La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire
Part 9
Malheureusement, plus d'un grain d'extravagance se mêlait à cette littérature chevaleresque. Les antiquités juive, grecque et romaine, l'Orient, l'Occident, Jérusalem, Constantinople et Rome s'y rapprochaient par trop naïvement; l'histoire, la géographie, la raison y étaient trop violentées. Dans le roman du _Chevalier Marsindo_, on voyait le chevalier de l'Épine défier, à la tête d'un pont, près de Constantinople, en l'honneur de sa maîtresse, tous les paladins de Grèce et de mille autres lieux, démonter et vaincre Garfir, roi de Thessalie, et Pirio, roi d'Argos. Les romans de _Montésinos_ et le _Fierabras_ brouillent ensemble sans aucun discernement, plusieurs chansons françaises, tout cela, dans un temps de critique, de raisonnement et de politique, le temps de Christophe Colomb et de Charles-Quint. Ces excès d'invention avaient convenu au moyen âge, qui vécut de merveilleux, et, sans cesse déçu par la réalité, se consola par le miracle. Mais la Renaissance, qui rendit à l'Europe le sens de la critique, fut funeste aux légendes. Tout éprise d'antiquité classique et de paganisme, elle ne retint plus les traditions chevaleresques que pour s'en égayer: Pulci, Boiardo et l'Arioste accumulèrent, avec un esprit infini, d'amusantes absurdités, puisées à pleines mains, de droite de gauche, dans la littérature antérieure. Mais leurs œuvres élégantes ne s'adressaient qu'aux lecteurs délicats; en Espagne, elles ne pouvaient supplanter le vieux roman. Les nobles castillans, qui avaient reçu en Lombardie et dans la vice-royauté de Naples la culture italienne, et les premiers lettrés de la Renaissance espagnole qui se formaient à l'école des humanistes de l'Occident, accueillirent avec ardeur cette interprétation sceptique des fables chevaleresques. Mais le peuple ne pouvait en savourer l'ironie. C'est ainsi qu'entre les lecteurs ignorants et crédules des contes de nourrices et les beaux esprits de Madrid et de Salamanque se posa, au temps de Philippe II, comme une question des romantiques et des classiques, du moyen âge et du goût moderne.
Alors apparut le manifeste littéraire de la première partie du _Don Quichotte_. Dès le premier chapitre, la portée de l'ouvrage se montre d'une façon générale. Il ne s'agit plus seulement ici, comme dans l'_Orlando Furioso_, de divertir le lecteur par des merveilles poussées jusqu'à la folie, mais de faire toucher du doigt la folie du malheureux que ces merveilles ont troublé, et, par la trivialité des aventures, de tuer le rêve de l'aventurier. Deux épisodes fort importants, l'exécution sommaire de la bibliothèque du chevalier et la conversation du chanoine et du curé escortant la cage du héros enchanté; plus loin enfin, dans la seconde partie, la conversation dans l'hôtellerie interrompue par le massacre des outres de vin, permettent de dégager du roman la critique de Cervantes sur la littérature populaire de son pays. A la dernière page du livre, l'écrivain fait dire à bon droit à sa propre plume, au moment où il la dépose pour toujours: «Les extravagantes histoires de chevalerie, frappées à mort par celle de mon _Don Quichotte_, trébuchent déjà et vont tomber tout à fait sans aucun doute.» Il pouvait montrer la grande foule des romans chevaleresques se heurtant à la tombe de don Quichotte et s'écroulant comme une ruine. Mais on jugerait mal Cervantes si on lui imputait, à l'égard du moyen âge tout entier, des légendes, des poèmes et des récits de jadis, un mépris sans mesure. Dans tout conflit entre la foi et les idées du passé et celles de l'avenir, les esprits de second ordre prennent seuls un parti extrême: les intelligences très hautes, qui voient la suite et la raison d'être des traditions, s'attachent à une pensée plus libérale. Rappelez-vous notre Rabelais et son rôle à l'heure même où le génie français traversa la crise de la Renaissance. Vers 1550, la Pléiade, par la voix de Joachim du Bellay, renverra superbement aux «Jeux floraux de Toulouse», c'est-à-dire aux lecteurs de province, les romans de la Table-Ronde. Mais, dans ce renouvellement profond et un peu hâtif du XVIe siècle, par son livre et par sa langue, Rabelais osait alors rattacher notre passé gaulois aux temps qui venaient de s'ouvrir. Il jeta un pont sur l'abîme qui s'était creusé tout d'un coup entre les deux grandes époques de notre histoire intellectuelle. Malheureusement, il fut presque le seul à y passer. Il me semble que cette tentative de conciliation fut reprise en Espagne par Cervantes, à l'occasion du dénombrement critique des livres de don Quichotte. Dans ce chapitre, qu'il faut lire avec une sérieuse attention, il a voulu séparer le bon grain de l'ivraie. Et, si le bon grain s'est trouvé rare, la faute n'en est ni à Charlemagne ni à Merlin, mais au goût particulier d'un gentilhomme de village.
