La Robe brodée d'argent

Chapter 14

Chapter 143,857 wordsPublic domain

--Les sabots étaient toujours remplis, reprit Hervé, et aucun petit riche gâté, blasé, ne peut comprendre la joie que nous donnaient nos pommes rouges, nos noix, et le petit Jésus de sucre placé dessus.... Et alors, c'était le réveillon. Tous les domestiques le partageaient avec nous.... Ma mère apportait elle-même à deux mains--oh! ces mains robustes et tendres, les mains de la femme forte!...--l'oie énorme qu'elle avait engraissée et bourrée de châtaignes. Et nous disions toujours qu'elle était encore plus grosse que celle de l'an dernier.... Le réveil du matin était très doux. Nous retournions à la grand'messe, et puis le recteur venait, à midi, dîner chez nous.... Nous étions gais tout le jour; cette gaieté était la forme enfantine de la douceur céleste qui nous avait pénétrés: l'Enfant Jésus était venu....

Il y eut un long silence. Le contraste de cet atelier, encombré d'objets disparates, lambeaux de la vie d'inconnus, avec la grande cuisine d'une demeure familiale, la différence de ce poêle triste avec la flamme claire d'un foyer, tout cela n'était encore rien auprès de l'isolement de ces trois êtres, transportés loin de leur pays, de leurs familles. L'intérieur d'Hervé n'était guère pour Léna une maison paternelle, et Séverin avait vu s'éteindre la lumière de son foyer. Ils se sentirent en même temps le coeur étreint par cet isolement, et Hervé tendit la main à sa fille.

--Léna, Noël est-il toujours pareil au Coatlanguy?

--Oui, père, rien n'y change, sauf qu'il n'y a plus de tout petits.

--Mais tu m'as dit que ton cousin va se marier.... Alain aura encore des jours heureux.... Sais-tu ce que je pensais, mon enfant? Si tu demandais à M. de Salles, qui est, comme nous, un solitaire, de venir demain partager notre dîner de Noël? Nous n'avons pas, ici, les belles oies qu'engraissait ma mère; mais nous parlerons des choses de France, et ce sera, pour toi et moi, du moins, un plaisir qui marquera ce jour joyeux....

Involontairement ému, Séverin regarda la jeune fille. Un mélange de satisfaction et de crainte se lisait sur ses traits.

--Si vous saviez, père, dit-elle, dans quel milieu raffiné M. de Salles vit à Paris, vous n'oseriez pas le livrer à l'inexpérience d'une pauvre petite maîtresse de maison telle que moi....

Séverin tressaillit à cette allusion faite à la maison de sa cousine. Mais il n'y avait nulle amertume dans l'accent de Léna, et elle semblait plutôt désirer qu'il acceptât.

--Moi! Je vis comme un sauvage, dit-il, et loin de redouter l'hospitalité de Mlle de Coatlanguy, je serai profondément reconnaissant de m'asseoir à votre table.

--Alors, c'est convenu, dit Hervé, soudain rasséréné. Quelle sensation étrange d'entendre appeler une fille du vieux nom de Coatlanguy!

--Mais c'est le vôtre! dit-elle vivement.

--Oui.... J'avais promis de ne plus le porter....

--On n'avait pas le droit de vous arracher une telle promesse! répliqua-t-elle avec une violence contenue.

--Quelque nom que vous portiez, vous lui faites honneur! dit courtoisement Séverin.

Quelque chose était détendu dans ce lieu tout à l'heure si triste. Ils causèrent des fêtes de Noël, des vieilles traditions des peuples. Séverin laissa voir l'émotion religieuse qu'éveillait en lui cette nuit solennelle. Il ouvrit le piano d'Hervé, sur lequel Léna n'avait pas encore eu le courage de poser ses doigts, et joua des Noëls anciens, gais et naïfs. Lorsque minuit sonna, il s'arrêta un instant, puis il plaqua les accords solennels du _Te Deum_. L'âme de Léna vibra: elle sentit qu'il priait, et s'unit à son action de grâces.

--«Un Enfant nous est né!» murmura Hervé. Puisse-t-il mettre la paix dans les coeurs!

Et alors, Léna pensa au Coatlanguy, et pria silencieusement pour que son père y revécût une nuit de Noël.

