La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire
Part 11
Pie II entretenait aussi des cerfs, Sixte IV un perroquet et un aigle qui mangeait chaque jour pour deux baïoques de viande. Léon X, pape très magnifique, avait des lions et un léopard.
«26 octobre 1513. Payez à Francesco de Ferrare, gardien du léopard de Notre Très-Saint-Seigneur, dix ducats d'or, à savoir six pour les dépenses du léopard, et quatre pour un mois de traitement au gardien.» «2 octobre 1516, la Sainteté de Notre-Seigneur donne dix grands ducats d'or à l'homme qui a mené les lions de Florence à Rome.» «29 juin 1517, aux Hongrois des ours, dix-huit ducats.» Après les ours, les beaux-arts: «Plus, ce 1er juillet, vingt ducats aux élèves de Raphaël d'Urbin, qui ont peint la chambre voisine de la garde-robe.» Autres comptes relatifs à la Magliana, villa et pavillon de chasse du pape: «17 avril 1517, quatre ducats à celui qui a retrouvé le chien Setino.» «15 mai 1517, neuf jules pour une cage du rossignol.» «7 août 1517, quarante ducats à l'oiseleur florentin qui a apporté les ortolans de Florence.» «30 mai 1518, au Révérend cardinal d'Ursin, pour envoyer prendre des faucons à Candie, deux cents ducats.» «1er juin 1518, à l'homme qui a présenté les gerfauts, quarante ducats.» «2 octobre 1518, deux ducats et quatre jules pour seize perdrix vivantes.» «13 octobre 1518, à deux estafiers qui ont pris un cerf, quatre ducats.»
Sous Paul III Farnèse, le terrible pape du portrait de Titien: «26 mai 1541, au jardinier Lucerta, pour l'achat d'une chèvre qui allaitera les faons donnés à Sa Sainteté, un écu cinq baïoques.»
Puis ce sont les autours, les faucons, les éperviers pour la chasse aux cailles, les clous dorés pour ferrer Falbetta, mule de Notre-Seigneur, des cailles vivantes, les fournitures de chasse. Les «pêcheurs d'hommes» étaient devenus de grands chasseurs devant l'Éternel; mais, tandis qu'ils couraient le cerf ou le renard dans l'âpre désert de Corneto, la chrétienté chancelait éperdue et la tunique sans couture se déchirait lamentablement.
L'Église ne traversait pas alors une période d'ascétisme, et Quaresmeprenant n'était point le grand maître de la salle pontificale. Les registres des saintes cuisines eussent fait pleurer de tendresse frère Jean des Entommeures. Pie II fut gourmand comme le sont en général les lettrés, et dépensa pour sa table plus qu'aucun pape du XVe siècle, plus de deux mille ducats, plus de huit mille francs par mois. Le chapon était son rôt favori; les pauvres bêtes entraient par troupe au Vatican. Nous lisons la note suivante: «Pour un chapon gros et gras destiné à Notre-Seigneur, trente-six bolonais (baïoques).» Presque chaque jour on lui servait un fromage de buffle, mais il goûtait fort aussi le parmesan. Le faisan, la perdrix, le pigeon, le sanglier, les pâtés succulents charmaient son appétit; «trois pâtés pour Notre-Seigneur», dit le registre. On achetait pour lui des quantités abondantes de vins des différents crus d'Italie; mais il les dégustait lui-même avant de conclure le marché. Le 18 octobre 1460, il fulmina, lui si doux, l'anathème contre Grégoire d'Hembourg, l'un des plus grands esprits de l'Allemagne, précurseur de Luther. La veille, il avait dîné d'une poularde à la moutarde et au poivre; le jour de l'excommunication,--qui n'était point jour de jeûne,--il avait dîné de deux paires de tourterelles et de deux chapons accompagnés de jambon. Le lendemain on lui servit quatre grives grasses. L'hérésie naissante ne lui troublait pas la digestion.
