La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire
Part 12
Il serait intéressant de faire le compte des vexations dont les juifs romains furent alors accablés. Les documents édités par M. Bertolotti nous en révèlent un certain nombre. Ainsi, il était défendu, d'une façon générale, à tout habitant de la ville, d'acheter quoi que ce fût aux personnes «inconnues et suspectes». La mesure n'était point mauvaise: elle entravait la vente clandestine des objets volés. Mais on en profitait pour mettre en prison les acheteurs juifs qui, de bonne foi, avaient trafiqué avec des artisans de leur connaissance, nullement suspects, mais voleurs dans le fond, et qui refusaient net, avec force injures, de dénoncer leur petite opération au bureau de police. En 1622, le Ghetto demande un règlement protecteur, d'autant plus «que, en cette année présente, tous les étrangers sont inconnus et peuvent être considérés comme suspects».
Si quelque rixe éclatait dans le quartier hébraïque, les sbires, en quête de témoins, arrêtaient tout le voisinage, «même à l'occasion de toute petite chute des enfants, qui tombent toute la journée et se font au front ou à la tête quelque blessure très légère, sans que personne en soit la cause»; on emprisonnait, dans cette occurrence, le père, les voisins et les voisines, puis on les interrogeait et on les relâchait «gratis», mais la tête bien lavée. La communauté observe «que c'est chose ordinaire aux petits garçons de tomber dans la rue, et qu'il serait juste de défendre aux espions et aux sbires de capturer qui il leur plaît, mais seulement ceux qui résistent à l'invitation de témoigner.»
Le signe distinctif que les juifs devaient porter au chapeau était une occasion d'avanies fréquentes. Les plus timides mettaient volontiers le chapeau par dessus le signe. Précaution d'autruche candide qui croit se rendre invisible en cachant sa tête sous son aile. Le visage du fils d'Abraham et son allure fuyante trahissaient le délit. Écoutez ce placet:
A l'illustrissime et révérendissime seigneur Monseigneur le gouverneur de Rome.
Israël de Bologne, hébreu, très dévoué plaignant de votre illustrissime Seigneurie, expose humblement que ces jours passés, à l'Ave Maria, il revenait des Pères de Saint-Barthélemy-en-l'Ile, à qui il avait porté un peu de foin pour gagner le pain de sa famille; rencontré par la police, il fut emprisonné sous prétexte qu'il n'avait pas le signe habituel. Le dit plaignant fut condamné à cinquante écus d'amende; mais il est si pauvre qu'il ne pourrait payer un _quattrino_, et puis il est innocent. (Le signe qu'il prétend avoir porté en ce moment était sans doute dissimulé avec une dangereuse habileté.) Il a recours à la droite justice de Votre Seigneurie illustrissime, la suppliant qu'elle daigne ordonner à qui de droit sa libération.
Le gouverneur fut touché des prières d'Israël. Il écrivit au bas de la requête: _Rescritto; Publice torsus, fiat gratia de pena._ En bon français: l'amende est levée et commuée en torture sur la place publique (1647).
En 1671, le cardinal-vicaire interdit aux juifs et aux juives d'aller en voiture, et renouvelle l'ordonnance relative au signe jaune sur la tête: châtiment, trois tournées de corde et cent écus d'or d'amende; pour les femmes et les mineurs, outre les cent écus, le fouet ou l'exil. Songez que cet édit féroce est contemporain de Fénelon et de Racine. Ces prélats, fouetteurs de femmes, écrivaient agréablement en vers latins; mais ils ne lisaient plus l'Évangile.
