Part 9
Elle découvrit au vieux bazar une robe d’honneur boukhare ancienne, d’une ampleur incomparable, un khalat merveilleux en tapisserie au petit point où sur un fond grenat s’enlevaient des bouquets de vives fleurs. Elle m’acheta aussi des sandales persanes, des guivets en fines cordelettes tressées. J’endossai le khalat qui est le plus confortable vêtement d’intérieur et chaussai les guivets. Nous nous harmonisions ainsi avec la décoration de la grande pièce où nous habitions. Parfois des touristes passaient devant nos fenêtres en canot à pétrole et nous regardaient curieusement.
--Ils nous prennent pour des Turcs, disait Isabelle enchantée. Mais ils ignorent, ces nigauds, que si j’étais turque, je ne me laisserais pas voir.
Sans sortir de chez elle, mais grâce à des relations--les relations, c’étaient de vieilles femmes voilées qui entraient assez mystérieusement par l’arrière du jardin--elle avait trouvé un cuisinier turc qu’on appela, comme il convient, hadji-bachi. Ce hadji-bachi, complété d’un ou deux garçons de cuisine, m’établit par raison démonstrative la vérité d’une phrase que m’avait dite à Paris un pacha bien connu.
--Il n’y a que deux cuisines mères, la française et la turque.
Le hadji-bachi avait cent et une manières, toutes excellentes, de préparer les légumes et le riz, les œufs, la volaille, le poisson, l’agneau, et, un mois durant, se piquait de ne pas nous faire manger deux fois le même plat.
Lorsque j’étais absent, Isabelle s’occupait avec ses servantes dont le nombre n’était pas exactement fixé. La première femme de chambre répondait au nom de Souzidil, la seconde était Nilfer, les autres restaient pour moi anonymes. Un jour, c’était une couturière qui dormait à la maison, parce qu’il était trop difficile de rentrer chaque soir à Constantinople. Elle finissait par loger chez nous. Peut-on se passer d’une couturière? Et la couturière pouvait-elle travailler sans une apprentie?
Deux rameurs étaient attachés au service du caïque, qui aidaient aussi à leurs moments perdus le jardinier. Un arménien, Agop, servait de valet de chambre et de maître d’hôtel et se faisait seconder par un de ses petits compatriotes, Onyk. Toutes les femmes habitaient soit les pièces de derrière au premier étage, soit un pavillon élevé dans le jardin dépendant du harem.
Je donne ces détails bien qu’ils puissent paraître de peu d’intérêt, mais, comme on le verra par la suite, ils ont leur importance et doivent trouver leur place ici. Cependant le mécanisme d’une vie si différente de celle que j’avais connue m’amusait et j’y pénétrais sans effort. J’avais été élevé en province par la plus sage des mères; à la maison, où tout était calculé et ordonné avec une minutieuse prévoyance, nous avions trois domestiques qui faisaient en quelque sorte partie de la famille et, le jeudi, une ouvrière pour la journée. Mais je prenais les habitudes de l’Orient ou, mieux, je m’y laissais aller mollement. Et déjà, il me semblait difficile de recommencer un jour l’existence étroite que l’on mène en Europe. J’aimais d’être entouré de nombreux serviteurs, de voir passer à l’arrière-plan dans l’ombre du harem des figures féminines dont je ne savais rien, sinon qu’elles étaient à mes ordres.
* * * * *
Mais, en face de nous, l’autre rive nous appelait. A la belle saison, les villas et les hôtels de Thérapia s’étaient remplis. Nous avions des amis et des relations qui nous réclamaient; en outre, des visites obligées, toujours remises, à faire. Mes collègues, leurs femmes, me plaisantaient sur notre lune de miel indéfiniment prolongée. Je voyais que bientôt nous ne pourrions plus suivre le cours voluptueux et paisible de nos heures asiatiques.
Il fallut consacrer quelques fins d’après-midi à des devoirs de politesse. Isabelle en souffrit plus que moi qui avais conservé par mon service à l’ambassade un contact avec les Européens. Une fois chez les gens, elle montrait toute la bonne grâce possible, bien qu’elle fût timide. Mais lorsqu’elle en sortait, c’était un soupir de soulagement. Notre installation excitait la curiosité. Nous vivions à la turque, paraît-il. Avions-nous des esclaves? Nous nous étions meublés de la façon la plus originale.