XXVII

Il n'était pas encore permis à Hervé de sortir. Léna se leva de grand matin et se rendit à Saint-Marc. La foule remplissait l'église, se pressant devant les autels. A la table sainte, elle eut une distraction involontaire: c'était Séverin de Salles qui se trouvait agenouillé près d'elle.

Elle pria ardemment, et sentit descendre dans son coeur des flots de cette paix divine venue en terre avec l'Enfant-Dieu. Elle n'éprouvait plus à l'égard de son oncle ce ressentiment des premiers jours. Le souvenir de sa tendresse, presque étrange en un coeur si fort, remportait maintenant sur l'amertume qu'elle avait eue contre lui; pour la première fois, elle eut l'intuition de la secrète jalousie avec laquelle il l'aimait, et de ce qu'il avait dû souffrir en la sachant près d'un autre père, et d'un père qu'il jugeait indigne.

Elle pria de nouveau pour que l'union régnât dans leur famille, et il lui sembla voir dans une vive et soudaine lumière à quelle tâche la réservaient des déboires jadis si impatiemment endurés. Si elle était devenue la femme de Landry, elle n'aurait pu soigner son père, et jamais, sans doute, il n'y aurait eu entre les deux frères d'espoir de réconciliation. D'ailleurs, l'apaisement se faisait sur son chagrin. Landry n'était pas l'homme qu'elle avait cru: elle avait aimé une chimère, et il lui semblait qu'un temps très long s'était écoulé depuis ces jours cruels de Paris....

Quand elle rentra, rapportant dans son livre une petite image de la Madone dite de la Nicopeja, particulièrement vénérée à Saint-Marc, elle retrouva dans les mains de son père le paroissien qu'elle lui remis en lui recommandant naïvement de lire la messe de Noël.

Il leva sur elle des yeux pensifs.

--Je l'ai lue, Léna, dit-il, touchant légèrement le livre. Je l'avais un peu oublié, cet office de Noël.... Il est de toute beauté! La joie, le triomphe y éclatent, d'autant plus admirables, qu'il s'agit d'un faible enfant.... «Un Enfant nous est né....» Et quel enthousiasme plein d'inspiration dans cette adjuration à Jérusalem, chantée le jour des Rois: «Lève-toi, Jérusalem, et sois illuminée!...» Ma mère, lorsqu'elle m'expliquait la liturgie, me disait que cette Jérusalem qui devait surgir dans sa joie et sa lumière, c'était aussi l'âme de l'homme.... Comprends-tu la beauté de ces pensées, ma fille? L'âme devenant la cité de Dieu!...

Elle se pencha, impressionnée, et appuya ses lèvres sur le front de son père avec recueillement. Elle sentait, en cette nature d'artiste, une note mystique qu'elle n'avait pas soupçonnée, et, si fugitive que pût être chez lui cette impression, elle contribua à fondre avec l'âme de sa fille son âme attendrie.

Elle déjeuna près de lui, sur une petite table, ayant l'air de jouer à la dînette, et il lui dit tout à coup en souriant:

--N'as-tu pas été un peu effrayée quand j'ai invité M. de Salles à dîner? Nous allons éprouver tes talents de ménagère, Léna.... Je voudrais que ce fût bien....

--Très bien? dit-elle, hésitante.

--Oh! je ne prétends pas que tu dépenses une grosse somme! Je crois ce convive peu intéressé à ce qu'il mange, et Giuseppa ne sait pas faire grand'chose. Mais il faut arranger un joli décor.

--Je ferai le dîner, mon père.

--Vraiment? A la condition, alors, que tu n'aies pas les joues enflammées ni les mains brûlantes.... Arrangeons le décor.... Ouvre ce bahut, qui doit contenir des nappes et des chiffons brodés....

Léna, étonnée, obéit, et déplia avec admiration des napperons anciens, un peu jaunis, mais brodés, les uns en blanc, les autres en soie de couleur.

--C'est du temps où je collectionnais d'anciennes broderies. Tu en agenceras deux ou trois sur cette table.

--Nos assiettes sont écornées, père.

