La Robe brodée d'argent

Chapter 15

Chapter 153,813 wordsPublic domain

Le premier jour de l'an se levait, et le soleil faisait miroiter l'eau du Canal. Léna rentra d'une messe matinale, et frappa doucement à la porte de son père. Le poêle ronflait doucement dans la chambre, et il était déjà levé, vêtu de son veston de velours noir.

--Bonne année, papa! dit-elle d'une voix un peu tremblante.

Trop ému pour parler, il la serra sur son coeur. Combien d'années avaient lui et s'étaient éteintes sans qu'ils eussent échangé une seule parole de tendresse! C'était la première fois qu'il entendait les voeux de sa fille. Et en ce moment, tous deux pensaient justement à ce temps écoulé pendant lequel ils avaient vécu a part leur vie propre, sans que rien de leur coeur se mêlât. Peut-être n'avaient-ils jamais senti si vivement tout ce qui les séparait, ni combien, après tout, ils étaient étrangers, inconnus l'un à l'autre. Et, chose étrange, Léna, pour sa part, ne désirait plus combler cette lacune, éclairer cet inconnu. Qu'eût-elle appris de ce passé? Pouvait-elle être curieuse de l'existence que son père s'était faite loin d'elle, du bonheur qu'il avait demandé à une étrangère, du foyer éphémère qu'il s'était bâti sur les ruines de l'ancien? N'eût-elle pas craint de raviver en elle-même une blessure mal fermée en constatant la passivité, sinon l'insouciance avec laquelle il s'était laissé ravir sa fille?

Et lui, n'aurait-il pas redouté, en cherchant à lire dans le coeur de Léna, d'y trouver un regret pour le pays natal, pour la maison hospitalière, pour les affections qui avaient enveloppé son enfance? Mieux valait se prendre ainsi, commencer leur vie nouvelle à l'heure présente, sans chercher à lui faire prendre racine dans le passé.... Seulement, les affections qui n'ont pas de passé gardent toujours une lacune.

--J'ai travaillé pour vous, dit la jeune fille, essayant d'être gaie. J'ai pensé qu'il vous fallait un bon coussin pour vos siestes, et j'ai copié celui-ci sur un modèle des magasins de la Piazetta.

Hervé aimait tout ce qui est joli. L'ouvrage de Léna était artistique, et surtout l'attention le toucha.

--Il y a bien longtemps que je n'avais eu d'étrennes, ma fille! dit-il, les larmes aux yeux. C'est charmant!... Décidément, tu es une artiste, ma petite Léna, et, j'ai des velléités de t'apprendre à peindre les fleurs que tu brodes si bien.... Moi non plus, je ne t'ai pas oubliée, et j'ai chargé M. de Salles d'un choix que je ne pouvais faire, puisqu'on ne me permet de sortir qu'un instant au soleil....

Il lui tendait un écrin, et Léna, surprise, joyeuse d'avance, vit, sur le fond de velours blanc, une minuscule et ravissante branche de gui, émail vert et perles.

--Oh! père, c'est trop joli! s'écria-t-elle, les yeux brillants. Et c'est un souvenir de nos vieux chênes!

--Ce bijou ornera ta première toilette d'apparat, dit-il en souriant, ou en relèvera une plus simple. Car tu vas faire tes débuts dans le monde de Venise.... Vois ce qu'on m'a apporté, à mon réveil....

Léna prit vivement la carte que son père lui tendait: un carré de vélin blanc, timbré d'une toute petite couronne, sur lequel étaient tracés ces mots:

«Cher Monsieur, le 5, on fait de la musique chez moi. Ce sera dans la journée, et je suis sûre qu'il y aura un beau soleil pour vous. D'ailleurs, je vous enverrai ma gondole, dont l'abri est confortable.

«Voulez-vous me faire le plaisir de remettre à votre chère fille quelques bonbons qui lui rappelleront les jours de l'an de son pays?»

Un sac de moire brodée accompagnait cet aimable billet,--un sac de chocolats venant de chez Marquis. Léna eut les larmes aux yeux.

--C'est très bon de sa part, papa.... Pensez-vous que je puisse lui envoyer des fleurs?

--Certainement, je te donnerai tout à l'heure une adresse.... Il faut penser à ta toilette, Léna.

Elle s'effraya.