On demandait à Isabelle quand on la trouvait à la maison. Elle éludait.--Ne prendrait-elle pas un jour?--Plus tard, répondait-elle. La seule idée d’avoir «un jour» dans notre yali était absurde.
Et voici qu’un matin nous reçûmes de l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie qui était de nouveau à Péra une invitation à dîner. Un refus était difficile, quasi-impossible. Mais que de problèmes se posaient à la pauvre Isabelle! Le temps pouvait se gâter. Il ne fallait pas songer à se rendre à Constantinople en caïque et à rentrer la nuit. Alors coucher à Péra! Drame!
Nous avions déjà discuté l’achat d’un canot à pétrole. Isabelle y était opposée; elle aimait flâner sur l’eau. Court-on le Bosphore à toute allure dans l’odeur de l’essence? Mais un canot me serait utile pour aller à Constantinople en hiver quand le service des bateaux à vapeur est diminué. L’invitation à l’ambassade d’Autriche, qui serait suivie d’autres, sans doute, nous obligea à prendre un parti. Un canot nous conduirait à Galata et nous regagnerions facilement la rive asiatique. Peu de jours après, le petit port de notre yali abritait un canot. Isabelle le regardait d’un œil hostile. Elle n’en aurait jamais aucun plaisir. Pourtant il me permettait de rester plus tard chez nous le matin et me ramenait plus tôt auprès d’elle l’après-midi. Je m’accoutumai vite, je l’avoue, à ce bateau si rapide qui me transportait en un clin d’œil, comme le tapis d’un magicien, de Tchoubouklou à Thérapia ou à Constantinople. Et nous voici, au bout d’un an de mariage, munis, chacun, de notre bateau!
A mainte reprise pendant l’hiver, Isabelle prétexta une indisposition et ne m’accompagna pas à des dîners diplomatiques. Rien ne lui paraissait plus insipide qu’une réunion mondaine; elle prenait les choses au sérieux et ne savait pas s’adapter au ton frivole qui est de mise dans un salon. Elle était belle; les hommes l’entouraient et lui faisaient la cour. Elle le supportait mal. Parfois elle en riait avec moi, parfois elle s’irritait.
--Qu’est-ce que cette société européenne? me disait-elle. Les femmes, celles du moins qui sont assez jeunes pour en trouver, ont des amants. Les maris ne l’ignorent pas, ferment les yeux, et cherchent une maîtresse à leur goût. Les femmes s’exhibent à moitié nues. Une Turque appartient à son mari et ne montre son visage à personne. Je connais l’une et l’autre vie, je préfère la turque.
Mais ma femme, jeune et sage, si elle allait peu sur la rive d’Europe ne me retenait pas en Asie. Elle savait quels sont les devoirs, les habitudes et les plaisirs d’un homme. Ceux d’une femme étaient selon elle si différents qu’elle ne voyait ni l’avantage, ni la possibilité, de les mêler. Elle m’était reconnaissante de me charger seul des corvées qui sont généralement communes aux deux sexes. Quand je revenais vers minuit, elle me fêtait, me demandait mille détails. M’étais-je diverti, m’étais-je ennuyé? Avais-je une jolie voisine à table? Elle n’acceptait le monde que raconté par moi. Elle ne montrait aucune jalousie; elle n’en ressentait point. Elle me voyait heureux près d’elle; j’étais tendre, je me plaisais en sa compagnie dans ce beau yali qui n’était qu’à nous. Si j’étais obligé de me mettre en habit de soirée pour sortir, elle disait que j’étais beaucoup plus beau vêtu de mon khalat boukhare, et que les guivets persans sont une chaussure plus agréable que les souliers vernis.
