La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire

Part 8

Chapter 83,396 wordsPublic domain

Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La personne la plus singulière de ce groupe est assurément la sœur de Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte Douceline, dont la vie est dans un manuscrit provençal de la Bibliothèque, publié, en 1879, par M. l'abbé Aubanés. Elle avait le don de guérir ou même de ressusciter les petits enfants. Elle n'était pas entrée en religion, mais portait le cordon de saint François, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames de Marseille. Elle entrait dans toutes les églises des frères mineurs, où elle avait des extases. Elle y demeurait facilement, les bras en l'air, depuis la première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais dit de choses fâcheuses[6]», écrit Salimbene. Tête politique, d'ailleurs, dans le genre de sainte Catherine de Sienne. Charles d'Anjou, comte de Provence, la respectait; il en avait peut-être un peu peur.

[6] «Elle ne pouvait pas ouïr parler de Dieu, de Notre-Dame, de saint François ou des saints et des saintes, qu'elle ne fût prise aussitôt d'une extase. Beaucoup de fois, elle était suspendue dans une si haute contemplation, qu'elle demeurait ravie tout l'espace d'un jour... Cela fut bien souvent constaté par diverses personnes, qui la voyant dans ces ravissements, la poussaient et la tiraient fortement, et lui faisaient même beaucoup de mal, sans pouvoir parvenir à la faire remuer. Quelquefois elle était suspendue en l'air sans s'appuyer à rien, si ce n'est des deux gros orteils; et elle était si fort élevée, soutenue en l'air par la force de son merveilleux ravissement, qu'il y avait entre elle et la terre l'espace d'un pan; de sorte que bien des fois, pendant qu'elle demeurait dans cette position, on lui baisait le dessous des pieds.» (_La vida de la Benaurada Sancta Doucelina_, p. 73.)

Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier, était une douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent, en général, à la gloire des Franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de Pâques, les mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait de faire cette année-là, _intromittebant se de miraculis faciundis_. Il a connu un Frère Nicolas, à qui le miracle ne coûtait pas plus que la récitation du _Pater_. Un moinillon, tout en écumant la soupe conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un bréviaire enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre s'imprégnait de bouillon _miro modo_. Frà Nicolo, appelé, dit une prière sur la soupe, et retira le bréviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'était une trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la présidence de Jean de Parme, en personne. Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère «_propter enormem defectum_». On résolut de le rendre à sa mère, pour fraude sur la chose livrée, _eo quod ordinem decepisset_. Frà Nicolo intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; puis, il le fit passer derrière l'autel et là, il lui tira vivement le nez. Dès lors, le novice dormit «_quiete et pacifice_», comme un loir, «_sicut ghirus_».

Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin, processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un prétendu saint Albert de Crémone. La relique--le petit doigt d'un pied--fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs églises des fresques en l'honneur de saint Albert «_ut melius oblationes a populo obtinerent_». Mais un chanoine doué de flair s'approcha de très près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était point de sainteté. Il prit la relique: c'était une simple gousse d'ail!

Evidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du salut. Et chacun de tirer de son côté, selon son humeur: celui-ci, un laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire des prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de saint Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de bête, une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et derrière, et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat tuba sua_), il prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les _Saccati_ ou _Boscarioli_, hommes vêtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de faux mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne, et qui ont pris un costume pareil à celui des franciscains. Ils semblent de furieux quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des miettes. Salimbene les méprise. Voici les _Apostoli_, des vagabonds, _tota die ociosi_ (_ocieux_), _qui volunt vivere de labore et sudore aliorum_. Cette bande va et vient, attirant à elle les enfants qu'ils font prêcher, suivie d'une troupe de femmes (_mulierculæ_), vêtues de longs manteaux, qui se disent leurs sœurs; ils doivent pratiquer le communisme à outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes qui révoltent la pudeur de Salimbene. Une pieuse veuve, bien digne des honneurs du _Décaméron_, lui a confié sa fille avec laquelle il dormit: «_in eodem lecto, ut probaret si castitatem servare posset_». L'expérience n'était pas neuve: elle remontait à Robert d'Arbrissel, c'est-à-dire à la première croisade. Mais Gherardino la jugeait curieuse et la renouvela souvent. Le scandale des _Apostoli_ émut l'évêque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis Grégoire X condamna la secte qui refusa de se soumettre. Les _Saccati_, plus humbles s'étaient soumis.

Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les Flagellants et les _Gaudentes_, ou les _joyeux compères_. Les Flagellants apparurent dans l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous, petits et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la ceinture, allaient en procession à travers les villes et se fouettaient, précédés des évêques et des religieux.» La panique mystique fit de grands ravages: tout le monde perdait la tête, on se confessait, on restituait le bien volé, on se réconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les énergumènes vinrent de Modène à Reggio, puis ils marchèrent sur Parme. Celui qui ne se fouettait point était «réputé pire que le diable», on le montrait au doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigèrent enfin sur Crémone. Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entrée des portes: il fit dresser des fourches le long du Pô à l'usage des flagellants qui essaieraient de passer: aucun ne se présenta. Avec les _Gaudentes_, autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en confrérie chevaleresque. Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut évêque. Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «_cum hystrionibus_», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne contribuaient à aucune œuvre: monastères, hospices, ponts, églises. Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés, ils avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter, les plus riches couvents d'Italie. Dante les rencontre dans la procession des hypocrites aux chapes de plomb doré, et converse avec Loderingo, l'un des fondateurs désignés par Salimbene.

Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des _clerici vagantes_ du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains _Gaudentes_ isolés, les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain. Tel ce chanoine Primas, poète assez spirituel, qui parodie les textes liturgiques, compose une apocalypse bouffonne, «grand truand, grand mauvais sujet, _magnus trutannus magnus, trufator_». Accusé près de son évêque de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le vin, il se défendit par une confession grotesque que notre chroniqueur se plaît à rapporter tout entière. En voici quelques vers en l'honneur de l'ivrognerie:

_Tertio capitulo, memoro tabernam; Illam nullo tempore sprevi neque spernam, Donec sanctos Angelos venientes cernam Cantantes pro mortuis Requiem æternam._

_Poculis accenditur animi lucerna, Cor imbutum nectare volat ad superna;_ _Mihi sapit dulcius vinum de taberna Quam quod aqua miscuit præsulis pincerna._

_Meum est propositum in taberna mori, Ut sint vina proxima morientis ori. Tunc occurrent citius angelorum chori. Sit Deus propitius mihi potatori._

IV

Vous le voyez, Salimbene et sa chronique sont une relique bien vénérable du passé. Ils n'engendrent point la mélancolie, ce qui est bon; mais, ce qui vaut mieux encore, ils inspirent de sérieuses réflexions ou confirment de graves idées historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la liberté d'invention déployée par les Italiens du XIIIe siècle dans l'œuvre de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et sociales, fut tout aussi grande, aussi féconde, à la même époque, dans l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cité libre, telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes, l'apostolat même de saint François et ses résultats immédiats témoignaient déjà, d'une façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de l'exquise poésie de la légende sortait peut-être un sentiment trop idéal de la réalité historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une vapeur d'encens, nous trouble les sens et nous donne une illusion paradisiaque. Le moinillon de Parme, si familier, qui raconte avec candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas assez une société religieuse si l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les fondateurs; il importe aussi de fouiller les grands et les petits recoins, la sacristie, le cloître, le réfectoire et les cellules, et de prêter l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusetés des plus humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers les honneurs de son couvent.

