La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète
Chapter 1
E-text prepared by Ruth Hart
Transcriber's note:
In the original book, the Table de Matières was located at the end of the text, but for this online version I have placed it at the beginning of the text.
LA RÈVERIE ESTHÉTIQUE ESSAI SUR LA PSYCHOLOGIE DU POÈTE
par
PAUL SOURIAU Professeur à l'Université de Nancy.
Paris Félix Alcan, Editeur Librairies Félix Alcan et Guillaumin Réunies 408, Boulevard Saint-Germain, 108
1906 Tous droits réservés.
TABLE DES MATIÈRES
Introduction 1 Chapitre I. Définition Psychologique de la Poésie § 1. Éléments intellectuels. -- La rêverie 6 § 2. Éléments esthétiques 14 Chapitre II. La Poésie Intérieure 28 Chapitre III. La Poésie de la Nature 42 Chapitre IV. La Poésie dans l'Art 55 Chapitre V. La Poésie Littéraire § 1. Effet sur l'Intelligence 83 § 2. Valeur Poétique de la Pensée 92 § 3. Valeur Poétique du Sentiment 101 Chapitre VI. La Composition Poétique § 1. La Méthode d'Inspiration 115 § 2. La Méthode de Réflexion 129 Chapitre VII. La Question du Vers et l'Avenir de la Poésie 151
INTRODUCTION
Ce livre est une enquête de pure psychologie. Nous voulons nous rendre compte, le plus exactement que nous le pourrons, des effets que produit sur nous la poésie, et du travail intérieur par lequel elle s'élabore dans notre esprit.
Doit-on craindre que cette exploration indiscrète ne retire à la poésie quelque chose de son charme? Nous ne le pensons pas. Seules les choses vulgaires perdent à ce qu'on les explique. La poésie, si réellement elle mérite d'être admirée, doit résister à cette épreuve.
Soit par exemple le sentiment poétique que nous donne la contemplation de la nature. On se sait gré à soi-même de l'éprouver, comme s'il avait un caractère de noblesse et de dignité. Pour savoir si cet état d'âme particulier mérite qu'on lui attache tant de prix, il faut chercher en quoi il consiste. Peut-être n'est-il qu'un état passif où la conscience s'engourdit, quelque chose d'analogue à l'extase béate de l'ivresse. Alors cette impression que l'on a de s'élever à un état supérieur où le Moi se dilate et s'amplifie n'est plus qu'une illusion. Mais si l'on discerne dans ce sentiment une réelle activité mentale, un afflux d'idées motions, un chant intérieur dont nous accompagnons notre contemplation, alors il reprend toute sa valeur. -- Soit encore le travail de l'invention poétique. Nous n'entendons nullement le déprécier en l'analysant par le détail; car la suite d'opérations mentales qui aboutit à la composition d'un poème est une chose aussi intéressante en soi, aussi curieuse, aussi admirable que le poème lui-même.
Qu'un poète médiocre défende le secret de son travail avec un soin jaloux! Son oeuvre en effet nous paraîtra d'autant plus mesquine que nous en démêlerons mieux l'artifice. Mais un grand poète pourrait impunément nous faire assister à la genèse de ses poèmes. Ses hésitations, ses reprises, ses scrupules d'écrivain témoignent de sa conscience artistique; les ratures même de son manuscrit sont à sa gloire.
Il nous faut dire maintenant quelques mots de la méthode que nous comptons employer.
La poésie est une chose idéale et purement psychique que nous ne pouvons percevoir au dehors, mais seulement en nous-mêmes, au plus profond de notre conscience. Qui ne la trouverait pas en soi ne pourrait même s'en faire une idée. C'est donc en soi-même que chacun devra l'observer tout d'abord.
Cette observation est difficile et délicate. Dans nos moments de contemplation poétique ou d'inspiration, nous ne songeons guère à nous analyser. Bon nombre de faits ne peuvent être étudiés qu'après coup, dans le rappel plus ou moins fidèle de nos impressions antérieures. Il faut en prendre notre parti. L'expérience personnelle, quels que soient ses défauts, peut seule nous faire percevoir ce qu'il y a d'essentiel et de caractéristique dans la poésie.