A la maison, les heures lui paraissaient brèves. Même lorsque le mauvais temps avec l’hiver s’établit, que les vents froids descendaient de la mer Noire poussant parfois des tourbillons de neige devant eux, que le Bosphore se hérissait de vagues courtes et dures, Isabelle, condamnée à passer chez elle des journées entières, ne s’ennuyait pas. A quoi s’occupait-elle quand je vaquais à mon service? Je ne saurais vraiment le dire. Elle rêvait ou réfléchissait beaucoup sur les mêmes questions, opposant la dignité de la vie turque à la légèreté et à l’inconsistance de la nôtre. Parfois, un écho de ces longues méditations m’arrivait par un mot qui sonnait juste et allait loin.
Elle s’était liée avec quelques grandes dames égyptiennes ou turques qui ne sortaient qu’accompagnées et voilées. Elle s’intéressait à tout ce qui touchait à leur mode d’existence; elle m’en parlait souvent. Ces dames parfois se plaignaient d’être recluses. Isabelle en était surprise, car elle les jugeait dignes d’envie. Elle les recevait dans notre yali; pas un homme ne paraissait.
Un jour, en hiver, revenant de Constantinople, je trouvai Isabelle causant en turc avec une petite fille accroupie au pied du lit, à la figure maigre et pâle, l’air sauvage, les yeux noirs farouches. Cette enfant se leva à mon entrée--elle était plus grande que je ne croyais--s’inclina, me saisit la main et la porta à ses lèvres. Puis, elle recula et resta immobile, attendant les ordres d’Isabelle.
--Qu’est-ce que cette fille? demandai-je.
--C’est une petite Circassienne qui est née dans un harem, dit ma femme. Sa mère est morte. Je l’ai trouvée chez une amie, elle m’a plu. On m’a offert de la prendre ici. On sait qui nous sommes, que nous avons une maison et que, près de moi, elle mènera une vie convenable. Elle n’a que douze ans, mais on me dit beaucoup de bien d’elle. Je saurai l’occuper. Elle ne nous gênera guère et je la garderai, à moins que tu ne t’y opposes.
Je me mis à rire.
--Ces choses-là sont de ton domaine, dis-je, et non du mien. Comment s’appelle cette sauvageonne?
--Djémila, répondit Isabelle. C’est un joli nom.
Elle sut, en effet, «occuper» l’enfant Djémila. Elle lui apprit le français et en fit une poupée. Elle s’amusait à la parer, à lui tailler des robes et des pantalons bouffants. Elle l’emmenait dans son caïque, mais, à l’été déjà, elle ne la laissait plus sortir le visage découvert.
* * * * *
Nos amis européens qui avaient cru à un caprice d’Isabelle, à un désir passager de jouer à la vie turque, qui n’y voyaient peut-être que le prétexte inventé par une jeune femme, et amoureuse, pour n’être pas dérangée au début de son mariage, finirent par comprendre qu’ils s’étaient trompés. Isabelle était de plus en plus rare à Constantinople. Quand, par hasard, elle y venait, on la taquinait gentiment sur sa «turquerie». Elle souriait et ne répondait pas. Elle était si manifestement heureuse, elle se montrait si certaine de l’excellence de son choix, que les plaisanteries cessaient bientôt. Tous s’accordaient à dire qu’elle était charmante et que j’étais un mari privilégié. Méritais-je un si rare bonheur?
Isabelle, à l’automne, ne put se refuser à entr’ouvrir sa maison de Tchoubouklou. Elle invita à un goûter les personnes avec qui nous étions en relation.
Lorsque, rentrant de l’ambassade, j’arrivai à notre yali devant lequel étaient amarrés de nombreux canots et caïques, et que je pénétrai dans la grande pièce du rez-de-chaussée, je fus surpris de voir Isabelle n’être entourée que de femmes. Aucun de mes collègues, aucun des jeunes gens des banques n’était présent. Toutes ces dames s’extasiaient sur le goût qui avait présidé à notre installation. Quelques-unes remarquèrent que notre intérieur ne ressemblait pas à celui des princesses turques qu’elles visitaient. Chez celles-ci, on trouvait des mobiliers de mauvais style européen, surchargés de dorures. D’autres déclarèrent, avec un sourire, que les divans étaient bas et mieux faits pour y être couché qu’assis. Les cinq portes du harem les enchantèrent. On en parla longtemps. Je cherchai vainement le maître d’hôtel, Agop, et son second, Onyk; ils avaient disparu. Mais toutes les femmes d’Isabelle s’empressaient à servir des sorbets, de la chira qui est un cidre de raisin léger, de l’aïran, ou petit lait glacé, des glaces, des sirops, des confitures, des pâtisseries, des bonbons, des noisettes pilées et des fruits magnifiques. La petite Djémila, que je n’apercevais presque jamais et qui me parut singulièrement embellie, en pantalon d’étoffe lamée et en boléro brodé, ne quittait pas sa maîtresse.
