Chapter 18
--L'intransigeance de M. de Coatlanguy, et aussi son inexpérience du monde, ont évidemment faussé son jugement.
--Et est-il vrai... est-il possible que Léna soit devenue cette belle et charmante personne qui fait pendant à ma délicieuse Fouesnantaise?
--Je l'ai vue ainsi, dit froidement Séverin, à une matinée musicale au palazzo Bolomei, chez cette jolie vieille femme à qui je t'ai présenté l'an dernier, chez l'ambassadeur d'Espagne.
Landry se mordit la lèvre.
--Alors elle est lancée dans le grand monde vénitien? Et est-il possible qu'elle y fasse bonne figure?
--Elle n'est pas lancée dans le _grand monde_, mais la comtesse lui prête son très précieux patronage et l'emmène chez quelques intimes.
--Et tu allais chez son père?
--Oui, j'ai connu Hervé Lebreton avant de savoir quels liens de parenté l'unissaient à cette jeune fille, et je les ai vus, tout naturellement.
--Est-elle aussi _improved_ que le prétend son portrait? demanda Landry avec une affectation d'insouciance.
--Le portrait est absolument ressemblant, et la femme charmante.
Landry se leva avec agitation, et fit quelques pas dans la chambre.
--Séverin, dit-il tout à coup, la voix altérée, j'ai peur d'avoir passé à côté de mon bonheur!
Son cousin haussa les épaules.
--Parce que Mlle de Coatlanguy t'apparaît dans une toilette seyante? dit-il d'un ton ironique.
--Parce que je revois en elle une femme de notre monde, avec le charme original et un peu sauvage qui m'avait pris le coeur.
--Le coeur! Mon pauvre Landry, je crois que le coeur n'a rien à voir dans une flambée d'imagination comme celle que j'ai vu s'allumer et s'éteindre!
Landry rougit de colère. Le ton de son cousin l'irritait, et la contradiction produisait sur lui son effet ordinaire.
--Ce qui se rallume n'était pas éteint!... J'ai souvent pensé que j'avais eu des torts envers cette jeune fille.... Tu te montres aujourd'hui bien peu sympathique, Séverin! Tu me prétendais cependant engagé d'honneur!
--C'est elle qui t'a refusé, dit Séverin tranquillement; tu étais donc délié.
--Peut-être l'a-t-elle regretté, comme moi je regrette l'attitude qui a motivé cette rupture.... Voyons, Séverin, sois un bon ami! Puisque tu connais son père, écris-lui que je n'ai jamais cessé de déplorer ce malentendu, et que je serais le plus heureux des hommes si Léna m'agréait!
Séverin resta impassible, bien qu'un petit battement nerveux agitât ses paupières. Il haussa seulement les épaules.
--Tu parles et tu agis comme un enfant, dit-il. Ce n'est pas d'un homme de rompre et de renouer des mariages avec cette incroyable, cette insupportable légèreté!
Landry frappa violemment du pied.
--Alors, je pars pour Venise!
--Et tu entendras de sa bouche un nouveau refus.
--Elle m'en veut donc bien? dit Landry avec émotion. Séverin, tu peux au moins écrire à son père! Tu ne saurais me refuser cela!
Comme Séverin, en ce moment, avait l'air fatigué, presque vieux!...
--Notre roman était écrit, après tout, reprit Landry dont l'imagination s'échauffait. Malgré le désir de ma mère, je n'ai pu, depuis cette triste aventure, consentir à aucun des mariages qu'elle m'offrait.... J'ai la conviction que nous serions heureux.... Lebreton est un père très présentable, et je n'empêcherai jamais sa fille de le voir.
--Elle ne le quittera jamais, si je la connais bien.... C'est lui qui partira bientôt; il est très malade.
--Alors, que deviendra-t-elle toute seule, brouillée avec son oncle, Séverin? s'écria vivement Landry. Tu vois bien qu'il faut que je l'épouse!
Séverin passa la main sur son front. Il ne voyait plus clair ni en Léna, ni en lui-même. Elle l'avait refusé, quoi que pensât la comtesse Bolomei de ses sentiments intimes. Pourquoi, alors, empêcherait-il un autre de lui donner la protection qui lui serait bientôt nécessaire? Et qui sait si, malgré ses dénégations, elle n'aimait pas encore Landry?
