Chapter 16
...Mais sa tâche filiale est parfois un peu lourde. Elle n'a pas été préparée, par son milieu, par les caractères de granit qui l'entouraient en Bretagne, à comprendre cette nature flexible, fuyante, tombant des enthousiasmes aux découragements, ardente et mobile, tendre et oublieuse, passant, en somme, à travers la vie comme dans un rêve créé par sa propre fantaisie. Elle se sent vis-à-vis de lui de plus en plus protectrice; mais l'indulgence lui est souvent difficile, justement parce qu'il n'y a pas d'affinités naturelles entre elle et lui. Si brutalement injuste que lui semble son oncle, elle le comprend plus facilement. Cependant, elle ne montre jamais à son père ni impatience vis-à-vis de ses caprices, ni dédain pour sa faiblesse. Il est, du moins, une chose qu'elle peut admirer sans réserve en lui: c'est ce don merveilleux qui fait de lui un grand artiste. Elle pose patiemment devant son chevalet, et son image, sous différentes formes, emprunte des titres divers: en robe blanche et en grand chapeau, elle est «la Fille du peintre»; en Fouesnantaise, elle anime un paysage breton auquel le Coatlanguy sert de fond. Les deux portraits vont partir pour le Salon, et Léna se demande d'abord ce que pensera Landry,--puis si Séverin se rappellera avec plaisir son séjour à Venise, et les heures passées dans l'atelier de la riva degli Schiavoni....
Elle reçoit des lettres furtives de Loïzik; Loïzik se mariera après Pâques. Elle exprime de sincères regrets de ne pouvoir fléchir son oncle, qui ne parle jamais d'elle, son chagrin de ne pas avoir sa cousine comme «fille d'honneur», puis s'étend avec une complaisance ravie sur les préparatifs de ses noces. Il y aura un millier d'invités. On dressera des tentes, on les enguirlandera de feuillage. Les boeufs sont déjà marqués pour le sacrifice, les barriques de vin arrivent par les lourdes charrettes, les cuisinières fameuses de la région sont retenues, les pauvres avertis et conviés. Car, en ces agapes nuptiales, les questions sociales sont pacifiquement résolues: les châtelains et les pauvres hères, les riches et les mendiants, tous sont assis dans une même pensée joyeuse, tous portent des toasts à la mariée, tous, au milieu du repas, se lèvent et confondent dans une même prière le souvenir de leurs défunts toujours chers.
Léna éprouve un chagrin profond de ne pas être de ces fêtes. Elle eût aimé à en surveiller les heureux préparatifs, à tresser des guirlandes, à remuer la pâte des fars noirs ou blancs, et surtout à attacher au corsage de Loïzik les boutons d'oranger. Heureuse Loïzik! Aucun rêve imprudent ne l'a élevée hors de sa sphère; aucun mécontentement ne l'a disposée à écouter des paroles trompeuses. Ses tranquilles pensées ne franchiront pas les limites bénies de son devoir heureux; elle poursuivra avec Goulven l'oeuvre de son oncle, préservera des vies et des bonheurs, et élèvera dans les antiques traditions d'honneur et de travail une nouvelle génération de Coatlanguy....
Son père la surprend, cette lettre à la main, et elle n'a pas le temps d'essuyer ses larmes.
--Ah! Léna, tu regrettes le Coatlanguy! dit-il avec une inflexion jalouse. J'ai craint, quelquefois, que tu n'aies le mal du pays!
Mais Léna lui sourit déjà.
--Avec vous, père! Mais c'est chez vous qu'est mon pays, et si je devais vous quitter, j'aurais, à en mourir, le mal de mon cher père!
Il se laissa tomber sur un fauteuil, un peu las. Il avait de ces dépressions soudaines qui inquiétaient un peu sa fille, mais qui ne duraient pas.
--J'ai connu la nostalgie, et j'en subis encore quelquefois les atteintes. J'en ai eu un accès en te revoyant, Léna. Mais il paraît que tu m'as apporté assez d'effluves bretons, dans les plis de ta mante et de ta jupe de drap, pour satisfaire mes vieilles aspirations, car je ne désire plus retourner au Coatlanguy: j'aurais peur d'être déçu en le revoyant avec mes yeux d'aujourd'hui. Oui, ma fille, tu es pour moi le pays perdu; tu es la fleur de ce sol jadis tant aimé, tu m'en parles la langue oubliée, la couleur de son océan et de son ciel se reflète dans tes yeux, et j'y vois parfois passer ses incurables mélancolies....
