La rive d'Asie

Part 11

Chapter 111,707 wordsPublic domain

... lorsqu’il a vu son sein Pouvoir remplir bientôt une amoureuse main. Sur le coing parfumé le doux printemps colore Une molle toison intacte et vierge encore.

Le feu sombre de ses yeux si bien dessinés m’évoquait la Témimé de Firdousi dont le jeune cœur est déchiré d’amour pour Rustem. Pourquoi ma femme m’envoyait-elle la nuit cette belle adolescente? Je rêvai un instant. Puis je dis:

--Il est tard pour toi, ma petite, va te coucher.

* * * * *

Un soir, je la retiendrais. Que serait cette Orientale devant le désir d’un Européen? Tel était maintenant le sujet de mes méditations que rythmait le tar sous les mains expertes de mirza Ali. Bien qu’elle eût vécu dans un harem où l’homme est le maître, l’instinct féminin est constant. Elle était vierge, elle se défendrait pour se faire désirer avec plus d’ardeur. Puis elle cèderait.

Et après?

Quoi qu’il arrivât, je ne me séparerais pas d’Isabelle. Je ne pourrais me priver de sa tendresse et de son amour fervent. Je l’avais prise jeune fille. Comment rester insensible à son charme, à cette pureté d’âme et de corps qui se conservait miraculeusement à l’abri des hauts murs de notre yali? Les nuages avaient passé sans laisser d’ombre sur son cœur. Nous partagions le même lit; le matin, à peine éveillée, son corps se rapprochait du mien et ses premiers mots étaient: «Ma vie!»

Quand nous étions ensemble, sa seule présence gagnait sa cause. Je descendais au rez-de-chaussée, elle était désarmée. Djémila emportait la victoire avant que d’ouvrir la porte.

Mirza Ali s’accroupissait à terre loin de la lampe. Il commençait à gratter le tar; c’étaient des cadences subtiles, des phrases qui semblaient monotones, mais, pleines d’une vie ardente, secrète et passionnée, avaient vite fait de m’emmener dans un pays où, vides de sens, les mots «fidélité», «foi conjugale», ne se présentaient même pas à l’esprit.

Vers onze heures, Djémila arrivait. Si légère qu’elle fût, j’entendais son pas sur les marches de l’escalier. (J’avais écouté naguère le bruit d’un pas sur un escalier!) Elle venait à moi, la Sulamite, porteuse d’un philtre. Elle disait les mots attendus:

--O bey effendi, j’apporte un verre de chira que la khanoum vous a préparé.

Ali effleurait d’une main distraite, mais savante, les cordes tendues, parfois silencieux, parfois chantant d’une voix sourde qui s’élevait pour s’apaiser aussitôt et n’être plus qu’un murmure. Voyait-il nos regards? Devinait-il ce qui se passerait entre nous? Pensait-il que la musique était pour l’instant nécessaire à ces rendez-vous nocturnes? Je ne sais. Mais soir après soir,--nous étions maintenant à la fin d’avril--je trouvais le mirza près d’une fenêtre ouverte sur le Bosphore, accordant avec soin et nonchalance son instrument.

Nous étudiions quelques vers d’un poète. Mirza Ali m’en expliquait le sens caché et les correspondances lointaines. Il se perdait ainsi, et moi avec lui, dans la mysticité. La difficulté qu’il avait à parler le français--pour les sujets simples nous commencions à causer en persan--ajoutait au mystère du texte celui de l’interprétation. Il semblait en savoir plus qu’il ne pouvait exprimer, avoir les clefs d’un paradis où je ne pénétrais que par sa grâce. J’imaginais aussi qu’une longue familiarité avec la pensée asiatique lui permettait de lire dans les êtres des choses dont ils ne soupçonnaient pas encore l’existence. A suivre les méandres de sa conversation, mon esprit commençait à flotter, bientôt il s’élevait jusqu’à un point d’où je contemplais la terre sous un angle nouveau. Jamais homme ne fut plus adroit à vous détacher de vous-même. Il accomplissait par des moyens différents et qui lui étaient propres l’œuvre subtile de l’opium. Une fois obtenu le résultat désiré, il prenait la double guitare et l’essaim des notes s’éveillait sous ses doigts en apparence malhabiles. Elles semblaient s’envoler au hasard, sans ordre, sans intention, mais peu à peu se groupaient, formaient des phrases qui bondissaient en avant, se mêlaient les unes aux autres et, revenant sur elles-mêmes, tissaient autour de moi une trame harmonieuse et solide dont les fils m’enlaçaient, ne me laissant ni le goût, ni la possibilité de fuir.