Ce livre a un mérite encore: il confirme une vue qui est absolument nécessaire si l'on veut bien comprendre le génie religieux de l'Italie entre les temps de Joachim et de saint François et le concile de Trente. Dans cette vieille religion italienne, fondée sur la liberté et vivifiée par l'amour, une notion a manqué, celle de la Vallée de larmes, l'idée que cette vie est un pèlerinage douloureux, que l'on poursuit en pleurant, où il convient de déchirer ses mains et ses genoux à toutes les ronces du sentier. Ils crurent, au contraire, que cette vie est bonne, que la nature est bienfaisante, que la joie est permise, que le plaisir n'est pas défendu. Saint François, dans sa Règle, prescrit comme vertus excellentes la bonne humeur et l'allégresse: «_Ostendant se gaudentes in Domino, hilares, et convenienter gratiosos_.» Une telle disposition, favorable déjà à la santé morale du fidèle, est en outre une grande force pour l'œuvre générale de la civilisation. Elle attache le chrétien aux réalités et aux charmes de la vie, lui fait aimer la cité terrestre, le détourne de l'isolement mystique. Il ne faut pas juger du christianisme italien d'après des visionnaires lugubres, tels que Dante et Savonarole, qui ont été des exceptions. L'Italie vraie, celle de Frà Angelico comme celle de Pétrarque, l'Italie de sainte Catherine de Sienne, du pape Pie II, de Raphaël, a vécu de sérénité, a fui la tristesse. Elle semble avoir ajouté une béatitude au Sermon sur la montagne: _Beati qui rident_. Mais le jour où l'Église menacée, chancelante, s'est repliée sur elle-même, s'est défendue pour ne point périr et a fait revenir impérieusement la chrétienté à la discipline austère et à la rigueur dogmatique, ce jour-là l'Italie a perdu la moitié de son âme.

LE ROMAN DE DON QUICHOTTE

Le _Don Quichotte_ est peut-être, de tous les ouvrages étrangers, le plus populaire parmi nous. Il l'a été dès la fin de la vie de Cervantes. La première partie de la traduction, rééditée par la librairie Jouaust, est de 1614. Le grand écrivain languissait alors tristement dans une petite ferme, près de Madrid. La seconde est de 1618, deux années après sa mort. La France du XVIIe siècle a donc lu ce texte qui rappelle singulièrement par sa souplesse sinueuse, sa grâce naïve et son tour latin, la langue de Descartes. Et c'est justement parce que le français de cette époque était comme une transposition fidèle de la langue latine, que notre traduction se moule avec une étonnante facilité sur le castillan de Cervantes. On sait que, de tous les idiomes romans, l'espagnol est demeuré le plus proche de la source latine. Je ne crois pas que ni la version, très scrupuleuse mais un peu dure, de M. Viardot, ni celle de M. Biart, si spirituelle et d'allure si française, serrent d'aussi près l'original. L'ouvrage espagnol nous est ainsi rendu avec une bonne foi exquise, en un texte où l'on croirait lire quelque roman d'aventure du temps de Louis XIII.

Les grandes œuvres des littératures étrangères, la _Divine Comédie_, le _Roland furieux_, les drames de Shakespeare, n'entrent guère que dans les bibliothèques des purs lettrés. Mais l'histoire du bon chevalier de la Manche fait la joie de tous les lecteurs, des jeunes et des vieux, des simples et des doctes. Plus encore que les romans de Walter Scott, elle est le livre de la quinzième année; puis, après avoir égayé les plus belles heures de l'adolescence, elle charme encore la maturité et l'automne de la vie; il est toujours doux d'y revenir, d'y ranimer la flamme de l'enthousiasme, d'y chercher, pour les mécomptes de l'espérance, de riantes consolations. C'est un livre de chevet, comme Horace, comme Montaigne, plus cher même que ces deux écrivains aux âmes généreuses. Car enfin, il donne le spectacle du devoir, même chimérique, embrassé et accompli, à travers les risées des sages, jusqu'au sacrifice; le tableau d'un rêve sublime que ne dissipent point les leçons de la réalité, et qui ne s'évanouit qu'à l'heure de la mort.

