La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire

Part 10

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Il n'est point de bibliothèque d'honnête homme où l'on ne rencontre un La Fontaine. Les uns, plus attachés aux naïfs souvenirs d'enfance, gardent un vieux fabuliste fané; les autres, amis des histoires de plus longue haleine et de leurs portraits en gravure, ont placé, sur les rayons d'en haut, que n'atteint point le bras des écoliers, un précieux exemplaire des Contes, en deux volumes, dorés sur tranches. Mais c'est toujours La Fontaine; conteur ou fabuliste, il est toujours bien venu comme un hôte familier. Beaucoup de personnes cultivées le placent à côté de Molière, au premier rang de leurs prédilections. Et cependant il n'a guère représenté l'esprit de son époque. Il était bien plutôt la contradiction même du goût classique. La grande estime où nous le tenons est surtout l'œuvre de la postérité. Ses contemporains le regardaient comme un personnage assez étrange, une façon de rêveur qui suivait, disait-on, le convoi mortuaire d'une fourmi, comme un parent, et qu'on ne voyait point aux antichambres de Versailles. Louis XIV ne l'aimait pas et faisait de ses _Fables_ autant de cas que des _magots_ de Téniers. Boileau, qui l'aimait, eut soin de l'oublier dans son _Art poétique_. C'était, dit durement Louis Racine, «un homme fort malpropre et fort ennuyeux». On riait beaucoup de sa simplicité en toutes choses. N'avait-il pas trouvé éloquentes les prophéties de Baruch? N'avait-il pas pleuré courageusement, avec les _Nymphes de Vaux_, sur la disgrâce de Fouquet? Pendant vingt ans il perdit de vue son fils: il aurait voulu perdre pareillement de vue sa femme qui, du reste, ne l'embarrassait guère. Au Temple, dans la société libertine des Vendôme, on l'enivrait, on le gorgeait de bonne chère. Il mettait ses bas à l'envers et égarait son haut-de-chausses après souper. Il vieillit assez tristement, sans famille, au foyer de quelques amis; son esprit s'affaiblit; il fut pris d'une grande peur de la mort; son amusement était d'assister aux réunions de l'Académie, où il allait fidèlement, par le chemin le plus long. Un jour, en revenant de la séance, il s'évanouit dans la rue du Chantre. Ce fut sa dernière promenade. Deux mois après, on enterrait l'ami des bêtes, le dernier des poètes gaulois, l'incomparable écrivain qui avait retrouvé, en ce siècle solennel de Port-Royal et de Bossuet, avec l'inspiration voluptueuse de la Renaissance italienne, la grâce aimable et fine de l'esprit grec. Gaulois, Italien, Attique, tel fut, en effet, La Fontaine, au temps où le _Pantagruel_ passait pour une œuvre monstrueuse et incompréhensible, où Boileau ne voyait que _clinquant_ dans la poésie du Tasse, où les dieux grecs étaient méconnus, où l'art d'Euripide paraissait sur la scène tragique raffiné et altéré par la politesse des salons et de la cour. Mais, grâce à la naïveté de son génie, ces traits singuliers et si divers se rencontrèrent en lui sans artifice ni dissonance, avec une sincérité et une liberté pures de toute affectation:

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles A qui le bon Platon compara nos merveilles, Je suis chose légère et vole à tout sujet: Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.

Et, dans ce miel d'une saveur si franche, et qu'il faut goûter d'un palais délicat, on distingue sans peine la bonne odeur bourgeoise des petits jardins champenois, l'âpre senteur des roses du _Décaméron_, et le parfum subtil des asphodèles d'Athènes.

