La retraite ardente

Part 12

Chapter 123,764 wordsPublic domain

Quand Madeleine se fut assise sur la chaise avancée par Osterrek au chevet du lit, le prince et lui s’aperçurent qu’elle ne pouvait ni faire un geste, ni prononcer une parole. Ils ne s’en étonnèrent pas. Intimidée? Quoi de plus naturel? Le comte, s’asseyant à son tour un peu en retrait, mais de façon à observer tous ses mouvements, lui dit:

--Remettez-vous, ma Sœur. Son Altesse veut bien vous entendre.

Or, Madeleine n’était aucunement intimidée. C’était bien pire. A peine passé le seuil de la chambre, elle avait éprouvé une sensation jamais ressentie: celle d’être seule. Elle voyait bien deux hommes auprès d’elle, et qui semblaient l’accueillir avec complaisance: mais une présence mystérieuse qui toujours, depuis l’enfance consciente, demeurait en elle, tout en étant distincte d’elle, une intelligence, une volonté qui doublaient les siennes et leur communiquaient une incroyable sécurité, une certitude merveilleuse, tout cela avait disparu. Ni sa propre volonté ni sa propre intelligence n’étaient défaillantes; elles se trouvaient simplement isolées en face du monde, réduites à leurs propres ressources. Comme un apprenti chauffeur qui, pour la première fois, tient seul le volant, alors qu’auparavant un maître expérimenté, siégeant à son côté, lui dictait les gestes et, au besoin, les lui imposait... Aventure que presque toutes les âmes religieuses ont subie, au moins une fois dans leur existence: sur leurs épaules chaudes encore de l’enlacement divin, s’abat le suaire glacé de la solitude.

Sous les regards curieux, un peu ironiques du malade et de son compagnon, Madeleine sentait tournoyer ses idées dans sa tête «Qu’est-ce que je fais ici?... Est-ce que j’ai rêvé?... Chère sainte patronne, dites-moi...» Mais l’appel familier ne s’élançait plus au ciel comme une fusée mystique: il mourait, inerte et insonore, sur ses lèvres... Une détresse infinie la pénétra, et ce fut seulement sa pudeur qui l’empêcha de fondre en larmes devant ces deux hommes.

* * * * *

Le prince, qui avait appuyé sur elle ce regard de diagnostic qui n’épargnait aucune femme, se tourna autant qu’il put vers elle (il se mouvait quelque peu à droite) et lui dit:

--Voyons, mon enfant, il ne faut pas avoir peur. Je vous donne une marque de confiance... en vous recevant... sans vous connaître... dans l’état où je suis. Vous venez d’auprès de la comtesse d’Armatt?

--Oui, monseigneur.

--Appelez-moi monsieur. Je suis ici sous le nom de Monsieur Lazare. Où avez-vous laissé la comtesse?

Elle ne répondit pas. Elle n’avait pas encore osé le regarder, elle si hardie tout à l’heure; elle ne savait même pas s’il était vieux ou jeune. Elle voyait, à travers le voile qui embuait son cristallin, une forme blanchâtre confondue avec les oreillers et les draps, et ses yeux refusaient de se fixer sur le visage.

--Allons, dit Osterrek avec douceur. Répondez à Son Altesse... Sinon ce n’était pas la peine de le déranger.

Elle montra du regard Osterrek au prince. Le prince comprit.

--Vous pouvez parler devant le comte comme devant moi.

Tous les appels qu’elle adressait à ses protections accoutumées restant sans écho, elle ramassa ses propres forces et finit par articuler très bas:

--La comtesse est au couvent de la Sainte-Quarantaine.

--Elle y est encore? Dans ce couvent qui a été occupé par les Boches en août 14? fit le prince.

Elle fit signe que oui. Il éclata de rire, et Madeleine était si désemparée qu’elle ne s’en choqua même pas.

--Drôle de choix, fit Paul. Après tout, c’est presque chez elle. Et c’est elle qui t’a envoyée ici?

Comme à Stéphanie, le tutoiement lui venait, sans qu’il y prît garde.

--Non, monsieur, Mme Stéphanie ne m’a pas envoyée... Comme elle ne pouvait pas venir, je suis venue à sa place.

--Elle voulait donc venir? fit le prince, dont les yeux s’animèrent, comme tout à l’heure, en voyant le bracelet.

--Oh! oui!...