Est-ce à dire que nous ne puissions user d'aucun autre procédé d'information? Non sans doute. Nous échangerons nos confidences. Chacun pourra s'informer de ce qu'auront observé les autres.
Nous aurons, pour élargir notre enquête, l'oeuvre écrite des poètes et des romanciers: source précieuse d'informations où nous puiserons à loisir. Une page de roman, une pièce de vers est un document psychologique de premier ordre. Les poètes sont de fins analystes, aussi exercés que les psychologues de profession à l'observation intérieure et à la description des états de conscience. Nous les relirons, pour retrouver dans cette sorte de lecture expérimentale les émotions qu'ils nous avaient autrefois données, et que cette fois notre attention avertie saura mieux percevoir.
Nous mettrons aussi à contribution, chaque fois que cela nous sera possible, les plus récentes enquêtes de la psychologie. Peut-être ne nous fourniront-elles, sur le sujet qui nous occupe, qu'un petit nombre d'observations rigoureuses, scientifiquement établies. Si brèves qu'elles soient, ces indications nous seront précieuses. Elles nous permettront de reprendre pied sur un terrain plus ferme; elles nous apprendront à ne rien affirmer à la légère. Plus les faits que nous aurons à étudier seront indécis et difficilement observables, plus nous devrons nous efforcer de mettre de précision et de méthode dans notre investigation. Nous allons entrer dans le domaine des vagues rêveries, des illusions et des mirages: nous risquerions d'y perdre l'esprit de précision. La psychologie expérimentale nous le rendra. Celui qui chemine hésitant dans le brouillard, s'il aperçoit à travers ces vapeurs flottantes quelque objet fixe et connu sur lequel il puisse s'orienter, se rassure et marche d'un pas plus ferme: ainsi, dans les régions un peu troubles de la psychologie que nous allons explorer, nous serons heureux de rencontrer quelques faits solides, précis, qui nous servent de points de repère et nous rendent le sentiment de la réalité.
Telle est donc la méthode qui nous est imposée par la nature même de notre sujet. D'abord l'observation intime. Puis, pour la contrôler et la compléter, l'information extérieure.
CHAPITRE PREMIER
DÉFINITION PSYCHOLOGIQUE DE LA POÉSIE
Le sens même du mot de poésie étant quelque peu flottant, il est bon d'indiquer en quel sens nous comptons le prendre. Le mot de poète a été pris à l'origine dans un sens assez restreint, pour désigner l'auteur d'un ouvrage en vers. Si l'on s'en tenait à cette signification, nous pourrions marquer d'un trait net le champ de la poésie: elle serait tout entière contenue dans l'art des vers.
Mais le sens du mot s'est peu à peu déplacé.
L'usage est venu d'appeler poétiques tous les objets qui produisent sur nous une impression analogue à celle que produisent les beaux vers; en eux tous nous disons qu'il y a de la poésie. C'est en ce sens large que nous prendrons le mot; autrement dit, c'est de cette poésie-là que nous entendons parler.
On voit comme s'amplifie le champ de notre enquête. Nous n'aurons plus à étudier seulement la poésie des vers, mais aussi celle de la prose. Prise même dans son ensemble, l'oeuvre écrite de tous les prosateurs et versificateurs réunis ne représente qu'une infime partie de là poésie totale qui sous les forces les plus diverses émane incessamment de l'âme humaine. N'oublions pas celle que nous mettons dans l'art, dans la contemplation de la nature, dans nos souvenirs, dans nos regrets, nos espoirs et nos amours, dans toutes les belles heures de noire existence: poésie non écrite, poésie vivante, qui dépasse infiniment l'autre! C'est sur ces modes étrangement variés de la conception poétique que devra porter notre étude. Cette variété du reste ne doit pas nous inquiéter. Elle ne peut que faciliter notre tâche. Plus il y aura de diversité entre les objets que nous qualifions de poétiques, plus il y aura chance pour que le caractère commun et peut être unique par lequel ils doivent tous se ressembler nous apparaisse en pleine évidence.