Il y a donc, dans le _Don Quichotte_, comme une philosophie du cœur humain qui fait de ce roman le patrimoine de tous les peuples civilisés. Mais c'est aussi une œuvre nationale, qui marque, dans la littérature espagnole, une date plus importante, un pamphlet de haute critique, écrit à l'heure où l'Espagne, tardivement sortie du moyen âge, se livrait enfin à la Renaissance, à l'Italie. Il convient d'abord d'élucider ce point d'histoire littéraire; nous estimerons mieux ensuite ce que Cervantes a su ajouter au roman satirique qui semblait seulement conçu pour l'intérêt de l'heure présente, à savoir une tragédie et une comédie éternelles.

I

L'Espagne avait été, au moyen âge, la plus naturellement chevaleresque des nations chrétiennes. Tandis que les autres peuples de l'Occident portaient la croix en Terre Sainte, sur le Bosphore, ou en Égypte, elle poursuivait sur son propre sol une croisade de sept cents ans, et, délaissée du reste de l'Europe, privée de ses plus riches provinces, luttait contre une race fanatique et savante, fière de sa noblesse religieuse et de sa civilisation raffinée. Les docteurs arabes de Tolède et de Cordoue, les continuateurs d'Averroès, dont les doctrines troublaient toute la chrétienté, devaient mépriser souverainement ces bandes de montagnards qui se ruaient sur la _Huerta_ de Valence, brûlaient les bois de citronniers et dérangeaient avec brutalité les commentateurs d'Aristote. Mais ces barbares croyaient que le Ciel combattait pour leur cause. Saint Jacques le Tueur de Maures, qui avait apporté l'Évangile à l'Espagne, apparaissait souvent à la tête de leur cavalerie, et la mort chevauchait à la droite de l'apôtre. Le Cid Campéador, mort depuis plusieurs jours, soutenu par ses compagnons sur son coursier, gagnait encore une bataille. Saint Jacques et le Cid furent les premiers chevaliers populaires de l'Espagne. Mais leur légende ne rassasiait pas l'imagination de ce peuple qui se débattait dans une guerre sans merci. Ils se souvinrent de Charlemagne, le roi des Francs, l'Empereur miraculeux, «à la barbe fleurie», vieux de deux cents ans, dont les chevaliers avaient accompli, aux défilés des Pyrénées, des merveilles de bravoure. Par la brèche de Roncevaux, les épopées de France entrèrent en Espagne. Au XIIIe siècle, dans la _Cronica general_ d'Alphonse X et la _Chronica Hispaniæ_ de Rodrigue de Tolède, notre Roland reparaissait, avec sa grande histoire retouchée, altérée par l'invention castillane. L'_Historia de l'Emperador Carlomagno_ enchantait les esprits au même titre que le roman du Cid. Les chansons de geste françaises, et le cycle d'Artus, le magicien Merlin, les Douze Pairs, l'archevêque Turpin, Lancelot, le saint Graal, enrichirent à l'envi la littérature chevaleresque de l'Espagne: les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle apportaient sous leur manteau nos récits épiques et les fables de la Table-Ronde, que les croisés faisaient connaître à la même heure en Orient et à Athènes, et que copiaient l'Angleterre de Richard Cœur-de-Lion, l'Allemagne de Barberousse, l'Italie des _Reali di Francia_. En Espagne, comme ailleurs, les premières chansons françaises, remplies par la légende carolingienne, d'une trame si simple, et qui laissaient peu de place à la peinture des passions tendres, durent partager de bonne heure leur fortune avec le roman d'aventures, le roman fantastique et amoureux sorti du mythe de la Table-Ronde. L'héroïque _Chanson de Roland_ et les œuvres de la même famille parurent vite monotones en face de la nouvelle tradition romanesque, d'origine bretonne, plus favorable à la passion, à la volupté et au rêve. Cette race délicate des Celtes bretons qui, sur les bords d'une mer mélancolique, aspirait aux régions lointaines, indéfinies, aux terres idéales, accessibles seulement aux saints, aux enchanteurs et aux preux, avait donné à l'Europe mille touchantes imaginations, que l'Europe n'entendit qu'à moitié, où elle chercha peu à peu un divertissement plutôt qu'un motif d'édification et d'enthousiasme, et que bientôt elle modifia profondément. Les Français du Nord, d'esprit si alerte, les Provençaux, les Italiens, les Espagnols, afin de contenter leur curiosité enfantine, demandèrent beaucoup à ces vieux contes bretons: des miracles, des coups d'épée, des tournois, des géants et des nains, des sorciers et des fées, surtout des scènes d'amour. L'amour, pour le moyen âge, était presque une vertu cardinale. Quelques-uns, comme Amadis, en pâtissaient longuement, en silence, puis en mouraient. Tristan et la blonde Iseult, brûlés par un philtre d'amour, languissaient et mouraient. Mais vivre était aussi chose excellente; la jouissance et la joie avaient leurs bons moments après la mysticité. La veine sensuelle des fabliaux, la veine gauloise passa largement à travers les romans d'aventures. On finit par s'amuser fort à la cour du roi Artus. Des vivacités dignes du Décaméron se multipliaient dans les histoires chevaleresques. En vain l'Église protestait et recommandait l'austère chanson de geste: les héros carolingiens eux-mêmes, Roland par exemple, entraient gaiement dans le cycle de la féerie et de la galanterie. Et la galanterie l'emportait bientôt sur la pure chevalerie. Roland, peu soucieux du péril de Charlemagne et de la détresse de Paris qu'assiègent les païens, court le monde, cherchant sa maîtresse; mais Angélique s'était abandonnée au beau Médor, le page sarrasin. La poésie des vieux âges se fondait dans le songe voluptueux qui berça la Renaissance italienne.