Les bruits les plus absurdes trouvaient toujours créance à Rome dès que les juifs en étaient les victimes expiatoires: enfants chrétiens assassinés, hosties saintes lapidées, images de la madone outragées. Voici un mauvais frère qui accuse les gens du Ghetto d'avoir enlevé les fleurs entourant la vierge de quelque coin de rue, et d'avoir lapidé et brisé le tableau; on arrête d'abord toute une foule et le plus d'enfants possible: ceux-ci, mis à la torture, confessent la profanation. A les entendre, ils auraient à moitié démoli la niche sacrée; la vérité était que rien ne s'était passé; le pape, intercédé, fit justice de la calomnie; mais l'avanie avait porté ses fruits, et les pierres dévotes pleuvaient dans les rues de Rome sur les épaules d'Israël. Contre ces réprouvés, toutes les méchancetés semblaient bonnes. Vitale de Segni et sa femme Troher, qui sont chargés de filles et de nièces, avertissent le gouverneur qu'au prochain carnaval une compagnie de marchands de fruits et de poissons prépare un char du haut duquel on criera des infamies contre la pauvre famille (1659). Salomon de Tivoli a fait arrêter un chrétien masqué en hébreu, et portant des ornements sacrés décrits dans la Bible; le chrétien a été assez vite relâché; mais Salomon est en prison, trouve le temps long, et sollicite sa liberté. Elle lui fut rendue (1780). Un juif, blessé par un chrétien, meurt sur le chemin de l'hôpital. Le père réclame le cadavre, mais le prieur de la Consolation exige cent écus de rachat, puis traite pour cinquante, que la synagogue paya afin d'éviter une émeute. Le pape fit restituer l'argent (1783). Quand un juif était assassiné, le cadavre était examiné par le tribunal du gouverneur. Si l'autopsie était jugée nécessaire, le prix en était fixé à l'écu et cinquante baïoques pour le chirurgien, son aide et le notaire, plus vingt baïoques pour les sbires; en tout, moins de neuf francs, prix vraiment fort doux. Aussi, en 1784 et 1786, le chirurgien et ses compères exigent-ils tout à coup six écus. Les juifs, tondus de près, crient miséricorde. Le chirurgien répond que le cas était extraordinaire. Cependant le gouverneur donne, dans les deux circonstances, raison aux plaignants.
Certes, les mœurs sont aujourd'hui bien adoucies; le Ghetto est ouvert, et les juifs ne sont plus poursuivis dans Rome comme des bêtes de pestilence. Ne croyez pas cependant que le préjugé populaire leur concède déjà le droit commun. Il y a quelques années, en pleine nuit, un enterrement parti du Ghetto cheminait, à la lueur de quelques torches, à travers les rues les plus farouches de la ville; on portait le mort hors de la porte Saint-Paul, à ce misérable champ où ceux qui furent le peuple de Dieu attendent le grand jour de justice et rêvent de la vallée de Josaphat. Au coin de la place Bocca della Verita, des buveurs chrétiens sifflèrent l'humble cortège qui hâta le pas, après quelques horions échangés entre les deux Lois, et disparut, comme un troupeau effarouché, dans cette nuit terrible du désert de Rome. Mais au retour l'affaire fut plus vive: on se battit solidement, et l'ancien Testament allongea quelques bons coups au nouveau. Le cardinal-vicaire, le saint Office et la sainte Rote n'avaient plus rien à dire sur l'aventure. Mais je crains bien que les «povres juifs» ne paient encore longtemps d'assez durs intérêts pour les trente deniers touchés par Judas: le traître a coûté cher à sa race.
IV
Quant aux musulmans, que les vieux documents qualifient indistinctement de Turcs, leur condition était encore plus triste. L'esclavage leur était réservé, l'esclavage à la façon antique.
Il s'agit d'abord ici des malheureux capturés en mer, soit par les galères pontificales, soit par les flottes de l'Espagne ou des chevaliers de Malte. Le pape, afin d'armer ses navires, achetait les captifs au Roi catholique ou à «la Religion de Malte»; il payait argent comptant, ou donnait en échange ceux de ses galériens que quelque infirmité rendait impropres à la pénible manœuvre de la chiourme. Cet usage n'était pas, d'ailleurs, particulier au Saint-Père: la correspondance de Louis XIV et de Louvois a montré que les choses se passaient de même pour la marine française. Mais Louis XIV n'était pas obligé de gouverner l'Évangile à la main.