§ 1. -- ELÉMENT INTELLECTUEL. -- LA RÊVERIE.
Songeons à diverses occasions où il nous ait été donné d'éprouver une impression vraiment poétique; recueillons-nous dans ces souvenirs, et essayons de nous définir ce qu'il y avait alors de _particulier_ dans notre disposition mentale. Nous reconnaîtrons qu'elle se caractérisait par l'allure particulière que prenait notre pensée. Cette disposition intellectuelle est assez connue, assez nettement différenciée pour que nous puissions la désigner d'un mot: _c'est un état de rêverie_. Essayons d'en déterminer les caractères psychologiques.
De la pleine lucidité d'esprit à l'activité mentale qui peut subsister dans le sommeil profond, il y a des degrés à l'infini. La rêverie est dans les degrés intermédiaires. Pour la caractériser, il faut la différencier des deux états extrêmes entre lesquels elle est comme balancée, la réflexion et le songe.
Réfléchir, c'est appliquer son esprit à un sujet précis. Le plus souvent, c'est se poser une question déterminée, à laquelle il faut trouver une réponse. Plus l'effort de réflexion est intense, plus étroit est le champ dans lequel on laisse l'esprit se mouvoir, l'effort consistant justement à s'interdire toute distraction et à resserrer autant que possible sa pensée, en la rappelant, dès qu'elle tente de s'en écarter, à la question. La réflexion marche vers un but; elle s'impatiente des retards et des détours; elle veut arriver; elle a hâte d'en finir. Le plus souvent même, elle se fixe un dernier délai pour arrêter sa décision.
Laissez la réflexion se détendre un peu, vous aurez la méditation. On pense, mais à loisir. On enferme encore son esprit dans une enceinte limitée, mais assez large pour qu'il puisse s'y mouvoir avec une certaine aisance. L'allure mentale est différente. Les pensées de réflexion convergent vers un centre. Les pensées de méditation sont plutôt divergentes. Elles se forment par perpétuelle digression, en s'écartant de l'idée centrale et fixe, qui est l'objet propre de notre méditation. On les croirait incohérentes. Elles peuvent en effet n'avoir entre elles d'autre rapport que leur communauté d'origine, comme ces étoiles filantes qui par les belles nuits d'août s'éparpillent dans le ciel, émanant toutes d'un même radiant.
La rêverie est toute spontanée. Aucun effort. Aucune contrainte. Plus de limites tracées d'avance. Les images se suivent, l'une appelant l'autre, au hasard des associations. La rêverie n'a pas de but; elle ne cherche rien; insouciante, distraite, elle suit sa pente; elle va où la mène son caprice. C'est le laisser aller mental. Quand après quelques instants de contemplation rêveuse on revient à soi, on est toujours surpris du chemin que l'esprit a parcouru sans y penser.
Une des particularités de l'état de rêverie, c'est le caractère concret de ses représentations. Dans l'acte de réflexion, quand nous pensons aux choses, nous ne prenons pas la peine d'en évoquer l'image intégrale. Notre but étant pratique, nous cherchons à abréger le plus possible l'opération mentale, à l'alléger de toute représentation inutile. Loin d'appeler les images, nous les écartons plutôt, nous les tenons à l'état virtuel, nous les représentons par de simples figures schématiques, par des signes conventionnels, par des mots, par de pures idées. Dans la rêverie au contraire les représentations n'ont plus rien d'abstrait; elles ne nous donnent plus l'idée, mais la vision des choses. La rêverie, étant un congé que se donne l'esprit, écarte d'instinct tout ce qui pourrait ressembler au travail de la réflexion. La pensée, cherchant le repos, doit le trouver dans un mode d'activité aussi éloigné que possible de celui dont elle est lasse; elle se détend en sens inverse, en se laissant aller au cours des images.
