Chapter 17
Elle s'agenouilla un instant devant le minuscule autel qu'elle avait élevé dans un coin de sa chambre à la Sainte Vierge et à sainte Anne, puis entra avec un calme affecté dans l'atelier que le soleil emplissait d'une lumière joyeuse, et où elle allait tant souffrir.
Séverin était d'une pâleur qui l'impressionna.... Comme il devait lui en coûter de venir, par pure compassion, demander la main d'une femme qu'il ne pouvait aimer!...
--Hier, quand je suis arrivé, dit-il, il me semblait facile de venir vous dire tout ce qu'il faut que vous sachiez.... Me trompé-je en trouvant votre ancienne et amicale attitude changée, et en m'imaginant qu'il y a entre vous et moi je ne sais quel malentendu?
--Je ne vous comprends pas.... Pourquoi y aurait-il quelque chose de changé entre nous? répliqua-t-elle d'un ton qui sembla élargir la distance bien réelle que sentait Séverin.
Il la regarda avec un étonnement douloureux.
--Quoi qu'il en soit, je dois vous parler, dit-il avec un soupir. Nous avons eu, quel que puisse être l'avenir, des rapports cordiaux, je n'ose dire affectueux, et vous m'avez témoigné assez de confiance pour qu'il me répugne de ne pas y répondre.... Il me semble que vous devez d'abord, avant tout, savoir la vérité de ma vie, connaître ce que je dérobe aux autres; en un mot, je crois devoir faire tomber devant vous la légende dont on m'a entouré....
Surprise, troublée, elle ne sut que répondre. La vérité de sa vie! C'étaient là des mots singuliers; mais elle n'eut pas l'idée que cette vérité ne dût être digne de l'opinion qu'elle s'était faite de lui.
--Je me suis d'abord demandé, reprit-il, si j'avais le droit de dépouiller une morte d'un prestige même emprunté; mais encore une fois, vous avez le _droit_ de tout savoir....
--Quel droit pourrais-je avoir à vos confidences? dit-elle avec agitation. Monsieur de Salles, j'aimerais mieux que vous arrêtiez là un entretien qui peut devenir pénible....
--Il faut que je vous parle, répondit-il d'un ton ferme. Vous savez quel respect j'ai pour vous, et je veux espérer que rien de douloureux ne sortira de cette conversation.
Les yeux gris de Léna devinrent un peu durs, et sa bouche se serra tandis qu'elle se résignait à l'écouter.
--On a cru, reprit Séverin, étouffant un soupir, que ma vie a été brisée par la perte de ma femme.... On a répété que je l'avais trop aimée pour l'oublier jamais, et que le souvenir idéal d'une créature parfaite m'empêchait de penser à aucune femme, si charmante fût-elle.... Peut-être étais-je capable de porter jusqu'à la fin le deuil d'une créature qui m'eût aimé comme moi je l'avais chérie.... Mais si j'ai gardé des années ce veuvage austère après ces quelques mois de vie conjugale, si j'ai rompu avec le monde, si je suis devenu incapable de goûter les joies d'ici-bas, ce n'est pas parce que je pleurais une femme aimée et aimante....
Il s'arrêta un instant, oppressé....
--...C'est parce que j'avais été cruellement trompé, et que je ne pouvais plus croire au bonheur....
Il y eut encore un silence, pendant lequel Léna crut entendre les battements de son coeur.
--Quand je la connus, reprit Séverin d'une voix plus basse, elle avait tout ce qui peut charmer: esprit, beauté, douceur, talents, que sais-je!... Tout, hors la fortune, et c'était pour moi un bonheur de plus de lui rendre la situation et les jouissances qu'elle avait connues dans sa première jeunesse. Dire combien je l'aimais, serait impossible. J'étais jeune, ardent; j'avais conscience des dons que j'avais reçus, et je bénissais Dieu de pouvoir les prodiguer à son bonheur. Ce que je lui ai donné, personne ne peut le savoir, elle-même ne l'a jamais soupçonné; j'étais si riche de tendresse, d'enthousiasme, que je lui prêtais ce qu'elle n'avait pas.... Je ne voulais pas m'avouer sa froideur, je la voyais telle que la faisait mon amour.... Cela dura trois mois, pendant lesquels la ferveur de mon affection, de mon admiration, ne s'épuisa pas. Puis un mal soudain l'enleva.... Je ne puis penser encore à l'agonie que j'endurai.... La dernière parole intelligible qu'elle me dit fut: «Pardon!» Je vis dans ce mot la délicatesse d'une tendresse pareille à la mienne. Ma foi chrétienne m'empêcha seule de devenir fou. Mais lorsqu'il fallut, d'une main frémissante de douleur, toucher à ce qui lui avait appartenu, je trouvai son journal intime....
