Part 10
--Maintenant, je suis toute à vous, dit Madeleine en lui servant le plateau qui contenait le léger repas vespéral.
Alors Stéphanie lui confia toute son épreuve, depuis les jours de tentation jusqu’à l’apaisement qui succédait au sacrifice. Madeleine écoutait passionnément.
--Qu’aurais-tu fait à ma place? demanda Stéphanie en terminant.
Dans ses heures d’émoi, le tutoiement la rapprochait de la jeune fille.
--Je n’ai jamais subi le genre de tentations que vous me racontez, mais je sais qu’elles sont terribles, et, plutôt que d’y retomber, j’aurais agi comme vous. Entre le ciel et l’enfer, on n’hésite pas. Est-ce que... d’obéir au Père... cela vous a fait beaucoup de peine?
Stéphanie scruta quelques moments sa conscience.
--Pas autant que je l’aurais cru, dit-elle enfin. Je suis comme insensibilisée. Mais j’ai peur que la sensibilité ne se réveille, comme quand on a pris un cachet calmant et qu’on redoute la fin de son action.
--Oh! prononça Madeleine, avec sa lenteur réfléchie: ce n’est pas un calmant que vous avez pris. Vous avez subi une opération... J’ai été infirmière: je sais la différence.
--Peut-être... probablement. Je me sens amputée d’un peu de moi. Mais la pensée que ce malheureux souffre, là-bas... sans avoir auprès de lui aucun être qui l’aime.
--Oui... c’est affreux! dit Madeleine.
Elle questionna Stéphanie par petites questions précises, sur les circonstances et le lieu de l’accident. Stéphanie les expliqua en détail, sans trouble, comme si vraiment son cœur avait subi l’ablation de certaines fibres tendres. Penchée avec elle sur les cartes du _Bradshaw_, Madeleine suivit des yeux l’itinéraire que la comtesse d’Armatt avait parcouru pour venir au couvent, et celui qu’elle aurait dû parcourir pour rejoindre le blessé. Il fallait passer la frontière, couper transversalement l’est de la France, franchir les Alpes, gagner un lac, moitié suisse, moitié italien. Au nord de ce lac, et sur ses bords mêmes, une ville suisse au nom italien. C’était là.
--Le malheureux! répéta Madeleine.
Ses yeux gris retenaient des pleurs.
--Nous prierons ensemble, répliqua Stéphanie, dont le grave visage restait sec.
Madeleine ne répondit pas. Elle réfléchissait. Puis elle se leva, jeta ses bras autour du cou de la pécheresse, et elles se tinrent longtemps enlacées.
* * * * *
Quand Madeleine l’eut quittée, Stéphanie ne tarda guère à se coucher et s’endormit au susurrement de ses propres prières. Elle dormit d’une traite. Elle rêva, vers le milieu de la nuit, que la porte de sa chambre s’entr’ouvrait. Un de ces divins messagers dont parle souvent l’Écriture venait la visiter, s’approchait de son lit, posait sur son front le saint baiser, puis se retirait.
Levée au petit matin, elle aperçut tout de suite sur sa table un papier soigneusement plié, mais sans enveloppe, posé sur le _Bradshaw_.
L’ayant ouvert, elle lut:
«_Vous ne pouvez pas y aller. Alors, moi, j’y vais..._»
Les deux lignes étaient tracées d’une écriture menue, ferme, très lisible, et signées: _Madeleine_.
VIII
C’était une de ces nuits où toute la lumière du monde semble réfugiée dans les étoiles. Et les étoiles elles-mêmes se reculent aux profondeurs du ciel jusqu’à n’être plus que des scintillements qu’on distingue à peine, et qui, lorsqu’on les regarde, brillent et s’effacent tour à tour.
Coupant au plus court à travers allées et pelouses, la petite forme noire au chef blanc, un mince châle tricot noir sur les épaules et, à la main, pour tout bagage, un petit sac à provisions en moleskine, se glissa vers quatre heures après minuit jusqu’au mur sud du monastère et gagna la porte au cadre disjoint.
La cloche de Matines n’avait pas encore sonné; tout dormait dans le couvent. Les chiens féroces, lâchés la nuit, n’aboyèrent pas sur son passage; l’un d’eux se mit à gambader silencieusement à ses côtés, la frôlant à chaque bond, de son souple corps élancé; l’autre la suivait en trottinant. Elle se tourna vers eux avant de tirer le verrou de la porte et leur ordonna de s’arrêter. Aplatis sur le gravier du sol, ils rampèrent jusqu’à elle; ils haletaient d’une tendresse formidable.