Il resta un instant immobile, perdu dans ses pensées, puis reprit d'un ton rêveur, comme s'il épelait ses propres sentiments:
--C'est étrange, Léna, mais je n'ai plus de désirs personnels. Il me vient, par instants, une grande indifférence, qui m'envahit lentement, comme doit le faire le froid de la mort. Pour moi, te dis-je, je ne désire plus rien, sinon revoir mon frère, et, le voulût-il, je n'aurais pas le courage d'aller jusqu'à lui. Mais je peux encore former des voeux pour toi, ma fille, et je m'inquiète de ton avenir.
Elle s'effraya de cette sollicitude soudaine.
--Cher papa, laissez mon avenir à Dieu, et jouissons d'être ensemble.... Vous avez confiance en Dieu, n'est-ce pas?
--Une humble et ferme confiance! répondit-il avec ferveur. Ma vie a eu des lacunes, Léna; j'ai pu me tromper, j'ai pu fléchir sous des fardeaux qu'un autre eût portés plus vaillamment; mais j'ai gardé ma foi de Breton, et quand j'évoque les oeuvres de mon pinceau, je pense avec soulagement que les yeux purs de ta mère auraient pu les contempler....
Elle fut remuée au fond de l'âme en comprenant qu'en cette vie ballotée, il était demeuré quelque chose de la candeur d'un enfant. Mais dans l'affection très tendre qu'elle avait pour lui, il y avait des sursauts et des réactions, et elle sentit tout à coup son coeur se glacer quand il ajouta, après un long silence:
--M. de Salles m'a promis de revenir à Venise.... J'ai pensé quelquefois qu'il dépend de toi de devenir sa femme, Léna.
Ces paroles inattendues avaient quelque chose de si soudain, de si cru, de si peu en rapport avec la nature de son père, et même avec le tact et la délicatesse qu'elle était habituée à trouver chez lui, qu'elle resta un instant sans parler, horriblement choquée de cette ouverture presque brutale. En une minute, des idées pénibles traversèrent son esprit. Serait-il possible qu'il eût provoqué le retour de Séverin? Formait-il des plans en vue d'une chose si... si impossible?
Le ressentiment de sa dignité froissée perçait dans le ton de ses paroles lorsqu'elle put enfin répondre.
--M. de Salles ne se remariera jamais, dit-elle vivement. En outre, il y aurait entre lui et moi des obstacles qu'aucun de nous ne songerait à surmonter.... Vous ne savez pas dans quel milieu raffiné il vit! Vous me peineriez cruellement, mon père, si vous ajoutiez un mot.... Je ne voudrais pas revoir M. de Salles, s'il soupçonnait ce que vous avez pensé!
La véhémence de sa fille ne parut pas émouvoir le peintre.
--Je suis plus sceptique que toi au sujet des deuils éternels, dit-il en soupirant. Nous autres hommes, nous n'avons pas vos fidélités invincibles.... J'ai aimé ta mère avec un paroxysme de tendresse... sa mort m'a brisé pour toujours, et m'a ôté même, pour un temps, la force de te chérir.... Hélas! Léna, j'ai pourtant cédé à la tentation de rebâtir un nouveau foyer! Et quant à la différence du milieu dont tu parles, ajouta-t-il avec une décision inaccoutumée, tu l'exagères.... Tu oublies ton origine très noble, très pure; tu ne sais pas le prestige que peut avoir en outre, même dans le monde de M. de Salles, la fille d'Hervé Lebreton; enfin, tu ne te rends pas compte de la culture nouvelle de ton esprit, de l'affinement de tes manières....
Elle éprouva de nouveau un froissement, à l'entendre parler de cet affinement comme d'une chance de fortune et d'avenir.
--J'espère, dit-elle avec une froideur involontaire, que vous n'avez pas demandé à M. de Salles de revenir dans le but de provoquer une demande en mariage! Ah! si je pouvais le penser, tous les souvenirs agréables de notre bonne amitié me deviendraient odieux, à commencer par ce dîner de Noël, qui avait l'air, j'y songe maintenant, d'une fête de famille! Oh! père! père!...
Et elle fondit en larmes.
Une surprise désolée se peignit sur le visage d'Hervé.
