La Robe brodée d'argent

Chapter 19

Chapter 193,939 wordsPublic domain

»Ce mot, qui est doux à mes lèvres, est l'expression de la vérité. Vous n'êtes pas seulement mes frères comme fils de l'Église, ma Mère, mais encore parce que la même terre nous a enfantés, vous et moi; parce que nos yeux, en s'ouvrant à la lumière, ont vu les monts d'Arrez, et que c'est dans la même langue que nous avons dit notre première prière. J'ai été élevé parmi vous. Ceux qui, autour de moi, ont des cheveux gris, sont mes amis d'enfance.... Et votre recteur et moi, nous avons senti ensemble naître notre vocation. Si je vous ai quittés, c'est qu'on demandait des prêtres dans un pays stérile, qui n'en produit pas comme celui-ci. Vous autres, vous êtes fiers de donner à Dieu des fils qui reviennent vous évangéliser. Là-bas, «la moisson est grande, et il y a peu d'ouvriers.»

»J'avais fait à Dieu le sacrifice de mon pays. Il permet que je le revoie: qu'il soit béni! Mon coeur est gonflé de joie, et vous m'excuserez de parler imparfaitement la chère langue que, cependant, je n'ai pas oubliée, et dont les mots, je le sens, se presseront sur mes lèvres quand j'invoquerai Dieu sur mon lit de mort.

»J'étais votre ami, je reviens comme votre père, et puisqu'il m'est permis de vous parler, je veux vous dire le salut du bon Maître à ses disciples, à ses amis, quand, après avoir disparu à leurs yeux dans la mort, il se montra de nouveau à eux: «La paix soit avec vous!»

»La paix, c'est le premier des biens. Je vous souhaite, du fond de mon coeur profondément ému, d'abord la paix avec Dieu, dans sa grâce, dans la soumission à sa volonté, dans l'acceptation du travail et des peines, dans la fréquentation des saints sacrements.

»Puis la paix dans vos familles. Qu'aucun sentiment amer, qu'aucune idée de vengeance ou de rancune ne vienne altérer cette union que Dieu a voulue, dont il a donné l'exemple dans la sainte maison de Nazareth, et dont il fait la condition de l'avenir même des races et des familles: «Toute maison divisée contre elle-même périra», parce que dans la division il y a un germe de mort pour les foyers aussi bien que pour les âmes.

»Enfin, la paix avec vous-mêmes, dans l'intime de votre conscience, la paix qui ne peut régner que dans les coeurs soumis à la loi de Dieu, à la loi d'amour, dans les coeurs qui ont rejeté toute amertume, tout ressentiment.

»Et si, dit Notre-Seigneur, faisant votre offrande à l'autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l'autel, et allez vous réconcilier auparavant avec votre frère; ensuite, vous reviendrez faire votre offrande.»

«Et, après cette vie ainsi écoulée dans la paix du Seigneur, celui qui n'est qu'un passant parmi vous, mais dont la pensée habite vos montagnes, vous souhaite la lumière et la paix sans fin du paradis!»

Il y avait des pleurs étouffés dans l'humble assemblée. Ces âmes primitives avaient senti passer un grand souffle d'amour, ces rudes natures avaient vibré sous le choc de cette émotion profonde. Le nom du curé circulait déjà parmi la foule, et quand la grand'messe finit, la petite sacristie fut envahie par tous ceux qui voulaient lui parler et lui serrer la main.

Et le maire?

Les premières paroles du prêtre avaient été droit à son coeur de Breton. Puis, soudain, il avait été atteint en pleine conscience par ces paroles de paix qui lui semblaient dites pour lui. Une révolte se mêlait singulièrement au remords mal assoupi qu'elles éveillaient. Après tout, il avait pardonné à son frère, puisqu'il lui avait jadis envoyé de l'argent! Le revoir n'était pas une obligation: il était si sûr qu'ils ne pouvaient plus s'entendre! Cependant, les paroles du livre divin étaient formelles: il n'était pas commandé de faire un don à son frère, de lui accorder un pardon fictif, mais _d'aller_, et de se réconcilier avec lui....

Le trouble de ses pensées et le ressentiment qu'il éprouvait contre le curé retinrent son élan. Il attendit que les paysans eussent quitté la sacristie, et s'avança alors, non sans une certaine répugnance, suivi de son fils.