--Oh! ne pourrions-nous pas refuser? J'aurais si peur chez elle! Et puis, je ne saurais pas même choisir une robe!

--Mais moi, je saurai! dit-il en souriant. Un peintre décide des toilettes de ses modèles.... Une matinée chez la contessa Bolomei, je connais cela.... le genre habillé.... Tu auras une robe de drap blanc, un boa de plumes, et un très grand chapeau noir.

Elle le regarda avec un effroi mêlé d'incrédulité.

--Et savez-vous ce que coûterait une pareille toilette!

--Cela me regarde, chérie.... Je veux que tu sois à peindre... et je te peindrai peut-être aussi dans ce costume là.... Fie-toi à un vieil artiste, Léna, et à un homme qui a beaucoup fréquenté ces _palazzi_ qui te font peur.

Encore effrayée, et espérant secrètement qu'il renoncerait à ce projet, se demandant d'ailleurs, dans son inexpérience, si la toilette qu'il décrivait ne serait pas d'une originalité intolérable, Léna se promit de demander l'avis de Séverin. Elle apporta une petite table près du poêle, et elle s'asseyait pour déjeuner avec son père, lorsque le docteur Peponi entra. Il était devenu le grand ami de la jeune fille, et il l'aborda avec un bon regard.

--Je viens, dit-il, vous apporter vos étrennes: la permission, pour _il maëstro_, de faire une promenade par ce temps admirable.

Léna serra les mains du bon docteur, et essaya de lui dire en italien tout ce qu'elle lui souhaitait d'heureux. Elle lui avait pris le coeur: il l'invita, lorsqu'il partit, à venir voir sa femme et ses filles.

--Oh! père, quelle joie de faire avec toi une vraie promenade! dit-elle avec ravissement. Nous allons faire un itinéraire.... Si M. de Salles était ici, il nous conseillerait....

On eût dit que ces paroles étaient une évocation, car à peine les eut-elle prononcées, que Séverin entra dans la chambre. Il portait une gerbe de fleurs.... A quel doux miracle Léna devait-elle de les voir si loin de leur sol natal? C'étaient des genêts d'or et des bruyères.

D'abord, elle ne put parler, tant l'émotion l'étouffait; mais ses yeux reconnaissants disaient la joie poignante causée par ces fleurs.

Hervé garda quelque temps dans les siennes la main de Séverin.

--Vous avez, murmura-t-il, toutes les intuitions, toutes les délicatesses....

--Je viens de rencontrer le docteur, dit Séverin, se dérobant à ses remerciements. Il m'a dit qu'il vous laisse sortir.... Si vous vouliez me donner des étrennes, à moi aussi, vous m'accorderiez ma requête....

--Oh! ce serait si bon à vous de nous demander quelque chose! dit Léna avec simplicité.

--Eh bien! laissez-moi vous emmener au Lido! Nous aurons une gondole avec une cabine fermée, et nous profiterons des heures ensoleillées....

--Pourquoi pas? répondit Hervé, souriant au regard suppliant de sa fille.

Et une heure après, Séverin revenait, chargé de plaids. Une gondole à deux rameurs les attendait, avec sa petite cabine noire, et elle glissa bientôt sur l'eau verte et frémissante.

Oh! quel trajet idéal pour l'homme triste et veilli qui avait cru mourir solitaire, et qui revenait à la vie dans les bras de sa fille,--et pour Léna, heureuse de le voir là, presque guéri, souriant, heureuse pour elle-même de contempler ce spectacle incomparable, d'être à Venise, et d'aller au Lido!

Séverin, lui, éprouvait la douceur mélancolique qu'éprouvent à voir sourire les autres ceux dont le bonheur est mort.

Ils passèrent le long du jardin public, devant l'entrée de l'Arsenal; ils longèrent les gigantesques navires de guerre, et croisèrent d'innombrables gondoles.... Quelle douce, charmante journée! C'était délicieux d'aborder sur la terre ferme, de revoir des arbres, même dépouillés par l'hiver.... C'était nouveau et amusant pour Léna de se trouver dans un hôtel élégant, de s'asseoir à une petite table pour déjeuner confortablement, de voir des types de touristes, et surtout de jouir de tout cela dans cette intimité charmante et joyeuse.