--Si je consens à écrire à Lebreton, dit-il enfin d'une voix lassée, c'est à une double condition: tu réfléchiras pendant au moins une semaine, et ta mère me promettra de ne plus soumettre Mlle de Coatlanguy à une épreuve comme celle d'il y a six mois.... Il faut qu'elle entre en égale dans ta maison, et qu'elle y trouve de la bienveillance et des égards.
--Ma mère fera tout ce que je voudrai! dit impétueusement Landry.
--Alors, reviens la semaine prochaine me dire le résultat de tes impressions.... Veux-tu m'excuser si je te renvoie? J'ai une affaire pressée....
Landry lui serra la main à la meurtrir, et lui dit un bruyant au revoir.
XXXVI
Quelle longue semaine!...
Séverin est fatigué à mourir de l'agitation de ses pensées. Ce qu'il ne veut pas, ce contre quoi il déploie toute son énergie, c'est regarder en lui-même. Mais il songe sans cesse à Léna, essayant de déduire de tout ce qu'il a vu d'elle des conclusions qui puissent dicter sa conduite, une lumière qui éclaire cette étrange situation. Il revient sans cesse, malgré lui, aux paroles de sa vieille amie, et repasse leurs longs et agréables entretiens et leurs promenades charmantes, y cherchant un indice des sentiments de la jeune fille. Mais non, il n'est pas possible qu'elle l'aime: pourquoi l'aurait-elle refusé?
La comtesse assurait qu'aucune femme n'aurait accueilli sa demande si étrangement formulée. Mais Léna n'était pas comme les autres femmes. Elle était, elle, capable de comprendre, d'apprécier sa rude sincérité, et si, chose impossible, elle l'eût aimé, elle aurait été plutôt attirée vers lui par la désolation et le vide de son coeur et de son existence....
Non, elle ne l'aimait pas.... Car alors, si ce fait inouï avait existé.... Mais il fermait les yeux pour ne pas être ébloui, aveuglé par la lumière irréelle d'une telle supposition. Elle ne l'aimait donc pas.... Et alors, ne pouvait-elle être sensible aux regrets, aux remords de Landry, touchée par son retour?
Il semblait à Séverin que tout son être se soulevait à cette pensée. Pourtant, cette répugnance à admettre qu'elle accueillit son cousin, il se l'expliquait aisément à lui-même: il portait à Léna un intérêt assez sincère, assez amical pour s'inquiéter tout naturellement de son bonheur, et il ne croyait pas ce bonheur en sûreté entre les mains de Landry. Il avait vu de trop près tout ce qu'il y avait en elle de noblesse native, de sérieux, d'idéal, pour supporter la pensée qu'elle avait été méconnue, dédaignée, et que le retour dont elle était l'objet tenait au succès d'un portrait, au cachet d'une toilette.... Voilà ce qu'il se disait. Mais il se gardait d'évoquer les impressions de vide, de tristesse qui, récemment, avaient encore assombri sa vie, aussi bien que la douceur qu'il avait éprouvée à se souvenir d'une chère intimité, de relations tellement en dehors du convenu.
Et dans ces fluctuations, ce qui le faisait le plus souffrir, c'était la crainte de s'être trompé sur son compte, après tout, si elle revenait au sentiment ancien....
Pendant ces jours pénibles, il évita soigneusement Landry, et refusa les invitations de Mme Desmoutiers.
Mais avant que la semaine fût écoulée, il reçut une lettre de son cousin:
«Mon cher ami, j'ai réfléchi, comme tu m'en avais donné le très sage conseil, et j'ai causé avec ma mère. Pauvre mère! Elle souffre autant que jadis à la pensée de ce mariage, et ce qui m'a le plus touché, c'est qu'elle m'assure qu'elle ne s'y oppose pas.... Mais je ne crois décidément pas que Mlle de Coatlanguy revienne sur sa décision. Cette jolie tête doit être de granit, comme celle de ses compatriotes.... Et je ne veux pas m'exposer à une seconde humiliation.... Enfin, je doute, avec ma mère, du changement opéré en elle, d'un changement capable d'assimiler nos goûts et de l'acclimater à notre monde. A te vrai dire, je l'avais presque oubliée.... Serait-il sage de renouer sur la vue d'un portrait peut-être idéalisé par une main paternelle? Mais, mon ami, peut-être ma vraie raison est-elle la crainte de peiner cette chère mère.... Elle a été très bonne pour moi.... J'ai fait tout dernièrement une grosse sottise: j'ai joué. Oh! c'est fini, je ne recommencerai plus, sois tranquille!... Elle a deviné que j'avais un souci, m'a arraché hier un aveu, et, sans un reproche, va payer mes dettes. Décidément, les mères sont nos meilleurs guides, et il est sage de les laisser arranger notre bonheur. Qui plus qu'elles le désire!