Mais quand il vit briller de bonheur les yeux clairs qui, dans ce visage vieilli, demeuraient les mêmes qu'il se rappelait éclairant une figure d'enfant, quelque chose en lui se fondit tout à coup, et il oublia son impression désagréable pour tomber dans les bras de son ami.

--Ainsi, après tant d'années, tu arrives sans crier gare! Et tu ne viens pas d'abord chez moi!

--Il y avait ma messe.... Mais je suis si heureux, Alain, je vais revoir le Coatlanguy avec tant de bonheur!

--Voici mon fils Goulven.... Tu vas voir sa femme, Loïzik Le Braz, ta nièce aussi.... Si tu restes quelques jours, je te ferai faire la connaissance de mon fils, le notaire. Et puisque tu n'as pas trouvé le moyen de venir marier ce garçon-là, il faudra que tu t'arranges pour faire un baptême, si Dieu bénit notre foyer.

--Ah! j'en serais trop heureux, mon ami!... Goulven ressemble à sa défunte mère.... Oui, oui, j'aimerais à revenir; mais les voyages coûtent cher....

--Pas à toi, dit brusquement le maire, car je te le paierais, et même à Mélanie.

Le pauvre curé crut étouffer de joie.

--Alors, si Loïzik devient mère, et si Monseigneur permet une seconde absence... dit-il d'une voix, étranglée.

Il passa son bras sous celui de son cousin, et les paysans souriaient à les voir s'en aller ainsi, grands tous les deux, encore robustes, avec leurs figures accentuées, burinées de rides, mais gardant la jeunesse du regard.

--Goulven, dit le maire, reste attendre le recteur, qui prolonge son action de grâces.... Nous allons prendre la traverse, et faire une belle surprise à Loïzik, qui entend toujours parler de son oncle le curé, et qui va être bien contente....

Le prêtre avait oublié l'objet de sa venue. Une joie telle gonflait son coeur, qu'elle en était presque douloureuse. Il foulait donc encore sa terre natale! Son oeil ravi errait sur les ajoncs éclatants.... Les nappes jaunissantes du froment ondulaient sous une brise fraîche, le thym couvrait les pentes arides des monts, et au bord du sentier, un ruisseau très clair clapotait rudement sur des pierres noires et lisses. Au-dessus de sa tête s'étendait ce cher ciel breton, d'un bleu si pâle, si doux, à nul autre semblable, traversé de minces traits blancs, comme des coups de pinceau.... Le soleil brillait sur tout cela, prêtant de l'éclat à ces tons ternes, une richesse apparente à cette terre stérile qui, elle aussi, semblait se faire belle pour fêter le retour de son prêtre, et enfin les cloches qui sonnaient l'Angélus avaient l'air d'annoncer qu'il était revenu....

Il regarde avidement le vieux manoir.... Oui, oui, il est bien tel qu'il le gardait dans son souvenir, seulement il lui semble plus petit. La coiffe blanche de Loïzik, que Goulven a appelée joyeusement, met une tache sur la muraille grise, et il croit voir sa soeur avant qu'elle eût été forcée d'adopter ses pauvres chapeaux de paille noire....

Il entre d'abord dans la cuisine où le feu, qui rougeoie gaiement, mire ses flammes claires dans les bassins de cuivre jaune suspendus aux murs. Il respire l'effluve oublié de ce pot-au-feu rustique, rempli de légumes frais et de viande savoureuse; il entend le pétillement du beurre sur la poêle; il voit remuer lentement, sur le vieux tourne-broche mécanique, les poulets qui se dorent devant le foyer.... Et tout cela est un symbole, tout cela a une histoire, tout cela évoque pour lui un passé disparu. Il revoit les vieux parents qui s'asseyaient sur les bancs de chêne, les enfants bruyants qui sont devenus des vieillards ou qui ont été, tout jeunes, ravis dans les demeures célestes.... Et enfin, quand le recteur l'ayant rejoint, ils passent dans la «salle» et qu'on l'invite à bénir la table où il s'était assis, petit enfant, ses yeux se mouillent de larmes, et sa voix faiblit tout à coup....