Elle leur dit:
--Mes petits frères, je vous défends de sortir avec moi.
Ils grondèrent, mais ils ne bougèrent pas, même quand elle ouvrit la porte et passa dans l’entre-bâillement, même quand, de ses doigts menus, elle repoussa, de l’extérieur, le verrou dans son logement. Alors seulement, comme elle abordait d’un pas alerte le sentier sur lequel donnait le seuil, elle entendit les molosses gratter furieusement de leurs griffes, debout contre le vantail. L’un des deux aboya. Puis tout se tut.
* * * * *
Elle marcha vite par la nuit noire. Si noire qu’elle fût, dans cette étendue plate, la faible ligne du sentier se détachait sur le fond d’herbe ou de chaume. Et puis, tant de fois elle l’avait suivi, du temps où elle était converse! D’ailleurs, à quelques centaines de mètres, il rejoignait un bon chemin pavé, conduisant en une heure de marche au sinueux cours d’eau qui dentelle la frontière.
Sur le chemin pavé elle commença de sentir l’approche de l’aube. Sans troubler le calme nocturne, une brise fraîche lui léchait par instants la joue gauche, tandis que, juste à l’opposé, tout au fond de l’horizon, l’ombre semblait se disjoindre lentement dans un gris fade.
Elle priait, tout en marchant, à la manière qu’elle avait inventée pour son usage et qui consistait «à dire les mots très lentement, en y pensant bien fort». En prononçant ainsi les mots sacrés, il lui semblait que, chaque fois, elle découvrait dans le _Pater_, le _Credo_, le _Confiteor_ ou l’_Ave Maria_, et aussi dans le _Sub tuum_ et le _Souvenez-vous_, des sens nouveaux auxquels elle n’avait jamais pris garde et qui l’enchantaient. Une autre forme de sa prière, que personne non plus ne lui avait suggérée, était de converser avec le saint ou la sainte qu’elle priait: surtout avec sa patronne sainte Madeleine. Non qu’elle s’imaginât que la sainte lui répondît: «Mais, disait-elle volontiers, j’essaye de penser comme elle penserait, et cela me fait grand bien.»
* * * * *
... Ah! voici la vilaine grisaille de l’est qui blanchit, là-bas. C’est un spectacle que Madeleine aime à regarder, quand il lui est loisible de s’y attarder un moment, par exemple de la lingerie du couvent, tournée vers l’orient. Ici, seule dans l’immense plaine, c’est plus beau encore; on dirait que le jour vient à votre rencontre. Et comme il vient vite à partir du moment où la grisaille de l’horizon se déchire! Il naît du jaune, du rose, du bleu vert, dans la déchirure, et puis tout d’un coup la pointe des chaumes s’illumine, et c’est le matin, à la fois languissant et joyeux.
Allons, ne traînons pas!... Déshabituée de la marche sur les routes par dix-huit mois de claustration, la jeune fille s’étonne: il lui semble que jadis elle arrivait si vite à la rivière, et voici qu’elle aperçoit devant elle la ferme de Barlon, qui marque seulement la moitié du chemin. Elle s’active tout en conversant à demi-voix avec sa sainte patronne:
--Voyez-vous, je ne pouvais pas faire autrement. J’ai senti que ça m’était commandé, comme quand je me suis sauvée de Forchamps pour me réfugier à la Quarantaine. (_Un petit silence._) Mais, chère patronne, je ne pouvais pas consulter, parce que l’on aurait essayé de m’en détourner et qu’_il fallait_!... (_Un petit silence._) Non, je n’ai pas du tout entendu de voix pour me le commander, je suis sûre tout de même que cela m’est commandé... Certainement je le fais volontiers, puisqu’il le faut... Si j’avais résisté, je suis sûre qu’aujourd’hui je n’aurais pu ni prier, ni dormir, ni manger... Alors, n’est-ce pas, j’ai bien fait? (_Un silence assez long._) Oui, un petit mot pour le Père et un pour madame Stéphanie... (_Une minute de silence, puis elle reprend._) Des remords? Oh! ma sainte patronne! Est-ce que saint Paul ne dit pas: «J’ai travaillé de mes mains, de manière à ne rien vous coûter.» Moi aussi j’ai travaillé de toutes mes forces: j’ai gagné mon pain, mon vêtement et mon abri... Et puis, n’est-ce pas, vous êtes avec moi, sainte patronne, je le sais bien, et vous ne me quitterez pas, jusqu’au bout?... Voyez... j’approche de la rivière... Voilà les côtes...