Paul II, pape vénitien, ne dépensait guère que 500 ducats par mois pour sa table. Il se nourrissait surtout de foie de porc (pro fegato de porcho per nostro Signore), de saucisses, de boudins et de tripes; le chapon semble en disgrâce sous ce pontificat; les alouettes, les grives et les cailles sont plus en faveur; pour les jours maigres, on prépare au pape des monceaux de poissons de mer. En novembre 1464, la dépense ne monta qu'à 397 ducats, y compris le festin servi à Saint-Jean de Latran, «à tous les seigneurs cardinaux, à tous les ambassadeurs et seigneurs nobles qui étaient à la Cour». Ce banquet ne coûta que 126 ducats. Ce pape était économe. Il se contentait d'un petit vin moscatello qui coûtait sept sous la cruche. Mais il tourmentait les platoniciens et j'aime mieux Pie II.
Sixte IV, fils d'un batelier de Savone et ancien moine mendiant, n'est point un raffiné. Viande de veau, de vache, de mouton, de chevreau et poules, tel est son ordinaire; le luxe est pour les vins. Aidé par les bons moines de son ordre, qui devaient fourmiller autour de lui, il dépense jusqu'à 900 ducats par mois. A la Noël de 1482, il fait à chacun des ambassadeurs d'Espagne, de Gênes, de Milan, de Sienne, de Venise et de Naples, le rare présent d'un veau du prix de 10 francs.
Le vieil Alexandre VI, l'Espagnol dont Giulia Farnèse adolescente exaspère les sens, recherche les épices brûlantes: poivre, gingembre, cannelle, noix muscade, safran, cumin, anis, raisin sec, sauces aromatiques, moutarde; ajoutez les salaisons âcres: sardines, anchois, saucisses bien pimentées; pour éteindre l'incendie du gosier pontifical, douze ou quinze vins de crus précieux: vins de Corse, de Grèce, de Sicile, d'Espagne. La dépense monte en certains mois à quatre mille ducats. A la Saint-Antoine, le pape envoyait des quantités de cire à l'église du Thaumaturge, pour la santé de ses chevaux, haquenées et mules; à Noël et à Pâques, il envoyait à chaque cardinal un veau et deux chevreaux, sans compter les agneaux bénits de sa main apostolique et des paniers d'œufs. En 1501, il donna à dîner aux cardinaux qui l'avaient assisté dans les fonctions pascales, et leur fit servir une tourte monstrueuse, toute dorée. C'était le temps des dorures. Dans une mascarade de Laurent le Magnifique, on dora des pieds à la tête un petit garçon qui parut une merveille, et qui en mourut. La veille de sa mort foudroyante, un vendredi, Alexandre mangea des œufs, des langoustes, des citrouilles au poivre, des confitures, des prunes, une tourte enveloppée de feuilles d'or. M. Bertolotti ajoute: _et cætera_. Sans doute, il ne but pas, ce jour-là, de l'eau claire. Et l'on était au mois d'août, si énervant à Rome. La fortune, qui le réservait au poison, le préserva de l'indigestion. S'il était mort sur sa tourte dorée, frappé d'apoplexie, César qui, le lendemain, devait si malheureusement goûter au vin réservé, eût mis sur l'Église sa main de condottière impudent, et la chrétienté eût assisté à une incomparable aventure. Cependant le peuple romain jeûnait bien à son aise, tout le long de l'année, en rêvant au paradis. On lui jetait un pain horrible, noir, sans substance, tel que celui dont se nourrissent encore aujourd'hui les misérables paysans de la Basilicate et de la Pouille. Au moins, s'il avait pu présenter sa pagnotta aux bonnes odeurs qui montaient des profondeurs des cuisines papales et se perdaient du côté du ciel! Mais la supplique suivante, adressée en 1607 à Paul V, montre à quel point il était dangereux d'étaler cette misère aux yeux du vicaire de Jésus-Christ:
Très bienheureux Père,
Le pauvre et malheureux Andréa Negri, Florentin, indigne de la grâce de Votre Sainteté, le jour de Saint-Pierre, comme Votre Sainteté passait près de la Rotonde, lui a montré deux pains, sans penser à lui faire injure, mais aveuglé par le démon. Il croyait que Votre Béatitude ne savait pas de quelle façon on vit à Rome. Sur-le-champ, par ordre de Monseigneur le Gouverneur de Rome, il a été arrêté, soumis au supplice de la corde, puis exilé de l'État ecclésiastique, selon le bon plaisir de Votre Sainteté. Aujourd'hui, le pauvre misérable se trouve infirme, hors de ce royaume, ayant à Rome un enfant, et sa femme enceinte; la malheureuse endure bien des misères, n'ayant pas de quoi vivre. Il supplie donc Votre Béatitude, par les entrailles de N.-S. Jésus-Christ, qu'elle ait pitié de cette famille en détresse et de sa grande pauvreté, qu'elle lui pardonne son égarement, et le relève de son long exil, ce qui sera une œuvre de miséricorde; en outre, il ne manquera pas de prier sans cesse le Seigneur Dieu pour la longue et heureuse vie de Votre Sainteté: _Quam Deus..._
(A Monseigneur le Gouverneur, afin qu'il en parle à Notre-Seigneur.)