--Léna, ne te fâche pas! Ne t'afflige pas! Personne ne songe à te marier malgré toi, ma chérie! Je... lui ai écrit... ou plutôt répondu.... Ne te souviens-tu pas qu'il nous a envoyé des photographies?... Je lui disais seulement que... j'étais un peu souffrant, que j'espérais qu'il ne quitterait pas l'Italie sans revenir nous voir....
Ses explications avaient des allures d'excuses, et elles firent mal à Léna.
--J'aime à croire, dit-elle, essuyant ses larmes, que M. de Salles ne supposera de votre part aucune arrière-pensée.... Mais moi je ne veux pas me marier!... Jamais! dit-elle, retenant une explosion de douleur.
--J'espère, Léna, que je ne te laisserai pas seule au monde murmura-t-il avec cette expression d'humilité qui était chez lui l'indice qu'il cédait à une volonté plus forte que la sienne, et qui faisait toujours souffrir Léna.
XXXII
Elle éprouva alors un impérieux besoin de se distraire, de fuir ces chambres resserrées où sa pensée semblait, faute d'espace, retomber sur elle-même. Elle prétexta un achat, et sortit au hasard, essayant de secouer l'idée douloureuse qui venait de s'implanter dans son cerveau.
Elle erra d'abord sous les arcades de la place Saint-Marc. Mais elle ne pouvait s'intéresser à rien. Ni les verreries merveilleuses de Salviati, ni les dentelles sans prix de Jesurum, ni les marbres, ni les aquarelles, ni les bijoux ne retenaient son regard troublé. Elle s'enfonça dans la Merceria, entra un instant à San-Salvatore, toujours ouvert, pour y chercher un peu d'apaisement et y revoir aussi la _Transfiguration_ du Titien, et le tombeau de cette poétique Catherine Cornaro, reine de Chypre; puis elle erra dans les ruelles, traversant, sur les ponts en dos d'âne, les étroits et pittoresques canaux, découvrant ici une église, là un palais, plus loin un jardin minuscule épandant sur l'eau le feuillage tremblant d'un saule, ou y mirant des touffes de giroflées. Elle se contraignait à ne plus penser, et à s'intéresser à ses découvertes. Et combien l'on en fait de tout genre, à Venise! Elle tressaillit d'une émotion soudaine en se trouvant dans l'église de San-Zaccaria, en face des restes vénérables du père du Précurseur. Elle oublia ses soucis pour tomber à genoux. Ainsi que devant le tombeau de Saint-Marc, elle remontait les siècles, émue d'être si près de ce corps sanctifié, de ces bras qui portèrent l'Enfant Prophète.
L'apaisement souhaité s'était soudain fait dans son âme, et elle redevenait capable de surmonter son angoisse, de dépasser pour ainsi dire les pensées troublantes et douloureuses qui s'offraient à elle.
Elle avait continué à marcher sans but, tantôt arrêtée par une impasse, tantôt suivant une berge étroite, tantôt, enfin, s'égarant dans un de ces labyrinthes dont les passages sont parfois si resserrés qu'on n'y peut, à la lettre, ouvrir un parapluie. Et quand elle reprit conscience du lieu où elle se trouvait, elle s'aperçut qu'elle était près du Canal Grande, mais très loin de chez elle, devant le pittoresque Palais di Turchi, dont elle avait visité le musée. Alors, elle se rendit à la station des bateaux à vapeur, pour regagner plus vite son logis.
C'était toujours pour elle un plaisir nouveau de passer devant ces palais incomparables dont un grand nombre, hélas! sont devenus des centres d'industrie ou des caravansérails à la mode. Elle était redevenue elle-même lorsque, dans le crépuscule, elle débarqua au quai des Esclavons, et s'engagea dans l'escalier sombre de sa maison.
Comme elle ouvrait la porte de l'appartement, un bruit de voix frappa son oreille. Il y avait quelqu'un avec son père, et son coeur cessa un instant de battre en reconnaissant l'accent familier de Séverin de Salles.
Elle n'entra pas dans l'atelier. Elle se glissa sans bruit dans sa chambre, jeta son chapeau sur son lit, et alla appuyer son front contre la fenêtre, regardant sans le voir le mouvement intense du quai et du canal.