Cependant, le joyeux tohu-bohu de l'arrivée se calme, et les questions pressées, les nouvelles échangées, les souvenirs ravives, tout cela a un terme. Le curé se rappelle maintenant qu'il n'est pas venu ici pour son plaisir, qu'il y a à remplir une tâche pénible. L'espèce d'ivresse de l'arrivée se dissipe, le souci qui le hantait revient l'envahir, et il se reproche maintenant d'avoir pu oublier un instant le parent malade, la jeune fille isolée dont il était venu défendre la cause.

Le maire aussi s'est calmé. Le petit sermon de son cousin lui revient à la mémoire, ramenant une arrière-pensée, un ressentiment. Son orgueil se cabre à l'idée qu'on a osé lui donner une leçon, fût-ce du haut de la chaire, et il ne doute plus que le curé ne soit venu au Coatlanguy avec un but arrêté: le contraindre à recevoir son frère.... Cela, jamais!

L'heure des vêpres, cependant, a sonné; de nouveau les cloches tintent dans l'air tranquille; de nouveau, les groupes de paysans en habits de dimanche se dirigent vers le bourg. Ce n'est pas encore le moment des explications.

Ils s'en vont tous à l'église, et Loïzik trouve le moyen de rester un peu en arrière avec le curé.

--Savez-vous si ma cousine Léna va bien? dit-elle, baissant la voix, bien que son beau-père, qui cause avec le recteur, soit trop loin pour l'entendre.

--Léna m'écrit quelquefois. Elle est toujours pieuse, dévouée à son devoir, et le bon Dieu lui a procuré des amis.

--Alors, elle ne regrette pas le Coatlanguy? dit Loïzik, attristée.

--Oh! si, elle le regrette, bien plus même qu'elle ne s'y serait attendue.... As-tu deviné que je suis ici à cause d'elle, ma fille?

Loïzik pâlit.

--Je l'avais pensé.... Mais mon père ne veut pas la revoir.... Ma pauvre Lénik! Jamais elle ne reviendra, je le sais bien!

--Qui peut le savoir? Il y a des événements qui ouvrent les coeurs les plus fermés, mon enfant.... Je suis venu dire à Alain que son frère est très malade.... Pendant les vêpres, tu vas prier de tout ton coeur, et le bon Dieu viendra à notre aide....

Le visage de la jeune femme s'était assombri. Pendant que le curé de Boulommiers, revêtu de la plus belle chape qui fût à la sacristie, chantait les vêpres que le recteur accompagnait sur l'harmonium, elle pria, en effet, ardemment, pour sa chère cousine et pour cet oncle Hervé qui devait être un si grand coupable....

Et ce fut au retour, dans le jardin du manoir, entre les troncs rugueux des vieux pommiers, que le curé aborda la question poignante qui l'amenait.

XXXIX

Décidément, un embarras pénible se glissait entre les deux cousins. Alain était défiant; tout en fumant sa pipe de bruyère, il jetait sur l'abbé des regards attentifs. Il se préparait à tenir tête à l'orage. L'orage, si c'en était un, le prit par surprise.

--Alain, dit tout à coup le curé, posant la main sur la manche de drap fin du maire, ton frère est très mal....

Alain sentit un coup au coeur, et regarda machinalement autour de lui comme s'il cherchait, dans ce qui l'entourait, la confirmation de ce fait inattendu. Mais c'étaient des souvenirs très anciens qui, soudain, lui revenaient en foule.

Très malade.... A ce pommier, il voyait son frère, enfant, grimper lestement en poussant des cris de victoire... Dans cette allée, Hervé promenait un mouton favori dont les bêlements semblaient encore frapper les oreilles du maire.... Sous ce vieux noyer, il dessinait des arbres informes au milieu desquels s'élevait toujours la tourelle du manoir....

Très malade.... Comment pouvait-il être, maintenant? Vieilli, naturellement, comme lui, comme Yves Le Du. Mais quels changements le temps avait-il apportés en lui? Avait-il gardé ses traits fins, son sourire un peu indécis? Ses cheveux, en blanchissant, étaient-ils restés doux et bouclés?...

Toutes ces pensées traversèrent comme l'éclair l'esprit d'Alain, tandis que, ainsi qu'un glas, les mots: _très mal_ les accompagnaient.

Il ne savait pas lui-même quelle expression d'angoisse troublait son regard quand il le reporta enfin sur l'abbé.

--Comment le sais-tu? demanda-t-il avec une espèce de brutalité.

--Par une dame, amie de Léna. La pauvre petite l'ignore.