Or, donc, ce matin-là, don Quichotte, vaincu la veille, roué de coups par un muletier, dormait à poings fermés dans son lit: il voyait en songe les Douze Pairs, la fée Mélusine et le marquis de Mantoue. Le curé, le barbier, sa nièce et la gouvernante entrèrent tout doucement dans la bibliothèque. Il y avait là plus de cent gros volumes et autant de petits, bien reliés, toute la littérature chevaleresque et bucolique de l'Espagne. Ces quatre personnages n'aimaient point l'idéal et n'entendaient rien aux rêves grandioses du cher oncle: ils avaient décidé que, les livres ayant gâté la cervelle de don Quichotte, il fallait les brûler. La gouvernante courut chercher un pot d'eau bénite et un goupillon; le curé sourit de la simplicité de cette bonne âme; il ne voulut point qu'on jetât au hasard et sans jugement les coupables dans la basse-cour, et, comme il était lettré et bon théologien, il épargna les plus distingués et sauva même du feu ceux dont les fautes lui parurent vénielles.
Le premier qu'on arrache de son rayon, le père d'une longue postérité, _Amadis de Gaule_, docteur et «dogmatiseur d'une si pernicieuse secte», le «meilleur de tous les livres qui ont été composés de ce genre», commence la série des élus, «comme premier livre de chevalerie qui s'est imprimé en Espagne, et duquel tous les autres ont pris leur origine». Mais ses fils et petits-fils, _Esplandian_, _Amadis de Grèce_, descendent lestement par la fenêtre, et, sur leurs talons, _Don Olivante de Laura_, le plat _Florismart d'Hyrcanie_, le _Chevalier Platir_, le _Chevalier de la Croix_. Mais voici le _Miroir de Chevalerie_, c'est-à-dire, à la fois, la bonne tradition française, Turpin, Renault de Montauban, et la traduction «du fameux Mathieu Boiardo» et aussi de quelques autres poèmes italiens; c'est, par conséquent, de l'avis du curé, comme un cousin espagnol du «chrétien poète Louis Arioste, lequel si je trouve ici et qu'il parle une autre langue que la sienne, je ne lui garderai aucun respect; mais, s'il parle son idiome, je l'embrasserai de tout mon cœur». Quant au _Miroir_ et à tous ceux qui «se trouveront traitant des choses de France», ils seront réservés avec soin, jusqu'à plus ample information, excepté, toutefois, le _Bernardo del Carpio_ et le _Roncevaux_. Il s'agit ici de deux romans tirés de la _Chronica Hispania_ et de la _Chronique_ d'Alphonse X, deux fausses chansons de Roland, où Bernard del Carpio, allié des païens, taillait en pièces la chevalerie française. _Palmerin d'Oliva_ est condamné aux flammes, mais _Palmerin d'Angleterre_ est recueilli avec une rare bienveillance. Le curé l'attribue à «un savant roi de Portugal». C'était une imitation du vieil _Amadis de Gaule_, modifié en ses éditions successives sous différents noms d'auteurs, et remarquable par l'art de la composition, la vérité des caractères, le bon goût de l'invention. _Don Bélianis_ est donné au barbier, à condition qu'il ne le laissera lire à personne, et le curé mettrait volontiers dans sa poche _Tiran le Blanc_, «trésor de contentement et mine de passe-temps». Les aventures en sont aussi amusantes qu'absurdes. Le même jour, Tiran bat en duel les ducs de Bourgogne et de Bavière, les rois de Pologne et de Frise: il prend Rhodes au sultan du Caire et Constantinople au Grand-Turc; l'empereur grec reconnaissant lui accorde la main de sa fille Carmesina, près de laquelle le chevalier, grâce à la complaisante duègne Placerdemivida, avait déjà passé quelques instants agréables. Entre temps il avait fait cadeau à la bonne dame d'un royaume quelque part en Afrique. Néanmoins, ajoute le curé, dans ce roman la vraisemblance se concilie encore avec le merveilleux; «les chevaliers mangent et dorment, et meurent en leurs lits, font testament avant leur mort.»