II

On sait que la Renaissance détacha tout d'un coup les écrivains très lettrés du seizième siècle français de la langue, des traditions et du goût de notre première littérature: la langue, les idées et le ton des contemporains de Ronsard et de Montaigne furent, pour employer le mot de du Bellay, _illustres et auliques_. En même temps, la Pléiade renvoyait avec dédain «aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouen» toute la poésie chevaleresque et satirique du moyen âge. Le dix-septième siècle se sentait déjà si loin des origines littéraires de la France, qu'au-delà de Villon il n'entrevoyait plus que des formes confuses, des œuvres barbares et un art grossier tout à fait indigne de l'attention des beaux esprits. Ceux-ci, renfermés dans la culture classique, charmés par la conversation polie, la tragédie et l'oraison funèbre, oublient toutes les vieilles choses, l'histoire, les mythes et les contes, comme l'idiome et les mœurs de nos pères. Versailles, cité toute neuve, vers laquelle l'Europe entière regarde, est comme le symbole du goût nouveau: on y jouit d'un si magnifique spectacle que personne n'y pense plus guère à Paris, la _grand'ville_ du roi Henry, à la place Maubert, aux rues tortueuses peuplées de si grands souvenirs. Quant à la pauvre province, si vivante chez les vieux auteurs, on n'y va plus qu'en exil, on l'abandonne à ses dialectes locaux, à ses patois campagnards, à ses légendes héroïques et à ses fables de nourrices.

Il y eut du provincial en La Fontaine, dont la muse familière avait ses vallons sacrés quelque part entre Reims et Château-Thierry: les scènes de ses fables s'encadrent, non point entre les charmilles architecturales de Versailles, mais dans les paysages modestes de Champagne ou de Brie, dans les rues de village, les carrefours des petites villes. Ici, le long des haies, il a rencontré, et peut-être attendu, _légère_ et _court vêtue_, la bonne Perrette portant son pot au lait; là, dans cet enclos, il a vu passer, au son des trompes, la meute du seigneur du village chassant le lièvre, et Monsieur le Baron, qui vient de manger les poulets et de lorgner la fille du manant, écraser sans pitié chicorée et poireaux, oseille et laitue, orgueil du pauvre hère. C'est au bord d'une rivière villageoise, peu profonde, où l'eau rit au soleil, que se promène solennellement son héron, et _certaine fille un peu trop fière_, qui fait fi des bons partis, comme celui-ci des brochets et des carpes, a certainement son logis tout près de cette rivière.

Voici, dans son échoppe qui coudoie l'hôtel d'un financier, le savetier Grégoire, toujours en belle humeur; sur la place, le charlatan et la ménagerie où maître Gille, _singe du pape en son vivant_, arrivé de la veille _en trois bateaux_, émerveille la foule. Là-haut, sur la colline, en plein midi, dans la poussière crayeuse, au fond des ornières, chemine sur quatre roues grinçantes le coche de Paris, escorté de ses voyageurs à pied, chantant, jurant ou priant. Tout à l'heure, à la lisière de ce bois, les voleurs les détrousseront. Sur ce point, une lettre du fabuliste montre, sous la fable, une impression personnelle. Il se rendait en Limousin: dans son carrosse, «point de moines, mais, en récompense, trois femmes, un marchand qui ne disait mot, et un notaire qui chantait toujours et qui chantait très mal». Le chemin devient détestable: «Tout ce que nous étions d'hommes dans le carrosse, nous descendîmes, afin de soulager les chevaux. Tant que le chemin dura, je ne parlai d'autre chose que des commodités de la guerre: en effet, si elle produit des voleurs, elle les occupe, ce qui est un grand bien pour tout le monde, et particulièrement pour moi, qui crains naturellement de les rencontrer. On dit que ce bois que nous cotoyâmes en fourmille: cela n'est pas bien, il mériterait qu'on le brûlât.» Mais dans la vie de province, insoucieuse et grasse, une pointe de sensualité chatouille et réveille souvent les esprits qu'endormirait mortellement la médiocrité monotone des choses. La Fontaine ne touchait point ce chapitre avec le chanoine Maucroix: mais, pour sa femme, il n'avait pas de ces secrets. C'est pour elle qu'il écrit sincèrement son voyage. «Parmi les trois femmes il y avait une Poitevine qui se qualifiait comtesse; elle paraissait jeune et de taille raisonnable, témoignait avoir de l'esprit, déguisait son nom, et venait de plaider en séparation contre son mari: toutes qualités de bon augure, et j'y eusse trouvé matière de cajolerie si la beauté s'y fût rencontrée; mais sans elle rien ne me touche.» Suivent alors toutes sortes de confidences sur les filles de Châtellerault, de Poitiers et de Bellac, et ce naïf aveu de ses rêves d'avenir: «Il y a d'heureuses vieillesses à qui les plaisirs, l'amour et les grâces tiennent compagnie jusqu'au bout: il n'y en a guère, mais il y en a.» Le contemplateur curieux des aspects pittoresques et du ménage de la province, cet amateur des petites aventures de l'amour et du hasard ne serait point complet, s'il n'était paresseux. «Ce serait, dit-il avec un gros soupir, une belle chose que de voyager, s'il ne se fallait point lever si matin.»