Une soudaine défiance contracta les traits du maire.

--Elle ignore que son père est malade! Allons, c'est un piège qu'on me tend! Léna soignait toutes les maladies du bourg, et elle s'y connaît encore, je pense!

--Il y a des désordres intérieurs qui déjouent l'expérience d'une jeune fille: Hervé est atteint d'une maladie du coeur.

--On vit trente ans avec cela! dit le maire, ébranlé.

--Il ne vivra ni trente ans, ni trente mois! dit le prêtre avec fermeté. Tu ne supposes pas que mon habit, à défaut de ma conscience, me permette de te tromper, ni même d'être pris comme complice d'un mensonge! Je te répète que ton frère est très malade, qu'un malheur est imminent, et je te laisse te représenter ce que c'est que de mourir en terre étrangère, laissant après soi une fille de vingt ans!

Une pâleur grise couvrait les traits du maire. Maintenant, c'était sa mère qu'il revoyait toute jeune dans l'allée envahie par l'herbe, et à son oreille retentissait cette phrase, entendue si souvent: «Alain, tiens la main de ton petit frère...»

Il essuya son front, couvert de sueur froide.

--Il n'était plus un Coatlanguy... Il avait compromis son nom... J'avais juré qu'il ne franchirait plus ce seuil! murmura-t-il dans une dernière lutte contre son ressentiment.

--C'était un serment exécrable! dit le prêtre avec énergie. Tu l'as d'ailleurs mal jugé, mal compris... Il a gardé l'âme d'un enfant... Rejeté par ton coeur impitoyable, il a trouvé ailleurs la sympathie, l'honneur, la gloire humaine, même... Il a illustré le nom de Lebreton autant que ses ancêtres les batailleurs... Je ne te demande pas de lui pardonner, mais de réparer ton injustice!

Une sorte de majesté transformait ce prêtre timide, et celui dont il avait redouté la colère se courbait sous l'autorité sacerdotale qui avait enfin raison de sa rancune.

Le maire regarda son cousin avec angoisse, et, pour la première fois de sa vie, demanda humblement un conseil.

--Que faut-il que je fasse? Est-il en état de revenir... ici?

L'abbé soupira.

--C'est un trop grand voyage...

--Alors....

Son coeur battit si vite, si violemment, que toutes les glaces qui l'enserraient se rompirent...

--Alors, partons ce soir, toi et moi, et allons l'embrasser!

Le prêtre ouvrit les bras en pleurant, et une étreinte pareille à celles de leur enfance les réunit un instant.

Mais, presque aussitôt, le maire reprit possession de lui-même, et tira sa grosse montre d'argent.

--Nous pouvons partir ce soir.... Loïzik nous fera manger un morceau, et Goulven nous conduira à Morlaix pour l'heure de l'express.... Tu peux venir avec moi, n'est-ce pas?

--Il faut que je télégraphie à Monseigneur, mais il ne me refusera pas.... Écoute, Alain, c'est une grande dépense, mais je puis y pourvoir en ce qui me concerne, grâce à la charité d'un ami généreux....

--Point d'aumône, je te prie, quand mon frère et moi sommes en jeu! interrompit sèchement le maire. C'est moi qui t'emmène, et je peux, Dieu merci, payer cette dépense!

Il revint vers la maison d'un pas vif. Sauf la pâleur qui demeurait sur son visage, on n'eût pas deviné qu'il venait de subir un si profond bouleversement. Il appela Loïzik de sa voix impérieuse:

--Prépare-nous un peu de soupe et de la viande froide, dit-il. Je pars ce soir, avec l'abbé.

Elle le regarda, surprise et inquiète, sans oser l'interroger.

--Je vais très loin d'ici, reprit-il, s'efforçant de garder son inflexion décidée, en Italie, à Venise.... L'abbé m'a apporté de mauvaises nouvelles de... mon frère Hervé....

Loïzik tressaillit en l'entendant prononcer ce nom pour la première fois.

--Oh! mon père!... Et Léna?...

Une soudaine émotion détendit les traits sévères d'Alain.

--S'il arrive un malheur, je la ramènerai, dit-il avec une douceur soudaine.