Mais Paul V Borghèse édifiait la façade pompeuse de Saint-Pierre, et la famine pouvait servir à son architecture. «Pontife sévère, très rigoureux et inexorable en fait de justice», écrit un ambassadeur vénitien. Je crains fort qu'Andrea Negri n'ait langui dans l'exil jusqu'au pontificat de Grégoire XV. Une anecdote rapportée par Ranke sur ce pape, rappelle la dureté des empereurs romains. Un pauvre diable d'écrivain, Piccinardi, avait composé dans sa solitude une biographie sur Clément VIII, prédécesseur de Paul, et l'avait comparé à Tibère. Puis, il avait caché dans sa maison l'innocent manuscrit. Une servante déroba celui-ci et le fit livrer au pape. Quelques personnes influentes, des ambassadeurs même, répondaient de Piccinardi. Paul V les rassura par la bonhomie indifférente avec laquelle il parlait de l'ouvrage. Un beau matin, on mena l'historien de Clément VIII au pont Saint-Ange et on lui coupa la tête, sans jugement.
Cette populace qui meurt de faim et que l'on repaît de spectacles sanglants, effraye par sa brutalité farouche les bonnes gens qui aiment la paix. La _sassaiola_, la lutte à coups de pierres, rendait certains quartiers de Rome extrêmement dangereux. Un dénonciateur, prudemment couvert du masque de l'anonyme, informe, en 1601, Sa Béatitude, que les jours de fête, c'est-à-dire tous les dimanches au moins, quatre ou cinq cents jeunes gens partagés en deux camps, au lieu d'aller à l'office divin, ou même d'entendre la messe, se battent à coups de pierres dans le Campo-Vaccino et aux environs. Ils se qualifient Espagnols ou Français, habitants des Monti ou du Transtévère, se font des prisonniers pour le rachat desquels ils exigent une rançon qu'ils vont ensuite jouer et boire à l'_osteria_, mais bien des blessés restent sur le champ de bataille, la tête fendue; les sbires n'y prennent point garde et disent qu'ils n'ont rien à y gagner que des pierres évidemment, et ce scandale va croissant. Les étrangers en sont indignés et aussi les hérétiques, et bientôt on ne pourra plus passer ni dans les rues ni sur les places les jours de fête; les églises seront inaccessibles; que Sa Sainteté prenne donc la résolution qui paraîtra la plus convenable à son «très profond jugement». C'était la Rome de Callot et de Piranesi, pittoresque et sauvage. Jusqu'à l'époque de Chateaubriand, le Colisée était un repaire où les voleurs faisaient bon ménage avec les chiens vagabonds. J'ai souvent observé, jadis, au crépuscule, entre l'arc de Titus et l'arc de Constantin, des personnages patibulaires qui, munis chacun d'une poignée de paille ou d'un sac, se glissaient furtivement, à la faveur des premières ombres, comme des reptiles, dans les trous des ruines. Les recherches archéologiques et une police plus régulière ont quelque peu dérangé ces carrières d'Amérique. Les gueux reculent devant l'ordre de cette ville étrange dont le charme s'évanouit à mesure que la civilisation moderne s'y établit. Quelques cailloux lancés ça et là par deux ou trois _monelli_ rappellent faiblement la _sassaiola_ grandiose du XVIIe siècle. C'était le bon temps pour les artistes. Quelques-uns le regrettent, et je n'affirme pas qu'ils aient tort.