«Ainsi donc, n'écris pas à Venise. Le souvenir du Coatlanguy demeurera frais et charmant dans ma mémoire.... Ce ne sera qu'un souvenir.»
Séverin sourit amèrement. Voilà donc où avaient abouti les velléités d'indépendance de Landry! Cette fois, l'abandon de la femme qu'il croyait aimer était le prix que demandait sa mère pour réparer une folie!
Il ressentit cependant, tout d'abord, un soulagement infini, comme si Léna eût échappé à un danger ou à un malheur. Il se trouvait heureux de n'avoir pas à se mêler d'un mariage mal assorti, à prendre une responsabilité dans les regrets probables de deux êtres dissemblables.
Pendant toute la journée, il demeura sous cette impression irraisonnée de satisfaction; puis, le lendemain, une vague anxiété le reprit, et à travers le trouble qui arrivait insensiblement à l'angoisse, il éprouva le regret mal tendu, étrange à coup sûr, de ne pas pouvoir mettre Léna à l'épreuve en la replaçant en face du passé. Si elle avait accepté la demande de Landry, c'en était fait; il reconnaissait, lui, qu'il s'était mépris sur elle, il la voyait dépouillée de son prestige, et il oubliait les heures très douces passées dans ce milieu quasi familial. Si elle avait refusé.... Qui sait ce qui serait arrivé?... Non, non, il ne voulait pas même se le demander, car c'eût été descendre dans son propre coeur, et c'était justement ce qu'il désirait éviter à tout prix....
Cependant, comment sortir de cet état douloureux? Comment retrouver le calme morbide qu'il avait pris pour la paix, pour un mode définitif de son être? Il effleura vingt projets: voyages, études absorbantes, oeuvres multipliées. Mais son esprit ne pouvait s'attacher à rien; il éprouvait cette impression poignante d'attendre.... Quoi? De nouvelles souffrances, sans doute, car plus il y pensait, plus il trouvait folles les idées de la comtesse Bolomei.
XXXVII
Le curé de Boulommiers ouvre son courrier. Il se compose surtout de lettres de solliciteurs et de prospectus de marchands d'objets pieux. Tout à coup, il lève les yeux sur sa soeur, qui répare une vieille soutane.
--Un timbre d'Italie pour la collection de Sandoz, dit-il, ouvrant la lettre avec un peu de hâte.
--Ce doit être de Léna! s'écria Mélanie posant son ouvrage.
--Non, ce n'est pas son écriture, répondit le curé, dépliant un feuillet de papier épais et satiné.
Sa soeur saisit l'enveloppe, et, après avoir regardé l'écriture fine et régulière, s'extasia sur un cachet armorié en cire blanche.
--Une couronne de comte!... murmura-t-elle, épiant curieusement le visage de son frère.
Elle vit la surprise s'y peindre, puis une émotion évidemment pénible. Il soupira, leva sur elle un regard troublé, et lui tendit la lettre.
--Lis cela, Mélanie, et dis-moi ce que tu penses....
La vieille fille arracha presque le feuillet des mains de son frère, et lut avidement ce qui suit:
«Monsieur le curé,
«Voulez-vous permettre à une vieille amie de Mlle de Coatlanguy de venir vous faire part d'une situation pénible, et même inquiétante?
«M. Lebreton de Coatlanguy est très malade, et sa fille l'ignore. Il peut succomber soudainement à l'affection cardiaque dont il est atteint depuis longtemps, et qui fait des progrès terribles. Ses forces s'usent sans qu'il s'en doute, sans qu'Hélène s'inquiète; tous deux espèrent que l'été le guérira.
«Il m'a semblé que la famille de cette enfant, si terriblement isolée, devait être prévenue. Elle m'a parlé souvent avec une affection attendrie du bon curé de Boulommiers. Je sais aussi que M. Lebreton a un frère, et que le désir ardent, maladif, qu'il a de le revoir, contribue à user ce qui lui reste de vie....
«Que Dieu et sa sainte Mère vous inspirent!
«Et croyez, Monsieur le curé, à mon religieux respect.»