Il s'arrêta, de nouveau oppressé.
Léna l'écoutait maintenant avec un intérêt poignant, sans penser à elle, sans se demander pourquoi il lui faisait cette étrange confidence.
--J'appris alors d'elle-même, par ce témoignage posthume, reprit-il d'une voix changée, que je n'avais jamais été aimé.... Elle avait horreur de la pauvreté, et avait lâchement, vulgairement cédé à l'attrait de ma fortune. Pour m'épouser, elle avait rompu, oui, rompu une promesse, renoncé à un homme qu'elle aimait.... Je trouvais dans ces pages la trace de la lutte qu'elle avait livrée entre cet amour et sa cupidité.... Oh! je lui dois cette justice qu'elle a été envers moi une épouse fidèle.... Mais elle ne m'a jamais aimé; elle m'a laissé, avec des sourires perfides, prodiguer tout ce que j'avais de meilleur,--sans retour....
Les yeux de Léna n'étaient plus froids ni durs; il pouvait y lire une sincère sympathie.
--Alors, dit-elle avec un soupir, vous aussi, vous avez connu cette souffrance d'avoir vu son coeur méprisé, d'avoir aimé... dans le vide!
--Pis que dans le vide: elle était fausse! murmura-t-il, essuyant les gouttes de sueur qu'avait amenés à ses tempes l'effort cruel qu'il venait de faire. Et voilà pourquoi je ne puis plus aimer aucune femme. Si, dans la fleur de ma jeunesse, dans l'éclat des facultés brillantes que je peux reconnaître aujourd'hui comme s'il s'agissait d'un autre, je n'ai pas réussi à éveiller la sympathie, l'écho que méritait mon coeur, comment l'aurais-je espéré plus tard, comment ne serais-je pas devenu sceptique? Si l'amertume n'a pas envahi mon âme, si ma vie n'a pas été stérilisée par cette déception, plus amère qu'on ne peut l'imaginer, je le dois à la foi chrétienne qui m'a gardé du désespoir, du découragement, qui m'a montré la volonté divine, toujours adorable, bien qu'incompréhensible, dans l'épreuve, qui m'a imposé des devoirs, et qui m'a aidé à porter le poids d'une vie solitaire où la joie ne devait plus luire....
Il ne pouvait plus être heureux.... Alors, il ne songeait pas à demander la main de Léna?
Elle se demandait quel était le but de cette étrange confidence; elle n'attendit pas longtemps.
--Ce que j'ai à vous dire maintenant, poursuivit-il avec un peu d'effort, je ne le dirais pas à une autre femme, et le secret que je vous ai confié serait pour toute autre aussi, un bien étrange préambule à la demande que je vais vous adresser.... Mais vous avez, comme moi, subi une amère désillusion; comme le mien, votre coeur est libre, et vous m'avez laissé entendre que vous ne pouvez plus croire à ce sentiment qu'on a tant parodié.... Je suis très solitaire, et un jour peut venir--Dieu veuille qu'il soit éloigné!--où votre vie, à vous, sera terriblement isolée, où vous serez placée dans l'alternative de vivre seule ou de reprendre, auprès d'un parent offensé, une vie qui vous était à charge avant même que vous connussiez d'autres horizons. En dehors des illusions de la jeunesse, il peut y avoir une affection grave, solide, basée sur la communauté des croyances, des aspirations, sur un même désir du bien.... Voulez-vous me faire le très grand honneur de me confier votre existence?... Je n'ai plus, maintenant que ma jeunesse est passée et que la souffrance m'a rendu austère, indifférent à la plupart des choses de ce monde, je n'ai plus, dis-je, la prétention d'être aimé comme j'avais jadis rêvé de l'être. Je sais que, vous non plus, vous ne demanderiez pas l'attachement romanesque dont vous avez d'ailleurs connu l'inanité. Mais je sais aussi que je peux avoir foi en votre loyauté, qu'un motif indigne de vous n'entraînerait pas votre décision, que vous êtes trop fière et trop haute pour vous marier pour de l'argent ou pour une situation. Peut-être, cependant, pensez-vous aussi qu'il faut à une femme une protection, un but dans la vie, un devoir enfermé dans des limites précises.... Ai-je besoin de vous dire que je ne vous séparerais jamais de votre père?...