II
Mais voici bien d'autres misères. Les juifs et les musulmans étaient-ils des hommes semblables aux autres fils d'Adam? Le Saint-Siège n'en était pas très sûr et il les mettait sans pitié en dehors de la loi civile et de l'humanité. Naguère cependant, en Avignon, «les povres juifs, écrivait Froissard, ars et escacés (chassés) par tout le monde, excepté en terre d'Eglise, dessous les clefs du pape», s'étaient vus protégés contre l'Inquisition par nos graves et doux pontifes français. Le Comtat-Venaissin fut, pendant soixante ans, pour les fils d'Israël une terre promise trop tôt perdue. Les saintes clefs, qui les avaient abrités sur les bords du Rhône, leur donneront désormais, à Rome, des coups bien rudes. L'histoire de la juiverie romaine est encore à écrire: ce sera un triste chapitre dans l'histoire de l'Occident chrétien. Gregorovius, en finissant son livre sur _le Ghetto et les Juifs à Rome_, disait: «Une histoire du Ghetto romain pourrait éclairer pleinement le développement successif du christianisme à Rome, et contribuerait singulièrement à compléter l'histoire générale de la civilisation.» Il faudrait remonter au temps même de saint Paul, à l'arrivée furtive de ces familles vagabondes venues de Palestine, et accueillies avec tendresse dans les plus misérables quartiers de la Rome impériale, par leurs frères si timides et si rapaces, dont Horace s'était moqué. La paix ne dura guère, dans le sein de la famille d'Abraham: une question baroque, celle de la circoncision, divisa bientôt la synagogue en deux partis irréconciliables. Vers la fin du premier siècle, quand la police des empereurs ne distinguait pas encore clairement les juifs des chrétiens, ces deux groupes religieux étaient déjà séparés l'un de l'autre par un abîme. Le jour où les chrétiens entrèrent en maîtres dans l'État, le vieil Israël dut courber la tête sous un joug terrible. On ne saura jamais de quelles humiliations il fut abreuvé, à quel dur servage il fut condamné. M. Bertolotti a publié, dans l'_Archivio_ de Rome, quelques textes fort curieux, destinés à être comme un fondement premier de l'histoire que souhaitait Gregorovius. Ils se rapportent aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Si ces documents peuvent consoler là-bas, aux bords du «Danube bleu», _super flumina Babylonis_, la postérité mélancolique de Jacob, je n'aurai point perdu mon temps en traduisant les découvertes de M. Bertolotti.
III
Nous sommes au 23 mars 1573, un an et cinq mois avant la Saint-Barthélemy. La Renaissance païenne a gâté le troupeau romain du _Pastor æternus_; dans la moitié de l'Europe, la réforme protestante a dispersé les brebis. L'Église, au concile de Trente, a fait un immense effort pour rétablir sa primauté spirituelle: les livres, la science, toutes les libertés de la pensée la tourmentent. Mais dans ce Ghetto empesté que noient les brouillards du Tibre, il y a des rabbins, des docteurs qui expliquent la Bible, devenue, depuis Luther, la grande angoisse de Rome. Il faut à tout prix empêcher que les chrétiens ne touchent à cette corruption. Et l'on publie dans la ville l'édit suivant:
Le révérendissime Mgr Monti Valenzi, protonotaire apostolique et gouverneur général, camerlingue de cette noble cité et de son district, _par ordre exprès de Notre-Seigneur_, fait savoir à toute personne quelconque, de tout état, classe et condition, qui n'a rien à faire à la place des juifs, ni autour du Ghetto des juifs, qu'elle doit sur-le-champ et sans aucun retard se retirer, _sous peine de la pendaison_ (_sotto pena della forca_), à laquelle on procédera sans rémission.
Donné au palais de la résidence ordinaire dudit Monseigneur révérendissime gouverneur, cejourd'hui 23 mars 1573.
M. VALEN., gouvern.
Moi, Vincent, trompette, j'ai proclamé ledit ban autour de l'enceinte et du quartier fermé (_Seraglio_) des juifs cejourd'hui 23 mars 1573.