Ce que Madeleine appelait «les côtes», c’étaient les faibles ondulations qui, du vaste plateau qu’elle venait de traverser, s’inclinent vers le lit du cours d’eau. Au bord du chemin pavé, ou reliées au chemin par une allée d’arbres fruitiers, les habitations devenaient plus fréquentes. Leurs volets blancs ou verts, parfois bleus, s’ouvraient en ce moment au soleil qui commençait de briller, à travers la brume de la petite vallée. Puis cette brume se fendit, se volatilisa, et la vallée elle-même apparut, modeste et charmant paysage: l’eau sinueuse, le mince village tapi sur la rive proche, le pont frontière.
--... Tiens! Ma Sœur... Sœur Madeleine, n’est-ce pas? Par exemple! Il y a longtemps qu’on ne vous voyait plus!
Le pont franchi, et aussi le poteau tricolore, c’est le douanier, encore coiffé de son vieux calot bleu-horizon, qui reconnaît la petite converse. Avant qu’elle fût postulante, le monastère l’envoyait souvent au chef-lieu français, pour faire des commissions ou des emplettes.
--Bonjour, monsieur Roblin.
--Ah! Vous vous rappelez mon nom? C’est gentil. Alors voilà que vos courses vous ramènent chez nous? Et vous nous apportez le soleil?
Ça a beau être une petite nonne, l’ex-sergent du train (blessé au pied gauche, croix de guerre) se redresse, boutonne son dolman et équilibre son calot sur ses gros cheveux châtains. Et il continuerait bien à causer, si une voiture de drapier ambulant ne s’engageait sur le pont et ne le forçait à couper l’entretien...
--Vous repasserez bien ce tantôt? crie-t-il en courant au-devant de la voiture.
Mais il n’entend que ces mots au vol:
--Adieu, monsieur Roblin!
Et quand il en a fini avec les papiers du voiturier nomade, la petite nonne a disparu au coude de la route, derrière le rideau de peupliers.
* * * * *
Assise sur le coussin noir du train, elle égrène maintenant son chapelet, très lentement, bercée par la chanson rythmée que les roues modulent sur les rails... Tout s’est passé comme il fallait; la voyageuse n’a pas eu un instant d’hésitation ni d’anxiété. Moins d’une lieue entre la douane et le chef-lieu. Au chef-lieu, ce n’est pas difficile d’aller à la gare, de grimper sur une des banquettes de bois pour hausser sa figure jusqu’aux grandes affiches jaunes où sont écrites les heures des trains, encadrant une carte très claire qui dessine tout l’est de la France et un morceau de la Suisse. Après quoi l’on va prendre son billet de troisièmes et l’on attend cinq quarts d’heure, assise sur la même banquette de bois où l’on a grimpé tout à l’heure. On attendrait bien davantage. Attendre n’est rien, quand on a discipliné ses nerfs à n’agir que sur les ordres d’autrui, comme le soldat auquel le centurion dit: «Va là-bas!» et il y va; «Reste ici!» et il y reste. Le couvent rend familières l’immobilité et l’attente: peu à peu, pour la moniale, ces deux ennemies de l’agitation du monde prennent de la douceur, comme la cellule.
Le train est un omnibus matinal qui se faufile sans hâte de station en station, un train pour les campagnards. Quand il s’arrête ou qu’il repart, il secoue ses chaînes comme un forçat en corvée. Madeleine, dans son compartiment, n’a pas de vis-à-vis. A l’autre bout, les deux coins sont occupés, l’un par une vieille femme en noir, à ample jupe et à corsage plat, coiffée d’un bonnet blanc bien propre et qui garde auprès d’elle un panier où remue quelque chose d’invisible; l’autre, par un soldat bleu, qui, sans doute, rejoint le prochain régiment d’artillerie. Aux haltes, il s’arrête de ronfler, mais il ne se réveille pas. Le paysage, peu à peu, s’accidente et s’anime. Quelque chose de vif et de joyeux, que depuis longtemps la petite prisonnière ne ressentait plus, la pénètre par moments. Une ride d’inquiétude passe aussitôt sur la calme surface de son cœur. Mais tout de suite elle a recours à sa sainte patronne.