La pensée se portera aussi sur des objets différents[1]. Dans l'état de réflexion, elle va aux faits récents ou prochains, à ce que l'on vient de voir, d'entendre ou de lire, à ce que l'on doit faire, au rendez-vous pris, à la lettre qu'il faut écrire, aux préoccupations de la lâche quotidienne.
La rêverie s'en détourne. Elle contemple le passé, de préférence le plus lointain[2]. Si elle se porte vers l'avenir, elle ne cherche pas à le préparer; elle suppose les difficultés de l'existence résolues, tous les possibles réalisés, et elle s'en donne avec délices la représentation.
Un fait important à signaler, dans le passage de l'état lucide à la rêverie et finalement au songe, c'est l'abolition progressive de la mémoire.
Etant en pleine activité d'esprit, faites un effort pour imaginer quelque chose: vous retomberez sur quelque souvenir. Toutes les images qui vous apparaîtront seront des réminiscences de choses vues, des rappels de la réalité. Pour les modifier si peu que ce soit, à plus forte raison pour en créer de toutes nouvelles, il vous faudrait une grande application. Et plus nous sommes lucides, plus nos souvenirs ont de tendance à se reconstituer intégralement. Dans la rêverie, il n'en est pas de même. L'imagination ne s'en tient plus aux souvenirs; elle s'émancipe; elle prend le pas sur la mémoire. Si nous évoquons quelque épisode de notre vie passée, nous ne prenons pas la peine de le reconstituer exactement; nous avons plutôt une tendance à le dramatiser. Nous nous replaçons en imagination devant les mêmes objets, dans la même situation; et puis nous brodons sur ce thème; nous nous donnons de la scène une représentation pathétique, où la fantaisie joue le plus grand rôle.
Je constate aussi que les souvenirs, bien qu'ils ne manquent pas tout à fait de mouvement, ne me représentent que très rarement un mouvement continu, une action suivie; ce seront plutôt des gestes, des attitudes, des scènes morcelées, fragmentaires, espacées, quelque chose comme les vignettes qui illustrent un roman ou comme une série de clichés. Les visions de souvenir sont d'ordinaire discontinues; on dirait que la mémoire ne sait bien prendre que des instantanés. Quant à la suite des événements, nous ne nous la représentons pas, nous la reconstituons plutôt par induction.
Plus cette reconstitution du passé sera vivante et formera un tout suivi, plus il sera vraisemblable qu'elle est l'oeuvre de l'imagination pure, comme ces drames soi-disant historiques où n'entrent que quelques vagues réminiscences de la réalité. Songer au passé, ce n'est pas s'en souvenir, cela demanderait trop d'effort; c'est le faire entrer dans un rêve où-il se transfigure. Et plus la rêverie se prolongera, moindre y deviendra la part du souvenir. De tant de scènes auxquelles la vie nous a fait assister et qui pourtant nous avaient émus, que gardons-nous dans notre mémoire? Un certain nombre de souvenirs abstraits, qui d'ailleurs nous suffisent pour la pratique; ajoutons-y le souvenir même de cette émotion. Mais comme visions précises? Quelques tableaux. Bien peu de chose. En quelques minutes à peine, nous aurions récapitulé tous les souvenirs précis qui nous restent de la journée la plus pleine d'incidents. Si donc nous y songeons pendant des heures, il faut bien que l'imagination créatrice fasse presque tous les frais de nos représentations.