--Ce que je pense? dit Mélanie, les yeux encore attachés sur la signature de la comtesse Bolomei, ce que je pense!... Hélas! mon pauvre Yves, je dis que c'est triste d'être pauvre; je serais allée soigner Hervé, et toi le préparer aux derniers sacrements....
--Il y a sans doute un bon prêtre près de lui, ma soeur; on peut se fier à Léna, et d'ailleurs, le pauvre garçon n'a jamais, que je sache, abandonné la foi de sa jeunesse.... Mais je ne puis penser sans frémir au remords qu'aura Alain, si son frère meurt sans le revoir.
--Écris-lui!
--Mes lettres n'ont jamais entamé sa rancune.... Cependant, il cédera peut-être quand il saura le danger.... Donne-moi du papier, Mélanie.
Elle se leva, ouvrit un tiroir, et en tira un encrier et un cahier de papier à lettre. Mais, comme elle le posait sur la table, une idée lui vint, et elle pâlit de ce qu'elle allait dire.
--Yves, si tu parlais toi-même à Alain, il céderait peut-être....
Le prêtre la regarda, saisi.
--Parler à Alain! Ah! il me semble que je trouverais des mots pour lui faire voir la vérité! Mais, ma pauvre fille, c'est impossible!
--Pourquoi? En troisième, un billet d'aller et retour ne coûte pas cher.
A son tour il pâlit, et il devait se rappeler longtemps, avec remords, qu'un instant l'idée enivrante de revoir son pays lui fit oublier tout le reste, dans un élan de joie irraisonné. Mais il se ressaisit aussitôt, et, secrètement humilié et désolé d'avoir eu une pensée personnelle, même involontaire, il secoua la tête tristement.
--Le peu que cela coûte est encore trop pour nous, Mélanie.
--Quand il s'agit d'un bien à faire! Consoler un mourant, réconcilier des frères, ramener une âme obstinée dans les voies de la charité! Ah! mon frère, cela vaut bien un sacrifice!
--Oui, oui.... Mais il faudrait encore savoir sur quoi faire porter ce sacrifice.... Tu as des dettes, ma soeur, malgré ton économie.... La justice doit passer avant la charité.
Elle baissa la tête, puis, tout à coup, la releva d'un air de triomphe.
--J'ai trouvé! dit-elle. Arrange-toi pour partir ce soir.... Je suis sûre que j'aurai l'argent!
--Sans faire d'emprunt, Mélanie?
--Fie-toi à moi, répondit-elle vaguement.
Et, pliant la vieille soutane, elle remonta précipitamment dans sa chambre pour prendre son chapeau.
Le curé connaissait ses allures un peu mystérieuses, et son goût naïf pour les surprises. Il n'essaya pas de lui arracher son secret, et il prit son bréviaire avec un calme qui n'était pas sans mérite.
Trois quarts d'heure après, Mélanie, rouge, essoufflée, fatiguée par l'ardeur d'un soleil de mai, montait le vieil escalier de pierre de Séverin de Salles. En sonnant, elle eut pour la première fois l'idée qu'il pouvait être sorti; mais ce désappointement lui fut épargné, et le domestique, accoutumé aux visites parfois singulières qu'attiraient à son maître les oeuvres dont il s'occupait, l'introduisit dans la bibliothèque où, pour la première fois, elle se trouvait en présence de Séverin.
Une femme d'un certain âge, proprement, mais pauvrement vêtue à la mode d'il y a dix ans, ce ne pouvait être qu'une solliciteuse, qu'elle quêtât pour elle ou pour d'autres. Il approcha un fauteuil et s'informa poliment du but de sa visite. Mais maintenant, l'ardeur de la pauvre fille tombait. Ce qu'elle avait à dire était, après tout, difficile, et elle eut peine à retenir les larmes qui venaient à ses yeux.
--Je serai heureux si je puis vous être utile, dit Séverin avec bonté.
Il avait l'expérience des quémandeuses, et constatait chez celle-ci un embarras sincère.
Elle prit son parti.
--Il faut d'abord que je me nomme, monsieur.... Je suis la soeur du curé de Boulommiers, et voici la carte de mon frère, ajouta-t-elle en fouillant dans son sac de mérinos noir. Ce n'est pas lui qui me l'a remise, d'ailleurs, il ignore ma démarche, et peut-être l'aurait-il blâmée....