En 1604, un galérien, d'origine calabraise, condamné, en 1595, _pour le temps qu'il plairait_ (_a beneplacito_) à Son Excellence Francesco Aldobrandino, et livré à l'ordre de Malte, contre un Turc, réclame sa liberté. L'Excellence était morte, et son bon plaisir avait disparu; mais on avait écrit, par mégarde, sur les registres des chevaliers: «Au bon plaisir du gouverneur de Rome», magistrat perpétuel, quel que fût son nom; notre homme, grâce à ce détail de comptabilité, pouvait attendre dans les fers jusqu'au jugement dernier. Le gouverneur fit rechercher le registre pontifical pour y trouver le texte premier de la sentence. Autre mésaventure: le Tibre l'avait emporté dans l'inondation de 1598. «La cause de la permutation, écrit ce magistrat, fut que la galère de Malte a consigné un Turc par chrétien.» Le plaignant ne fut rendu à la liberté qu'en 1608.
Voici un billet autographe d'Innocent X, du 8 juillet 1645, qui constate le détail de cette barbare opération: «A Mgr Lorenzo Raggi, notre trésorier-général. Nous avons ordonné au prince Nicolo Ludovisio, général de nos galères, de les pourvoir de cent esclaves turcs. Nous vous adjoignons, pour les frais d'achat de ces esclaves, d'obéir à la volonté et aux ordres dudit prince, même purement verbaux, et de faire un ou plusieurs mandats qui seront acceptés par notre Trésor et portés comme bons à son compte après paiement.»
Il y avait bien un moyen, pour ces Turcs qui ramaient sur la barque de l'Église, de recouvrer la liberté: c'était le baptême, moyen garanti par des décrets de Paul III et de Pie V. Mais ils avaient beau crier qu'ils voulaient embrasser la religion catholique; tant qu'ils pouvaient manœuvrer sous le fouet de leurs chefs, on se riait de leur conversion. Je laisse, à la supplique douloureuse qui suit, sa forme et sa ponctuation enfantines; le lecteur en imaginera, s'il le peut, l'orthographe italienne:
Très bienheureux Père,
Amor de Viman, d'Anatolie, esclave déjà depuis vingt ans de Sa Sainteté, il y a longtemps qu'il désire se faire chrétien et venir à la très fidèle (Église). Et en elle persévérer et mourir pour sauver son âme. Et pour cela étant vieux. Et infirme. Et vingt années de souffrances sur la galère. Qu'il n'en peut plus. Il recourt à Votre Sainteté. Et pour l'amour de Dieu. Il la supplie en grâce d'ordonner précisément qu'il soit conduit aux catéchumènes de Rome. Afin qu'il y soit enseigné. Et instruit parvenir à la connaissance de tout ce qui est nécessaire pour vivre. Et recevoir la Très Sainte foi qui sera cause de son salut, et puis il priera Dieu pour Sa Sainteté.
_Quam Deus_, etc. (1608).
Amor Viman, d'Anatolie, esclave depuis vingt ans sur la galère _Sainte-Catherine_ de Votre Béatitude.
Le pape fit passer la demande au Gouverneur, mais elle demeura sans résultat. Amor, l'esclave de Smyrne ou de l'Archipel, mourut sur son banc, à bord de la _Sainte-Catherine_, désespéré et païen.