Enfonçons-nous d'un degré encore dans la rêverie. Approchons-nous dé l'hypnose. Les souvenirs s'allèrent davantage; les images perdent leur consistance; elles tendent à se dissocier. A la moindre secousse cérébrale, leurs précaires architectures s'écroulent, comme le morceau de sucre qui se désagrège en ruines bizarres au fond d'un verre d'eau. Elles se décomposent, pour former, au gré d'associations fortuites, des composés nouveaux. La pensée prend ainsi une plasticité étonnante. Un peu plus, elle retournerait à l'état fluide. De là cette facilité d'invention et cette allure fantasque qui caractérise la rêverie. James Sully explique la facilité avec laquelle les enfants admettent le merveilleux par l'inconsistance de leurs images mentales; dans le conte le plus fantastique, à peine s'aperçoivent-ils que la réalité soit altérée. Il en est de même pour l'adulte, quand il s'abandonne au jeu spontané de l'imagination. Nos rêveries sont plus jeunes que nous; elles gardent une fraîcheur et une naïveté que n'a plus notre pensée réfléchie. On a depuis longtemps signalé le caractère primitif des conceptions du poète. Dans cette tendance à penser par mythes et par images, à prendre les fables au sérieux, à faire entrer l'imaginaire dans le réel au point de ne plus bien les distinguer l'un de l'autre, il ne faut pas voir un retour à nos lointaines origines. Le poète n'a pas besoin de remonter si loin pour retrouver cet état d'esprit. Il lui suffit de revenir, comme nous y revenons dans toutes nos rêveries, aux façons de penser de l'enfance.
Dans le sommeil profond, la mémoire est abolie. C'est du moins ce que j'ai constaté en moi-même. Il m'est impossible de me rappeler un seul rêve où soit entré un souvenir précis et exact de la vie réelle. S'il m'arrive, chose d'ailleurs assez rare, de revenir pendant le sommeil à des scènes de la vie réelle qui m'avaient frappé, je ne les retrouve dans mes songes que déformées, transposées. Les personnages connus qui interviennent dans l'action gardent assez bien leur caractère, leurs façons de parler et d'agir: mais leurs traits sont toujours si étrangement modifiés, que j'en suis à me demander à quoi je les reconnais dans mon rêve. Il m'arrive parfois en songe de me trouver dans une situation telle que j'aie besoin de retrouver un souvenir précis; je rêve par exemple que je fais une conférence; alors je constate avec angoisse que mes souvenirs s'enfuient, et je me sens réduit à un état d'abjecte ignorance. Si la mémoire est abolie, en revanche l'imagination prend une aisance surprenante; on invente constamment, par impuissance à se souvenir. Je me souviens d'avoir une fois rêvé que je feuilletais un beau livre illustré: à chaque feuille que je tournais, c'était une gravure nouvelle qui m'apparaissait, et que je trouvais merveilleuse. Je m'en exagérais sans doute la beauté. Toujours est-il qu'à l'état de veille il me serait absolument impossible d'inventer ainsi, coup sur coup, et presque instantanément, des images ayant ce caractère de bizarre nouveauté.
Nous déterminerons enfin, par le même procédé de comparaison, le degré d'illusion que produisent les images de la rêverie. Quand nous sommes à l'état de veille, notre pensée, lucide et volontaire, a pleinement conscience de son activité. S'il nous plaît de nous représenter un objet, nous sentons l'effort de vision mentale par lequel nous évoquons l'image; pas un instant nous ne songeons à la prendre pour un objet réel; elle nous apparaît comme un objet purement idéal, que nous situons dans un monde à part, en dehors de toute réalité. Les images du songe, au contraire, nous font complètement illusion. Elles se présentent à nous toutes faites, comme le feraient des objets matériels. Le monde extérieur est d'ailleurs si loin de nous, depuis si longtemps nous avons perdu tout contact avec les choses, que rien ne peut plus rectifier l'illusion qui tend à se produire. Comment discernerions-nous le caractère idéal et subjectif de ces représentations? Tout terme de comparaison nous fait défaut; elles sont pour nous toute la réalité. Si par hasard, dans les profondeurs du sommeil, quelques perceptions ou impressions réelles arrivent jusqu'à la conscience, nous les faisons entrer dans notre rêve; elles ne font que donner plus de force à l'illusion. Pouvons-nous, en dormant, avoir conscience de rêver? Sans mer la possibilité du fait, je crois qu'il ne doit se produire que lorsqu'on se réveille à demi, ou encore dans le rêve matinal, c'est-à-dire aux approches du réveil spontané. Dans les songes du sommeil profond, l'illusion est complète. Nous sommes vraiment hallucinés.