Ainsi, pour ne rien dire des bucoliques et des bergeries, qui eurent aussi leur tour, trois groupes d'œuvres romanesques méritaient, selon Cervantes, de demeurer entre les mains des lecteurs cultivés: celles qui dérivaient directement des sources mêmes de la légende chevaleresque, de la _matière de France_ et de la _matière de Bretagne_; les romans et poèmes illustres des peuples étrangers, mais en leur langue originale, enfin les œuvres divertissantes à la fois par la fantaisie de l'invention et la réalité des mœurs et de la vie. Tout le reste fut condamné au feu pour hérésie envers le bon sens, la tradition historique et le bon goût. Ils brûlèrent parfaitement et bientôt l'odeur inquiétante de l'auto-da-fé se répandit dans le logis. Mais don Quichotte demeura fou, car il savait par cœur toute sa bibliothèque. Que lui importait que ces romans ridicules, dont le populaire illettré faisait ses délices, ne fussent plus qu'une poignée de cendres légères? L'idéal qu'ils portaient en eux était entré dans l'âme du héros de la Manche. La servante avait perdu son eau bénite et ses _oremus_, et le curé allait s'apercevoir bientôt, par la très prochaine escapade du chevalier, qu'on ne guérit pas les esprits en brûlant les livres.
II
D'ailleurs, des livres nouveaux, des idées nouvelles n'étaient pas le remède propre de la folie de don Quichotte. En lui, ce n'est pas la raison même qui est atteinte le plus profondément. Elle n'est malade que par contre-coup. Ni le sophisme, ni l'ironie, ni le mensonge ne l'ont gâtée. Jamais il n'a essayé de justifier une action vile par un raisonnement faux. C'est pourquoi le cœur est intact en ses parties les meilleures. Le chevalier est demeuré bon, courtois, loyal, héroïque. Sa conscience était droite, sa parole fut, jusqu'à la fin, comme son épée, d'un vrai gentilhomme. Et cependant, c'est bien au cœur qu'est le siège du mal. C'est par l'excès de l'enthousiasme et l'essor immodéré des passions généreuses que don Quichotte s'est perdu. Quelques siècles plus tôt, au temps des preux, il eût paru à sa place, parmi les pairs de Roland, sous la bannière du Cid; mais il est venu trop tard, en un âge vieilli, paladin suranné que les sages tournent en dérision. Si les empereurs légendaires qui dorment au fond des cavernes, sur les hautes montagnes, si Charlemagne et Barberousse, se redressant tout à coup, descendaient, avec leurs armures rongées par la rouille, dans les plaines et dans les villes, ils ne donneraient pas un spectacle plus étrange. Quand les dieux sont morts, les gens avisés soufflent gaiement sur la dernière lampe du sanctuaire, et il faut avoir l'âme bien enfantine et bien grande pour essayer de la rallumer.
