La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire

Part 2

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La littérature française des hauts siècles exprimait à merveille ce que tout l'Occident pensait, regrettait ou souhaitait. Mais cette littérature, avec sa grâce d'adolescence, n'avait rien encore qui pût déconcerter les nations pour lesquelles, dans l'ordre de la civilisation, la France semblait une sœur aînée. Elle était d'une candeur exquise, très intelligible à des esprits jeunes. Elle put, sans peine, devenir populaire à l'étranger. Plus parfaite, elle fût demeurée plus étroitement nationale. Sa naïveté même l'a faite européenne. Il serait injuste de lui reprocher comme un défaut ce trait de caractère, car il était de son âge. La conscience de nos vieux poètes est une fleur encore à demi-close; les dons de la maturité morale, les retours de la réflexion, la curiosité des mystères du cœur, l'art d'inventer, à l'aide de ses émotions personnelles, la passion d'autrui, l'art, plus difficile, de créer le récit en vue de l'émotion d'autrui, et de toucher le lecteur par les nuances de la composition, n'était point à la portée des trouvères. C'est l'imagination impersonnelle du moyen âge qui vit en eux. Ils rendent à leur siècle et au monde les légendes d'amour ou de batailles qui peuplaient la mémoire des foules. Leur expérience est bien courte encore et ils se soucient peu de dégager l'histoire des traditions confuses qui viennent à eux. M. Pio Raina, dans son livre sur les _Origines de l'épopée française_, vient de montrer que les souvenirs de l'époque mérovingienne se retrouvent dans nos chansons de geste carolingiennes. Prenez maintenant les troubadours. Leur forme est très variée, savante même; leur inspiration est toute juvénile: sensualité timide, tendresse spirituelle plutôt que touchante, larmes vite essuyées, colères d'enfant aussitôt dissipées ou qui s'émoussent en se portant à la fois contre tous ceux que hait le poète, tel est le génie des Provençaux. Ils chantent la passion comme les poètes du moyen âge occidental, français ou allemands, chantent la nature; ceux-ci s'intéressent aux fleurs, à la bruyère, au rayon de soleil; il n'y a chez eux qu'un premier plan et pas de lointain: ils peignent avec d'éclatantes couleurs l'objet qui est sous leurs yeux, la sensation fugitive qui les aiguillonne; personne ne sait encore voir et ne peut mesurer les dernières profondeurs de la nature ou du cœur humain.

Était-il réservé à la France du nord de produire un Dante ou un Arioste, à la France méridionale d'avoir un Guido Cavalcanti ou un Pétrarque? La croisade des Albigeois n'a pas laissé à notre Midi le loisir de donner tous ses fruits; une civilisation noble, brusquement disparue, a emporté le secret de son propre avenir. La littérature d'oïl a poursuivi sans trouble le cours de sa destinée. Aux XIIe et XIIIe siècles, la France lisait et paraissait comprendre les écrivains latins; la culture classique aidait lentement aux progrès de la conscience littéraire. Toutefois, au temps de saint Louis, quand déjà la nationalité française se reconnaissait clairement, tout effort pour créer une littérature réfléchie était encore prématuré. Comparez la débilité gracieuse de l'esprit de Joinville à la santé intellectuelle de son contemporain italien Marco Polo. Déjà, cependant, la veine chevaleresque s'épuisait: les compilateurs refondaient, abrégeaient, traduisaient en prose ou grossissaient démesurément les anciens ouvrages. La bibliothèque de don Quichotte était commencée. Impuissants à rajeunir la tradition littéraire, les écrivains en cherchèrent une nouvelle. On vit alors à quel point trois siècles de scolastique avaient usé les ressorts de l'esprit français. Comme on ne savait plus raisonner sur des choses réelles, on ne fut plus capable de créer des figures vivantes. L'École, après avoir arrêté la science, dessécha la poésie. On entra dans l'âge des abstractions et des chimères versifiées. Charlemagne, Roland, Merlin, ne sont plus que de purs accidents, des _quiddités_ littéraires que l'on rejette; désormais, les universaux seuls ont le droit de se mouvoir et de parler, je ne dis pas d'agir: les vices et les vertus, les espèces et les genres qui peuplaient déjà la première partie du _Roman de la Rose_, sont rejoints, dans la seconde, par les deux hautes quintessences, _Raison_ et _Nature_, que n'embarrassent point des dissertations de trois mille vers. La prédication subtile envahit tout le champ poétique. L'allégorie théologique se glisse dans le _Roman de Renart_ et en éteint la gaîté. Le symbolisme enveloppe d'un brouillard cette littérature doctorale; seules, les formes toutes bourgeoises, moqueuses, le fabliau, le mystère, le conte, la sottie, se maintiennent en joie. Mais que nous sommes loin de la _Chanson de Roland_!