Et quelle station délicieuse sur la grève dorée par le soleil, devant cette immensité qui ne rappelait pas la mer bretonne, mais qui avait sa beauté superbe, impressionnante, qui retenait irrésistiblement le regard!

Quand ils revinrent, une vie plus intense animait le visage du peintre.

--C'est encore un jour de fête, dit-il. Sauf à embarrasser ma petite ménagère, revenez ce soir finir avec nous cette soirée du nouvel an.... Seulement, vous jeûnerez si vous n'aimez pas les crêpes.

Séverin regarda Léna, qui était devenue écarlate.

--J'aimerai les crêpes, et surtout l'atmosphère française, dit-il. Je ne puis assez vous remercier....

Et ce fut encore une douce et agréable soirée. Comme jadis chez Mme Desmoutiers, Séverin déploya son talent de causeur, et tint ses hôtes sous le charme.

Au moment où ils se séparaient, où Léna (Giuseppa s'étant retirée,) se tenait sur le palier pour éclairer l'escalier à peu près obscur, elle se souvint de l'invitation de la comtesse.

--Nous sommes invités au palais Bolomei le 5, dit-elle, embarrassée.

--Je le savais, et l'on y compte sur votre acceptation.

--Mais mon père dit.... Est-il vrai qu'on garde un chapeau avec une robe claire, toute la journée?

Séverin rit.

--Oui, c'est une matinée.

--Pardonnez-moi de vous ennuyer de semblables questions, mais je suis si inexpérimentée!... Mon père a un goût d'artiste: mais si cela allait être excentrique!

--Comment sera _cela_? demanda Séverin avec un sourire qui le rajeunit tout à coup.

--Une robe de drap blanc et un grand chapeau noir, répondit Léna, inquiète.

--Parfait! Tout à fait dans la note! s'écria Séverin sincèrement. Et j'oubliais la commission de ma vieille amie: elle s'offre à vous donner l'adresse d'une couturière.

--Comme elle est bonne!

--Alors, c'est convenu.... Au revoir, mademoiselle, et encore une fois, merci!

Elle le regarda descendre, puis se pencha sur la rampe, et, avec une confiance naïve:

--Je voudrais, dit-elle, que ce ne fût pas très cher....

XXX

La journée mémorable du 5 a lui. La robe de drap blanc s'étale sur l'étroite couchette de Léna, très simple, seulement ornée de piqûres. Le chapeau est à côté, à grands bords, relevé d'un côté, et orné d'une longue plume. Léna est partagée entre le plaisir de voir cette toilette et le remords de la grosse somme qu'elle coûte. Mais son père lui a dit avec insouciance qu'il lui suffirait, pour la payer, de se défaire d'une petite peinture représentant la cour du Palais Ducal, qu'on lui demandait depuis longtemps.

...Elle s'habille et se glisse dans l'atelier, où il y a une grande glace.... Alors, la surprise la saisit. Elle voit une jeune femme d'une stature un peu au-dessus de la moyenne, dont la taille non pas forte, mais dépourvue de toute sveltesse maladive, reste souple sous le tissu qui la drape. Le boa de plumes est seyant, et sur ses cheveux châtain clair, qui ont des reflets d'or, le grand chapeau fait merveille....

Léna rêve un peu, et s'angoisse soudain. Si Landry la revoyait ainsi, que penserait-il? Ce port inconsciemment fier, ces traits légèrement aquilins ne trahissent-ils pas tout a coup le sang bleu qui circule dans ses veines? Et n'est-elle pas redevable aussi à sa famille maternelle de cette grâce robuste, de ce teint d'une saine fraîcheur?

