitter leur sol.
Le souper eut lieu dans la salle, imparfaitement éclairée par deux lampes à pétrole. Les Coatlanguy y semblaient un peu dépaysés, un peu en cérémonie. Dans une disposition d'esprit moins favorable, moins enthousiaste, Landry eût remarqué davantage les défectuosités du couvert. La porcelaine à filets verts servie en son honneur était dépareillée; les ustensiles qu'il était accoutumé à voir si élégants chez sa mère, comme les salières, le couvert à salade, étaient communs et rustiques; le menu lui-même était plus substantiel que délicat et bien apprêté. Mais tout cela passait inaperçu, ou prenait à ses yeux un cachet pittoresque, amusant, bénéficiant d'ailleurs de la comparaison des auberges de la montagne.
Après le souper, le maire se leva.
--Nous allons faire, comme chaque soir, la prière, dit-il. Si cela vous convient vous pouvez venir avec nous.
Les domestiques attendaient dans la cuisine.
Le maître s'agenouilla, et tous avec lui, et il commença de sa voix forte, moitié en breton, moitié en latin, à réciter les prières du soir. Puis Léna s'approcha de la lampe fumeuse placée sur la table, et lut la vie du saint dont on devait célébrer le lendemain la fête. Landry ne la comprenait pas; mais, sur les lèvres de la jeune fille, les rudes syllabes bretonnes devenaient presque harmonieuses.
Les domestiques avaient disparu, et le maire s'apprêtait à regagner sa chambre, bien qu'il ne fût pas huit heures et demie, lorsque Landry l'arrêta.
--Il y a là un piano et un harmonium... Mesdemoiselles vos nièces sont musiciennes?
--Oh! oui, assez, dit Goulven d'un ton convaincu, quoi qu'elles n'aient guère le temps de jouer, sauf le dimanche.
--Est-ce qu'on ne pourrait pas faire, ce soir, une exception en ma faveur? demanda Landry en souriant.
Les jeunes filles regardèrent leur oncle, et celui-ci tira sa grosse montre d'argent.
--Il est tard, dit-il, mais une fois n'est pas coutume, et je veux bien accorder une demi-heure de musique.... Allons, Loïzik, joue-nous un air breton.
Sans se faire prier, très simplement, très naïvement, Loïzik s'approcha du piano, que Landry s'était hâté d'ouvrir, et joua avec un talent des plus médiocres quelques airs mélancoliques, aux consonances étranges, à l'allure primitive, qui ravirent Goulven et plurent à Landry.
--Et toi, Léna, chante-nous! dit le maire de son ton d'autorité.
La jeune fille rougit, mais n'eut pas l'idée de désobéir à un ordre qui lui causait cependant un visible émoi.
--Voulez-vous chanter en breton? dit Landry, s'avançant vivement pour ouvrir l'harmonium, vers lequel elle se dirigeait.
--Vous ne comprendrez pas, dit-elle, riant malgré elle.
--Je devinerai peut-être....
Elle prolongea deux ou trois accords tremblants, et commença d'une voix qui, d'abord pleine de trouble, se raffermit presque aussitôt, devenant vibrante et vraiment charmante, malgré l'absence de méthode.
Landry était, en musique, un raffiné; cependant, les défauts inévitables de la voix semblaient lui échapper: il était seulement ravi par le charme pénétrant du timbre, la sonorité des syllabes, le cachet sauvage et doux à la fois de la mélodie.
--Allons, Léna, dit le maire interrompant les remerciements et les éloges du jeune homme, traduis maintenant ce que tu viens de chanter.
LE CHANT DES PAUVRES
«Saint Pierre disait à Jésus:
»--Irez-vous en Basse-Bretagne, mon Dieu?
»--Pierre, je n'irai point en Basse-Bretagne; les hommes n'y sont pas estropiés, Pierre, et l'eau y est légère.
»Saint Jean disait à la Vierge:
»--Irez-vous en Basse-Bretagne, chère dame?
»--En Basse-Bretagne, j'irai demain; un grand ami m'a invitée.
»Le lendemain, dans la paroisse de Plouigneau, on entendit des chants et des cris de joie; on entendit le ménétrier sonner chez un digne chef de famille.
»Chez un digne chef de famille qui était bon pour les misérables, et dont les biens allaient croissant à mesure qu'il faisait l'aumône.
»Or, il avait un fils unique, un vaillant garçon de dix-huit ans, et il donnait en son honneur un banquet, un superbe banquet de noces, où il avait invité tous ses parents, et aussi les pauvres, qui sont les amis des saints.
»Comme ils étaient à table, très avant dans la nuit, voici une pauvre femme en retard, les habits en lambeaux, pieds nus, et un petit enfant suspendu à son sein.
»--Quoique vous arriviez bien en retard, pauvre chère femme, soyez la bienvenue.