--Qui te parle de l'horrible faïence blanche dans laquelle Giuseppa nous sert ses viandes carbonisées? Prends dans ce vaisselier un assortiment d'assiettes variées, peu importe que ce soit du vieux Japon, du Rouen, ou de l'émail italien. Il y a des verres de Venise, dans cette vitrine, qui feraient passer sur le plus aigre verjus, et aussi quatre ou cinq couverts qui ont bien près de deux siècles, et qui m'amusent à regarder.... Tu as le choix parmi les aiguières, et il y a plus de cristaux qu'il n'en faut pour arranger quelques fleurs, que tu choisiras tantôt. M. de Salles est artiste, et je veux faire de ce couvert une nature morte digne d'une exposition.

Léna entra avec une joie amusée dans les idées de son père. Elle arrangea sous sa direction un couvert sans prix, délicieux à voir, impossible à évaluer. La main diaphane et adroite du peintre redressa de pâles roses dans un porte-bouquet, et sema de grosses violettes de Parme sur le napperon jauni. Comme il commandait le modeste menu: un poulet rôti et une terrine de foie gras, un colis fut apporté du chemin de fer, un panier en jonc, portant une large adresse de l'écriture de Loïzik. Léna l'ouvrit, en pleurant si fort, qu'elle voyait à peine ce qu'elle déballait; c'étaient des perdrix, la chasse de Goulven, un pâté succulent dans une croûte de ménage, des pommes de reinette jaunes et ridées, et du houx constellé de baies rouges.

Hervé, avec une agitation soudaine, voulut lui-même disposer ce houx, cueilli, il le reconnaissait, près de la tourelle au nord du jardin, et les pommes dont la vue et le parfum lui causaient une émotion profonde.

Léna alla s'enfermer avec tous ces trésors dans le cabinet qu'elle avait transformé en cuisine; puis, quand tout fut préparé, elle alla à l'église. Avant de rentrer, elle se rendit au bureau du télégraphe, et écrivit une dépêche pour le Coatlanguy:

«Heureux Noël à tous!»

Quand Séverin, un peu avant sept heures, pénétra dans l'atelier, son hôte avait, en son honneur, revêtu un veston de velours, et noué à son cou une pittoresque cravate pourpre, qui rendait plus délicate la pâleur de son visage, et plus brillante la blancheur de ses cheveux. Presque aussitôt Léna parut, et son père lui sourit. Elle avait arrangé sur son corsage un fichu de mousseline, suspendu à son cou une de ses croix bretonnes, et relevé ses cheveux à l'aide d'un antique peigne d'argent bruni.

La vie sédentaire qu'elle menait avait pâli son teint, d'où le hâle avait disparu. Ses mains aussi étaient redevenues blanches. Elle n'était plus, maintenant, embarrassée pour arranger ses beaux cheveux châtain aux reflets d'or, et telle qu'elle apparaissait, elle était si jolie, si vraiment distinguée, avec une pointe d'étrangeté dans son costume, que Séverin se demanda si elle était vraiment la même qui s'était assise dans une désastreuse toilette grise et terne à la table de Mme Desmoutiers, six semaines auparavant. Il se dit que si Landry l'eût vue ainsi, les choses auraient sans doute tourné d'une manière différente. Mais pouvait-il le regretter? Est-il possible de fonder le bonheur de deux vies sur un sentiment aussi fragile, tenant à des accidents extérieurs de cadre et de toilette?

Les soins intimes et vulgaires auxquels elle venait de se livrer n'avaient laissé nulle trace sur son visage frais et reposé. Elle avait l'air paisible d'une personne qui a passé sa journée à se promener ou à lire. Un éclair de plaisir passa dans son regard quand Séverin exprima son admiration pour le couvert, et un seul souci lui demeurait en se mettant à table: la crainte des bévues de Giuseppa.

Comme elle servait le potage, apporté dans un énorme bol de Chine, un rapprochement se présenta tout à coup à son esprit: la seule fois qu'elle eût dîné avec Séverin, c'était chez la mère de Landry. Une vive rougeur trahit son émotion, et Séverin en devina le sujet. Mais il réussit à l'en distraire.

--J'ai pris, aujourd'hui, la liberté de m'occuper de vous, dit-il, se tournant vers elle.

--De moi?

--Je désirais pour vous une ou deux relations féminines.... Une de mes vieilles amies est désireuse de faire votre connaissance, et aussi de voir l'atelier de M. Lebreton.... Si vous le permettez, je l'amènerai, demain.

--C'est très bon à vous, dit Léna, un peu nerveuse. Mais je suis si peureuse! Le seul coin du monde que j'aie entrevu m'a seulement donné le désir de me replonger dans ma sauvagerie!