On fut unanime à déclarer que la réception était un «succès» et la plus originale de la saison.
Après le départ de nos hôtes, je dis à Isabelle qu’il était curieux qu’aucun homme ne fût venu.
--Je n’en ai pas invité, me répondit-elle. Toi seul as le droit d’entrer dans mes appartements. Ne trouves-tu pas cela mieux ainsi? continua-t-elle en passant les bras autour de mon cou et en m’offrant ses lèvres. Le peu que j’ai t’appartient tout entier.
* * * * *
Quelques jours plus tard, nous célébrâmes le second anniversaire de notre mariage. Les femmes nous apportèrent des fleurs au matin; le hadji-bachi se surpassa pour le dîner. Le soir, Agop tira un petit feu d’artifice devant la maison. Le yali était en joie. Je donnai à Isabelle une parure ancienne en grosses améthystes qu’un juif m’avait trouvée dans un harem. Elle la porta aussitôt. Cette fête à deux la charmait plus que tout au monde. Le rêve qu’elle avait caressé depuis son enfance s’était réalisé.
Tandis qu’elle se préparait pour la nuit, je sortis prendre l’air sur la terrasse. Après une journée encore chaude, la brise plus fraîche se levait à peine. En face de moi la rive d’Europe étincelait de mille feux dont les reflets se mêlaient dans les eaux calmes du Bosphore à ceux des étoiles.
La date où nous étions, et l’heure, prêtaient à la méditation. Un passé proche et pourtant lointain me sollicitait; je mesurai le chemin parcouru en peu d’années. Madeleine y arrêta mes yeux. Comme je l’avais aimée, avec quel déchirement! Mais comment n’avais-je pas vu tout de suite qu’un tel amour était condamné à une prompte mort? Comment avais-je été assez fou pour croire qu’une femme qui ne m’appartenait point pouvait me rendre heureux?
Isabelle avait écarté de moi jusqu’au souvenir de cette époque troublée. Sa jeunesse, son corps intact, sa santé morale m’avaient guéri de mes fièvres anciennes. En laissant derrière moi l’Europe, j’avais quitté la région des orages. De la rive où ma femme m’avait conduit je regardais au loin les hommes s’agiter dans des passions sans honneur et sans sécurité. Quelle sagesse innée en Isabelle! Enfant déjà, quelques-uns de ses mots m’avaient surpris par leur justesse; elle mettait l’homme et la femme à la place qu’ils doivent occuper. Depuis notre mariage, Isabelle s’était peu à peu emparée, avec une industrie merveilleuse, de tout ce qui, appartenant à une civilisation différente, pouvait servir à consolider notre union.
Comment imaginer notre existence au bord de la Seine? Comment n’y pas perdre ce qu’il y avait de précieux entre nous? Les restaurants, les théâtres, les bals, Isabelle entourée de jeunes femmes vaines, obligée de les imiter au moins dans leurs toilettes, une existence brillante et vide! Des hommes l’auraient entourée. Je n’eusse pas supporté qu’on essayât de la séduire.
Au sein de notre retraite asiatique, aucune dissipation à redouter. Tout nous ramenait à nous-mêmes. Isabelle ne vivait que pour moi. Le moindre prétexte, maintenant, lui était bon pour refuser les invitations de l’autre côté de l’eau. Elle n’agissait pas ainsi par esprit de devoir, mais dans un mouvement joyeux de l’âme et, si elle se retirait du monde, c’était pour jouir plus voluptueusement du grand amour qu’elle avait au cœur.
Au début, peut-être avais-je ressenti à sortir avec elle un puéril orgueil de propriétaire. Ces bouffées légères de vanité s’étaient vite évanouies. Aucune pensée mesquine ne pouvait se développer dans l’atmosphère créée par Isabelle...