»Et il la prit par la main, et la conduisit près du feu;
»Près du feu, pour se réconforter, aussi bien que son petit enfant. Et l'enfant souriait aux gens de la maison; mais elle ne voulait pas manger.
»--Mangez et buvez à votre aise; c'est avec plaisir qu'on vous sert.
»--Je n'ai ni faim ni soif, mais une grande amitié pour vous;
»Mais une tendre amitié pour vous, qui m'avez invitée de bon coeur, qui m'avez invitée tendrement à venir aux noces de votre fils.
»Mon coeur ne se sent pas de joie de voir toute votre compagnie; il ne se sent pas de joie, mon fils Jésus, de voir des gens si charitables!
»Personne ne nous reconnaît, hors celui qui fait l'aumône.
»Mille fois soit bénie cette maison! A vous revoir en paradis.
»Ce chant a été fait au ciel, dans le palais de la Trinité, sous un buisson chargé de roses qui embaument le paradis[*].»
[*] Traduit par le vicomte de la Villemarqué.
* * * * *
Landry s'émerveilla de la naïveté et de la chaleur de cette poésie, et son hôte, satisfait, se levait pour donner le signal de la séparation, lorsque Léna, étourdie de sa propre initiative, fit un pas vers le jeune homme.
--Ne savez-vous pas aussi jouer ou chanter?
Landry n'eût pu refuser. D'ailleurs, si mauvais et mal accordé que fût le piano, il ne lui était pas désagréable d'y promener ses doigts, après tant de jours passés sans aucune occasion de faire de la musique.
Il joua quelques airs simples et doux de Mozart, puis chanta un air du _Roi d'Ys_. Sa voix, d'un volume ordinaire, avait été cultivée, et ce fut comme une révélation pour ces simples.
--Chantez encore, si cela ne vous fatigue pas, dit Goulven, dont le regard bleu s'était singulièrement adouci.
Il chanta, prenant soin d'adapter le choix de ses morceaux au niveau musical de ses auditeurs. _Pauvre Jacques_ amena des larmes dans les yeux purs de Loïzik. Le visage du maire se contracta en entendant les _Gâs d'Irlande_. Et Léna applaudit quand il entonna un air breton en mineur, avec des paroles françaises:
«Hélas! je sais un chant d'amour, Triste ou gai, tour à tour!»
La voix bruyante de la grosse horloge sonnant dix heures les fit tout à coup tressaillir, et le maire se leva brusquement.
--Voilà, dit-il, un manquement à toutes les règles de la maison; mais nous ne vous en remercions pas moins. Jamais on n'avait entendu ici de pareille musique....
Il secoua cordialement la main de son hôte, prit la chandelle que Loïzik venait d'allumer pour lui, et disparut dans l'escalier de pierre. Landry s'inclina devant les jeunes filles. Léna était toute rose des émotions nouvelles ressenties ce soir, et il y avait dans ses yeux gris quelque chose que Landry n'y avait pas encore vu.
Elle s'attarda un instant pour éteindre les lumières, et comme elle passait devant la porte du jeune homme, il l'entendit chanter très doucement le refrain de la chanson bretonne:
«...Triste ou gai, tour à tour!»
V
Un riant soleil éclaira la solennité du Rosaire.
Landry prit place dans le banc des Coatlanguy, qui, un peu élevé, dominait la masse des cheveux longs et des coiffes blanches de l'assistance. L'église était petite, mais charmante avec ses vieux vitraux, ses arceaux de granit, son jubé de Kersanton, ses retables sculptés et ses statues naïves.
Goulven et son père chantaient à pleine poitrine le _Gloria_ et le _Credo_, et Landry, entraîné plutôt, peut-être, par la note pittoresque que par la dévotion, mêla à leurs voix rudes sa voix harmonieuse.
Le prône lui parut long, bien qu'il s'émût à cette coutume touchante de redire aux vivants les noms de ceux qui passèrent avant eux en ce lieu saint, et qui dormaient tout près, dans le cimetière rustique.
La sortie de l'église fut bruyante et joyeuse, chacun s'interpellant, les groupes se formant sur la place. Les tombes du cimetière étaient pieusement visitées; en Bretagne, les trépassés restent mêlés à l'existence humaine. Jusqu'au milieu des fêtes, leur souvenir est présent; les joyeux propos du repas nuptial s'interrompent soudain devant la prière qui s'élève en faveur des absents.
Landry put voir quelle place occupait, dans ce petit pays, la famille de Coatlanguy. Le maire gardait le prestige de son vieux nom; malgré sa fortune amoindrie, il était encore le seigneur du manoir, et les paysans lui savaient un gré inconscient d'être quand même devenu l'un d'eux.
Il tenait vraiment dans sa main ces êtres rudes, indépendants par nature, mais qui s'étaient librement donnés. Aux jours de vote, pas un ne manquait à l'appel, pas un n'oubliait le mot d'ordre. Et aux offices ils demeuraient fidèles, réjouissant le coeur de leur prêtre.