Cependant, trois documents signés d'Alexandre VII, un demi-siècle plus tard, nous apprennent que, de loin en loin, les galères abandonnaient leur proie, mais dans quelles conditions! Ceux-ci sont trop inhabiles à la rame, trop faibles de santé: ils se rachèteront pour le prix qu'ils ont coûté; on vendra jusqu'à leurs haillons au profit du trésor pontifical; et, de cet argent, écrit le pape à son trésorier-général, «nous voulons et ordonnons que vous fassiez acheter d'autres esclaves, soit à Livourne, soit dans le Levant». Cet autre, enlevé dans les mers de Candie, affirme, depuis treize ans de chiourme, qu'il est chrétien, mais il ne peut donner la preuve certaine de son baptême. Alexandre VII finit par céder à ses prières; il sera libre, dès qu'il aura livré, en échange de sa personne, «_deux_ esclaves turcs, jeunes et de bonne santé, très bons pour le service des galères». En 1638, le pape est moins âpre pour le remplacement de Romadad, de Jérusalem, et de Sciaba, de Nauplie; il ne leur demande à tous les deux ensemble qu'un seul esclave, jeune et habile marin. Il est vrai que les deux Turcs ont l'un, soixante-dix, l'autre soixante-quinze ans et qu'ils sont à bout de forces. Plutôt que d'attendre leur mort, le Saint-Siège faisait réellement une bonne affaire. Le 1er février 1687, Innocent XI, le pape humaniste à qui Bossuet écrivait des lettres en latin, pèse d'un seul coup, dans les saintes balances, comme un tas de vieilles ferrailles, tous les esclaves caduques ou infirmes, et, de la main qui bénit la ville et le monde, marque le prix qu'ils paieront pour leur liberté: Ali Grosso, 350 écus; Ameth di Salé, 250; Aggi Braim, 250; Fascilino, 120; Ramadà, 300; Aggi Regeppe, 225; Asaime, 120; Mustafa, 120; Ameth Constantino, 170; Salemme, 120. Le Saint-Père ajoute que des gens si malades sont bien encombrants; toutefois, on ne brisera leurs chaînes qu'après avoir reçu le dernier baïoque de la rançon de chacun. Il dut toucher ainsi environ douze mille francs, et j'aime à croire que, ce jour-là, il ne relut point le Sermon sur la montagne.
D'où venait donc l'argent du rachat? d'une longue mendicité dans les ports pontificaux ou italiens, de travaux pour le compte de particuliers. Mais il est certain que les misérables amassaient sou à sou le prix de leur délivrance, comme le prouve un rapport officiel du XVIIe siècle:
Note sur les esclaves des galères de Notre-Seigneur, impropres au service de mer; plusieurs offrent une somme d'argent pour leur liberté; ils ont été reconnus par le médecin et le chirurgien mauvais pour les galères.
Salem d'Ali, d'Alexandrie, esclave sur la galère capitane, souffre des yeux; treize ans de service sur les galères; âgé de cinquante-cinq ans; il offre deux cents écus; il ne peut presque plus manœuvrer.
Ali di Mustapha, de Constantinople, esclave sur la capitane, vendu cinquante écus par les galères de Malte à celles de Notre-Seigneur; a servi dix ans; souffre de rhumatismes et de sciatique; incapable de servir; il offre trois cents écus. (C'était un gain de deux cent cinquante écus. Le placement avait été bon.)
Ibrahim d'Amur, de Constantinople, esclave sur la capitane; soixante ans environ; douze ans de services; impropre à la manœuvre, il offre deux cents écus. Un marchand de Venise est prêt à payer jusqu'à la fin de mai prochain.
Mahmoud d'Abdi, esclave sur la capitane, vingt-deux ans de services, âgé de soixante ans; mauvais rameur, offre cent écus.
La note est longue et j'abrège. Celui-ci, venu de la mer Noire, a trente ans de services et soixante-cinq ans d'âge; il présente timidement 80 écus; cet autre, 30 seulement. Les estropiés, les rachitiques, les décrépits n'ont pas un baïoque; ainsi, Iousouf, d'Alger, qui a soixante-dix ans d'âge et vingt-sept de services à la mer. Voici enfin les _néophytes_ qui demandent le saint baptême, tous sexagénaires; l'un d'eux, Giorgio Greco, de Salonique, pris jadis sur une barque grecque, crie merci; il rame pour le pape depuis trente-six ans; et depuis trente-six ans on ne veut pas reconnaître qu'il est chrétien de naissance, malgré les témoignages des aumôniers et des officiers de sa galère.