--Et qu’est-ce qui l’en a empêchée?... Parle, voyons! au lieu de baisser la tête. Tu ne veux pas?... Qu’est-ce qui t’arrête?... C’est parce que le comte Osterrek est là?

La coiffe blanche s’inclina un peu vers le tapis.

--Henri, va donc un instant dans le petit salon... Excuse-moi... Elle ne parlera pas devant toi... Va!... Tu vois bien que je ne risque rien.

Le comte se leva d’assez mauvaise humeur, disparut dans la pièce voisine, dont il laissa cependant la porte tout contre.

--Maintenant, tu vas parler, je pense, dit Paul.

Elle l’énervait un peu, mais, en s’adressant à elle, il avait dans la voix cette tendresse impertinente qu’il accordait à tout être féminin jeune et neuf.

--Oui... monseigneur... monsieur... La comtesse n’est pas venue parce que son directeur le lui a défendu.

--Quel directeur?

--Le Père Spirituel du couvent... l’aumônier.

Elle se sentait toujours aussi seule, aussi dévastée; mais un peu de courage lui revenait depuis qu’elle osait regarder le visage du blessé, le pâle visage aux sombres yeux, aux nobles traits, aux cheveux et à la barbe d’un brun cuivré. Le timbre hardi et tendre de cette voix lui causait un étrange bien-être. Autant le comte Osterrek la glaçait, autant le prince lui donnait confiance. Et, malgré le profond malaise où la dévastation de son être intérieur la mettait, malgré l’embarras de répondre, sans mentir et sans trahir, aux questions qui lui étaient posées, elle ne se sentait pas malheureuse et elle ne regrettait pas d’être là. Aucune oraison jaculatoire ne traversait plus son cerveau. Elle écoutait et elle répondait: voilà tout.

* * * * *

Le prince avait médité un instant sur la dernière réponse qui lui avait été faite.

--Alors, dit-il, la comtesse est devenue pieuse?

--Elle continue pieusement sa retraite.

--Oui, dit le prince, pour lui-même. Les prêtres l’ont ressaisie. Elle est faite pour redevenir leur proie.

Madeleine ne fut pas offusquée par ces paroles d’incroyance. Au contraire, elle sentit sa propre volonté se raidir, et non plus au ciel insensible, mais à elle-même, elle dit:

«Je le sauverai tout de même.»

--Mais, reprit le prince (en se rapprochant tant qu’il put de la visiteuse), puisqu’elle ne voulait pas venir et puisqu’elle ne t’envoyait pas, pourquoi es-tu venue, toi?

Leurs yeux croisèrent des regards si profonds qu’ils furent désormais en communion de confiance.

--Parce qu’elle ne pouvait pas venir, dit-elle.

Cette réplique ne signifiait pas grand’chose, mais, dans certains dialogues, la conversation réelle est dans les silences. Le silence qui suivit fut, pour tous deux, plein de mystérieuses significations.

--Et toi? dit Paul. On t’a permis de venir?

--Je n’ai pas demandé...

--Tu étais donc libre?

--Je ne suis que postulante.

--Qu’est-ce que c’est que cela, postulante?

--Je n’ai pas prononcé de vœux.

--Ah! je comprends. Mais alors, qu’est-ce que tu faisais dans le couvent?

--Quand j’y suis entrée, il y a trois ans, j’ai d’abord aidé les deux sœurs converses. Ensuite, on m’a employée comme infirmière à l’hospice du couvent. Et, depuis, six mois, mon service consistait surtout à tenir compagnie aux dames retraitantes, comme la comtesse Stéphanie.

--Et tu comptes faire cela toute ta vie?

--Je ne sais pas, ce sera selon la volonté de Dieu.

--Naturellement... Mais enfin, prononceras-tu tes vœux?

--Si Dieu me donne la vocation.

--Tu ne la sens pas encore?

Elle ne répondit rien. Le prince n’insista pas. Il réfléchissait, regardant avec attention cette fine et curieuse petite figure encadrée dans le bonnet blanc au liséré noir, qui défendait hermétiquement le secret de la chevelure.

--Tout cela ne m’explique pas, reprit-il, pourquoi tu t’es échappée de ton couvent sans demander la permission, pourquoi tu es venue ici où personne ne t’envoyait, et où tu ne connaissais personne, pas même moi.