--Je n'ai pas eu l'honneur de vous voir quand je suis allé au presbytère, dit Séverin, dont la politesse s'accentua; mais Mlle de Coatlanguy m'a souvent parlé avec une sincère affection de sa bonne tante Mélanie.
Elle rougit de plaisir, flattée de penser qu'il se souvenait de son nom.
--Et moi, monsieur, je prie souvent pour vous. Mon frère a été si reconnaissant du don généreux qui a suivi votre visite à Boulommiers! Il lui a permis d'acheter une chasuble violette, et de placer à l'orphelinat la fille de notre bedeau, qui venait de mourir.
Il sourit; mais ce qu'elle venait de dire lui remit en mémoire l'objet de sa visite, et elle devint nerveuse.
--Je vais vous sembler bien audacieuse et bien indiscrète, monsieur.... Votre bonté devrait vous épargner des demandes comme celle que je vais vous adresser.... Et cependant, il s'agit de... ma nièce, ou plutôt de ceux à qui elle tient de près....
Il écoutait avidement et, voyant qu'elle s'arrêtait, il l'encouragea.
--Ne craignez rien, mademoiselle, je ne vous trouverai pas indiscrète.
Elle le regarda d'un air désespéré.
--Alors, dit-elle très vite, voulez-vous nous prêter cinquante francs pour que mon frère aille en Bretagne? Mon cousin Hervé est très malade, et il faudrait réconcilier son frère avec lui....
Séverin ne comprit pas très bien; d'ailleurs, un seul mot l'avait frappé.
--M. Lebreton est très malade! répéta-t-il, pensant à l'isolement terrible de Léna.
--Il ne se doute pas du danger, ni sa fille non plus; c'est une comtesse qui écrit au curé.... Alain, le frère d'Hervé, a refusé de le voir jusqu'ici.... Peut-être les lettres seraient-elles impuissantes; mais on ne résiste pas à la parole d'un prêtre, d'un parent, n'est-ce pas, monsieur?... Si mon frère pouvait partir, je suis sûre qu'il toucherait le coeur d'Alain. Mais nous n'avons pas l'argent nécessaire.... Alors j'ai pensé que vous voudriez bien nous le prêter.... Votre adresse était imprimée sur la lettre que vous aviez écrite à mon frère.... Excusez-moi d'être venue....
Séverin prit ses mains avec chaleur.
--Vous ne pouvez comprendre quelle reconnaissance j'éprouve! dit-il. Je savais la santé de votre cousin très atteinte, et l'isolement de sa fille est navrant.... Certes, il faut donner à ce pauvre père une dernière joie! Laissez-moi non pas prêter, mais offrir à M. le curé, pour ses oeuvres (ceci en est une, et bien belle!), une somme qu'il emploiera à son gré.... J'insiste pour qu'il ne fasse pas ce voyage en troisième classe. Le temps presse, d'ailleurs, et les rapides n'en comportent pas.... Et si j'osais vous demander, en implorant la faveur de me charger des frais du voyage, d'aller aider à consoler cette pauvre fille!...
Vraiment, il semblait demander une grâce! Mélanie rougit d'émotion.
--Il ne faut pas l'inquiéter, dit-elle sagement. Si elle avait besoin de moi, j'accepterais simplement, pour l'amour d'elle, ce que vous m'offrez, mais je suis nécessaire ici.
Il ouvrit rapidement un tiroir, prit un billet et attira à lui une enveloppe. Mais elle avait eu le temps de voir un chiffre énorme, éblouissant, qui dansait devant ses yeux ébahis.
--Monsieur!... Mille francs!... Vous vous trompez peut-être! Non? Mais c'est trop! La vingtième partie suffirait pour le voyage!
--Eh bien! le bedeau défunt a peut-être laissé d'autres orphelins, dit Séverin avec le rare sourire qui le rajeunissait. Ne me remerciez pas, de grâce! ajouta-t-il vivement. C'est moi, encore une fois, qui vous dois de la reconnaissance pour m'associer à cette oeuvre.
Et, donnant ordre à son domestique d'aller chercher une voiture, il y installa lui-même la pauvre fille qui fondait en larmes.