A la fin du XVIIIe siècle, après les papes spirituels qui ont lu Voltaire et plaisanté avec de Brosses, les documents sur l'esclavage pontifical sont, dans leur précision administrative, tout aussi tristes. Un capitaine de galère a reçu une provision fraîche d'esclaves. D'après le rapport de l'officier qui a surveillé la mise à la chaîne, et comme le mauvais temps bouleversait quelque peu le navire, il a d'abord dénoncé à Rome le chiffre de vingt-sept nouveaux-venus. Le lendemain, il compte lui-même et n'en trouve que vingt-six. Il s'empresse alors de demander pardon au cardinal-secrétaire de l'État et à Son Excellence Mgr le Trésorier «de cette équivoque involontaire». Le document est de 1788.
Le 17 décembre 1794, le commandant Clarelli réclame, à propos de l'esclave qui lui sert d'_ordonnance_, certaines pièces à la chambre apostolique. Il donne en même temps l'état civil et sanitaire de ses Turcs:
ESCLAVES PRÉSENTS A CIVITA VECCHIA.
NOMS NOMS BARBARESQUES. SUR LA GALÈRE. PATRIE. AGE. SANTÉ.
Papass. Papass.
Acmet. Bufalotto (le Tunis. 45 ans. Bonne. petit buffle).
Machmet. Marzocco. Tripoli. 40 ans. Estropié à la mer.
Mesaud. Piantaceci. Alger. 45 ans. Bonne.
Machmet. Mezza Luna. Alger. 35 ans. Bonne.
Aamor. Bella camiscia. Alger. 35 ans. Bonne.
Braim. -- Tripoli. 30 ans. Bonne.
Gizenn. -- Alger. 30 ans. Bonne.
Salem. -- Alger. 30 ans. Bonne.
Machmet. Il Gabbiano. Alger. 30 ans. Bonne.
Ali. Nettuno. Tunis. 40 ans. Médiocre.
Aamor. Carbone. Tripoli. 30 ans. Bonne.
Un an plus tard, le même capitaine Clarelli écrit une note sur l'inconvénient qu'il y aurait à relâcher Papass et Ali, sans compter l'estropié Marzocco, en échange d'un renégat chrétien. Papass, qui a longtemps navigué sur les navires pontificaux, est un garçon sérieux; il connaît certainement les côtes de l'État ecclésiastique et pourrait «servir de lumière aux corsaires». Ali serait moins dangereux; c'est une brute, toujours «appesanti par le vin». Si l'on retient le pauvre Papass, que l'on rende à sa place Mezza Luna, un butor aussi, et, de plus, un fieffé voleur. Le mieux serait de relâcher Gizenn et Salem, deux Algériens, qui n'ont point navigué, et dont le premier est au service privé de Clarelli. L'estropié serait rendu par dessus le marché. Il s'agissait de tirer des griffes barbaresques un Italien de l'île d'Elbe, Giovanni Nuti, qui, depuis quatre ans, suppliait les cardinaux, les négociants riches et le pape de pourvoir à son rachat. Ceci se débattait à la fin de 1795. Il y a vingt ans, quelque très vieux bourgeois de Civita-Vecchia pouvait encore se souvenir d'avoir donné, tout enfant, un baïoque à Papass ou à Mezza Luna. N'était-il pas bon que le grand coup de vent de la Révolution française passât par là?
V
Les papes qui jugeaient utile d'acheter des esclaves pour le service de leurs galères ne pouvaient trouver mauvais l'esclavage privé; le droit des particuliers à posséder des êtres humains au même titre qu'un bœuf de labour leur paraissait sacré. Ils n'y mettaient obstacle que dans le cas où l'esclave fugitif pouvait gagner, comme un lieu d'asile, le Capitole, et témoigner devant les conservateurs, par preuves sûres, de sa conversion et de son baptême. Une supplique du XVIe siècle, de Jean-Baptiste, originaire de Bône, esclave qui s'est enfui de Gênes à Rome, nous fait connaître un malheureux qui, dépourvu de certificat de baptême, n'a que le choix entre deux extrémités: être rendu à son maître ou mourir de faim. Il écrit au pape pour lui exposer sa détresse et lui demander l'aumône. Celui-ci fait passer le placet au Gouverneur de Rome et non aux conservateurs du Capitole; il le livre ainsi à la police criminelle qui le rendra à son tour à son maître gênois.