L'art français, par excellence, l'architecture ogivale, dépérit du même mal que la poésie. Longtemps elle avait gardé les traditions graves du roman, les solides piliers, les grandes lignes, les proportions qui rassurent l'œil. Elle respectait alors les lois de la matière. Mais voici qu'elle se passionne pour la légèreté jusqu'à la folie. Elle exagère les hauteurs et les vides, raréfie la pierre, réduit les murs au dernier degré de maigreur, se joue des piliers et des voûtes comme si ces masses n'étaient que des formes géométriques; la pesanteur et l'équilibre, la loi ne compte plus pour elle. Il s'agit d'élever dans la nue le rêve ciselé des flèches et des tours; le détail, raffiné à outrance, multiplié en triangles aigus, afin de supporter l'ensemble aérien, monte toujours et absorbe non seulement les lignes horizontales, mais toutes les grandes lignes. La cathédrale, maintenue contre toute vraisemblance, étagée par mille contreforts, véritable sophisme de pierre, fait penser aux syllogismes de l'école, où le raisonnement, privé de raison dans les prémisses, vacille et s'affaisserait s'il n'était soutenu par le sophisme voisin. Cet art tourmenté et malade tuait les autres arts: l'austère statue du XIIe siècle n'aurait plus de place pour se tenir debout; la statuette délicate du XIIIe est réduite au rôle de broderie; la sculpture finit par l'imagerie, la laideur se mêle au pathétique dans les _Ecce Homo_ et les _Christ de douleur_; la Madone, l'Enfant ont perdu toute noblesse; l'Enfant n'est plus «que le fils d'un bourgeois qu'on amuse»; la gargouille impudente, la fleur bizarre, le diablotin grotesque, altèrent de plus en plus la figure mystique de l'église; la peinture sur verre se corrompt par la recherche du détail et l'ambition de l'effet.

L'expérience historique du moyen âge a donc été complète pour la France. Notre civilisation n'a point su prolonger ou rajeunir son originalité. La _culture_ première de l'Occident a produit chez nous ses dernières conséquences. L'Italie, rebelle de bonne heure à cette culture, a fait manquer chez elle l'expérience. Son moyen âge portait les germes les plus féconds de sa renaissance.