Elle se mit à sangloter, et, oubliant sa réserve ordinaire et sa timidité en face de son beau-père, elle se jeta à son cou d'un geste passionné. Chose inouïe, il l'embrassa doucement au front. Mais, en l'entendant murmurer d'une voix attendrie: «Pauvre petite Léna!» elle comprit que ce baiser n'était pas pour elle....

Un peu plus tard, comme il revenait de donner des ordres en vue d'une absence plus ou moins longue, il s'approcha de sa belle-fille qui, les yeux rougis de larmes, préparait un repas sommaire, et lui dit d'un ton bas, comme s'il voulait être entendu d'elle seule:

--Il est très mal.... Mais tant qu'il y a vie, il y a espoir, et les médecins peuvent se tromper, n'est-ce pas, ma fille?

--Oh! oui! dit-elle avec, ferveur.

--S'il guérit, ou tout au moins s'il va mieux, je compte l'amener ici.... Dès demain, tu prépareras la chambre où nous couchions jadis, lui et moi, celle où est le grand bahut aux Apôtres.... Que le lit soit bon, la chambre aérée.... Tu y mettras le petit portrait de ma mère, et son vieux crucifix.... Et puis....

Il rougit soudain sous la couche de hâle qui couvrait sa figure, et acheva avec effort:

--Et puis... les artistes ont des idées.... Il aimait les fleurs.... Vous autres, jeunes femmes, vous savez arranger les bouquets. Les roses vont fleurir.... Ça lui plaira....

Après ces recommandations extraordinaires, il reprit son air impassible et son ton bourru. Seulement, en lui disant adieu, au moment de monter en voiture, il murmura encore:

--Je t'aime bien, Loïzik; mais quand Léna sera là, il me semble que je t'aimerai encore davantage!

Il prit donc le train de Paris, dans sa veste à boutons, portant son grand chapeau à boucle d'argent et à rubans de velours. Goulven, craignant pour lui la fraîcheur des nuits, l'avait contraint à emporter un manteau doublé de peau d'agneau blanche et frisée.

Il fit des signes d'adieu à son fils aussi longtemps qu'il le vit; puis, reprenant sa place, tendit la main au curé.

Dieu te bénisse, Yves! Tu as bien fait de venir!

XL

Léna commence à s'inquiéter. Ce n'est pas que son père souffre, ni qu'il y ait des crises, ni que le mal procède par secousses apparentes. Il avance si lentement, au contraire, si sournoisement, que, pour l'apercevoir, il faut se reporter en arrière, et constater que le pauvre cher père ne peut plus faire ce qu'il faisait il y a un mois... quinze jours... une semaine. Quelquefois, la vie paraît suspendue, le coeur s'arrête; mais cela ne dure pas, et la belle figure d'Hervé, de plus en plus sereine, n'en est pas sensiblement altérée.

Il ne descend guère plus, parce que les étages sont trop hauts. La comtesse Bolomei, cependant, envoie de temps à autre ses gondoliers, deux hommes souples et robustes, qui l'enlèvent comme un enfant, et le portent dans la gondole que surmonte maintenant une tente légère, ornée de franges. A demi couché sur les coussins, il revoit les beaux vieux palais qu'a caressés son pinceau, les ombrages du Lido, les méandres que forment les étroits canaux entre leurs murailles de marbre.

Quelquefois, il est plus fort; alors il se traîne sous les galeries des Procuraties, effleure du regard les belles choses qu'il aimait: les marbres, les verreries, les perles, les dentelles; puis il s'assied avec Léna au café Florian, la force à prendre des glaces, et se réjouit d'entendre les étrangers admirer sa saine et fraîche beauté.

Il ne se croit pas très malade. Après avoir dit que la chaleur le guérirait, il prétend que c'est la chaleur qui le fatigue. Cependant, il aime à voir souvent, plus souvent qu'autrefois, un capucin, un vieil ami, le Padre Matteo, dont il aime la parole poétique et imagée, et aussi la belle figure basanée, avec sa longue barbe blanche et la couronne monacale qui ceint d'argent son front.

--Padre, je ferai votre portrait, dit-il gaiement, et quand vous serez canonisé, le souvenir de votre peintre se mêlera à votre culte.

Mais, en regardant ses doigts diaphanes qui tremblaient légèrement même en tournant les pages d'un livre, Léna commençait à se demander s'il peindrait jamais encore....