Madeleine baissa la tête. Le prince comprit qu’elle allait pleurer, et l’envie le piqua de faire jaillir ces larmes.

--Tu n’as tout de même pas fait ce grand voyage pour m’apporter le bracelet de ma femme, qu’elle n’a probablement aucune envie de savoir entre mes mains, et pour me dire qu’elle fait une retraite?

De grosses gouttes limpides roulaient maintenant des yeux de la jeune fille sur ses joues pâles; elle put balbutier:

--Elle voulait venir vous soigner... On le lui a défendu... Alors, je suis venue.

Le prince, de sa main droite, prit une main de Madeleine et la posa sur le lit, sans la lâcher. La petite main souple ne résista pas, et le prince la sentit chaude et palpitante dans la sienne comme un pigeon captif.

--Ne pleure pas, dit-il. Je te remercie. Allons! ne pleure pas, et montre-moi tes yeux.

Elle obéit, releva son visage rayé de pleurs et ses grands yeux gris dont le prince eut peine à soutenir le regard... Il avait du cœur des femmes une trop parfaite expérience pour ne pas entrevoir ce qui s’était passé: Stéphanie débordant encore de passion amoureuse, incendiant par son contact cette âme d’innocente, l’absorbant, se l’identifiant... Que de fois il avait constaté l’attraction que sa légende d’amour exerçait même à distance sur des inconnues!... Cette nouvelle expérience le divertit et, malgré la longue prostration sensuelle où la perte de sang, la souffrance et la fièvre l’avaient plongé, remua, bien faiblement encore, les cendres où dormait son désir. Ainsi Stéphanie, dans son ardente retraite, brûlait encore pour lui. Si elle n’était pas à son chevet, c’était qu’on l’avait tenue prisonnière. Et cette enfant à coiffe de béguine lui apportait, avec leur double vœu de le guérir, l’holocauste de son cœur innocent. Les deux images se mêlèrent un instant dans sa pensée, que traversa en même temps un geste nu de la Montarena. Il sourit à Madeleine.

--Je te remercie, répéta-t-il... Tu ne pleures plus?... C’est bien... Il ne faut pas gâter tes yeux.

La petite main captive essaya un instant de se dégager, puis tout de suite se soumit.

--Alors, reprit le prince, cela te ferait plaisir de rester près de moi?... de me soigner?

--Oui, monseigneur.

Il appela:

--Henri!

Le comte reparut et s’approcha du lit. Une ride d’ironie plissa son visage bilieux quand il vit la main de la béguine serrée dans le poing de son royal ami. Le prince la lâcha aussitôt et dit:

--Voilà... Cette jeune fille est, en somme, une infirmière qui était auprès de ma femme, et, comme ma femme ne pouvait venir, elle s’offre à la remplacer.

--Votre Altesse a déjà miss Croydon.

--Miss Croydon m’embête. Elle est sèche, elle est sinistre... Et elle ronfle la nuit, qu’elle soit dans son fauteuil de garde ou dans son lit.

--C’est vrai, dit le comte. Elle me réveille, lorsque je couche dans le petit salon.

--Règle-lui son compte aujourd’hui même. Sois généreux!... Mademoiselle... comment t’appelles-tu?

--Madeleine.

--Mademoiselle Madeleine la remplacera. Je te charge, Henri, de lui procurer un costume d’infirmière... Cette coiffe est hideuse. Tu n’y tiens pas, petite?

Madeleine fit signe que non.

--Ote-la, que nous voyions tes cheveux.

Elle obéit sans hésiter; les cheveux déferlèrent sur ses épaules et sur sa poitrine en vagues cendrées. Le prince échangea un regard avec Osterrek. Mais il n’eut garde d’effaroucher la jeune fille et s’abstint de toute remarque sur la beauté de cette parure vivante qu’elle rajustait à la hâte.

--Vous porterez ici la coiffure et le costume habituels des infirmières, lui dit-il. Cela ressemble beaucoup à celui des religieuses. Maintenant, je suis un peu las, j’ai besoin de silence et de repos. Voulez-vous suivre le comte Osterrek? Il s’occupera de tout. Au revoir, mon enfant.

Il s’étendit sur le dos et ferma les yeux. Sa figure parut exténuée. Le comte dit à Madeleine:

--Venez avec moi, mademoiselle.