Toujours elle eut dans le concert de la chrétienté, une physionomie très particulière. Envahie tour à tour par les Goths, les Lombards, les Arabes, les Normands, dominée par les Byzantins, les Francs, les Hohenstaufen, les Angevins, elle ne prit de ses maîtres que ce qui lui plut et arrangea à son gré sa civilisation, sa vie publique et sa foi. De l'histoire de Rome elle n'avait voulu conserver que des traditions de liberté, entretenues par la persistance de ses corporations d'artisans, et une image idéale qui lui servait de modèle pour bien juger le régime de la double monarchie universelle et l'ordre féodal. Elle porta plus légèrement que personne ce triple joug, parce qu'elle rencontra vite l'art d'opposer l'un à l'autre et d'affaiblir l'un par l'autre les deux souverains de l'Occident, l'empereur et le pape. Elle sut empêcher, par la résistance de l'église, l'absolue primauté de l'empire; elle arrêta sans cesse, par l'appui qu'elle prêtait aux empereurs et les prétentions obstinées de la commune de Rome, les progrès de la primauté temporelle de l'église; elle employa très habilement tantôt le pape, tantôt l'empereur, à l'affaiblissement des comtes et à la protection des républiques municipales. Quand elle se fut délivrée du despotisme des seigneurs, il se trouva qu'elle avait du même coup diminué le saint-siège et l'empire en détruisant la hiérarchie qui les soutenait; elle avait les mains plus libres du côté de l'un et de l'autre; tous les deux devaient désormais composer avec une Italie communale, tantôt gibeline et tantôt guelfe qui, par ses ligues militaires, savait manifester les vues d'une politique vraiment nationale. Elle eut alors une histoire plus tragique qu'aucun autre peuple, parce qu'à Rome était le nœud de tous les problèmes qui agitaient la chrétienté, mais, au fond, cette histoire est tout à fait consciente. En dehors des Deux-Siciles qui subissaient toujours quelque domination étrangère, l'Italie a cherché un ordre social nouveau, fondé sur l'autonomie des villes, et bientôt sur celle des provinces, un régime où la suzeraineté de l'empereur et celle du pape n'étaient plus que fictives, où le saint-siège, jusqu'au XVe siècle, se vit sans cesse dépossédé de sa royauté temporelle par la commune de Rome, mais où l'église romaine gardait toujours son prestige en tant qu'œuvre maîtresse du génie italien. L'Italie a tourmenté les papes; elle les a vus sans remords, pendant trois siècles, fuir, proscrits et outragés, sur tous ses chemins; jamais elle n'a consenti à se rallier aux antipapes, presque tous Allemands, que lui donnaient les empereurs. Au temps des papes d'Avignon, elle a résisté aux séductions d'un schisme; au temps du grand schisme, elle a su réserver à ses pontifes propres la légitimité apostolique.

Il était naturel, en effet, que le plus grand effort des Italiens fût dirigé du côté de l'indépendance religieuse. Ils n'eussent rien gagné à se soustraire à l'empire et à la féodalité s'ils s'étaient d'ailleurs résignés à la domination du saint-siège. Entre l'église et l'Italie s'établit une sorte de concordat tacite où l'indulgence réciproque eut la meilleure part. L'église permit aux Italiens de passer sans austérité ni tristesse à travers cette vallée de larmes. Les papes accordèrent à la Péninsule des libertés ecclésiastiques qu'ils eussent refusées à l'étranger; à l'église de Milan, dont l'archevêque était une sorte de souverain pontife, l'autonomie liturgique; à Venise, un patriarcat presque indépendant de Rome; à la Sicile, au midi napolitain, une familiarité étonnante avec la communion grecque et l'usage de la langue grecque pour le culte. Les meilleurs chrétiens de l'Italie, les moines, les anachorètes élèvent sans cesse la voix contre les abus du pontificat romain, que corrompt la puissance séculière. Pierre Damien, l'ami de Grégoire VII, déplore que l'église ait en main le glaive temporel. On connaît les invectives furieuses de Dante contre Rome, l'insolence du moine Jacopone à l'égard de Boniface VIII. Mais, en tout ceci, il faut voir la passion politique plutôt que l'émotion religieuse. Le christianisme italien est une création singulière. Il tient beaucoup de la foi primitive; le dogme étroit, la morale rigide, la pratique sévère, la hiérarchie gênent fort peu son indépendance: l'inspiration individuelle, la communion directe du fidèle avec Dieu, qui forment le fond de la religion franciscaine, sont peut-être les plus essentielles traditions de l'âme italienne. Une pensée paraît souvent chez leurs premiers écrivains, tels que Dante et Francesco da Barberino: c'est dans le cœur qu'est la religion vraie. Dante met en purgatoire le roi Manfred que l'église a maudit, que Clément IV a fait arracher à sa sépulture et jeter,--_a lume spento_, les cierges étant éteints,--au bord du Garigliano. Non, s'écrie le fils de Frédéric II, leur malédiction ne peut nous damner.

Per lor maledizion si non si perde.