Paraissait alors Djémila. Elle ne me ramenait pas à une réalité banale. Elle entrait sans effort dans le cercle magique où le mirza m’avait conduit. Elle appartenait à un monde enchanté, bien loin de celui où j’avais vécu, de celui où je vivais quelques heures plus tôt. Tout n’y était que volupté raffinée pour l’esprit et pour les sens. Mirza Ali continuait en sourdine, se taisait enfin. Mais une corde résonnait dans le silence, puis une autre, et la guitare, comme d’elle-même, commentait à sa manière la situation créée par l’arrivée de Djémila. Un soir, le mirza m’avait raconté l’admirable scène de l’histoire de Sohrab au _Livre des Rois_, où Témimé, la fille du roi de Sémengan, visite la nuit le héros Rustem tandis qu’il dort. Il s’accompagnait alors sur un rythme que je ne connaissais pas... Et voilà qu’aujourd’hui, au moment où Djémila entrait, parmi les arabesques compliquées issues de la guitare, deux accords sonnaient sur le rythme inoubliable, deux accords aussitôt disparus, qui suscitaient devant mes yeux Témimé au cœur brûlant, Témimé se glissant auprès de Rustem. Je la voyais dans les bras du héros. Était-ce Témimé? Était-ce Djémila? Était-ce Rustem? Était-ce moi?

Par de tels sortilèges, le mirza enfoui sous son aba, petite masse écroulée presque invisible dans l’ombre, nous enchaînait l’un à l’autre. Où étais-je alors? L’Europe oubliée, j’habitais au cœur de l’Asie; je succombais à ses enchantements.

* * * * *

Telles furent, ce printemps-là, nos soirées sur le Bosphore. Nous ne nous hâtions pas vers le dénouement d’une situation qui se développait d’elle-même, en dehors de notre volonté. J’imaginais assez curieusement que mirza Ali en savait autant que nous, plus peut-être... Mais sa présence deviendrait vite une gêne. Ne le sentait-il pas? Pourtant j’inclinais à croire que je n’aurais pas à le renvoyer et qu’il nous laisserait lorsqu’il le jugerait nécessaire.

Un soir, je dis insolitement à Djémila en lui montrant une place à côté de moi:

--Assieds-toi, petite.

Au lieu de s’asseoir sur le divan, elle s’agenouilla à mes pieds.

Mirza Ali s’arrêta de gratter la guitare. Il arrivait qu’il s’interrompît pour suivre silencieusement sa rêverie. Aussi, sans y faire attention, je regardai Djémila immobile et son cou flexible que j’aurais pu caresser. Le hasard voulut que mes yeux fussent tournés vers la porte et j’aperçus le mirza qui, sans que je l’eusse entendu, en avait gagné le seuil et l’allait franchir.

--Tu t’en vas? dis-je surpris.

--_Khasté hastam, khan_ (je suis fatigué, seigneur), répondit-il en persan, puis il disparut.

Déjà Djémila était debout. La façon un peu inquiète dont elle dressa la tête la fit semblable à une biche effrayée. «Le plus ravissant animal...» pensai-je.