Il se tut, l'interrogeant encore d'un regard grave, tranquille, austère, dans lequel ne se lisaient ni ardeur, ni impatience. Elle sentit son coeur étreint d'une impression étrange, glacée, et se demanda si jamais une telle demande avait été formulée en de pareils termes.
--Il est trop juste que vous preniez le temps de la réflexion, reprit-il avec le même calme. Je sens tout ce qu'a de singulier notre situation.... Je n'aurais, je le répète, osé adresser ma requête à aucune autre jeune fille, d'abord parce que peu de jeunes filles ont, à votre âge, expérimenté la souffrance; puis parce qu'il en est encore moins, peut-être, auxquelles l'argent soit indifférent comme je _sens_ qu'il l'est pour vous. Je sais que vous ne me tromperez pas.... D'ailleurs, je ne vous demande que de m'aider à vivre une vie utile, austère peut-être, mais relevée par les devoirs qui sont toujours à notre portée. Puis-je vous demander quand vous voudrez bien me faire connaître votre décision?
--Oh! tout de suite... Pardonnez-moi de répondre ainsi à ce qui est de votre part très bon, j'en suis sûre.... Mais c'est impossible, tout à fait impossible!...
Il regarda attentivement son visage altéré, ses yeux remplis de larmes, et tout à coup devint très pâle.
--J'ai peut-être été brutal.... Je me suis sans doute mal expliqué.... Ce n'est pas une froide association que je vous offre, mais une protection affectueuse.... Il m'était impossible de vous laisser croire que je pouvais de nouveau être jeune, et goûter la forme de bonheur qui a été flétrie pour moi par la fausseté d'une femme.... Vous-même, vous êtes désenchantée, je l'ai bien senti....
--Vous avez été d'une loyauté absolue, dit-elle, l'interrompant. Mais vous cédez, sans vous en rendre compte, à une compassion qui vous égare.... Mon père se croit malade, à tort, j'en suis sûre, et vous vous demandez ce que je deviendrai après lui.... Dieu sera là, j'ai confiance en lui.... Oubliez cette pensée, dont je vous serai toujours reconnaissante.... Vous ne seriez pas heureux.... ni moi non plus.... Moi, je ne me marierai jamais!...
Elle dit ces mots lentement, avec une inconsciente solennité, comme si elle prononçait l'arrêt de sa jeunesse, puis répéta plus doucement, d'une voix plaintive:
--Jamais!...
Alors, sa pâleur s'accentuant, Séverin s'inclina profondément devant elle. Elle lui tendit la main, elle pleurait. Et sans ajouter un mot, ils se séparèrent ainsi.
Un instant après, agenouillée près de son lit, la tête cachée dans ses oreillers, pour étouffer ses sanglots, Léna connut la plus amère, la plus cruelle douleur de sa vie.
XXXIV
Séverin rentra chez lui comme dans un rêve. Il avertit l'hôtelier qu'il repartait dans la journée, puis s'assit à une table pour écrire à Hervé.
Il déchira plusieurs brouillons, et envoya enfin ces mots, qu'il ne voulut pas relire:
«Cher Monsieur, j'ai eu l'infini regret d'échouer dans la tentative que votre sympathie avait encouragée. Je pense que Mlle de Coatlanguy désire ne pas me revoir en ce moment. Je repars, reconnaissant de votre affection, sans avoir le courage de vous serrer la main.»
Ayant envoyé cette lettre, il songea que la comtesse Bolomei pourrait être informée de son passage à Venise, et il se résigna à aller la voir, avec la secrète espérance de ne pas la rencontrer. Mais la comtesse était chez elle, et elle l'accueillit avec une vive expansion.
--Enfin, vous voilà de retour! Mettez-moi au courant, car vous me faites l'effet d'un sphinx.... Est-ce ma lettre qui vous ramène?
--Oui, elle a confirmé les inquiétudes que me causait la santé de mon vieil ami Lebreton.