L'Italie n'est pas éloignée de penser que toutes les religions mènent au royaume de Dieu. Le voisinage des croyances les plus diverses, l'islamisme et la foi grecque, l'avait préservée de l'égoïsme religieux. La tolérance la conduisit à une notion libérale de l'orthodoxie: le conte des _Trois Anneaux_ était au _Novellino_ longtemps avant Boccace. C'est pourquoi les Italiens, très libres dans l'enceinte de leur église, n'ont jamais songé sérieusement à en sortir. Ils n'ont point eu d'hérésie nationale: la _pataria_ lombarde, le catharisme oriental, l'affiliation à la secte vaudoise ne furent, entre le XIe et le XIIIe siècles, que de courtes tentatives de révolte plus sociale encore que religieuse. La doctrine issue des prédictions de Joachim, abbé de Flore, parut un instant plus menaçante; elle troubla le monde franciscain par l'attente d'une troisième révélation, l'Évangile éternel du Saint-Esprit. Le saint-siège traita avec douceur ces excès du mysticisme italien; il autorisa la liturgie et le culte de Joachim dans les diocèses de Calabre; il condamna Jean de Parme, le général des frères mineurs, puis lui offrit le chapeau de cardinal, enfin, le béatifia; il laissa pulluler les petites sectes des _fraticelles_ et des _spirituels_, qui continuaient le joachimisme; il béatifia à son tour Jacopone, le plus bruyant de tous ces sectaires. Il était bien entendu, entre l'église et l'Italie, que selon la parole empruntée à saint Paul par Joachim, «là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté». La conscience libre, dans la cité libre, telle fut alors la loi de la civilisation italienne.

Dans le domaine rationnel, l'Italien du moyen âge n'est pas moins maître de soi-même. Il pense librement et d'une façon très saine. C'est un fait grave que la scolastique ne s'est jamais implantée solidement dans la Péninsule. L'Italie a donné à l'école de Paris plusieurs de ses plus grands docteurs, Pierre Lombard, saint Thomas, saint Bonaventure, Gilles de Rome, Jacques de Viterbe; ceux d'entre eux qui ont repassé les Alpes étonnèrent plutôt qu'ils ne séduisirent leurs compatriotes. Saint Thomas professa devant Urbain IV ses doctrines «par une méthode singulière et nouvelle», écrit Tolomeo de Lucques. La scolastique ne fut docilement acceptée en Italie que par les théologiens et les moines. Au XIVe siècle, Pétrarque et Cino da Rinuccini, dans son _Paradis des Alberti_, se moquent du _trivium_ et du _quadrivium_. Les premiers moralistes, Brunetto Latini et Dante, peuvent conserver les divisions et l'apparence logique de l'École: en réalité, ils procèdent par expérience dans leurs descriptions de la nature et du cœur humain. La science nationale de l'Italie, à Bologne, à Rome, à Padoue, n'est point la dialectique, mais le droit écrit, c'est-à-dire la raison appliquée aux choses de la vie réelle; c'est aussi le péripatétisme de la tradition arabe, mais absolument dégagé de la théologie, l'averroïsme, auquel se rattache la rénovation des sciences naturelles et de la médecine. Cette grande école, dont Padoue fut le centre, a beaucoup inquiété l'église: les peintres religieux, tels que Benozzo Gozzoli, montrent volontiers Averroès terrassé, véritable Antéchrist, sous les pieds de saint Thomas. Les averroïstes ont tenté, dans l'Italie du moyen âge, une reconnaissance de l'ordre purement rationnel que Descartes reprendra pour la France. Leurs adhérents plus ou moins déclarés allèrent très vite jusqu'au terme dernier de l'incrédulité: ils niaient l'immortalité de l'âme et l'âme elle-même. Les _bonnes gens_, la _gente volgare_, voyant Guido Cavalcanti passer rêveur dans les rues de Florence, prétendaient qu'il cherchait des raisons de ne pas croire en Dieu. Déjà, au commencement du XIIe siècle, on avait signalé à Florence des _épicuriens_ qui se riaient de Dieu et des saints et vivaient selon la chair, dit Villani. Comme tous ces libres esprits appartiennent au parti gibelin, il est peut-être bon de n'accueillir qu'avec réserve les accusations lancées contre eux par les guelfes et les moines. On ne peut sans doute mesurer l'étendue de leur scepticisme, mais il faut bien signaler en eux ce trait caractéristique de l'homme moderne. Ils ont eu, dans leur incrédulité, l'orgueil naturel aux consciences qui dédaignent la foi ou les illusions de leur siècle. Dante les condamne, comme hérétiques, mais on sent qu'il les admire, car ils sont de sa race. Le plus hautain de tous, Farinata degli Uberti, tout droit dans son sépulcre embrâsé, le front altier, semble, dit-il, avoir l'enfer en grand mépris. Mais n'avons-nous pas déjà perdu de vue le moyen âge occidental? Tandis que la France s'arrête dans l'œuvre de la civilisation, l'Italie, ouvrière plus tardive, est toute prête à inventer une civilisation nouvelle. Elle tient en ses mains l'instrument de tout progrès, l'art de penser clairement; elle sait opposer à l'autorité de la tradition la valeur rationnelle et l'énergie de l'individu. Elle passe d'une façon presque insensible du moyen âge à la renaissance.