Le sentiment de son isolement prenait une forme désolée. Elle résolut d'écrire à l'abbé Le Du et même à son oncle. Qui sait s'il ne se laisserait pas toucher? Qui sait si l'air natal ne ranimerait pas cette vie usée?

Elle voulut mettre cette tentative sous la protection aimée de la Madone, et entra à San-Marco. Il y avait des touristes dans l'église, mais ils n'étaient ni bruyants, ni irrespectueux. Les uns, sous la conduite du custode, admiraient la _Pala d'oro_ avec ses innombrables pierreries; les autres, tranquillement assis, regardaient à loisir les mosaïques représentant des scènes bibliques qui ressortaient, vives et fraîches, sur leur fond d'or éclatant au-dessus des murs sombres en marbre rouge. Elle s'agenouilla devant l'image antique de la Nicopeja, et pria avec une ferveur soudaine, presque inspirée, et si vive qu'elle épuisa presque ses forces.... C'était un dimanche, à l'heure des vêpres, juste au moment où Loïzik mouillait de ses larmes l'accoudoir du vieux banc de famille, et où la voix tremblante de l'abbé Le Du entonnait le _Deus in adjutorium meum intende_....

La soirée fut très douce. Comme son père sommeillait, tranquille, dans son fauteuil, Léna alla vers la fenêtre ouverte, regardant vaguement le mouvement du quai, où les groupes joyeux passaient, les uns causant, les autres chantant. Les femmes, nu-tête, portaient avec une grâce majestueuse leurs longs châles traînants, les enfants s'appelaient, les gondoles glissaient sur l'eau sombre, et la coupole de la Salute ressortait, harmonieuse, sur un fond de ciel orangé.

Comme elle reportait son regard au-dessous d'elle, elle vit un homme d'une taille élevée, arrêté devant la maison et les yeux levés vers la fenêtre; elle tressaillit: elle venait de reconnaître Séverin.

Mais il ne monta pas. Seulement, Léna éprouva un secret et étrange réconfort en sachant tout près cet ami fidèle.

A son réveil, un télégramme lui fut remis. Il était daté de la veille, signé de l'abbé Le Du, et singulièrement long pour les habitudes économiques du bon prêtre.

«Ai décidé Alain à réconciliation. Arriverons après-demain mardi, trop tard. Vous verrons mercredi matin.»

Elle dut relire cette nouvelle inattendue, stupéfiante, pour se persuader que c'était vrai, qu'elle ne rêvait pas, que ses deux oncles seraient là la nuit prochaine, que les deux frères allaient oublier leur longue séparation.... Oh! c'était trop beau, trop doux!... Dieu, qui voulait lui laisser savourer cette joie, permit qu'elle ne s'inquiétât pas de cette soudaine arrivée, même de la venue du curé. Mais elle se souvint de la prière incroyablement ardente faite la veille, et remercia la Mère si tendre qui rendait la paix à leur famille.

Quand elle entra chez son père, il avait l'air plus animé qu'à l'ordinaire.

--Figure-toi, Léna, dit-il, que j'ai vu ma mère en rêve....

Sans savoir pourquoi, elle tressaillit.

--C'était dans une allée de notre jardin. Comme à chaque printemps, l'herbe envahissait cette allée, et il y avait de petites marguerites serrées comme des gouttes de lait. Ma mère me regardait courir, et comme Alain venait au-devant de moi, elle lui dit, dans le rêve, comme elle disait jadis: «Tiens la main de ton petit frère....»

Il soupira, et ajouta doucement:

--Ah! le printemps de la vie, _la primavera della gioventù_ est passé, et les fleurs avec lui; mais c'est quand la route devient sombre et qu'on approche du but, qu'on voudrait s'appuyer sur les siens.... Pauvre Alain! Il ne pressera plus la main de son frère.... Et peut-être regrettera-t-il un jour d'avoir été si impitoyable!

Léna s'assit près de lui.

--Cher père, que diriez-vous si j'avais une bonne, très bonne nouvelle à vous annoncer?

Il la regarda avec un mélange de surprise et d'espoir, et, sa pensée s'éloignant de son frère pour revenir à une autre chose qui le hantait, il dit:

--M. de Salles est revenu?

Léna s'effraya presque. Était-ce une espèce de divination ou de seconde vue qui semblait l'avertir de la présence de ceux qui occupaient son esprit? Cette lucidité, ou cet effet de télépathie, signifiait-il un changement dans son état?