On le voit, bien des habitudes d'esprit et de goût rattachent La Fontaine à la vieille France: mais ce ne sont encore là que les traits extérieurs d'une physionomie morale, et comme les conditions préliminaires de ce qu'il y eut en lui de profondément gaulois. C'est par les _Fables_ beaucoup plus que par les _Contes_ eux-mêmes que se manifeste sa parenté avec nos ancêtres littéraires. Le sel qu'il a répandu à poignée dans ses _Contes_ est passablement gaulois, je l'avoue; les moines fort éveillés qu'il y a dépeints sortent tout gaillards des _Cent nouvelles nouvelles_ et du _Pantagruel_. Mais les _Fables_, qu'il feint de traduire d'Esope ou de Phèdre, leurs principaux personnages et leur moralité intime nous ramènent bien plus près encore des sentiments, des jugements et des rêves du temps jadis. Nous y retrouvons, condensée en de merveilleuses réductions, toute la littérature des _fabliaux_, et l'œuvre maîtresse de cette littérature, le grand _Roman de Renart_, et cette notion mille fois proclamée par la satire française du moyen âge: «Petites gens et pauvres gens, qui n'avez pas la force, ni peut-être le cœur, mais qui peinez et pâtissez beaucoup tout le long de votre vie chétive, bourgeois et manants, artisans et serfs, vous tous que l'on tourmente et dont on se raille, vous qui demeurez tapis, l'œil au guet, au fond du sillon, et que l'ombre de vos oreilles effraie quelquefois, réjouissez-vous, mes amis, et entendez la _bonne nouvelle_. Vous n'êtes ni des héros, ni des ascètes, ni de hauts seigneurs, ni des saints. Toutes les grandes forces de ce monde vous manquent: la puissance, la sagesse, l'audace, la richesse. Mais vous avez la ruse, la patience, la prévoyance et la bonne humeur; vous savez attendre et souffrir, vous pliez comme le roseau, sous la tempête; votre égoïsme prudent tient en réserve mille artifices subtils pour ne rien compromettre, pour dissimuler, mentir au besoin. Votre langue est dorée, elle enchante vos maîtres, et vous savez l'art d'accuser le voisin s'il est un sot, de faire crier _haro_ sur le baudet, de sauver votre peau aux dépens de celle du loup. Vous n'êtes point de fiers barons, mais de malins légistes, et vous humez l'huître au nez des plaideurs. Dans ce grand combat pour la vie auquel la destinée vous oblige, vous êtes incomparables pour éventer les stratagèmes de l'ennemi et flairer le chat qui ne souffle mot sous son masque de farine. Vous pouvez, il est vrai, perdre votre queue à la bataille, mais qu'importe un ornement superflu? Le tout, ici-bas, est d'être alerte, avisé, riche en ressources, d'échapper au chasseur; si l'on est renard, de croquer les poules; si l'on est loup, pauvre gueux, au fond des bois, dans la neige, d'être libre; si l'on est rat, dans un bon fromage, de s'y engraisser, mais tout seul; si l'on est âne, avec des reliques sur le dos, de respirer largement l'encens et de se croire un dieu. Bienheureux les petits, armés de malice et légers de scrupules: ils sont, en vérité, plus forts que les grands, que l'orgueil aveugle: il n'est pas bien sûr qu'ils entrent tous au royaume des cieux, mais, en attendant, ils font leur chemin en ce monde, où la primauté revient toujours aux gens d'esprit. Telle est la révélation que Renart, le héros de nos pères, manifesta par son exemple, et dont Panurge fut le dernier prophète.»