Tel avait été, pour son malheur, Michel Cervantes, et, dans le personnage de don Quichotte, il a mis le sentiment mélancolique de sa propre vie. Son roman, commencé dans une prison, terminé dans un logis d'aventure, a le charme triste d'une confession: un lien douloureux y unit les rêves et les déboires du héros aux espérances et aux désillusions de l'auteur. Cervantes traîna toute sa vie le fardeau d'une longue misère. Aucune des choses qu'il entreprit ne réussit, et les entreprises de l'Espagne ou de la chrétienté auxquelles il prit part allègrement tournèrent pour lui d'une façon plus ou moins lamentable. Véritable chevalier errant, il servit son pays sur terre et sur mer en Italie, à Tunis, en Portugal, aux Açores; il assista, dans les eaux de Lépante, au suprême effort de l'Europe contre l'islamisme. Deux coups de feu dans la poitrine, la main gauche brisée, sept mois de fièvre dans les hôpitaux de Sicile, quatre années de captivité aux bagnes d'Alger, des procès, un peu de prison de temps en temps, la pauvreté toujours, la demi-domesticité de l'homme de lettres attaché à la clientèle des grands personnages, la course haletante du poète dramatique en quête d'un théâtre et du petit fonctionnaire au service du fisc; enfin l'effronté plagiat et les injures d'Avellaneda qui osa continuer le _Don Quichotte_, tel fut ici-bas le lot de Cervantes. Certes, il eût eu le droit d'imaginer un Hamlet espagnol dont l'histoire eût témoigné d'une façon amère de la vanité du génie, du courage et de la bonté, toujours trahis par la malice des hommes, l'insolence de la fortune et la médiocrité de la vie. Mais il y avait, dans cette âme méridionale, trop de bonne grâce et de douceur, et peut-être aussi cette idée qu'après tout, l'idéal étant une joie très noble, les fous ont dès ce monde une part au royaume de Dieu. C'est pourquoi il faut avoir l'oreille assez fine pour reconnaître, à travers le franc éclat de rire du _Don Quichotte_, le cri tragique du malheureux grand écrivain.
Ici, en effet, domine la comédie, parce que la passion touchante du chevalier pour l'héroïsme ne se peut manifester que par des chimères ou des actes ridicules. Il plane à une telle hauteur au-dessus des réalités de la vie qu'il ne les aperçoit plus, sinon transfigurées par un mirage éblouissant. S'il aborde de front les choses, il s'y heurte avec une telle maladresse que, du choc, il tombe piteusement, et nous rions de la culbute; s'il se mêle à la vie des autres hommes, à leurs plaisirs ou à leurs peines, c'est toujours à contre-temps, et nous rions encore. Lui seul est profondément sérieux et convaincu. Il marche, avec une allure magnifique, le front perdu dans les nuages: moulins à vent et moulins à foulons, troupeaux de moutons ou de flagellants, hôtelleries campagnardes, châteaux de grands seigneurs, muletiers égrillards, vénérables duègnes, espiègles caméristes, relaveuses de vaisselle, renouvellent ou exaspèrent l'idée fixe du chevalier: au violent soleil d'Espagne, dans le désert poussiéreux, dans la campagne blanche et morne, au fond des gorges horribles de la Sierra Moréna, il passe tout droit, avec la sérénité d'un poète: la nuit, toujours debout et chargé de ses vieilles armes, il veille et songe encore, et, tandis que Sancho ronfle entre Rossinante et le grison immobiles, pensif et tout pâle sous un rayon de lune, il écoute comme en extase le bruissement infini de la nature. S'il rencontre sur sa route les amours violentes ou les passions naïves de Cardénio et de Lucinde, de don Fernand et de Dorothée, de Claire et de don Louis, l'émotion qu'il en reçoit rallume encore les fantaisies de son cerveau. Il ne s'éveille qu'à la suite de la plus humiliante de ses aventures: battu en combat singulier, condamné par son serment chevaleresque à une longue inaction, il ouvre enfin les yeux, reconnaît sa folie et retombe d'une chute si lourde du ciel sur la terre que ce jour est le dernier de sa vie. Il meurt le cœur brisé, car il a perdu tout à coup les deux plus grandes forces de l'âme, la foi et l'amour. Il n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle. Il ne saurait survivre aux glorieux fantômes qui l'ont consolé de tant de misères. Tant qu'il a cru en eux, il a accueilli les coups de bâton avec la résignation d'un amant ou d'un martyr; maintenant qu'il sait que peiner et lutter pour le relèvement du droit et l'exaltation de la justice, c'est ferrailler contre de simples moulins à vent, il n'a plus qu'à faire sa dernière sortie du côté de l'autre monde. Paix à votre mémoire, chevalier de la Triste-Figure! Vous avez été vaincu. C'est la destinée des grandes âmes et des grandes causes. Mais vous nous avez bien amusés, et, pour le bon sang que nous vous devons, nous vous pleurerons éternellement!