Landry! Elle sourit amèrement. Eût-il été là devant elle, avec le même regard d'admiration qui lui avait tourné la tête au Coatlanguy, c'est elle qui, maintenant, eût rejeté avec dédain cet amour trompeur, sans racines, sans fond. Mais le souvenir de ce qu'elle avait souffert demeurait; elle sentait douloureusement, à cette heure, les désappointements qu'elle avait déjà expérimentés.... Était-il une de ses affections qui ne fût marquée de cette tare d'imperfection, si cruelle à constater pour les jeunes et les absolus?... Faux et léger, l'homme à qui elle avait donné la première fleur de ses rêves et de son amour.... Injuste et implacable, le parent qu'elle aimait comme un père, et auquel elle avait prêté un caractère sans défauts.... Faible, dépourvu d'énergie, et peut-être incapable d'affections profondes, le père qu'elle avait retrouvé, et sur lequel elle ne pouvait s'appuyer.... Son coeur se serrait en pensant à toutes ces insuffisances d'ici-bas, au besoin toujours déçu d'admirer sans réserve ce qu'on aime.... Pourquoi cette souffrance, vague et mal définie ces temps derniers, s'accentuait-elle, se précisait-elle tout à coup, à cette heure où elle allait goûter un plaisir, où elle venait de se trouver belle, où elle prenait conscience du progrès accompli en elle, où elle constatait la force et la fraîcheur de son être, où l'avenir eût dû lui inspirer confiance? Vraiment, elle ne se l'expliquait pas. Mais lorsque son père entra, souriant, une tendre admiration peinte sur son fin visage, elle sentit pour lui un amour indulgent et protecteur, comprenant--elle ne savait toujours pas pourquoi c'était à ce moment même,--qu'elle l'aimait sans aveuglement, qu'elle lui donnait plus qu'elle ne recevrait de lui, et qu'elle ne pourrait jamais s'appuyer sur ce coeur faible et tendre....

--Voici, dit-il, le complément de ta toilette....

Il tenait à la main quelques roses pourpres. Avec un art merveilleux, sans essayer, sans chercher, il les attacha lui-même sur le corsage de drap blanc, puis il arrangea sur les épaules de sa fille la mante qu'il aimait à lui voir.

La gondole de la comtesse, avec sa cabine bien close, les attendait. Il lui nommait les féeriques maisons de marbre: le palais Dario, le palais Giustiniani, le palais Tiépolo, le palais Corner, la Ca d'ora.

Il lui en soulignait les détails superbes ou charmants, et lui en indiquait rapidement les origines.

Il y avait un grand nombre de gondoles élégantes entre les poteaux rouges et bleus plantés devant le palazzo Bolomei. Léna pénétra dans le vestibule dont la hauteur était celle même de l'édifice, et dans lequel se déployait un majestueux escalier, tendu de ces tapisseries flamandes qui portent, en Italie, le nom générique d'_arrazzi_.

Au premier étage, on la fit entrer dans un petit salon peint à fresque, où une femme de chambre la débarrassa de sa mante; puis un domestique en livrée foncée souleva une portière et demanda qui il devait annoncer. Léna devina plutôt qu'elle ne comprit. A l'entrée du salon, elle voyait Séverin qui guettait sa venue, et, poussée par une impulsion presque involontaire, ce fut elle qui répondit en donnant leur nom,--leur nom entier,--illustré par le talent de l'artiste, mais célèbre bien avant dans les fastes de sa province: Lebreton de Coatlanguy.

Malgré l'émoi qu'elle ressentait d'entrer dans ce salon déjà rempli de monde, elle jeta un rapide regard sur son père.... Elle le vit pâlir, puis relever imperceptiblement la tête, comme s'il reprenait possession de sa complète personnalité.

Déjà l'aimable hôtesse s'avançait vers elle, et passait son bras sous le sien....

--Cher monsieur, vous avez ici beaucoup de vieux amis avec lesquels vous devrez faire votre paix.... Je vais présenter votre aimable fille à quelques personnes qui lui plairont....

Légèrement éperdue, entraînée à travers le salon richement tendu de soie rouge et or et orné d'objets d'un grand prix, Léna entendit des titres et des noms aristocratiques, vit des femmes souriantes et bienveillantes, des jeunes filles sympathiques, et elle sentit un attendrissement en pensant qu'elle devait à son père d'être ainsi accueillie dans ce monde aimable et brillant.

La comtesse l'amena enfin du côté où Séverin, la suivant des yeux, semblait l'attendre.

--Avant qu'on commence le trio, voulez-vous mener Mlle de Coatlanguy dans la galerie, pour lui en donner un premier aperçu?

Et, son long gant blanc posé sur le bras de Séverin, Léna pensa, en voyant son image reflétée au passage, qu'elle ne saurait lui faire honte.

--Voulez-vous me permettre de vous dire sans aucune flatterie que votre toilette est à peindre? dit-il avec sa nuance respectueuse.

--Vraiment? Et pas excentrique?...

--Absolument distinguée.... Voici la galerie, restreinte, mais très remarquable. Elle n'est point ouverte au public, il faut des recommandations spéciales pour obtenir la faveur d'y pénétrer.