--Quand, vous m'avez écrit pour savoir s'il était vraiment malade, j'ai fait appeler Peponi, et je lui ai demandé la vérité. Et, comme je vous l'ai dit, le pauvre homme a une affection cardiaque qui peut lui laisser encore des années de vie, mais qui, cependant, a amené ces temps derniers des accidents menaçants. Dans quelle situation se trouverait cette malheureuse enfant, s'il lui manquait tout à coup! ajouta-t-elle, enveloppant Séverin d'un regard pénétrant.
--Je ne veux rien vous cacher, répliqua-t-il avec une affection de calme. J'ai pensé, comme vous, que sa situation serait cruelle.... Je ne puis oublier, vous le savez, que cette situation est un peu l'oeuvre de ceux qui me tiennent de près.... Vous m'aviez répété si souvent que, même avec un coeur mort, on peut se faire un bonheur de surface, ou tout au moins, se bâtir un foyer et y édifier un devoir, que j'ai pensé.... que vous aviez raison.
La comtesse poussa un petit cri, et joignant les mains avec ravissement.
--Enfin!... _O caro mio!..._ Oui, un foyer, _una casa, e la felicita!..._ s'écria-t-elle, parlant italien comme cela lui arrivait quand elle était émue. Et avez-vous aussi pensé que c'était pour vous que je cultivais cette fleur... ce _giglio_ pur et fier?... Je l'ai devinée du premier coup d'oeil.... J'ai senti que jamais aucune de vos Parisiennes banales, taillées sur le même modèle fin de siècle, ne saurait guérir la plaie de votre coeur.... Il vous fallait une âme fraîche, encore imprégnée des souffles vierges d'un pays neuf, marquée au coin d'une éducation, d'une formation antique.... Elle est de race très noble, et le sang plébéien qui s'est mêlé dans ses veines au sang bleu de vos pairs lui a communiqué seulement sa vigueur et sa fierté.... Je me réjouis de la voir heureuse.... Car, sans s'en douter, elle vous aime, mon ami!
Séverin laissa s'écouler ce flux d'enthousiasme, puis dit froidement:
--Elle m'a refusé....
La foudre tombant sur le palazzo n'eût pas causé à la comtesse une plus soudaine, plus saisissante impression. Des exclamations étouffées s'échappèrent de ses lèvres.
--_Santa Madonna!..._ Non, c'est impossible! _Che cosa incredibile!..._ Vous n'avez pas su lui parler! Il fallait me laisser faire! Voyons, que lui avez-vous dit?
--La vérité.... Je la lui devais entière, si brutale qu'elle fût.
--Brutale? répéta la comtesse, bondissant sur son fauteuil.
--J'ai dû lui avouer que je n'ai plus d'amour à donner, que je lui offrais seulement une protection affectueuse, une communion de devoirs....
Les deux petites mains blanches et flétries de son interlocutrice s'élevèrent en signe de détresse.
--Vous lui avez dit cela!! D'abord, ce n'est pas vrai! Le coeur ne meurt jamais, et il n'est pas d'homme malheureux qui ne reprenne à la vie près d'une femme aimante, dont l'esprit et le coeur sont des merveilles!
--Mais Mlle de Coatlanguy est comme moi: elle a été déçue, et elle refuse, elle, de se marier.
La comtesse le regarda en face, avec un étonnement non affecté.
--Et vous avez trente-cinq ans! Et vous croyez que vous connaissez le coeur humain! Et vous prenez au sérieux les désappointements d'une fille de vingt ans!... Vraiment!... Elle briserait sa vie parce qu'un jeune fou qu'elle a connu pendant un mois a cessé d'être amoureux d'elle!...
--Mais puisqu'elle m'a refusé!
--Est-ce qu'elle pouvait faire autrement? C'était si tentant, n'est-ce pas, de s'entendre insinuer qu'elle ne serait jamais aimée, qu'elle ne consolerait jamais votre deuil, que vous la choisissiez uniquement comme l'associée de vos bonnes oeuvres!
Séverin mordit sa lèvre.
--Vous exagérez, vous ridiculisez une situation qui devait être exposée loyalement, dit-il, piqué.
--C'est-à-dire que je débarasse votre discours des figures de rhétorique.... Je me demande seulement quelle raison vous avez pu lui donner pour lui adresser cette belle demande.... Auriez-vous poussé la franchise jusqu'à lui confier que vous aviez pitié de sa prochaine détresse, et que vous ne trouviez que ce moyen de faire «une oeuvre», alors qu'il s'agissait d'elle?