II

Elle y passe d'abord par une vaste crise politique et sociale qui a transformé chez elle la notion de l'état, le caractère du pouvoir, les rapports du citoyen avec le gouvernement de sa patrie, les relations des différentes parties de l'Italie entre elles, les relations de l'Italie avec la chrétienté. Il s'agit de la _tyrannie_, ou du principat absolu, qui s'établit avec ensemble sur les débris de l'ordre féodal et des communes républicaines. Burckhardt étudie ce grand fait avant tous les autres, parce qu'il est non point la seule cause, mais la cause initiale de presque tous. La tyrannie, en brisant les anciens cadres politiques, n'a pas seulement donné aux Italiens un exemple d'action; elle leur a imposé l'action même par la nécessité où ils se trouvèrent de respirer et de vivre dans l'atmosphère d'un régime nouveau.

Le type premier de l'état moderne remonte à l'empereur Frédéric II. Avant lui, les princes normands avaient régné sur l'Italie inférieure et la Sicile en modifiant le système féodal, qu'ils changèrent en baronnies indépendantes: Frédéric substitue à leur œuvre une remarquable imitation des gouvernements musulmans. Il est, lui, le seul baron, le maître absolu; partout où il domine, le droit politique des comtes est anéanti, les élections populaires sont défendues; entre lui et la multitude des sujets ne subsiste plus une ombre de hiérarchie; il gouverne par son bon plaisir, loi suprême qu'exécutent sans pitié ses vicaires, tels qu'Ezzelino da Romano; il gouverne en dehors de l'église et contre elle; s'il ne fonde pas une religion d'état, s'il ne prétend pas à la suprématie religieuse du monde, tout au moins est-il le chef véritable des religions diverses qui vivent en paix sous son sceptre. Il s'est réservé le pouvoir judiciaire; il enveloppe son royaume du réseau d'une administration dont sa chancellerie trilingue est le centre, fixe, par le cadastre, l'impôt foncier, règle les impôts de consommation, surveille la science, fait des universités de Naples et de Salerne une école impériale où toute la jeunesse de l'Italie méridionale est obligée d'étudier; il est lui-même l'armateur privilégié de l'empire pour tous les ports de la Méditerranée, il s'octroie le monopole du sel et des métaux. Son égoïsme, ses passions, son génie, où la tolérance se rencontre avec la cruauté, sont la règle unique de sa politique. Il brûle les hérétiques, tout en réconciliant l'Europe chrétienne avec l'Asie musulmane. Il appelle à sa cour les poètes et les médecins grecs ou arabes, les troubadours, les rabbins juifs, les géomètres et les chanteurs. Ce khalife souabe qui écrit des vers d'amour et s'entoure de bourreaux sarrasins est la terreur de l'Occident et de Rome. Mais l'Italie, qui bientôt permettra tout à ses maîtres, à la condition qu'ils fassent de grandes choses, voit en Frédéric le premier de ses princes, _specchio del mondo_, miroir du monde, dit le _Novellino_; longtemps après la chute de sa maison, il occupera l'imagination populaire et passera dans les songes des Visconti, des Malatesta, des Sforza et des Borgia.