Et soudain une question surgit, interrompant le cours serein de mes méditations: «Quelle sera la fin de tout cela?»
Le ciel me parut s’obscurcir, un vent froid souffla de la mer Noire; je frissonnai à la seule idée de prévoir un terme à mon bonheur. Je me retournai; tout était calme dans notre yali endormi. Il y avait encore de la lumière chez ma femme. Aucun mal ne me viendrait d’elle. Elle ne changerait pas. Mais moi? Jusqu’ici j’avais été porté de l’une à l’autre au gré de mes passions. Mon caractère se modifierait-il? Resterai-je épris jusqu’à la mort d’une même femme? Accepterai-je un établissement qui durerait autant que nous? Isabelle bâtissait pour toujours. Elle coupait un à un les liens qui nous attachaient au passé. Jamais elle ne reviendrait en Europe!... De nouveau, j’eus peur.
Mais je n’étais pas d’humeur à me tourmenter. Le contact de l’Asie déjà m’amenait à la sagesse. J’écartai doucement l’importune question. Nous étions heureux dans le présent. Il fallait en remercier le Clément, le Miséricordieux. Il pourvoirait à l’avenir.
III
Cet été-là--y avait-il trois ou quatre ans que j’étais marié?--fut très brillant à Constantinople. Quelques yachts ancrèrent devant la Corne d’or. Nous eûmes la visite d’un parlementaire français, littérateur et membre de l’Académie. On donna en son honneur des fêtes. Je ne pouvais me dispenser d’assister à des dîners officiels.
Lassé par la persistance de ses refus, on commençait à ne plus inviter Isabelle. Elle en était ravie. Elle goûtait chaque jour davantage son existence recluse. Maintenant elle ne se tenait presque pas au rez-de-chaussée, trop exposé à la curiosité des passants. Elle habitait les chambres du premier étage. De celles qui donnaient sur la campagne, la vue s’étendait au loin et, les jours clairs, jusqu’à la masse élevée de l’Olympe de Bithynie. C’est là qu’elle m’attendait à la fin de l’après-midi lorsque je revenais de mon service.
Souvent des collègues à moi profitaient de mon canot pour regagner Thérapia. Je les y posais avant de rentrer, ou bien ils me ramenaient à Tchoubouklou et je les faisais conduire jusque chez eux. Voyant qu’ils ne dérangeaient personne, ils pénétraient parfois dans la grande pièce vide où Agop, expert en toutes choses de son métier, apportait des boissons internationales.
Un jour je rapatriai ainsi un secrétaire américain récemment arrivé à Constantinople avec sa femme. Celle-ci était une Irlandaise d’une éblouissante couleur. Elle regretta de ne pas faire la connaissance d’Isabelle, «légèrement souffrante», mais le yali lui plut. Cette salle nue dont tout le luxe était sur les murs et le parquet lui parut quelque chose d’«horriblement bien». Il fallait y donner un bal avec fête vénitienne. Elle allait de-ci de-là, dansant presque, parlant toujours. Je m’amusais à la regarder. Elle avait une petite tête d’oiseau, mais le plumage était ravissant. Des cheveux bois d’acajou, un teint qui obligeait à croire que, dès son enfance, elle avait été uniquement nourrie de lait et de pétales de roses et que, depuis cette peu lointaine époque, un dieu, jaloux de préserver l’éclat d’une telle fraîcheur avait étendu sur elle, où qu’elle allât, une couche de brumes légères pareilles à celles qui flottent au-dessus de son île natale, un œil grand, lumineux et doré, une bouche si petite qu’on n’imaginait pas qu’elle pût servir à autre chose qu’à respirer et qu’on était tout étonné de la voir absorber en trois gorgées un cocktail. Cette Irlandaise parfumée avait pour prénom Diane, qu’elle prononçait à l’anglaise Daiana.
Je racontai cette visite à Isabelle et la fis rire en lui décrivant la Daiana aux cocktails, ses projets de bal et de fête vénitienne. Isabelle me demanda beaucoup de détails; il fallut même décrire la toilette de l’étrangère, ce à quoi j’étais, comme la plupart des hommes, malhabile. Isabelle ne voulait pas se mêler au monde, mais les échos que je lui en apportais l’intéressaient encore; elle apprenait ainsi ce qui retenait mon attention.