--Je dois supporter vos épigrammes.... Je lui ai dit que j'étais très seul, elle très isolée, et....
--C'est cela, j'avais raison: la pitié! Et vous voulez qu'une femme douée d'une ombre de dignité cède à de pareils motifs!
--Mais puisqu'elle ne m'aime pas! Je n'ai pas la prétention d'être aimable, ni d'être aimé....
--Une jeune fille qui refuse un monsieur déclare, naturellement, qu'elle ne l'aime pas.... Quant à votre défaut de prétention, vous êtes absurde.... Écoutez-moi, et sachez que je ne parle pas à la légère: Hélène de Coatlanguy vous est profondément attachée, qu'elle s'en doute, ce qui est peu probable, ou non. J'ai bien vu qu'elle a souffert de votre départ!
--Je ne puis discuter avec vous.... Je suis obligé de m'en rapporter à son refus.... Et je pars tout à l'heure.
Les petites mains blanches recommencèrent à s'agiter désespérément.
--O aveugle! Allez, partez, passez à côté du bonheur.... Replongez-vous dans vos oeuvres; elles sont belles, je n'en disconviens pas, mais elles gagneraient de la vie, de la fécondité, à être accomplies sous un rayon de soleil... ou de bonheur.... Vous êtes un caractère, un caractère admirable, mais il y a une exagération en vous.... Et croyez-moi, vous vivez en face d'un fantôme, vous édifiez votre existence sur une légende, la légende de votre chagrin.... Vous avez souffert, oui! Mais vous vous croyez inconsolable plutôt que vous ne l'êtes.... Voilà l'erreur que vous n'osez pas regarder en face.... Oh! je sais que je vous offense! Vos yeux brillent de colère.... Tant pis, quelqu'un vous aura dit la vérité.... Et maintenant adieu!... Que vous le vouliez ou non, vous penserez à ce que vous dit une vieille femme qui connaît le coeur humain....
Il s'inclina en silence, lui baisa la main, et sortit précipitamment.
XXXV
Le Paris des premières se presse au vernissage. C'est une des belles journées de ce gai printemps qui remplit les Champs-Élysées de jeune verdure, de thyrses roses et blancs, qui les peuple d'enfants, de bruit joyeux, de mouvement.
Au Salon, on se rencontre, retour du midi, ravi de son hiver, plus ravi encore de se retrouver dans ce cher vieux Paris. On échange de gais propos, de légers papotages, des nouvelles sensationnelles; puis les critiques légères, absurdes, se croisent dans l'air, crispant les artistes qui flânent devant leurs oeuvres et celles des camarades.
--Chère, avez-vous vu la _Symphonie rose_ de Pouget? Elle éclaire le Salon!
--Oui, mais, en revanche, Dally vieillit honteusement.... Sa vue baisse, il voit tout en gris: son paysage est funèbre!
--Et ces deux portraits de Lebreton! Voilà des choses que j'aime! Pensez-vous qu'il soit à Paris? J'aimerais à utiliser pour mon portrait la robe de velour taupe que cet horrible Lefalleux vient de me faire payer si cher.... Il ne produisait plus rien, cet homme-là!
--Qui, Lefalleux?
--Mais non, Lebreton! Venez voir cela....
Sur la cimaise, en bonne place et l'un près de l'autre, les deux portraits de même dimension attiraient les regards et, chose inouïe, réunissaient les suffrages. Léna apparaissait à ce public parisien sous sa double forme: vêtue de blanc, avec le boa de plumes et l'immense chapeau noir, la livrée moderne, la note du jour, puis en Fouesnantaise, dans sa robe brodée d'argent, avec les fines dentelles de la petite coiffe laissant transparaître l'or bruni de ses cheveux.
--Très élégante! déclara la cliente de Lefalleux. Cela a du genre, dans une note délicieusement simple. Le modèle est joli; il manque un peu de sveltesse....
--Il n'est pas anémié, dit un docteur à la mode qui passait. Voilà la femme comme nous la rêvons, élégante sans mièvrerie, n'ayant pas plus déformé sa taille dans les machines modernes que les jeunes Grecques d'autrefois!
--J'aimerais beaucoup un costume comme celui-là pour la matinée de la marquise, dit une jeune femme, détaillant, à l'aide de son face à main, la fine et superbe broderie et la croix en filigrane d'or qui pendait sur le corsage. Croyez-vous qu'il soit authentique?