Quelques groupes erraient devant les tableaux. Séverin était un merveilleux cicerone. Il connaissait à fond et aimait les toiles qu'il faisait remarquer à Léna, et elle regretta presque d'entendre les premiers coups d'archet qui l'enlevaient à sa contemplation.

Mais une autre jouissance l'attendait. C'était, à vrai dire, la première fois qu'elle entendait de la musique et le goût italien s'opposait à ce que cette musique fût trop technique ou trop sérieuse. Elle n'eût probablement pas encore compris les savantes orchestrations et les difficultés harmoniques des compositions modernes; mais elle était ravie des sonates de Mozart, et des mélodies chantées sur le violon, ou dites par des voix admirables et pathétiques.

La comtesse jeta à plusieurs reprises un regard sur elle, et lorsque Léna essaya de lui dire son plaisir, elle l'interrompit en riant.

--Ne dites rien: votre visage extasié est assez éloquent. Donna Clelia Cavalli va dire des vers... Je suis sûre que vous les comprendrez à peu près...

Après les harmonieuses stances italiennes, il y eut un intermède, pendant lequel on servit des glaces et du chocolat. Séverin rejoignit Léna, qu'entouraient quelques jeunes filles.

--Il est déjà difficile de vous aborder, dit-il en souriant. Et cependant, je voudrais connaître votre impression sur cette matinée et cette maison... N'êtes-vous pas un peu étourdie?

--Oh! oui, et cependant vous ne devineriez jamais l'idée fixe qui me hante, me suit partout, semblant descendre de ces plafonds superbes, s'incarner dans ces tableaux, murmurer dans cette musique...

Il l'écoutait, intéressé.

--Je pense au Coatlanguy! dit-elle soudain avec une sorte de ferveur. Comment ce luxe, féerique pour moi, évoque-t-il les murs de pierre de notre grande salle? Comment ces femmes parées me rappellent-elles nos paysannes vêtues de drap noir qui, en ce moment, reviennent des vêpres, et pourquoi, dans ces mélodies délicieuses ou émouvantes, entends-je les cloches de Lanrouara ou la brise d'Arrez?... Voyez mon père, qui semble ici dans son milieu, qui paraît n'avoir gardé de son ascendance que ce qui était aux Coatlanguy.... A côté de lui, invisible, je vois mon oncle, noble aussi de visage et d'attitude, mais plus robuste, tenant plus à la terre que cultivaient une partie de ses aïeux,--fidèle au sol natal, poursuivant cette tâche de lui garder des bras et des âmes,--vêtu en paysan dans son vieux château...

Comme elle était jolie, ainsi emportée dans son rêve, participant, comme celui qu'elle venait de dépeindre, à la double origine qui avait marqué en elle un cachet si profond! Oh! il était heureux que Landry ne fût pas ici, car il aurait été séduit de nouveau, et si elle lui avait pardonné, c'eût été pour son malheur, à elle.

XXXI

Le printemps s'annonce, et les étrangers animent la ville silencieuse et étrange, encombrant les galeries des Procuraties, remplissant les musées, flânant dans la Merceria.

Léna laisse tomber son ouvrage sur ses genoux, et essaie de dresser le bilan de ces derniers mois.

D'abord, elle a l'impression qu'un temps indéfini s'est écoulé depuis qu'elle a quitté le Coatlanguy et changé la forme de sa vie. Elle a fait beaucoup de chemin, en effet.... Elle a dépassé la région sans nuages des illusions, l'état vaguement heureux où l'on attend le bonheur avec une confiance absolue. Elle a appris de dures leçons, et expérimenté l'imperfection des êtres et des choses d'ici-bas. Son existence nouvelle l'a développée, affinée, mais aussi l'a éclairée sur l'esprit de son siècle; maintenant, elle ressent plus d'indulgence pour la mère de Landry, et commence à comprendre la folie de son idylle. Seulement, le mal qu'on lui a fait n'est pas guéri; elle pense qu'elle ne pourra plus aimer, et qu'en tout cas, le mari qui pourrait toucher son coeur ne descendrait pas jusqu'à sa pauvreté.