Il sourit.

--La comtesse Bolomei, reprit-il, fait partie, je ne peux le nier, du monde le plus choisi. Mais elle est la simplicité même, et si vous la receviez par hasard au Coatlanguy, dans votre belle cuisine au feu clair, elle serait ravie, et offrirait de vous aider à pétrir vos gâteaux.... Son père a été ambassadeur à Paris, elle connaît toutes les grandes villes d'Europe, et est l'interlocutrice la plus charmante. Mais, encore une fois, elle est parfaitement naturelle, et recevra comme une amie Mlle Hélène de Coatlanguy, présentée par votre humble serviteur.

Léna ne put retenir un sourire.

--J'admire, dit-elle, la finesse avec laquelle vous vous servez de ce cher vieux nom en guise de baume pour les blessures de mon orgueil.... C'est ainsi qu'à la table de Mme Desmoutiers, vous essayiez de me rendre un peu de confiance en moi-même.

Le peintre rit, et Séverin, surpris et heureux de l'entendre faire allusion avec tant de tranquillité à un souvenir pénible, sourit à son tour.

--Vous avez beaucoup changé depuis, dit-il gaiement, et ma terrible cousine serait bien forcée d'admirer ce soir votre très simple, mais très pittoresque toilette.... Elle ne sera pas déplacée dans le salon de la comtesse, qui, elle, mesure d'ailleurs les gens à leur valeur.... D'après ce que je lui ai dit, elle se fait un vrai plaisir de vous montrer des tableaux.

--J'avais hâte qu'Hélène en vît! s'écria son père. Mais elle ne pouvait s'en aller toute seule dans les galeries.

--Celle du palais Bolomei commencera son éducation artistique.

--Je la connais, naturellement, mais je l'ai vue en l'absence des propriétaires. J'y ai copié en réduction une sainte Marguerite, de Bordone, et des anges de Carpaccio. Léna, tu me donneras, tout à l'heure, ce grand carton vert, qui contient des ébauches....

Le dîner s'acheva presque gaiement. Tout fut à point. Séverin se demandait, malgré lui, ce que Landry penserait de ce nouveau cadre, et de celle qui s'y mouvait avec une grâce inconsciente. Ce curieux atelier, où elle avait remis de l'ordre et de la vie, éclairé par des torchères et rempli d'objets d'art, cette table délicieusement ornée eussent satisfait l'oeil le plus délicat. Ce père tant redouté, si injustement décrié, était le plus aimable des compagnons. Et enfin Léna, consciente de la sympathie qu'elle inspirait, s'était extraordinairement développée dans ce milieu nouveau, et ne gardait plus de traces de la gaucherie que Séverin avait dû constater en elle.

«Si je ne m'abuse, se dit-il, il y a en elle l'étoffe d'une femme distinguée.... Il faut que j'avertisse donna Margherita de ne pas trop la cultiver, surtout si elle doit un jour retourner dans son pays poétique et sauvage...»

La soirée s'acheva délicieusement. Hervé livra ses trésors, et parla avec une éloquence merveilleuse de l'art et des écoles d'Italie. Séverin, selon sa coutume, mettait en lumière les dons de ses interlocuteurs. Minuit sonnait encore une fois quand il quitta l'atelier, adressant à Léna et à son père un remerciement ému pour cette soirée, qui lui avait donné l'illusion d'une famille.

XXVIII

Dès le lendemain, Léna reçut la visite redoutée de la comtesse Bolomei.

L'atelier était gai et agréable, encore orné des fleurs de la veille, et Hervé disposait une toile, songeant à commencer le portrait de sa fille, lorsque Giuseppa, effrayée, souleva la portière sans dire un mot, et introduisit la visiteuse que suivait Séverin de Salles.

Léna, d'abord interdite, vit une petite personne mince, avec un de ces teints délicats de vieille femme qui sont, d'ordinaire, le privilège du Nord, et des grappes de boucles blanches, démodées et seyantes, encadrant un visage très fin, qu'éclairaient des yeux très noirs.

Elle était vêtue d'une étoffe de soie sombre à ramages, d'une jaquette de loutre, et coiffée d'un chapeau garni de plumes. Son aspect était éminemment distingué, mais extrêmement simple. Elle avait gardé ou atteint la perfection du naturel.