En 1592, le pape, afin d'entraver les relations entre juifs et chrétiens, décrète les prohibitions suivantes:
Défense aux hébreux de laisser entrer des étrangers dans leurs synagogues, sous peine de 50 écus d'amende;
D'entrer dans les maisons privées des chrétiens, excepté des juges, avocats, procureurs, notaires, sous peine de 50 écus, et du fouet pour les femmes;
De recevoir des chrétiens après les vingt-quatre heures (à la nuit);
De boire et de manger avec les chrétiens, sinon en voyage;
De vendre de la viande et du pain azyme aux chrétiens;
De faire tuer les bêtes de boucherie par des chrétiens;
D'enseigner aux chrétiens l'hébreu, à chanter, à danser, à faire de la musique, ou quelque art que ce soit, ou de recevoir des leçons des chrétiens, sous peine de 10 écus pour chacune des deux parties.
S'ils enseignent des enchantements, des superstitions, la divination, ils encourront _ipso facto_ la peine du fouet, des galères et autres châtiments _arbitraires_.
Défense aux juifs d'exercer la divination, ou de prédire, soit pour le passé, soit pour l'avenir, par exemple à l'occasion de vols commis ou d'autres choses semblables. Peine: le fouet, les galères et autres châtiments légaux, tant pour le devin que pour celui qui l'a consulté.
Défense d'employer des domestiques chrétiens, d'aller aux étuves et chez les barbiers des chrétiens; de laver dans le Tibre, sinon le long du Ghetto; de se servir de sages-femmes et de nourrices chrétiennes; de soigner ou de médicamenter les chrétiens; d'avoir des chrétiens pour tuteurs, exécuteurs testamentaires ou curateurs; de prêter de l'argent ou d'en promettre aux chrétiens, hommes ou femmes; enfin, de jouer avec les chrétiens.
Ils doivent porter bien apparent un signe jaune au chapeau, et les femmes ne doivent pas cacher ce signe sous un mouchoir. Il leur est interdit de trafiquer des _Agnus Dei_, des reliques, des bréviaires, des missels, des ornements d'église. Le soir, à la tombée de la nuit, ils sont astreints à rentrer tous au Ghetto, d'où ils ne pourront sortir avant le plein jour, sous peine de 50 écus et de trois tournées de corde pour les hommes et du fouet pour les femmes.
En 1603, nouveau règlement pour la clôture du Ghetto. Le portier commis par le cardinal-vicaire fermera les cinq portes à la première heure de nuit, de Pâques à la Toussaint, à deux heures, le reste de l'année (sept heures du soir, en hiver). Les portes une fois closes, le portier ne les ouvrira, jusqu'à trois heures de nuit en été, et jusqu'à cinq en hiver, qu'aux juifs restés dehors pour cause juste et nécessaire, et munis d'une police délivrée par un juge ordinaire ou toute autre personne connue, honorable et digne de foi; ces polices seront prises par le portier et remises par lui au notaire pontifical. Au delà du délai légal, le portier ne laissera plus entrer que les juifs étrangers arrivant à Rome la nuit; il prendra leurs noms. En cas de nécessité, rixes, enterrements, le portier laisse sortir, mais accompagne au dehors les juifs, après les avoir comptés au départ; il les compte de nouveau au retour, et dès le matin il dénonce au notaire pontifical les noms et prénoms. Les juifs qui tenteront de rentrer en fraude, par quelque porte particulière ou quelque fenêtre, recevront trois tournées de corde. Quiconque, juif ou chrétien, offrira de l'argent au portier pour enfreindre le règlement, sera flagellé et paiera 10 écus, dont la moitié pour le dénonciateur.