III
Les lecteurs qui ne sont pas doués du tempérament chevaleresque ont parfois un faible pour Sancho Pança, et le préfèrent à don Quichotte lui-même. Plus d'un moraliste affirme que Sancho représente le sens commun en face de la pure déraison, la prose opposée à la poésie. Sans doute, l'écuyer distingue clairement entre un troupeau de moutons et une armée en marche; il aime mieux être arrêté sur son chemin par une valise pleine d'écus que par une volée de bois vert; enfin, quand il se donne le fouet, afin de désenchanter le cher maître, ce n'est point le cuir même des Pança, mais l'écorce d'un robuste chêne qu'il frappe avec l'entrain d'un franc casuiste, compatriote de saint Ignace. J'accorde qu'il ne prend pas en général la vie par son côté héroïque, très semblable en cela aux gens raisonnables à l'excès: il est poltron, égoïste, paresseux, menteur et gourmand. Brave cœur toutefois, patient, résigné, fidèle et aimant à la manière d'un vieux chien de berger. Mais, avouons-le, il est fou, lui aussi, par contagion, fou à lier quelquefois, car certaines extravagances de l'écuyer ne sont pas moins fortes que celles de son seigneur. Il a beau voir et toucher chaque jour les folies de don Quichotte et en recevoir le contre-coup fâcheux sur les épaules ou ailleurs, il s'entête dans sa chimère aussi obstinément que l'hidalgo dans la sienne. Ce rustre a la maladie des grandeurs; par ambition, afin d'obtenir l'île qui lui a été promise, il accepte toutes les mésaventures, comme fait don Quichotte, par amour de la gloire; qu'on le berne sur une couverture, qu'on le bâtonne, qu'on lui vole son âne, il fera bon visage à la fortune, tout en caressant son propre rêve. Et, s'il n'était pas encore plus fou que sensé, le roman de Cervantes eût tourné court. D'abord, un écuyer, c'est-à-dire un interlocuteur, était nécessaire au chevalier. Seul, et s'abandonnant au lyrisme de ses longs monologues, don Quichotte fût devenu assez vite ennuyeux. Remarquez que la première sortie est bientôt terminée. C'est un lever de rideau où le héros n'a presque rien à nous dire. Il s'y montre dans toute son originalité maladive; mais l'isolement même où il se meut l'oblige à une perpétuelle et monotone divagation. L'attention du lecteur serait lasse au bout de quelques chapitres. La vraie comédie ne commence donc que par l'entrée en scène de Sancho. En effet, le caractère de chacun des deux personnages n'a toute sa valeur et sa complexité qu'opposé à celui de son compère. Chaque fois que don Quichotte bat la campagne, Sancho, tout à coup dégrisé, parle et prêche comme l'un des sept Sages, et, quand l'écuyer ne dit ou ne fait plus que des sottises, le chevalier raisonne d'une façon parfaite. La démence de l'un se mesure toujours à l'aide du bon sens ou de l'esprit de l'autre. C'est pourquoi ces deux visionnaires sont comiques au plus haut degré. L'un, qui est la dupe naïve de l'autre, lui fait sans cesse la morale des pères de famille, et le galant homme qui le premier a embrouillé la cervelle de son valet s'efforce de lui redresser l'entendement et de lui ennoblir le cœur. Ironie excellente, qui n'a rien de forcé, car elle répond aux contradictions intimes de la vie humaine; conflit toujours et partout renouvelé, et plus apparent peut-être que réel, de l'ange et de la bête. Seulement, comme nous avons la prétention de n'être ni celle-ci ni celui-là, nous rions tout aussi volontiers des déconvenues de l'ange que des misères de la bête.