* * * * *
J’aimais la vie nocturne du Bosphore. La magnificence du paysage, la douceur de la température, la beauté des nuits orientales ne cessaient de m’enchanter.
J’avais plus d’une façon d’en jouir.
Un soir nous étions en caïque, ma femme et moi; nous nous laissions mollement bercer entre les deux rives, les musiques de Thérapia venaient mourir jusqu’à nous. De grands bateaux filant vers le nord et l’orient nous frôlaient. Ils allaient aux ports russes ou turcs de la mer Noire et les noms que je prononçais à voix haute, Poti qui est aux bords du Phase, Batoum, Inéboli, Trébizonde, faisaient lever devant nous un essaim de rêves voyageurs. Je restais à demi couché, Isabelle serrée contre moi, et, comme tente à notre embarcation, le sombre velours du ciel piqué d’étoiles. Alors, au milieu de la nuit tiède, dans l’odeur de ce jeune corps qui m’appartenait, je récitais des vers qui avaient poussé et mûri sur la vieille terre d’Asie, les quatrains où Khayyam chante, pour nous le rendre plus précieux, la précarité de notre bonheur:
O Khayyam, si tu es assis près d’une adolescente sans rides, sois heureux!
Isabelle ne parlait pas, mais la pression de sa main montrait que chaque mot des vers admirables du poète avait pour elle un sens et la touchait. J’étais heureux!
* * * * *
Et je ne l’étais pas moins peut-être, le lendemain, par un soir aussi beau. Les terrasses illuminées d’un jardin de la côte d’Europe, les femmes décolletées, les tziganes, du vin, cette atmosphère de fête dont on se lasse à la respirer continûment, mais à laquelle j’étais fort sensible quand je sortais de mon yali asiatique, une société aimable et mêlée, des gens accourus de toutes parts, avides d’épuiser les plaisirs de ces lieux avant de les quitter demain, la fièvre latente de l’Orient qui accélère le pouls, voilà ce que je trouvais en quittant Isabelle. Si obscur que je fusse, j’excitais la curiosité. Ne vivais-je pas à la turque? Les uns disaient que j’étais jaloux de ma femme au point de l’enfermer dans un harem. D’autres ajoutaient qu’elle n’y était pas seule. Aussi me regardait-on plus que je ne le méritais.
Daiana était là. On nous voyait beaucoup ensemble. Elle montrait des épaules blanches comme neige, elle était souple, légère. J’avais envie de jouer avec elle comme avec un jeune chat--elle en laissait voir la langue fine et rose,--de la rouler, de la caresser et finalement de la prendre sur mes genoux. Nous dansions; j’aimais le parfum qui venait d’elle et je le lui disais. Parfois elle levait les yeux sur moi, ses yeux pleins d’une fausse innocence. Un jour, nous étions assis à l’écart, elle me dit d’un air ingénu, baissant les paupières, exagérant un peu son accent:
--Voulez-vous de moi dans votre harem?
Elle s’arrêta un instant avant le mot harem.
Le coup était direct.
--Cette cage n’est pas faite pour un bel oiseau comme vous, répondis-je en plaisantant. La rive d’Europe vous convient mieux.
Tels étaient nos propos pertinents et hardis. Nos silences avaient aussi leur valeur. Qui m’aurait retenu? Je sentais en moi l’ardeur à réussir qui m’avait possédé si souvent. Du reste, aucune crainte! Je savais que, même poussé très loin, ce jeu ne ruinerait pas l’édifice élevé là-bas sur l’autre rive. La belle Irlandaise était mariée! Merveilleux antidote, non contre le plaisir, mais contre l’amour.
Lorsqu’au milieu de la nuit, je regagnais notre yali et que le canot fendait les eaux noires du Bosphore, j’offrais ma tête nue au vent pour qu’il enlevât l’odeur persistante d’un parfum qui me hantait et, songeant à celle qui m’attendait dans une chambre close, frémissant à l’idée de retrouver un corps pur et des joies non adultérées, mon seul mot à l’homme de la barre était: «Plus vite!»
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