C'est ainsi que la morale du moyen âge et l'éclat de rire gaulois passèrent de l'antique fabliau aux fables du bonhomme. Ici, de même que dans notre vieille satire, dominent l'ironie et la gaieté. La note douloureuse est plus rare, mais elle y résonne parfois, et, dans ce malheureux qui chemine, courbé sous son fagot, lentement, le long des grands bois en deuil, puis qui tombe au bord du sentier, et repasse dans sa pensée les amertumes de la vie:

Point de pain quelquefois, et jamais de repos: Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, Le créancier et la corvée,

apparaît un instant la misère des vieux âges, de tous les temps, l'éternelle misère humaine.

III

Le _Roman de Renart_, l'épopée de la bête astucieuse qui se dérobe lestement à la prise des puissants, la satire piquante du monde féodal, n'appartiennent qu'à l'Europe occidentale: le Midi, l'Italie, où la vie fut moins dure et plus noble, les mœurs plus élégantes, l'âme plus sereine, eurent de bonne heure un art plus délicat, formé de poésie et de volupté. Un sentiment qui a trop souvent manqué à notre moyen âge, du moins dans les pays de langue d'_oil_, le culte de la femme avait, dès l'origine, donné à l'inspiration littéraire des Provençaux et des Italiens une grâce inconnue aux écrivains des fabliaux. Boccace, dont la mère était Française et qui recueillit à Paris même bon nombre des histoires du _Décaméron_, n'est pas moins supérieur à tous nos conteurs par l'enthousiasme et le goût de la beauté que par les qualités d'une langue déjà parfaite. Les sept dames qui, fuyant la peste de Florence, écoutent, sous les ombrages d'une villa de Toscane, le récit de si plaisantes aventures, n'entendent que des paroles discrètement choisies, dont le charme couvre d'un voile léger des images voluptueuses; mais le voile y est, et tout est là: l'art du conteur n'est point chaste, mais le conteur est artiste consommé. Il fut le maître de La Fontaine, et, avec lui, l'Arioste, Machiavel et le Tasse, non moins que Rabelais et la reine de Navarre:

Boccace n'est pas le seul qui me fournit: Je vais parfois en une autre boutique; Il est bien vrai que ce divin esprit Plus que pas un me donne de pratique.

Le disciple, il est vrai, fut, dans ses peintures, moins réservé que ses modèles italiens: il transpose, en quelque sorte, la musique de ceux-ci; il chante les mêmes airs, mais sur le ton gaulois; c'est encore _maître François_ qui lui bat la mesure de ses _Contes_. Et cependant, on sent bien passer dans ses ouvrages le souffle méridional. Boileau lui-même a reconnu dans le _Joconde_ de La Fontaine, qu'il met au-dessus du récit de l'Arioste, «ce _molle_ et ce _facetum_ qu'Horace a attribué à Virgile, et qu'Apollon ne donne qu'à ses favoris». C'est à l'Italie et à Boccace qu'il dut de peindre une fois, parmi tant de récits légers ou licencieux, le véritable amour, très profond et très simple. Il s'agit du _Faucon_, où l'auteur du quatorzième siècle avait mis l'abnégation touchante de la passion, comme il en avait montré, dans son beau roman de _Fiammetta_, les fureurs jalouses. Un cavalier de Florence aimait une dame qui se rit de ses soins et prit un autre pour mari. L'amoureux s'était ruiné en fêtes, cadeaux et tournois; il ne lui restait plus, tout près du château de la belle, qu'une pauvre métairie, avec un jardinet qu'il cultivait de ses mains, et un faucon merveilleux, son dernier ami, compagnon de ses chasses et pourvoyeur de son garde-manger. La dame devint veuve. Elle avait un fils, enfant maladif qui, caressé et gâté par Frédéric, s'éprit d'amour pour le faucon, tomba malade, et, déjà mourant, demanda l'oiseau à sa mère. Celle-ci, oubliant ses dédains, se rend à la métairie où elle s'invite à déjeuner. Hélas! il ne restait rien au logis, pas un gâteau, pas un fruit. Frédéric met stoïquement à la broche le faucon. Le repas fini, la veuve présente sa requête:

Souffrez sans plus que cette triste mère, Aimant d'amour la chose la plus chère Que jamais femme au monde puisse avoir, Son fils unique, son unique espérance, S'en vienne au moins acquitter du devoir De la nature..........