Ainsi, il avait répondu sans perdre une heure à l'appel d'Hervé! Quel mobile l'amenait? La sympathie pour un grand talent? La compassion pour un homme fatigué, qui se croyait malade? Car ce ne pouvait pas, non, ce ne pouvait pas être un autre sentiment! Qui aurait pu lutter contre ce souvenir indestructible d'une morte qui avait dû être la perfection même!... Mais qu'avait-il pensé de cette demande, de ce rappel, de la part d'un homme qui, après tout, n'était pour lui qu'un étranger? Avait-il deviné un mobile secret, intéressé, une intrigue, en un mot, dans cette démarche? Était-il possible qu'il l'eût cru inspirée par Léna elle-même? A cette idée, une rougeur brûlante couvrit son visage. Une terreur la prenait de rencontrer Séverin. Elle resta immobile, espérant que son père ignorerait qu'elle était rentrée. La visite fut longue. La nuit était venue, elle n'osait pas aller chercher sa lampe, et elle restait là, seule dans les ténèbres, respirant à peine, et trouvant les minutes démesurément longues.
Séverin partit enfin. Elle prêta l'oreille au bruit de ses pas dans l'escalier; puis, ayant rafraîchi d'eau froide son visage brûlant, elle entra chez son père.
--Viens-tu seulement de rentrer? Je te guettais, cependant, Léna, dit-il. N'as-tu pas rencontré M. de Salles?
Il y avait dans sa voix une émotion inquiète et quelque chose de suppliant. Il avait baissé l'abat-jour de sa lampe, et son visage restait dans l'ombre.
--Non, dit Léna avec une sécheresse involontaire, je ne l'ai pas rencontré.
--Il reviendra; il a été déçu de ne pas te voir... très déçu, Léna.
Elle ne répondit rien, et se mit en devoir de préparer la petite table du dîner. Ses mouvements étaient fiévreux, et son coeur battait à l'idée d'entendre une parole qui la froisserait et diminuerait son père à ses yeux.
Mais Hervé ne parla plus de Séverin. Avec un peu d'effort d'abord, puis avec un intérêt réel, il questionna sa fille sur ce qu'elle avait vu dans sa promenade, et lui donna sur les palais et les églises de ces détails dont sa mémoire était riche, et qui, sous sa parole imagée et facile, prenaient un intérêt extraordinaire.
Mais, comme distraite malgré elle et instinctivement soulagée, elle prenait son ouvrage près de la lampe pour passer une tranquille soirée, le timbre de la porte d'entrée résonna deux fois sous une pression nerveuse, et presque aussitôt, celui qu'elle avait redouté de voir parut à la porte de l'atelier.
--Vous voyez que je suis indiscret: je reviens déjà, dit-il avec un sourire que Léna trouva contraint. Vous m'avez habitué tous deux à croire que cette maison était un peu la mienne....
Tous deux! Quoi! avait-il pu se méprendre au plaisir qu'elle témoignait de sa venue? Pouvait-il croire qu'elle avait désiré, indirectement sollicité son retour? Elle se sentait faiblir à cette pensée odieuse....
Il s'aperçut certainement de son embarras; mais elle se demanda avec angoisse comment il l'interprétait. Avec son tact habituel, il parla aussitôt de choses banales, puis de son séjour à Rome.
--N'êtes-vous pas allé à Florence? demanda Hervé qui, lui aussi, était en proie à une pénible anxiété.
--Non, j'avais besoin de solitude.
--Mme Desmoutiers et son fils y sont-ils encore? dit Léna avec une tranquillité affectée.
Il se tourna vivement vers elle, peut-être surpris de la voir aborder ce sujet.
--Non; ma cousine n'est pas femme à jouir tout un hiver des souvenirs moyenâgeux et des merveilles artistiques de Florence. Après quelques semaines, elle est allée finir l'hiver à Nice.
--Et vous, vous retournez à Paris, dit Léna d'un ton affirmatif, comme si c'était une chose entendue.
Il la regarda, de nouveau étonné.
--Mes projets sont encore incertains... Combien j'ai pensé à vous, à Rome! ajouta-t-il, cherchant à dissiper le malaise inexpliqué qui planait sur eux tous. Vous jouiriez tant de ses trésors, et surtout de son atmosphère!
--Mon père m'y conduira peut-être quelque jour, répliqua-t-elle avec une légère sécheresse.