--Parfaitement! Une mariée de Fouesnant.... Un peu lourd pour danser.... Regardez Landry Desmoutiers.... Il ne quitte pas des yeux ces jolies toiles.... Il est amoureux du regard gris et profond de «la fille du peintre!»
Oui, ç'avait été pour Landry un coup de foudre de voir tout à coup devant lui cette double incarnation de son rêve d'un jour.... Ici, telle qu'il l'avait connue et aimée, là, telle qu'elle était devenue, telle qu'il l'aurait aimée encore, s'il avait eu foi en sa transformation.... La fille d'Hervé Lebreton! Était-ce possible! Le peintre connu, quasi célèbre, devait-il donc être identifié avec le bohème qu'Alain de Coatlanguy lui avait fait entrevoir à travers ses préjugés? Il éprouvait souvent, en pensant à Léna, un remords léger, se demandant si elle était consolée, si elle se marierait dans son pays. Mais il la revoyait toujours sous l'abri protecteur et mélancolique du vieux manoir, et après tout, il s'applaudissait d'avoir échappé à un mariage si absurde. Mais elle avait donc connu l'existence de son père? C'était donc près de lui qu'elle avait subi cette transformation, et repris l'allure aristocratique de ses aïeules les châtelaines?
En proie à une vive agitation, il s'approcha d'un peintre de ses amis, et le questionna sur Hervé Lebreton.
--Il faisait le mort, mais voici une magistrale résurrection, dit l'artiste. Je ne savais pas qu'il eût une famille.... Je comprends que cette belle et fraîche jeune fille ait inspiré son pinceau. Il habite Venise, pour ce que j'en sais....
Venise! Séverin y avait passé plusieurs semaines..... Se pourrait-il que Léna y fût, et l'aurait-il aperçue?
Landry ne regardait plus les toiles, et répondait à peine aux bonjours de ses amis. Il se dirigea vers la sortie, prit un fiacre, et donna l'adresse de Séverin: quai de Bourbon, sans savoir, d'ailleurs, si son cousin était de retour.
Il était revenu l'avant-veille, répondit la concierge.
Landry congédia sa voiture, et gravit en hâte l'escalier monumental, mais délabré, qui conduisait à l'appartement de Séverin.
Le domestique l'introduisit dans la pièce encombrée de livres que son maître avait à peu près exclusivement adoptée.
Séverin, qui, debout devant la fenêtre ouverte, regardait le fleuve couler entre ses rives de pierre, se retourna au bruit de la porte, et Landry laissa échapper une exclamation.
--Es-tu malade, Séverin? Tes pérégrinations semblent t'avoir réussi moins qu'à moi....
--Je me porte à ravir, dit Séverin avec calme, mais j'arrive à une période où l'on vieillit, ou, tout au moins, où l'on change.
Landry ne put s'empêcher de rire.
--Bah! tu as trente-cinq ans, l'âge par excellence!
Il se jeta dans un fauteuil, et, revenant tout à coup au but de sa visite, il dit à brûle-pourpoint:
--Séverin, je viens du vernissage.... Il y a là deux portraits qui vont être le succès du Salon.... deux portraits de Léna.
Sa voix s'altéra légèrement en prononçant ce nom. Séverin resta impassible.
--Je les ai vus, dit-il tranquillement.
--Tu étais à l'instant au Salon.
--J'y suis allé dès l'ouverture, et j'en suis parti comme la foule arrivait. Je hais les foules.
--Ils sont superbes, ces portraits! Elle est donc la fille d'Hervé Lebreton? On dit qu'il est à Venise.... Habite-t-elle près de lui? L'as-tu vue?
Une véritable anxiété était peinte sur sa figure; mais Séverin demeura très calme.
--Oui, je l'ai rencontrée, et avant de voir ces portraits au Salon, je les avais admirés dans l'atelier de son père.
--Mais c'est un roman, Séverin! Comment tout cela est-il arrivé?
--De la manière la plus naturelle. Lebreton s'est trouvé très malade, sa fille l'a su, et elle est allée le soigner. Ils ne se quitteront plus.
--Et qu'a dit l'intraitable Coatlanguy de Bretagne?
--Il ne veut voir ni son frère, ni sa nièce.
--Mais alors, le père de Léna n'est pas le vagabond, le bohème, l'homme déshonoré qu'il m'avait dépeint!