Hélas! reprit l'amant infortuné, L'oiseau n'est plus: vous en avez dîné! L'oiseau n'est plus! dit la veuve confuse. Non! reprit-il, plût au ciel vous avoir Servi mon cœur, et qu'il eût pris la place De ce faucon!

Les personnages chantés par les grands poètes de l'Italie reparaissent çà et là dans les vers de La Fontaine: Armide, Angélique, Renaud, Alcine; et parfois un cri passionné ou plaintif, ou quelque aveu mélancolique rappelle la sentimentalité profonde des méridionaux:

Ah! si mon cœur encor osait se renflammer! Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête? Ai-je passé le temps d'aimer? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.

Ou bien encore, telle peinture d'un charme exquis nous donne comme la vision d'une fresque aérienne du Corrège, endormie au plafond de quelque vieux palais de Parme ou de Mantoue:

Par de calmes vapeurs mollement soutenue, La tête sur son bras, et son bras sur la nue, Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas.

IV

La Fontaine, dit en ses _Mémoires_ Louis Racine, «ne parlait jamais, ou ne voulait parler que de Platon». Il en avait annoté les dialogues à chaque page; il en gardait chez lui le buste de terre cuite. Un jour, selon le président Bouhier, il louait Platon devant une personne qui demanda si c'était un bon raisonneur.--«Oh! vraiment non, répondit le fabuliste, mais il s'exprime d'une manière si agréable, il fait des descriptions si merveilleuses qu'on ne peut le lire sans être enchanté.» C'était donc le poète qu'il aimait en Platon. C'est grand dommage qu'au lieu du _Dies iræ_, il n'ait point traduit, en prose, seulement le _Banquet_ et le _Phédon_. Bien qu'il ne fût ni philosophe, ni platonique, il était de ces écrivains qui, suivant le mot de Sainte-Beuve, _ont fait le voyage de Grèce_. On les reconnaît toujours, à je ne sais quel tour noble, à je ne sais quelle forme délicate de l'imagination, à la pureté de la langue, à la finesse de l'ironie. On cherche sur leur front la couronne de violettes et les bandelettes des convives d'Agathon. Certes, si l'on soupe chez les morts, La Fontaine doit être admis, dans cette compagnie de sages aimables, à des entretiens qu'il ne comprend qu'à demi quand parle Socrate, mais dont il goûte la grâce quand Aristophane ou Alcibiade a repris la parole. Car il n'a pas les ailes assez fortes pour s'élever aux sublimes hauteurs de la sagesse grecque: s'il est attique, c'est par toutes sortes de qualités tempérées, par l'éveil et la sérénité de l'esprit, par le sourire. Il n'a point l'âme assez chaste pour être un véritable fidèle de Platon, ni assez héroïque pour entrer dans la famille stoïcienne. Il est mieux à sa place sous les oliviers du jardin d'Épicure qu'à l'ombre des platanes de l'Académie. C'est un épicurien qui a écrit ces vers:

Volupté! volupté! toi qui fus la maîtresse Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas: viens-t'en loger chez moi; Tu n'y seras point sans emploi. J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique, La ville, la campagne.....

C'est Lucrèce encore qui inspira cette maxime:

La mort avait raison! je voudrais qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet; Car de combien peut-on retarder le voyage?

Il faut toujours, quand on parle des Grecs, revenir à leur sculpture, leur art par excellence. La Fontaine confesse, dans ses _Contes_, que ce n'est pas la grande Vénus céleste de Phidias qu'il eût adorée, mais une autre beaucoup moins sévère, que l'on voit encore au musée des antiques de Naples:

... C'eût été le temple de la Grèce Pour qui j'eusse eu plus de dévotion.

Il détache donc d'Athénée ou d'Anacréon des bas-reliefs spirituels, d'une fantaisie riante, d'un trait simple comme celui des pierres gravées; il prend à Pétrone le sujet grec de la _Matrone d'Ephèse_; il interprète d'une façon familière la belle histoire de Psyché. Son chef-d'œuvre, en ce genre, fut l'_Amour mouillé_:

Il pleuvait fort cette nuit: Le vent, la pluie et l'orage Contre l'enfant faisaient rage. Ouvrez, dit-il, je suis nu.