Il essayait vainement de l'animer, et cherchait évidemment l'énigme de cette attitude nouvelle. Hervé était au supplice. Au bout d'une demi-heure, Séverin, découragé, se leva pour prendre congé, sans que personne le retînt.
Léna parut oublier qu'elle avait pris l'habitude amicale de tenir pour lui sa lampe au-dessus des ténèbres béantes de l'escalier. Dès qu'il eut refermé la porte, elle alluma un bougeoir d'un geste fiévreux et, avec un bonsoir précipité, elle se retira dans sa chambre.
XXXIII
Léna eut une nuit de cauchemar.
Il lui semblait que toutes les tristesses et les angoisses de sa jeune vie surgissaient devant elle en des images heurtées, brisées, singulièrement enchevêtrées. Elle était assise à la table de Mme Desmoutiers, et elle essayait de cacher ses mains, qui apparaissaient brunes sur la nappe satinée.... Elle tournait la tête, et soudain, elle errait dans le cimetière de Lanrouara, cherchant la tombe de son père.... Landry passait près d'elle, ayant à son bras une jeune femme élégante, qui riait d'elle. Puis son oncle la jetait hors du Coatlanguy et la poursuivait dans l'avenue, le bras levé. Enfin, son père lui amenait Séverin, à qui il criait d'une voix passionnée: «--Épousez-la, car elle est pauvre, et elle vous aime!»
L'horreur de cette dernière vision l'éveilla. Il faisait à peine jour. Elle se jeta hors de son lit pour fuir ces affreux rêves, et s'habilla en hâte pour une messe matinale. La grande paix de l'église la calma. Elle eut de nouveau conscience d'une atmosphère de prières très anciennes, traversée d'une pluie incessante de grâces. Elle ne put formuler une oraison; elle craignait trop de voir clair en elle-même, d'y faire surgir une souffrance précise, une humiliation, une colère, que sais-je! Elle berça sa pensée d'une unique supplication:
«Sainte Mère de Dieu, portez-moi!»
Et l'image archaïque de la Madone de la Nicopeja lui était un apaisement; elle regardait avidement son visage naïvement bienveillant, le petit Jésus tenu tout droit sur sa poitrine, présenté à l'adoration, à la confiance, et à demi voilé sous les colliers suspendus au cou de la Vierge.
Il était encore très tôt quand elle sortit de l'église, si tôt que deux heures au moins devaient s'écouler avant le moment où elle entrait chez son père. La place était presque déserte; des vols de pigeons s'y abattaient en liberté, si nombreux que leurs roucoulements rappelaient, de loin, le murmure rythmé des flots. Une brise fraîche soufflait; de petits nuages légers flottaient sur un ciel encore pâle, d'une ravissante nuance azurée. On sentait le printemps dans l'air, mais on ne le voyait pas dans cette ville de marbre et d'eau. Léna eut tout à coup le désir ardent, invincible, de voir des arbres, et, presque sans réfléchir, courut prendre le bateau qui menait au jardin public.
Il était encore désert. Les arbres avaient revêtu leur parure d'un vert tendre, et les pins et les lauriers semblaient plus noirs près de cette fraîche éclosion. C'était une sensation délicieuse d'errer à cette heure matinale sous les ombrages nouveaux, d'entendre des oiseaux... et de penser à l'âpre et tardif printemps qui, là-bas, commençait seulement à étoiler d'or les ajoncs, et d'argent les haies d'épines. Elle s'assit sur un banc, soulagée d'être seule, et essayant de s'absorber dans le charme de cette heure avant d'aller reprendre ses soucis.
Mais, ayant levé la tête au bruit d'un pas solitaire, elle tressaillit en reconnaissant ce promeneur inattendu: Séverin de Salles passait devant elle.
Lui aussi s'arrêta, surpris. Il hésita un instant, puis se découvrit.
--Je n'ai pas besoin, dit-il, de vous assurer qu'un pur hasard m'a amené ici.... Je ne me permettrais pas de m'asseoir près de vous; mais je puis, du moins, vous adresser une requête: voulez-vous m'accorder un entretien chez monsieur votre père, aujourd'hui, à l'heure qu'il vous plaira de me fixer?
Elle se leva tremblante, en proie à une cruelle agitation.
--Un entretien?... A quoi bon?... N'avons-nous pas déjà abusé de votre sympathie pour des isolés?... dit-elle d'une voix à peine intelligible.