Tous deux quittèrent la chambre. Madeleine, ayant renoué ses cheveux blonds, avait glissé sa coiffe dans son petit sac de moleskine.

XII

Il y a un secret pour s’accommoder de tous les régimes de vie, c’est de ne pas chercher dans la vie son propre bonheur. Les âmes éprises de sainteté ont même un certain goût pour ces ballottements du hasard. Dans un ordre religieux très célèbre, à la fois enseignant et prêcheur, le plus brillant professeur de rhétorique se mue, sur un ordre du recteur, en surveillant des cuisines. Bonne occasion pour lui d’inventorier à nouveau son cœur. S’est-il trop attaché à la littérature profane, cette littérature dont le psalmiste dit: «Parce que je ne l’ai pas connue, j’entrerai dans les puissances du Seigneur!» Ou bien reste-t-il en lui des traces de vanité, au point qu’une besogne modeste le rebute? L’épreuve n’est jamais inutile; elle vaut une solide retrempe aux tempéraments ascétiques.

* * * * *

Elle ne vaut pas moins pour doser le courage et l’humilité, quand le changement se fait en sens inverse, du plus bas au plus haut: le cas de Madeleine.

Or, comme elle était passée sans regret de la vie paysanne à la vie du couvent, elle troqua sans orgueil la vie de moniale contre la vie d’infirmière.

C’est qu’à la vérité, pour elle, le décor extérieur, l’appareil du logement, de la nourriture, de l’habit, la considération même des autres gens ne comptaient pour rien. Le genre d’occupation, non plus, n’importait guère. Elle avait toujours vécu sans confort, et toujours travaillé. Compagne d’une retraitante ou garde d’un blessé, la besogne pratique différait peu; Madeleine porta dans son nouvel état la même application réfléchie que dans l’autre. Les loisirs plus amples que laissait celui-ci, elle les dépensait dans les travaux de couture, dans la méditation, dans la prière, comme au couvent. La chambre qu’on lui avait assignée (celle qu’avaient successivement habitée la Montarena et Miss Croydon) était plus luxueuse que la cellule du couvent. Les repas servis étaient plus substantiels; le linge et les vêtements qu’on lui avait imposés, de qualité plus fine et d’apparence plus coquette que son costume de béguine. Mais elle n’avait point de peine à vivre dans un parfait détachement de tout cela. En somme, sauf que son service fut surtout nocturne (elle passait la nuit dans la chambre même du blessé, étendue tout habillée sur un divan) et qu’elle dormait une partie du jour; sauf que les offices se réduisaient pour elle à une messe matinale dans la petite église noire et blanche, elle gardait les observances de la vie conventuelle. Elle était passée d’un ordre contemplatif à un ordre charitable, voilà tout.

* * * * *

Et la vie intérieure? Celle qui n’emprunte rien aux matérialités ambiantes, mais qui peut subir leur pression, lentement s’infléchir sous leur poids? Comment s’accommodait-elle, cette vie intérieure, d’un bouleversement aussi formidable, sous l’apparente ressemblance des gestes?

Pour le bien comprendre, il faut se remémorer ce qu’est l’ascétisme. Il consiste _à faire d’abord le vide dans sa propre personnalité et à s’efforcer ensuite de remplir ce vide par Dieu_. La nature de Madeleine s’était ployée sans effort à une telle discipline. Au moment où Stéphanie l’avait rencontrée, sa propre personnalité n’était vraiment plus l’objet d’aucune de ses pensées, d’aucun de ses efforts. Elle se sentait un instrument au service de certaines puissances visibles (comme ses supérieures et son directeur), mais surtout de puissances invisibles, comme sa chère patronne et d’autres dignitaires célestes, à qui elle était résolue d’obéir, même contre l’avis des puissances visibles. Quant à elle-même, à sa santé, à sa prospérité, à son repos, à sa sécurité, depuis qu’elle était adulte, elle n’y songeait jamais, jamais, jamais. La seule comparaison matérielle qui puisse donner l’idée d’une pareille âme, c’est ce fil métallique contourné en hélice que les électriciens appellent un «solénoïde». Inerte par lui-même, s’il est traversé par un courant électrique, il devient un aimant.

Or, depuis le moment où elle avait été mise en présence du prince, une main mystérieuse avait coupé brusquement le courant spirituel qui traversait Madeleine et lui communiquait sa force d’action.