La Fontaine ouvrit sa porte à l'enfant, et fit bien. Ce passant de nuit, battu par la tempête, qui s'arrêtait au seuil du poète, n'était plus l'Amour éternel, l'aîné des dieux, contemporain du Chaos, que chantaient Hésiode et Parménide: il n'était pas davantage le symbole de l'art auguste que la France du dix-septième siècle s'efforçait de reproduire. Ce petit, trempé de pluie, malin et moqueur, et si curieux du plaisir, pouvait se réchauffer au foyer du fabuliste et appuyer sa tête blonde et rieuse sur l'épaule du bonhomme: ce Benjamin de l'Olympe apportait à son hôte, pour le payer de ses soins, l'inspiration aimable d'une Grèce moins sublime, mais plus séduisante que celle de Racine; il pouvait, et sans étonnement, s'endormir dans ses bras, bercé, comme par une légende maternelle, du récit des vieilles fables françaises, des contes de Boccace et des romans de l'Arioste.

LE PALAIS PONTIFICAL ET LE GOUVERNEMENT INTÉRIEUR DE ROME

M. Bertolotti et ses confrères de l'_Archivio Storico_ de Rome ont fait de bien curieuses découvertes dans les documents, si longtemps inédits, où était ensevelie l'histoire intime du Saint-Siège et de la ville Éternelle. Ils nous permettent ainsi de pénétrer avec eux dans les coulisses de la grande histoire, délassement si fort goûté par les esprits du temps présent. Ils nous dévoilent l'envers des splendeurs pontificales. Ce n'est point une œuvre voltairienne ou de polémique passionnée qu'ils accomplissent, mais d'érudits et d'historiens consciencieux: les résultats de leurs travaux ne modifieront pas d'une façon sensible les jugements généraux portés sur les papes des derniers siècles par Léopold de Ranke et Gregorovius; ils en confirment singulièrement les vues dominantes par de précieux détails sur la vie privée ou l'administration intérieure des pontifes. Non, l'Église romaine n'a été ni en dehors ni au-dessus de l'humanité. Rome ne fut point une arche mystique élevée sur la chrétienté. Écartez le voile de pourpre de ce tabernacle: vous y trouverez des faiblesses innocentes, des passions dangereuses, l'orgueil et les dures pratiques des anciens régimes, du temps où l'opinion publique était méprisée, où l'autorité n'était point généreuse, où le privilège outrageait le droit.

I

_I Papi e le Bestie. Les Papes et les Bêtes rares_, chapitre piquant extrait par M. Bertolotti des registres de dépenses du Vatican. Au XVe siècle, ce sont les perroquets et les oiseaux extraordinaires qui amusent les loisirs du saint Père. Quand Martin V Colonna voyageait, il confiait à deux officiers la garde de son favori: «15 mars 1418. Payez un florin d'or à Pietro Stoyss et à Giovanni Holzengot, qui portent le Perroquet de Notre-Seigneur avec sa cage.» L'aimable Pie II Piccolomini, le lettré délicat, devait apprendre à son perroquet des vers latins. «20 avril 1462. Cinq ducats payés par ordre de Sa Sainteté à maître Giachetto, gouverneur du Perroquet.» «4 décembre 1462. Cinq gros, donnés à Gabazzo, pour l'achat d'une étoffe destinée à couvrir le Perroquet.» «17 décembre 1462. Trois écus et demi à Domenico, de Florence, maître menuisier, pour acheter des planches et des clous destinés à réparer la cage des oiseaux, qui est à Saint-Pierre.» Ce _Papagallo_ pontifical aurait-il inspiré à Rabelais le nom et le mythe du _Papegaut_, qui, tout somnolent dans sa cage, «accompagné de deux petits Cardingaux et de six gros et gras Evesgaux», fait tomber Panurge «en contemplation véhémente?» «Mais, dit Pantagruel, faictes nous icy quelque peu Papegaut chanter, afin qu'oyons son harmonie.»--«Il ne chante, respondit Æditue, qu'à ses jours, et ne mange qu'à ses heures.»--«Non fay-je, dit Panurge; mais toutes les heures sont miennes. Allons doncques boire d'autant.»