Le regard de Séverin exprima une surprise presque pénible.
--Si ma présence vous semble indiscrète, dit-il, légèrement froissé, si j'ai abusé à mon insu de votre accueil amical, je ne vous fatiguerai pas plus longtemps de mes visites.... Mais un motif sérieux me fait désirer l'entretien que je sollicite de vous, après en avoir demandé la permission à M. Lebreton....
--Je suis sûre, je sais que c'est... inutile, balbutia-t-elle, serrant nerveusement ses mains l'une contre l'autre.
--Vous en jugerez après m'avoir entendu.... Ne pouvez-vous avoir confiance en moi? ajouta-t-il avec une émotion visible.
Elle _savait_ qu'il voulait demander sa main... elle savait aussi qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait pas permettre que les intrigues de son père réussissent.... Oh! quel mot!... Et qu'il était dur de juger ainsi ce pauvre père faible et tendre!... Mais pouvait-elle, si certaine qu'elle fût de sa demande impossible, la refuser avant qu'il la formulât? Après tout, il voulait peut-être seulement lui parler de Landry, lui transmettre un message.... D'ailleurs, son père avait approuvé cette entrevue....
Elle s'inclina légèrement.
--Je serai toute la matinée chez moi, dit-elle, essayant de raffermir sa voix brisée.
Et elle se dirigea rapidement vers l'embarcadère du bateau à vapeur.
Jamais, peut-être, elle n'avait ressenti une plus cruelle souffrance. La pensée que Séverin avait été pour ainsi dire pris au piège, attiré honteusement par le seul mobile capable d'agir sur son coeur mort et sa nature loyale: la pitié,--cette pensée la mettait hors d'elle, d'autant qu'elle ne pouvait savoir ce que son père lui avait dit. Si Séverin allait supposer qu'elle l'aimait!... Si ce n'était pas seulement par compassion pour les soucis paternels d'un homme malade, inquiet de l'avenir de sa fille, qu'il voulait la demander, mais par pitié pour elle-même, si on lui avait persuadé qu'elle souffrait à cause de lui!...
Elle tarda à entrer chez son père, tant elle sentait en elle de soulèvement et de rancune. Elle dut faire appel à toute son énergie pour l'embrasser comme à l'ordinaire. Il la regardait avec une inquiétude, presque une peur, qui, cependant, l'attendrit légèrement.
--Vous avez autorisé M. de Salles à me demander un entretien, mon père? dit-elle d'une voix dont elle s'efforçait d'apaiser les frémissements.
--Pourquoi pas, Léna? répliqua-t-il avec la douceur humiliée qui choquait à sa fille.
--S'il prétend me demander en mariage, comme je n'ai que trop lieu de craindre que l'idée n'en vienne pas de lui, et comme, d'autre part, je ne veux pas me marier, je regrette d'avoir avec lui une explication qui ne peut que nous faire mal à tous deux....
--Léna, dit-il, malheureux, comment peux-tu croire que j'eusse voulu jeter mon enfant aux bras d'un indifférent!... Je t'assure que je n'ai rien fait, rien écrit de contraire à notre dignité! Je suis sûr qu'il t'aime, et je désire ardemment te laisser à un protecteur tel que lui. Ne t'obstine pas à refuser ton bonheur par une vaine susceptibilité.... Crois-moi, j'ai lu dans son coeur!
--Ne pourriez-vous, dit-elle sans répondre, vous charger de lui exprimer vous-même ma détermination, qui est immuable? Cela nous épargnerait une souffrance....
--Non, ma fille, je ne peux rien faire de la sorte, parce qu'il ne m'a pas dit le sujet de l'entrevue qu'il veut avoir avec toi, et que je ne pouvais refuser à un homme tel que lui....
Elle ne protesta plus et, prenant son ouvrage, elle rentra dans sa chambre, et se mit à coudre fiévreusement et en silence près de sa fenêtre.
Elle souffrit une torture pendant cette attente. Elle aurait voulu tour à tour presser les minutes, pour en finir avec cette horrible souffrance, et les retenir, pour retarder un moment qui lui semblait au-dessus de ses forces.
Mais l'heure fatale vint. Elle entendit s'ouvrir la porte du petit vestibule, un pas ferme résonna sur le carreau de marbre, puis Giuseppa vint l'avertir que le _signore francese_ la demandait.