Car elle est pauvre. Son père, qui s'est remis à peindre, dépense promptement l'argent qu'il gagne aisément. Il ne sait pas résister à ses coûteux caprices de collectionneur. Il cède à la fantaisie qui le mène; il improvise un voyage, il invite des amis, il donne des bijoux à sa fille; puis, à ces prodigalités succèdent des périodes de gêne intense, qu'il endure stoïquement, et pendant lesquelles sa ressource suprême est de se défaire d'un objet jadis acquis à grand prix.

Cette vie semble odieuse à Léna. Elle a vainement essayé d'y mettre de l'ordre, d'établir un budget. Hervé ne dit jamais non, il admire la justesse de ses idées, et retombe dans ses folies. Oh! elle est lasse de toujours compter, de toujours prêcher, d'user ses heures en combinaisons mesquines. Combien elle aimait mieux la vie simple, mais large du manoir! Comme elle sent, à ces heures-là, qu'elle a dans les veines du sang de ces travailleurs patients qui pratiquaient l'épargne pour pouvoir être dignes et généreux!

Mais ce n'est pas tout. Malgré l'attrait goûté, compris des jouissances artistiques, le charme des relations que lui a procurées la comtesse Bolomei, elle n'a pas de racines dans ce sol étranger, pas d'amitiés, pas d'épanchement, pas d'horizon non plus.

Séverin est parti pour Rome, et ce départ lui a laissé un vide étrange. A son insu, elle s'appuyait sur lui. Il connaissait quelque chose de sa vie antérieure:--son grand chagrin, d'abord, puis aussi ses amis du presbytère. Elle éprouvait pour lui une sympathie très vive parce qu'il avait souffert et que, ainsi qu'elle, il ne pouvait refaire sa vie. Enfin, elle avait une confiance irraisonnée, presque inconsciente, en son sens élevé, en son point de vue, en son âme de chrétien. Sans songer à la prêcher dans ses découragements, il jetait dans leurs entretiens des mots lumineux qui demeuraient en elle pour éclairer ses ténèbres. Il la reportait, dans ses déboires, vers la seule perfection qui ne trompe pas. Que de fois en le voyant prier dans les églises, elle avait compris le refuge divin offert aux coeurs souffrants!

Le reverrait-elle? Et quand?... Serait-il toujours inconsolable et solitaire!... Quel idéal devait être la femme ainsi pleurée! Parfois, il semblait à Léna qu'elle eût trouvé doux de payer de sa vie quelques jours d'un amour si profond...

La comtesse Bolomei avait été fidèle à la tâche qu'elle avait acceptée. Elle invitait souvent Léna, et formait insensiblement son goût, ses manières, son langage même. Elle la maintenait à un niveau élevé, traitant devant elle les questions qui devaient élargir son esprit. Elle lui donnait part à ses oeuvres de charité, l'emmenant dans ces ruelles étonnantes, misérables et pittoresques, ou dans ces vieux palais délabrés, devenus l'asile de la misère, où l'on voit flotter des loques sur les façades de marbre, où, dans des débris de poterie, des fleurs communes poussent sur les fenêtres en ogive. Elle lui procurait ainsi cette saine impression qui consiste à mettre la souffrance physique en regard des peines morales, et qui fait envisager d'une manière plus juste la croix qu'on a à porter. Enfin, elle l'encourageait à dessiner sous la direction un peu capricieuse de son père, elle lui prêtait des livres, dirigeait ses études littéraires, parlait italien avec elle, et contrôlait, sans en avoir l'air, ses relations. Seulement, tout cela fait,--et c'était certes beaucoup,--elle ne songeait pas à gagner la confiance de cette enfant; elle ne se doutait même pas du vide affreux de son coeur, du sentiment morbide de désillusion qui l'avait envahie. Ce qui sauvait Léna, c'étaient les fortes semences jetées jadis en son âme. Elle souffrait, mais du moins elle ne se complaisait pas en sa souffrance, et ne l'irritait pas par d'inutiles et dangereuses analyses. Elle gardait la notion chrétienne de l'épreuve, du mérite, et surtout de l'amour de Dieu qui allège les fardeaux. Et elle se prêtait aux distractions, heureuse de constater que le progrès de son esprit rendait son père fier d'elle; elle le soutenait dans ses faciles découragements, toujours prête à satisfaire ses fantaisies, et à s'oublier elle-même, science nouvellement acquise, et singulièrement méritoire à son âge.