Durant les jours qui suivirent, elle se sentit vraiment inerte, et les événements firent d’elle ce qu’ils voulurent. On lui dit d’ôter sa coiffe, elle l’ôta. On lui présenta un élégant vêtement d’infirmière: elle l’accepta. On la conduisit dans une chambre pourvue du moderne confort: ce fut sa chambre. L’horaire qu’on lui signifia, elle ne le discuta pas. Plus on lui eût chargé son service, plus elle eût été satisfaite; elle devint peu à peu la lingère du prince, en même temps que son infirmière.

Et puis, elle pria et médita comme avant.

Non. Pas comme avant.

Elle s’efforçait de continuer exactement, au cours de sa vie nouvelle, les oraisons, les méditations dont elle avait pris au couvent la précieuse coutume; elle fréquentait toujours cette région surhumaine où elle avait passé tant d’heures d’hallucinations ferventes ou d’indicible paix. Mais le vide s’espaçait autour de sa prière, de sa méditation, d’elle-même. Elle n’avait pas perdu le secret de pénétrer dans le domaine céleste, mais dans ce domaine elle errait désormais toute seule. Aucune voix ne lui répondait. Il lui semblait qu’aucune oreille ne l’entendît...

Elle avait lu, dans l’histoire des grandes existences mystiques, bien des pages relatant semblable rupture entre le ciel et l’âme religieuse. Mais, en pareil cas, l’âme elle-même se sent aride, incapable d’élan vers là-haut... Tandis que l’âme de Madeleine restait chaude et active. Son esprit ne se refusait point aux méditations de naguère, et les paroles d’oraison fleurissaient comme avant sur ses lèvres. Seulement tout cela s’arrêtait en elle-même. L’encens qui brûlait dans son âme ne montait point vers les demeures saintes: il se consumait dans l’encensoir, et nulle spirale aromatique ne s’en évadait plus.

Pour un cœur ascétique, quel déboire plus affreux? Elle y eût perdu l’équilibre de ce pauvre cœur, s’il fût demeuré vraiment vide, puisque le divin Visiteur, pour lequel il s’était préparé, ne voulait plus le remplir. Or son cœur n’était point vide. Elle mit quelque temps à s’apercevoir de ce prodigieux phénomène. Tout l’abandonnait, et elle n’était pas désemparée. Nulle grâce d’en haut ne rafraîchissait plus son âme, et pourtant cette âme ne se sentait pas absolument disgraciée. Pourquoi? Madeleine pressentait la réponse que lui eût faite un confesseur. Il aurait dit: «C’est qu’une créature a pris la place de Dieu.» Eh bien! elle protestait. Non, elle n’avait pas moins de foi ni de piété qu’auparavant. Et ce qu’elle avait fait, ce qu’elle faisait en ce moment, la volonté de sauver une âme, d’arracher une proie à la damnation en était toujours la raison dernière. Après ces crises d’inquiétude qui tourmentent les mystiques, et où ils se demandent avec angoisse si c’est le Sauveur ou le tentateur qui les inspire, Madeleine finissait toujours par retrouver l’équilibre: «Il faut continuer comme j’ai commencé.» Elle constata que le calme lui revenait peu à peu, malgré la vague de froid qui tombait d’en haut. «Donc, se dit-elle, c’est une simple épreuve; mais Dieu me donne la force de la supporter et de remplir tout de même ma mission.»

En quoi son innocence même l’égarait... Une force la soutenait effectivement. Mais comment l’aurait-elle reconnue? Ce qu’elle avait entendu appeler l’amour, quand elle s’éveillait à la compréhension des choses, c’était une ignoble promiscuité dont le seul souvenir lui donnait la nausée. Elle était bien sûre que rien ne ressemblait moins au sentiment de maternité céleste qui déjà l’attachait à son malade.