--Est-ce que c’est mal d’être contente?... Non, n’est-ce pas? La campagne au soleil, c’est l’œuvre du Bon Dieu? Ma chère patronne, vous savez bien que je veux seulement aller où il me dit d’aller et faire ce qu’il veut que je fasse. Je vois tout cela très clair jusqu’à un certain moment. Après, par exemple, je ne vois plus. Mais je suis sûre que vous me le direz, le moment venu...
Toute la douceur de l’automne, cet air qu’elle respire en contient l’essence. Elle se sent vivre aussi près de Dieu qu’au couvent, mais d’une vie plus consciente, moins engourdie. La plénitude de cette vie a même quelque chose d’excessif, qui fatigue le cerveau et le corps après les avoir suractivés. Et puis, de toute la nuit précédente, Madeleine, préparant son départ, n’a pas fermé les yeux. Ses paupières s’appesantissent. Maintenant c’est invincible. Elle ne résiste pas; accotée dans l’angle dur du wagon, elle s’endort, et le chapelet de buis, entre ses fins doigts exsangues qui le serrent, s’endort aussi.
IX
Même dans les trains qui flânent aux stations et ne se hâtent point de l’une à l’autre, on fait tout de même des lieues et des lieues, entre l’aube et le coucher du soleil. D’ailleurs, vers deux heures après-midi, Madeleine a quitté le train campagnard, qui terminait sa course placide dans une vaste gare bruyante. Elle a attendu, après s’être dûment informée, sur un quai de la gare, où bientôt s’est précipité en trombe de fumée, de vapeur, de grincements de freins et de sifflets, un autre train, celui-ci formidable, plein de voyageurs, où la petite nonne noire à coiffe blanche a eu bien du mal à trouver une place... Et à peine elle était assise que les portières claquaient, repoussées, verrous rabattus, et que le train raidissait de nouveau sa musculature à travers un paysage qui tournoyait, comme pris de folie, et semblait, accroché aux mouvantes portées du télégraphe, monter et descendre, telle une image au bout d’un fil.
Et boire, et manger, parmi tout ce tintamarre et cette ruée éperdue?
Voilà des complications qui n’embarrassent guère une petite converse! Il y a justement, à côté de Madeleine, un monsieur d’une quarantaine d’années, convenablement mis, cheveux et moustache noirs, cravate jaune et grosse perle fausse, agrafe du stylo à la poche de sa veste, un monsieur qui n’a l’air ni d’un paysan, ni d’un ouvrier, ni d’un domestique, un monsieur très convenable, très prévenant. Il a prié Madeleine de prendre le coin qu’il occupait; il ne la dérange pas lorsqu’elle égrène son chapelet, mais il lui dit poliment quelques mots quand elle remet les grains de buis dans sa poche. Et comme on allait atteindre une certaine ville qu’il lui a nommée, il l’a prévenue qu’on avait le temps de descendre, de boire un verre de bière et d’acheter d’excellents petits pains fourrés de jambon. Madeleine est descendue, elle a acheté et grignoté le pain au jambon. Mais au lieu de boire un verre de bière, elle s’est abreuvée le long du quai au jet même d’une fontaine sur laquelle on avait écrit lisiblement, au-dessus de l’attache d’une chaînette portant une petite tasse d’étain: _Eau potable_.
* * * * *
Peu à peu, la nuit s’est abattue sur la région montueuse où le train engouffre sa tempête de feu, de fumée, de fracas; au passage de cette trombe les tunnels ont l’air de s’écrouler. Jamais de sa vie Madeleine n’a connu pareille vitesse, et le cœur lui battrait certainement si elle n’était pas assurée qu’il ne peut rien lui arriver avant que certaines choses, qu’elle doit faire, soient accomplies. Comme le soldat du centurion, elle obéit à un appel: mais le divin centurion par qui elle est appelée n’appelle point où l’on ne saurait arriver. Madeleine est maintenant à l’aise dans son encoignure. Le monsieur au stylo a momentanément quitté la place qu’il occupait auprès d’elle et cause, dans le couloir du wagon, avec deux femmes jeunes qui ont l’apparence de bonnes endimanchées. Madeleine glisse son chapelet dans sa poche, croise ses mains sur le creux de sa robe, ferme les yeux.