Certes Sancho méritait bien de jouer un instant le premier rôle dans le drame héroï-comique de Cervantes. Chose curieuse! c'est au moment même où le rêve se réalise pour lui qu'il s'en dégoûte à tout jamais, comme si le bonheur n'était qu'affaire d'imagination et s'évanouissait dès qu'on croit en jouir. On sait qu'il fut pendant sept grands jours chef d'État, président d'une république qui n'était que provisoire, une petite ville de terre ferme qu'il prenait pour une île et où il fut abreuvé d'amertumes. Il y fit tout le bien possible, ne pendit personne, rendit la justice aussi paternellement que saint Louis, aussi finement que Salomon, et faillit mourir de faim dans le palais même de sa seigneurie. Il entre dans sa capitale au son des fanfares: les magistrats lui présentent les clefs de la ville et le populaire crie vivat sur son passage. Dès le premier jour, un homme néfaste, son médecin, empoisonne toutes ses joies, l'empêche de boire et de manger à sa guise, et voilà l'île en proie au dangereux régime d'un gouvernement de mauvaise humeur. Sancho s'assombrit: il veut tout réformer à la fois, il promulgue des statuts et des pragmatiques, il glisse sur la pente du pouvoir personnel. Évidemment, il tombera bientôt. Il fait des rondes de nuit qui inquiètent les amoureux: entouré de son conseil de cabinet, y compris le maudit médecin, à la lueur d'une lanterne, il dévisage de trop près une fillette déguisée en page. Cette police excessive mécontente la jeunesse qui passe tout entière au parti de l'opposition. Or, la septième nuit de son gouvernement, Sancho fut réveillé par le tocsin, les tambours et les clameurs de la foule: c'était une révolte, pour ne point dire une révolution. On lui crie aux armes. Il invite ses partisans à quérir très vite don Quichotte, pour qui les armes n'ont pas de secret. Ses gens lui répondent qu'étant gouverneur il commande l'armée et doit marcher à l'ennemi. On l'incruste donc entre deux gros boucliers reliés par une corde, où il se trouve plus empêché qu'une tortue couchée sur le dos. Il tombe et passe une nuit horrible: l'île entière piétine sur le chef de l'État. Jamais l'autorité politique ne fut plus cruellement avilie. Le matin venu, il s'évanouit entre les bras de ses serviteurs, puis, tranquillement, magnanimement, quoique vainqueur de la sédition, il abdique. Il descend à l'écurie, embrasse en pleurant son âne, le cher grison des heureux et des mauvais jours, le bâte et le bride de ses propres mains, monte en selle, dit adieu à ses derniers fidèles, prononce quelques paroles profondes sur le néant de l'ambition et de la puissance, puis s'en va au petit pas, tout seul, n'emportant de ses grandeurs qu'une poignée d'orge, un morceau de fromage et une croûte de pain. _Et nunc, reges, intelligite!_
Tel est le livre le plus universellement aimé, le plus européen de tous les romans, que Cervantes a pu inventer, malgré ses ennuis. Nos pères ont fêté le _Don Quichotte_, vingt ans avant le _Cid_, dans cette même traduction qui, longtemps oubliée, reparaît à la lumière. On estimera peut-être que la langue en laquelle elle est écrite justifiait la réimpression qui nous rend en quelque sorte une intéressante relique de la vieille littérature française.
LA FONTAINE
I