La tyrannie italienne a mis plus d'un siècle à trouver son expression définitive dans les grandes familles despotiques des derniers Visconti et des Sforza de Milan, des Este de Ferrare, des Gonzague de Mantoue, des Montefeltri d'Urbin, dans le principat des premiers Médicis, le pontificat des papes tels que Pie II ou Paul II. Au XIVe siècle, le désordre inouï où est tombée l'Italie, abandonnée par le pape et l'empereur, permet aux audacieux de s'imposer violemment soit à leur propre cité, soit aux barons de leur voisinage. Les petites dominations qui ont commencé par un exploit de brigandage sont alors très nombreuses et d'un caractère farouche. La résistance des communes ou celle des seigneurs, l'indiscipline de ses fils, de ses bâtards et de ses proches qui se rient d'un droit dynastique fondé par le guet-apens, maintiennent le maître illégitime dans la méfiance, le forcent à régner par l'épouvante. Le tyran s'isole dans son palais où aboutissent toutes les forces vives de l'état, la police, les impôts, la justice; la garde du tyran est la seule armée nationale; son trésor bâtit les églises, dessèche les marais. Son peuple lui appartient au même titre que ses meutes de chasse. Jean-Marie Visconti lâchait ses dogues sur les bourgeois de Milan, Urbain VI jetait des cardinaux dans une citerne pleine de reptiles. Cette tyrannie ne pouvait durer; elle s'usa vite par sa violence même. Le XVe siècle nous la montre s'améliorant par le progrès de l'esprit politique, par un développement plus humain de la personnalité des princes. Les petites seigneuries sont absorbées par les plus grandes. Celles qui subsistent encore, les Malatesta de Rimini, les Baglioni de Pérouse, les Manfreddi de Faenza, semblent désormais de véritables fosses aux lions où princes et sujets se dévorent sans merci. Mais, ailleurs, l'ordre a commencé. Un nouveau personnage est entré en scène, le condottière, qui est parfois un tyran à la solde d'un autre, capitaine d'aventures, vénal, brave, dénué de scrupules, mais qui sait commander, rompu à toutes les ruses, étonnamment maître de sa passion du moment. Tel fut le paysan Jacques Sforza, qui fonda la plus grande des maisons italiennes. Il disait à son fils François: «Ne touche jamais à la femme d'autrui; ne frappe aucun de tes gens, ou, si cela t'arrive, envoie-le bien loin; ne monte jamais un cheval ayant la bouche dure ou sujet à perdre ses fers...» Le condottière a créé l'armée moderne, où la valeur personnelle et l'expérience du général sont un ressort d'autant plus puissant que l'invention des armes à feu modifie davantage la vieille tactique féodale et contraint le soldat à une manœuvre d'ensemble; il achèvera dans la tyrannie italienne, où il s'installe souvent par usurpation, l'état moderne absolu. Ici, la fortune de l'état, entourée de puissances rivales, repose à la fois sur les ressources militaires et sur l'habileté diplomatique du tyran. Et toute la sécurité de celui-ci est dans son propre caractère. Il n'a pas, aux yeux des sujets, comme le roi de France ou l'empereur, une sorte de prestige mystique; sa race n'est point séculaire; le parchemin que lui ont délivré l'empereur ou le pape ne compte point pour son peuple; la seule garantie qu'il ait de son pouvoir est la façon dont il l'exerce. Et, comme il est le fils de ses œuvres, il groupe naturellement autour de sa personne ceux dont la noblesse est tout intellectuelle, les artistes, les savants, les poètes, les érudits. Le mécénat devient la parure de la tyrannie italienne. Il en est aussi la force, car il console les villes de leurs libertés communales perdues, et il enveloppe le prince d'une clientèle dévouée, toujours prête pour la louange et qui a toute l'apparence de l'opinion publique. Ainsi l'une des plus sûres raisons d'être des princes est la part considérable qu'ils ont dans la civilisation de la renaissance.