--Chère sainte patronne, je me confie à vous, j’ai sommeil. Protégez mon sommeil et réveillez-moi quand il le faudra...
Aussitôt sa pensée s’embrouille doucement, comme un écheveau de laine remué par la main d’un enfant. Elle voit en songe la porte au cadre disjoint... le bracelet de Stéphanie... les fils du télégraphe qui montent et descendent... Puis, tout d’un coup, net comme si elle était agenouillée devant le tableau de la chapelle froide, le Christ descendu de sa croix avec ses paupières entr’ouvertes et la plaie vivante de son côté... Vision d’un instant; aussitôt qu’elle s’est effacée Madeleine dort.
Elle dort longtemps.
* * * * *
--Mademoiselle!... Mademoiselle!... Excusez-moi si je vous réveille.
Madeleine ouvre les yeux, parfaitement calme et tout de suite consciente. L’oraison jaculatoire qu’elle a inventée, l’oraison du réveil, est déjà sur ses lèvres: «Sainte Vierge Marie, faites-moi telle que vous me voulez!»
--Mademoiselle, reprend le monsieur au stylo, je vous demande pardon... Je voyais que vous dormiez fort... Et dans une petite demi-heure nous serons à la frontière suisse.
Les yeux gris-poussière de la jeune fille sont fixés sur lui, et il en soutient assez fermement le regard. Comme elle n’a rien répliqué, il continue:
--On est assez sévère à la douane suisse. Alors c’est pour vous dire... On va jusqu’à faire déshabiller des dames.
Madeleine ne bronche pas.
--Mais naturellement vous avez un passeport bien en règle.
Madeleine n’a aucun passeport. Il ne lui en a pas fallu pour entrer en France, le matin de son évasion: le couvent de la Quarantaine et la douane sont en relation de bon voisinage. Certes, elle n’a pas omis de prévoir qu’elle avait encore une frontière à passer pour atteindre le but de son voyage. Mais, ne possédant aucun moyen de résoudre d’avance la difficulté, elle s’en est remise à la Providence. A présent que le monsieur au stylo lui parle justement de cela, elle l’écoute tout en se tenant sur ses gardes. Pour elle, rien n’arrive par hasard: c’est presque un blasphème d’appeler hasard les arrangements de la Providence.
Le monsieur tire un gros portefeuille de sa veste, un portefeuille bourré de papiers. Une des poches laisse aussi passer des lisières de billets de banque. Il tend sa carte à Madeleine, avec un: «Permettez-moi, mademoiselle...» et Madeleine lit sur le rectangle blanc:
«_Enrico Bertini_, représentant de commerce, _Rosario_.»
Mais elle ne répond toujours rien.
--Si vous n’avez pas de passeport, reprend-il à voix plus basse, on ne vous empêchera pas seulement de passer la frontière, mais on vous fera des tas d’ennuis. Ce serait dommage; on voit que vous êtes une demoiselle très convenable... Tenez, je puis peut-être vous tirer d’embarras. Voulez-vous venir avec moi dans le couloir, on sera mieux pour causer?
Elle le suit, sans l’ombre d’une hésitation. Appuyés tous deux à la paroi trépidante, elle l’écoute, il parle:
--Je recrute en ce moment des vendeuses pour le commerce des tissus, en Argentine. Oh! je ne vous propose pas d’en être... J’ai tout ce qu’il me faut: deux demoiselles françaises avec lesquelles vous m’avez peut-être vu causer. Et je dois en retrouver trois autres, des Italiennes, à Milan; toutes cinq s’embarqueront mercredi avec moi, sur le _Julio Cesare_... Alors, vous concevez, nous sommes au complet, et vous voudriez venir que je ne pourrais pas vous emmener. Mais j’ai là, dans mon portefeuille, trois passeports de dames françaises bien en règle: la troisième dame s’est trouvée souffrante au dernier moment et n’a pas pu partir. Si vous voulez en profiter?...