Elle s’inclinait, les doigts sur le front. Me quitter?... Je tendis la main et saisis la sienne. Ce geste inattendu--jamais je ne l’avais touchée--lui fit perdre l’équilibre. Et, comme je ne la lâchais pas, elle s’abattit à moitié sur le divan, à moitié sur moi. Elle ne put retenir un frais éclat de rire. Mes lèvres l’arrêtèrent sur sa bouche. Elle ne résista pas. Je ne rencontrai à la prendre que le seul obstacle élevé par la nature entre elle et l’homme.

La flamme baissait dans la lampe lorsque je me levai. Djémila, heureuse et lasse, restait à moitié défaite, le bras gauche, long et délié, passé derrière la tête. L’épaule un peu maigre était encore d’une enfant. Ses yeux se posaient librement sur les miens, sans gêne et sans effronterie, sans honte inopportune, sans rien non plus qui pût laisser entendre que nous étions complices d’une faute. Nous avions agi selon la nature et selon les coutumes de sa race. En se donnant, elle n’avait pas trahi sa maîtresse par les ordres de qui elle descendait près de moi. Sa mission était de me plaire. Elle y avait réussi.

Comme je la regardais, elle se redressa, rajusta ses vêtements.

--Il est minuit, dit-elle, il faut que je remonte.

Elle s’approcha, me sourit, sa main me caressa légèrement.

* * * * *

Le lendemain matin, comme je causais avec ma femme, je crus la voir--peut-être m’abusai-je--un peu triste. L’image de Djémila m’apparut. Sous l’aiguillon du remords je me reprochai de laisser Isabelle seule trop souvent et lui demandai de venir me chercher à Constantinople dans l’après-midi. Elle sembla étonnée d’abord de ma proposition, mais tout de suite charmée, et l’accepta. A l’heure dite, je la trouvai au ponton de Galata. Pour la première fois, elle était voilée à la turque; jusqu’alors elle se contentait de se cacher à demi le visage. Cet arrangement me plut. Le temps était clair. Nous décidâmes d’aller aux îles des Princes. Le canot filait sur une mer d’azur à peine ridée par le vent.

A Prinkipo, l’envie nous prit de monter au couvent de Saint-Georges qui est au sommet de l’île. On y accède par des sentiers rocailleux. Nous louâmes des ânes et nous voilà le long des chemins bordés de lentisques et de térébinthes. Nous étions gais et riions de toutes choses comme des écoliers. Dans ce couvent, il y a une fontaine au pouvoir miraculeux. Les gens du pays, même les Turcs, y viennent en pélerinage et, faisant un vœu, mettent sur la face verticale de la pierre qui la surplombe une pièce de monnaie. Si la pièce reste collée au roc, le vœu est exaucé.

Avec un grand sérieux, Isabelle tira une pièce de son sac et l’appliqua sur la pierre. La pièce ne tomba pas.

--Qu’as-tu demandé? lui dis-je.

Le visage de ma femme s’éclaira.

--Sois assuré que je ne veux que ton bonheur, répondit-elle, et ses beaux yeux me fixèrent un peu plus d’un instant.

Nous rentrâmes à Tchoubouklou à la clarté de la lune. Je soupai avec Isabelle et, comme la nuit était avancée déjà, je ne descendis pas travailler.

Mais la soirée suivante me ramena Ali, sa guitare, ses chants et, vers onze heures, l’échanson Djémila. Le mirza--il semblait que tout fût réglé de façon immuable--pinça les cordes pour la dernière fois (l’accord de Témimé!) et disparut.

Djémila restait debout attendant mon désir.

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Seul, plus tard, avant de rejoindre Isabelle, je m’attardai dans la pièce silencieuse. L’air était lourd des effluves d’un magnolia épanoui près de la maison. Et soudain, du fond obscur du passé, des mots montèrent en moi: «Une volupté sans fièvre.» La terre asiatique tenait ses promesses. L’amour, le plaisir, il n’y avait ici rien de bas... Et cette fille neuve...

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 21 AVRIL 1927 PAR L’IMPRIMERIE FLOCH, A MAYENNE (FRANCE).