Le 24 mai 1608, l'archevêque d'Otrante, Marcello Acquaviva, réclame, par son agent Polidoro Baldassino, aux magistrats pontificaux, un jeune esclave donné à Monseigneur par les Vénitiens et baptisé depuis deux ans. Il s'est échappé, dans un voyage où il accompagnait son maître et s'est sauvé jusqu'à Rome où il est en prison, par ordre de l'illustrissime Gouverneur. Le 26 mai, la police du Saint-Siège interroge dans les _Carceri Salvelli_ Teodoro, que l'on qualifie de _néophyte_, c'est-à-dire de chrétien, et à qui l'on défère le serment. Voici sa déposition:
«Je suis prisonnier ici depuis trois jours. Quand j'étais très petit, en Grèce, on m'a livré comme esclave aux Turcs, la Grèce étant forcée de payer un tribut de ses enfants au Grand-Turc. J'étais du nombre: on m'a fait Turc et musulman. Comme j'allais sur les galères de mes maîtres, nous avons rencontré les galères des Vénitiens qui nous ont pris; ils ont taillé en pièces tous les Turcs, et parce que j'ai dit que j'étais Grec de naissance, ils m'ont laissé la vie; quand nous sommes passés près des Abruzzes avec les vaisseaux vénitiens, on m'a donné comme esclave à Mgr l'archevêque d'Otrante, avec qui je suis resté six ans; à la dernière Pâque, il y a deux ans que je me suis fait chrétien. Comme j'ai entendu dire à la maison que l'archevêque voulait me vendre, je me suis enfui et je suis venu à Rome _où l'on ne fait pas de ces choses_; Monseigneur l'a su, il m'a fait arrêter et enfermer ici dans la prison Savelli.» Le magistrat lui demande si vraiment Monseigneur avait l'intention de le vendre: «Tous les serviteurs m'ont assuré que Monseigneur voulait me donner à un de ses neveux en me vendant, et pour cela je me suis enfui.» Au procès-verbal de l'interrogatoire sont jointes les pièces relatives à l'état civil du jeune Grec et l'acte de son baptême, signé par l'archevêque lui-même, contre-signé et scellé par le juge royal et les officiers de l'Université d'Otrante. Et cependant Rome le rendit au prélat, à qui il était permis d'en user à son gré, la violence exceptée, «parce qu'il était chrétien».
En 1609, Vincenzo David, Turc, pris à l'âge de six ans par les chrétiens, en Hongrie, puis vendu cent ducats à Naples, au duc della Castelluccia, a reçu le baptême, en échange duquel son maître lui promettait la liberté. La liberté n'est pas venue, mais le duc a voulu revendre l'enfant, qui s'est sauvé jusqu'à Rome. On l'y emprisonna, sur la requête de Castelluccia, et on le vendit, quoique chrétien, comme le jeune Grec d'Otrante. En 1668, un conseiller royal de Naples court après son esclave Ali, toujours jusqu'à Rome. «Il supplie, écrit-il dans son mémoire, la _souveraine bonté_ de Votre Sainteté, d'ordonner qu'il soit emprisonné _ad correctionem_, et puis remis à son service.» En 1670, le docteur Antonio Bolino, Napolitain, a recours à la même bonté souveraine; celui-ci a perdu deux esclaves qu'il avait achetés depuis sept ans et qui l'ont quitté «pour s'en retourner à leurs maisons en Turquie, mais l'état mauvais de la mer les ayant arrêtés, ils ont été forcés de se réfugier dans l'état ecclésiastique». Les pauvres gens eussent été plus avisés s'ils s'étaient confiés à une mer furieuse, sur une planche; fugitifs chez le pape, ils étaient perdus sans espérance. En effet, _Sanctissimus annuit_, le _Très-Saint a consenti_, est-il écrit en marge du document. Ils furent donc rendus au docteur.