Il a dit toute cette fin un peu précipitamment, parce que les prunelles gris-poussière regardaient jusqu’au fond de ses yeux à lui, de ses yeux bruns de méridional. Madeleine répond simplement:
--Je vous remercie, monsieur.
Alors, il reprend de l’assurance.
--Vous comprenez... Ce que j’en fais, c’est pour vous rendre service. Moi... je n’ai rien à y gagner... C’est pour vous rendre service...
--Est-ce que j’aurai à répondre?... ou à signer quelque chose? questionne Madeleine.
--Rien du tout... absolument rien, mademoiselle. Je suis connu du personnel de la douane. Il n’y a pas trois mois que j’y suis passé, dans l’autre sens. On ne vous demandera rien. On ne vous dira rien. C’est moi qui parlerai pour vous, comme pour les deux autres dames. Vous n’aurez qu’à vous tenir avec elles... Les voici justement... Je vous les présente, n’est-ce pas?... Mademoiselle Maria... Madame Henriette... Et vous? Mademoiselle...
--Madeleine.
--Mademoiselle Madeleine... Voilà... Nous approchons. Restez ensemble, n’est-ce pas, ne me perdez pas de vue, ne parlez à personne. Si l’on vous parle, ne répondez rien, absolument rien, même aux employés de la gare et aux douanes. Si l’on insiste, faites signe que vous ne comprenez pas... Je me charge de tout. Vous allez sur Milan, n’est-ce pas?
Madeleine ne répond rien.
--Eh bien! à la frontière italienne, ce sera tout pareil... Quand on est bien connu, comme moi, vous concevez...
Il s’éloigne. Les deux Françaises auraient bonne envie d’engager la conversation avec leur nouvelle connaissance. Mais Madeleine a déjà repris ostensiblement son chapelet; les grains de buis coulent lentement entre ses doigts. Les deux femmes, échangeant un regard, s’écartent.
* * * * *
Le train, après trois quarts d’heure d’arrêt à la douane, a repris sa course un peu ralentie à travers le décor effrayant des montagnes. Madeleine et Bertini sont de nouveau assis côte à côte. Comme Madeleine se tait, Bertini est bien forcé de se féliciter lui-même pour le coup du passeport.
--Vous avez vu, mademoiselle Madeleine? Vous avez passé comme une lettre à la poste. Ni vu, ni connu. Avec moi, on n’est jamais pris... Vous comprenez, quand on a roulé comme moi en Russie, dans les deux Amériques et dans tous les recoins de l’Europe... Si vous avez besoin de quelqu’un qui connaît Milan, je suis à votre disposition! Et tenez? voulez-vous me faire le plaisir d’accepter à déjeuner avec ces deux dames françaises et moi? On causera plus tranquillement qu’ici... Et peut-être vous déciderez-vous à nous suivre en Argentine... Un pays de Cocagne, mademoiselle... Une jeune fille comme vous à Rosario ou à Buenos-Aires ramasse une fortune en cinq ans... Alors, n’est-ce pas? Vous déjeunez avec nous à Milan, _Trattoria del Duomo_... Bonne maison, où je suis bien connu. C’est dit?
--Si je le puis, répond paisiblement Madeleine.
--Ah! je comprends, fait Bertini, songeur. On doit vous attendre à l’arrivée.
Madeleine ne dit ni oui ni non, et la conversation, pour le moment, en reste là.
Il est d’ailleurs bien vrai qu’à la douane frontière, Bertini n’avait pas exagéré son influence. La voyageuse n’a pas eu à ouvrir la bouche pour accomplir les formalités du passage. Elle a d’ailleurs observé qu’un employé filtrait le groupe des trois protégées de Bertini en les faisant passer par la consigne des bagages et, de là, regagner le quai. Elle n’a rien perdu des conciliabules de cet employé avec Bertini et avec un douanier galonné. Que lui importe? Repliée sur sa propre conscience, elle n’a pas cessé de converser avec les mystérieuses puissances qui la protègent. Et des versets qu’elle aime dans les Écritures ont chanté dans sa mémoire; celui-là par exemple:
«Ils saisiront impunément les serpents, et, s’ils boivent quelque chose de mortel, cela ne leur fera pas de mal.»
Et encore cette fin de chapitre de l’Évangile, où sont racontées les embûches des pharisiens contre Jésus, et qui se termine ainsi:
«Mais lui, déjouant leurs desseins, _passait_...»
* * * * *