Léna rencontra un regard bienveillant, un aimable sourire, et, pendant que Séverin accomplissait les rites des présentations, elle eut le temps de reprendre son sang-froid.

--M. de Salles me procure un vif plaisir que je désirais depuis longtemps, dit la comtesse, tendant la main au peintre. Je suis très heureuse de connaître l'aimable artiste qui a adopté ma chère Venezzia pour sa seconde patrie, et dont nos compatriotes admirent spécialement les oeuvres ravissantes.... Mon mari, qui ne s'aperçoit pas que je deviens vieille et laide, aimerait, dit-il, à avoir encore un portrait de moi,--la maison en est remplie,--si le pinceau de M. Lebreton se prêtait à peindre un visage fané.

Les yeux d'Hervé brillèrent.

--La contessa devrait savoir, artiste comme on la dit, que ce serait pour moi un vrai bonheur de la peindre en son automne.

Elle rit d'un joli rire argentin.

--Alors, nous reparlerons de cela.... Quel délicieux coin! Quelle vue ravissante! Je reste une enthousiaste de Venise.... Et vous, mademoiselle, l'aimez-vous?

--Oh! madame, qui pourrait ne pas l'aimer? Et je sais quels trésors elle me réserve, car je l'ai encore trop peu vue, dit Léna timidement.

--M. de Salles prétend que je suis un guide passable. Si monsieur votre père, en attendant que sa santé soit remise, veut vous confier à moi une ou deux fois par semaine, je serais charmée de vous montrer nos galeries....

Léna s'étonna de sentir le calme revenir dans son esprit. Si grande dame que fût évidemment la comtesse, elle était beaucoup moins intimidante que Mme Desmoutiers. Elle fut charmante. Elle regarda les études d'Hervé, parla d'art avec une compétence réelle, bien que sans prétention, fit causer Léna, tout cela dans un français impeccable et spirituel, et lorsqu'elle se leva, elle offrit à la jeune fille de l'emmener faire une promenade.

--Il fait encore grand jour; nous irons à l'église dei Frari, à la Salute, et à Santa-Maria Formosa, voir la _Sainte Barbe_ de Palma il Vecchio....

--Comment vous remercier! dit Hervé, touché. Ma fille sort si peu, et, en ce moment, sa vie est si triste!

--Oh! nous changerons cela! dit en souriant la comtesse. Allez mettre votre chapeau, chère mademoiselle, il faut profiter du jour.

Léna obéit, émue et joyeuse. Quelques instants après, elle prenait place dans le petit compartiment fermé de la gondole, tout noir, sauf les armoiries: drap des tentures, coussins de cuir, franges et galons. Deux gondoliers, vêtus de laine blanche avec des ceintures bleues, firent aussitôt glisser la gondole sur le canal.

A sa secrète surprise, Léna revenait rapidement de son trouble. Il est vrai que la présence de Séverin l'encourageait, et que, selon son habitude, il prenait soin de la faire valoir. Elle fut naturelle, et plut ainsi visiblement à sa nouvelle connaissance. L'ignorance qu'elle avouait n'était pas niaise: on sentait que, très intelligente, douée pour l'art, l'occasion seule lui avait manqué de développer ses facultés. Avec des initiateurs comme ses compagnons, elle goûta la beauté des oeuvres qu'on lui montrait, peintures, monuments et tombeaux, et surtout, peut-être, l'admirable _Sainte Barbe_, si belle, si chaste dans ses splendides draperies de pourpre.

Et, comme le soir tombait, la comtesse donna l'ordre de faire une promenade sur le Canal. Elle prit la peine de nommer elle-même à Léna les palais devant lesquels on passait.

--Voici le nôtre, un des modestes, dit-elle tout à coup.

--L'un des plus délicieux! rectifia Séverin.

Léna regarda avidement, et vit une façade gothique d'une rare élégance, avec une corniche sculptée délicatement; devant la façade, dont l'eau verte battait les longs degrés, il y avait des poteaux peints en bleu et rouge, pour amarrer les gondoles.

--Je suis chez moi les mardis soirs, dit la comtesse, et, si monsieur votre père aime la musique, il faudra qu'il devienne avec vous un de nos habitués.... M. de Salles, qui est si sauvage, ne pourra refuser de vous accompagner, ne fût-ce que comme interprète, jusqu'à ce que vous parliez l'italien....