Revenons à l'Espagne. Ce fut seulement à la fin du XVe siècle et dans le cours du XVIe que s'épanouit chez elle la plus riche floraison du roman chevaleresque. Jusque-là, elle avait eu trop peu de loisir pour goûter les plaisirs de l'imagination: elle avait imité et traduit plutôt qu'inventé. Mais, les Arabes une fois chassés, elle renouvela pour elle-même la fête poétique dont les autres nations commençaient à se lasser et qui allait finir en Italie par la grâce ironique de l'Arioste et les bouffonneries de l'_Orlandino_. Un peu plus tard encore, la veine romanesque est si complètement épuisée chez les Italiens que le Tasse revient sans hésiter aux traditions historiques de la croisade. Mais, en Espagne, entre Ferdinand le Catholique et Philippe II, et jusqu'à la veille même du _Don Quichotte_, l'invention chevaleresque est dans son plein. Toute une littérature éclate au soleil, médiocrement nationale, presque tous les personnages venant du dehors et de loin, la fée Mélusine, le prophète Merlin, la légende du saint Graal; puis Josué, David, Hector, Alexandre, Jules César, confondus dans les mêmes chroniques, pêle-même avec Artus, Charlemagne et Godefroy de Bouillon, Vespasien, Du Guesclin, Robert le Diable, Lancelot du Lac, Flore et Blanchefleur; enfin, se détachant de cette foule, les deux lignées, prolongées jusqu'à la fin du XVIe siècle, d'Amadis de Gaule et de son frère Florestan, d'une part, de don Palmérin d'Oliva, de l'autre. Mais Amadis était Français d'origine. Nous avons l'_Amadas_ français qui faisait partie, en 1265, des livres d'un chanoine de Langres et qui développait peut-être un très vieux roman maintenant perdu: le traducteur de l'_Amadis_ espagnol, Herberay des Essarts, prétend qu'il en avait trouvé «quelques restes écrits à la main en langage picard».