* * * * *

Elle devait d’autant mieux s’y tromper que le prince la traitait à peu près aussi mal qu’il avait, précédemment, traité Miss Croydon. La plaie du côté était lente à se cicatriser. La fièvre, amortie le matin, montait vers la chute du jour et ne s’apaisait qu’assez tard dans la soirée. Le cœur fonctionnait irrégulièrement. Des oppressions soudaines arrêtaient le souffle. Il résultait de cet état que le prince Paul, tel que le voyait Madeleine depuis qu’elle veillait à son chevet, n’était plus celui qu’avaient connu Stéphanie ou la Montarena. C’était un enfant souffrant et grognon dont seuls pouvaient endurer l’irritabilité, les lubies, l’injustice fantasque, un automate britannique comme Miss Croydon, un vieux diable recuit comme Osterrek ou une petite sainte comme Madeleine. La lueur d’amabilité qu’il avait laissé entrevoir à celle-ci, le jour de la présentation, effet de l’imprévu et de la curiosité, n’avait plus éclairé leurs relations. Au contraire, on eût dit qu’il lui en voulait d’être jeune, vive, plaisante à regarder. Elle l’avait entendu dire à Osterrek:

--Les femmes me dégoûtent tellement que, la nuit, quand je me réveille, cela m’agace de voir cette gosse dormir sur le divan, avec son air d’ange. Je crois que je finirai par la ficher dehors comme la Croydon, et que je la remplacerai par un gros infirmier à moustaches qui sentira l’alcool et le tabac.

A quoi Osterrek avait répliqué:

--Mais non!... mais non! Gardez votre ange, monseigneur. Vous ne vous en repentirez pas.

--Tu crois?

--J’en suis sûr.

--Elle est d’ailleurs tellement dévouée!

--Parbleu!

Et cette fois encore, le prince, amusé, avait répliqué:

--Tu crois?

A ce moment Madeleine s’était montrée, et elle avait surpris le sourire railleur qu’échangeaient les deux hommes.

XIII

Quoi qu’en dît le prince à ses moments de méchante humeur, il s’accoutumait à son ange, et déjà il n’aurait pas consenti à s’en passer. Il lui arrivait, après une heure de causerie avec Osterrek, qui pourtant excellait à le distraire, de lui dire:

--Henri, je t’ai assez vu. Envoie-moi la petite et va te promener.

La «petite» arrivait, gardant, malgré l’accoutrement d’infirmière laïque, son air discret, son allure effacée de béguine. Et la conversation commençait. A dire vrai, le prince avait beaucoup moins envie de causer que de taquiner son ange. Nulle femme, fût-elle désirée, fût-elle aimée, n’avait jamais échappé à son goût de ce qu’Osterrek appelait «la banderiller». A cette envie perverse se mêlait le besoin d’une société féminine, qui survivait au désastre de la chair et à la mort du désir. Tout cela entremêlé, et, comment dire? velouté par l’obstination de plaire, de conquérir, de soumettre la victime à un esclavage passionné.

Or, cette fois, et pour la première fois, Paul «banderillait» un sujet dont nulle piqûre ne semblait effleurer, non pas la sensibilité, mais l’amour-propre. Il pouvait faire perler des larmes aux cils de Madeleine: il ne pouvait ni l’irriter, ni même provoquer sa bouderie. Pareillement, aucune habileté de questionnaire ne lui faisait dire ce qu’elle croyait devoir taire. Elle s’en excusait, elle en semblait mortifiée; mais on sentait que la torture n’aurait point fait passer le rempart de ses lèvres à des mots, à des secrets qu’elle voulait retenir.

Il la sentait alors désolée, mais inflexible, et ne savait s’il l’exécrait ou s’il commençait à l’admirer.

Les premières joutes entre l’enfant désarmée et le tortionnaire professionnel eurent naturellement Stéphanie pour sujet.

--Qu’est-ce qu’elle te disait de moi?

--Que vous aviez été très bon pour elle et qu’elle avait vécu très heureuse dans votre compagnie.

--Alors, pourquoi m’a-t-elle quitté?

--Elle pensait qu’elle n’avait plus le droit de rester auprès de vous.

--Elle t’a expliqué pourquoi?

--Je l’ai compris.

--Elle t’a dit que j’étais un grand criminel?

--Elle m’a dit qu’il fallait beaucoup prier pour vous.

--Et vous avez prié toutes les deux?

--Oui.

--Ensemble...

--Oui.

Sur cette réponse, Madeleine perçut bien que les yeux du malade se troublèrent et qu’un instant il préféra rêver que parler. Mais elle ne chercha pas à en comprendre la cause. Toujours, elle restait, au cours de l’entretien, volontairement passive.

--Qu’est-ce que vous demandiez pour moi, lorsque vous priiez ensemble? reprit le malade.

--La miséricorde d’en-haut.

--Pour que je n’aille pas en enfer?

Madeleine parut ne pas percevoir l’ironie.