Fouetter les femmes et les enfants, écharper les hommes, c'est bien; convertir, par la force ou par la séduction, une race maudite, c'est mieux encore. Le petit Mortara n'a été que la fin d'une longue tradition apostolique. Le Ghetto vit jadis des scènes extraordinaires, dont témoigne la supplique d'un malheureux, Sabato d'Alatri, emprisonné à la suite d'une émeute religieuse: les juifs, voyant un jour entraîner à travers leurs rues une jeune fille que les sbires menaient en prison «sous prétexte qu'elle voulait se faire chrétienne», avaient jeté des pierres de leurs fenêtres à la police pontificale; trente d'entre eux avaient été arrêtés, interrogés, puis remis en liberté; Sabato seul a été retenu; il se prétend innocent, ajoute que l'affaire est très ancienne, et qu'il est chargé de famille (1645). Rubino de Cavi réclame son fils Israël, un enfant de quinze ans, qui, après avoir été persécuté «pendant six semaines» par des chrétiens pour qu'il embrassât la religion catholique, après avoir paru consentir, refusa tout d'un coup, et, le jour même, fut emmené par les sbires, malgré ses cris, aux catéchumènes, puis à la prison; la loi voulait que, pour un cas pareil, le juif fût détenu quarante jours sous les saints verrous. Le pauvre Rubino fait observer que le délai est expiré, et prie que l'enfant lui soit rendu (1662). Mais ceux-ci, des juifs au cœur léger, que le bagne ennuie, écrivent en ces termes au pape:
Bienheureux Père,
Dans les galères de Votre Béatitude se trouvent quatre hébreux condamnés pour différents délits à ramer à temps sur lesdites galères; tous les quatre ils se sont convertis à la foi chrétienne, ils supplient votre Sainteté de daigner leur enlever une année de leur condamnation sur deux, afin que, par cette grâce, ils puissent plus tôt et avec plus de ferveur servir Notre-Seigneur Dieu; outre que beaucoup d'hébreux, voyant s'accomplir une telle grâce, se feront eux aussi chrétiens (1607).
Quatre galériens étaient une maigre aubaine. Ces néophytes en bonnet jaune promettaient bien étourdiment la conversion de leurs frères. Je suppose qu'à leur retour dans la ville éternelle, ils ne se sont pas empressés de prêcher la bonne nouvelle au Ghetto. Évidemment, le martyre de saint Étienne ne les a point tentés.
Les juifs détenus pour dettes dans la prison du Saint-Siège n'étaient point sur un lit de roses. Certains dignitaires ecclésiastiques, dont la charge était de veiller au régime des prisonniers, les laissaient mourir de faim; d'autres, plus humains, les nourrissaient. La communauté hébraïque sur laquelle retombait, dans le premier cas, le soin d'entretenir les malheureux, réclama en 1620, au nom du droit naturel, afin que l'on donnât aux prisonniers les aliments «que les hébreux accordent aux chrétiens et accorderaient aux barbares et aux infidèles». Une congrégation fut tenue à propos de cette requête. Neuf voix repoussèrent la prière des juifs; trois seulement lui furent favorables. Dans un second mémoire du même temps, adressé au pape, la synagogue dévoile les fraudes de ses enfants perdus: «ils contractent des dettes avec plusieurs marchands, à l'insu l'un de l'autre, puis ils revendent les marchandises frauduleusement achetées, et en retirent des centaines d'écus; avec cet argent, les uns marient leurs filles, paient leurs dettes antérieures, acquièrent leurs droits de propriété sur leurs maisons, jouent aux cartes ou aux dés; les autres, s'étant fait une bonne bourse, s'enfuient à Florence, à Venise, à Mantoue, à Salonique, à Constantinople; d'autres suspendent malicieusement leurs petits paiements et se font mettre en prison; au bout d'un mois ou plus de détention, ils ont toute chance d'effacer leur dette, leurs créanciers juifs se lassant de subvenir à leur nourriture; remis dès lors en liberté, ils recommencent aussitôt à duper de nouveaux marchands qui ignorent leurs intentions frauduleuses.» Les créanciers chrétiens, qui goûtaient tout aussi peu de contentement à nourrir, dans le Clichy de Rome, ces israélites trop habiles, sollicitent la même réforme, «bien que la sainte commission ait déclaré maintes fois que les chrétiens ne doivent pas d'aliments aux juifs prisonniers, selon la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ: _Non est bonum sumere panem filiorum et mittere canibus._» Mais le pape ordonna que l'on fît à l'avenir comme pour le passé, et la question demeura en suspens jusqu'au XVIIIe siècle. La communauté du Ghetto fut même condamnée, par Clément XI, à nourrir ses coreligionnaires enfermés pour crimes.