La gondole s'arrêta devant la casa Livori. Léna remercia chaleureusement l'aimable femme; puis, Séverin l'ayant accompagnée jusqu'à sa porte, elle remonta d'un pas léger, tandis que lui revenait prendre place près de la comtesse.

--Que pensez-vous d'elle? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

--Mais beaucoup de bonnes choses.... D'abord, elle est remarquablement jolie, non d'une joliesse de marchande de modes, mais de cette beauté saine et fraîche que peut seule donner la vie des champs.... Les Grecs avaient déifié la santé, et elle fait partie de mon idéal féminin.... Je crois cette jeune fille intelligente, et elle est beaucoup moins rustique que je ne m'y attendais. Elle rectifiera vite ses expressions de terroir, et comprendra les nuances.... Elle m'est sympathique, conclut l'Italienne.

--Je suis heureux de vous l'entendre dire.... Mais.... vous allez me trouver désagréable, ingrat.... Me permettez-vous de vous demander si votre bonté ne vous entraîne pas trop loin?... J'ai souhaité que cette jeune fille devienne pour son père une compagne agréable, et qu'elle soit à même de profiter de son séjour en Italie.... Je désirais surtout pour elle une influence féminine, heureuse et sage, qui la préservât des relations douteuses, qui gardât sa dignité intacte dans un milieu où manque la présence d'une femme, d'une mère.... Mais j'ai peur que de fréquenter un salon comme le vôtre ne lui fasse entrevoir des horizons inaccessibles pour elle.... Souvenez-vous de ce que je vous ai conté de sa situation assez étrange: issue d'une race très noble, très ancienne, et d'une race paysanne,--fille d'un peintre,--pauvre, destinée, si son père ne vit pas longtemps, à retourner dans un pays désert, dans un milieu, très sain, très élevé moralement, mais fruste....

--Oui, oui, je sais tout cela. Mais il faut bien occuper cette enfant; il vaut mieux qu'elle vienne écouter de la musique chez moi, que d'aller au théâtre avec son père et ses amis. Elle semble délicate, artiste; j'espère accroître sa valeur morale, et ce que je lui donnerai ne fera qu'ajouter aux ressources intellectuelles avec lesquelles une femme peut braver la solitude, et même supporter un milieu inférieur. D'ailleurs, pourquoi voulez-vous qu'elle reprenne sa vie d'autrefois? Son avenir ne peut-il se fixer avant que son père la quitte? Si elle cultive ses facultés natives, ne peut-elle, jolie comme elle l'est, et fille d'un peintre comme Lebreton, trouver un honnête et agréable mari?

Séverin retint un sourire: une des innocentes manies de la comtesse était de faire des mariages. Après tout, pourquoi pas?

--Vous n'avez pas, dit-elle tout à coup, une idée de derrière la tête? Il faudrait me la dire: j'entends qu'on soit sincère avec moi!

Il la regarda, surpris.

--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. J'ai été sincère. J'ai cru, en effet, que, vous demandant de vouloir bien vous occuper de Mlle de Coatlanguy, je vous devais sous le sceau du secret, et sa pauvre petite histoire, et le motif pour lequel je me croyais engagé envers elle.... Mon cousin, je vous l'ai dit, et surtout sa mère, ont eu envers elle des torts qui me font rougir, et si elle est ici très seule, brouillée avec sa famille bretonne, j'en porte la responsabilité involontaire, lui ayant appris, sans m'en douter, l'existence de son père.

--Encore une fois, je sais tout cela. Mais, en désirant ainsi préserver et affiner cette jeune fille, avez-vous l'idée que ce mariage avec votre cousin pourrait se renouer?

--Non, cent fois non! Je ne le voudrais pas! s'écria Séverin énergiquement. Je la crois supérieure à lui comme valeur morale, et je ne puis que mépriser un sentiment qui tiendrait à la coupe d'une robe ou à la timidité de manières inexpérimentées!

--Très bien.... Alors, confiez-moi cette enfant, et soyez tranquille... Me voici chez moi... dites à Luigi où vous voulez qu'on vous conduise.

Une ombre de sourire relevait la lèvre fine de la comtesse comme elle disparaissait sous la porte ogivale de son palais.

XXIX