La rêverie, étant un état intermédiaire, nous donnera l'illusion à demi-consciente. N'ayant pas eu le temps de perdre tout à fait le sentiment de la réalité, nous nous rendons encore vaguement compte du caractère idéal de nos représentations. Parfois, il est vrai, nous nous oublions dans notre rêverie; en se prolongeant, elle prend peu à peu les caractères du véritable rêve. Alors d'ordinaire elle finit tout à coup; sentant que l'on va perdre conscience de la réalité, on revient à soi d'un brusque effort, d'une sorte de secousse, comme celui qui lutte contre le sommeil et se réveille en sursaut chaque fois qu'il a manqué de s'endormir.
Tel est le mode d'activité intellectuelle qui caractérise selon nous l'état poétique. Toujours, sans exception, nous constaterons que la poésie a pour effet de déterminer en nous cette disposition spéciale: détente intellectuelle, absence de tout effort de réflexion ou d'abstraction, tendance à s'absorber dans la contemplation des images qui défilent d'un mouvement spontané dans la conscience.
Faisons la contre-épreuve. Considérons un état de conscience dans lequel l'intelligence combine des idées, réfléchisse, fasse effort pour se souvenir ou pour comprendre. Personne n'admettra que ce soient là des dispositions poétiques. Nous constatons en somme que dans tous les cas où nous éprouvons un sentiment de poésie, nous sommes en dispositions rêveuses; et que dans tous les cas où nous n'avons aucune tendance à la rêverie, la poésie fait défaut. En bonne logique, cela nous autorise à affirmer que le mode d'activité intellectuelle qui correspond à la poésie est essentiellement un état de rêverie.
§ 2. -- ÉLÉMENT ESTHÉTIQUE.
Notre définition est évidemment incomplète. Dans l'analyse que nous avons faite de l'état de conscience poétique, nous n'avons signale que la modification produite dans le fonctionnement de l'intelligence. Nous devons trouver autre chose, et nous savons d'avance de quel côté nous devons chercher. Il serait trop étrange que dans une théorie psychologique de la poésie, le sentiment ne tint aucune place. C'est un nouvel élément psychique qu'il nous faut rétablir dans notre définition. En l'omettant jusqu'ici, nous avons mieux fait sentir son importance.
La poésie nous donne d'abord et à tout le moins un sentiment particulier, qui doit se retrouver dans toute rêverie et ne pas se rencontrer ailleurs, le _sentiment de rêver_. Il est impossible en effet qu'un mode d'activité mentale aussi déterminé ne donne pas à notre conscience une teinte de sentiment particulière[3]. Mais ce sentiment, si caractéristique qu'il soit, est évidemment chose secondaire: il est l'effet consécutif de la modification survenue dans notre activité psychique; il nous fait prendre conscience de cette modification, il n'y ajoute presque rien. Dans nos moments de poésie, nous sentons bien qu'il y a en nous tout autre chose que cette simple impression; nous avons conscience d'un changement plus important dans notre manière d'être.
Dans nos contemplations les plus poétiques, toujours nous trouverons quelque sentiment pénétrant, qui peu à peu nous envahit tout entiers, au point de remplir pour ainsi dire la conscience, d'en déborder, et de nous donner le besoin d'exhaler en un soupir, en une brève exclamation, en quelques paroles expressives, cet excès d'émotion. Quand cet état contemplatif aura pris fin, les images qu'il aura fait passer dans notre esprit seront peut-être oubliées, mais l'émotion subsistera: longtemps encore après que nous serons rentrés dans la vie réelle, notre disposition morale se ressentira des sentiments dont nous étions imprégnés pendant notre rêverie; et nous garderons au coeur des regrets confus, de vagues espérances, des tristesses, des pitiés, des angoisses inexplicables, une impression d'avoir trouvé ou perdu quelque indicible bonheur.