* * * * *
Deux heures plus tard, le presbytère était sens dessus dessous. Le curé, épongeant son front humide, adressait des recommandations à son vicaire, tout en suivant de l'oeil les mouvements de Mélanie, qui préparait une valise. Bien avant l'heure, il était à la gare Montparnasse, ne quittant pas du regard le wagon dans lequel sa valise et son parapluie marquaient sa place. Mélanie l'avait accompagné, cachant héroïquement la souffrance, le supplice de Tantale que lui était la vue de ce train de Bretagne.
--Si tu étais venue aussi.... murmura le prêtre, défaillant devant la peine qu'il devinait sous ses recommandations fiévreusement gaies.
--D'abord, j'ai le catéchisme des enfants de la laïque, répondit-elle d'un ton péremptoire. Et puis, en conscience, nous ne pouvons rien prendre pour mon plaisir sur l'argent de ce bon monsieur.
Le curé courba la tête. On ferma les portières. Encore agile, il sauta dans le wagon, et serra la main de sa soeur.
--Prie bien pour le succès de ma visite, dit-il, penché à la portière.
Elle eut encore le courage de lui sourire. Mais quand le train précipita sa marche, quand elle ne vit plus flotter le mouchoir rouge qu'agitait son frère, son sourire s'effaça.
«Prier! pensa-t-elle. Oui, mais souffrir aussi!»
XXXVIII
Un joyeux dimanche de juin.
Les cloches de Lanrouara s'ébranlent dans l'air tranquille, les paysans en habit de drap se pressent sur les routes, échangeant de tranquilles bonjours. Loïzik n'est pas de «grand'messe» mais le maire et son fils se dirigent vers l'église.
--Il faudrait inviter le recteur à dîner, Goulven, dit Alain, prenant le sentier du presbytère. Loïzik a mis la viande et le fars au four, et elle m'a bien recommandé de ramener le recteur.
Loïzik est maintenant Mme de Coatlanguy, et elle a pris insensiblement, aux yeux de son beau-père, une importance nouvelle. Elle dirige le ménage sans contrôle, et il s'incline volontiers devant son bon sens, surtout maintenant qu'elle a moins peur de lui.
--Voilà devant nous, dit le maire, s'interrompant tout à coup, un pauvre prêtre bien fatigué.... Il arrive de la gare, sans doute; il ne savait pas que la carriole ne fait pas de service, le dimanche....
Bien las, en effet, le curé de Boulommiers arrivait à pied, à jeun, surmontant sa fatigue pour célébrer sa messe. Il arriva au presbytère le premier, sans s'apercevoir que d'autres visiteurs le suivaient de près.
Le maire souleva le loquet de la porte, et entra tout droit dans la cuisine.
--Hé! Marie-Yvonne, je voudrais dire un mot au recteur.
--M. le recteur est avec un prêtre étranger qui veut dire sa messe tout de suite.... Les voilà qui sortent par la petite porte du jardin.... Il n'y a pas beaucoup de temps avant la grand'messe.
--Alors, faites-lui ma commission, je l'attends à dîner, sans faute.
--Mais il y a le prêtre étranger, Monsieur le maire!
--Qu'il l'amène, la table est assez grande! Viens-tu, Goulven? Il faut que j'aille donner des signatures à la mairie, avant la messe....
Le maire expédia ses affaires, et entra dans son banc comme le dernier son tintait. Dans une stalle, faisant son action de grâce il y avait un prêtre en surplis, dont la tête grisonnante était tournée vers l'autel.
La messe commença; le recteur monta en chaire pour le prône, puis annonça à ses paroissiens qu'un prêtre du pays, absent depuis de longues années, demandait à leur dire quelques mots.
Il y eut un remous parmi les têtes chevelues et les coiffes blanches, une curiosité évidente, des murmures échangés.
Les yeux perçants du maire s'attachèrent sur le visage aux traits maigres et accusés du prêtre qui, les yeux baissés, suivaient le bedeau vers la chaire.
Il eut un battement de coeur.
--Goulven, murmura-t-il, poussant le coude de son fils, j'ai dans l'idée que c'est mon cousin Yves Ledu!
Goulven, vivement intéressé, regarda le prêtre qui, maintenant, apparaissait en chaire, et promenait sur l'auditoire deux yeux d'un bleu clair, en ce moment voilés par les larmes.
--C'est lui, j'en suis sûr! dit le maire, qui avait légèrement pâli.
Les murmures s'étaient tus, et chacun attendait avidement que le prêtre parlât.
Il commença, en langue bretonne, bien entendu, avec une légère hésitation, mais correctement, sans guère chercher ses mots:
«Mes frères,