La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)

Chapter 7

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Romantique et conservateur en matière religieuse, exalté pour tout ce qui est un produit du peuple juif, naïf dans ses conceptions de la vie, il exerça son activité sur tous les domaines littéraires. Il a publié une Histoire universelle en 10 volumes, une Géographie également en 10 volumes, des études biographiques et littéraires sur les écrivains juifs du Moyen-âge en 4 volumes, un roman national remanié, de l'époque de Bar Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et talmudiques fort curieuses[49].

[Note 49: Ces ouvrages, publiés tous à Vilna, ont été réédités maintes fois.]

Il écrit dans la langue même d'Isaïe. La préciosité et l'emphase excessive de son style, ses conceptions naïves, sa sentimentalité romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au coeur des primitifs non cultivés que furent ses lecteurs, expliquent le succès mérité de cet écrivain, pourtant si peu original. Ses oeuvres se répandaient par milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hébreu, de la science et du savoir parmi le peuple. À ce titre, Schulman fut un civilisateur de premier ordre. Son oeuvre forme l'étape inévitable par laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son évolution vers la civilisation moderne.

Schulman a fait école. Son style poétique et enflé s'imposa longtemps à tous les sujets et empêcha l'évolution naturelle de la prose hébraïque, inaugurée par M.-A. Ginzburg.

Les créateurs ne tardèrent pas à venir. Parmi les poètes de l'École romantique une première place appartient à Micha-Joseph Lebensohn, dit Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn.

Tendre et gracieux autant que son père était dur et rigide, M.-J. Lebensohn fut le seul écrivain du temps qui eut la chance de recevoir une éducation moderne complète. De plus, il n'avait pas connu comme tous ses contemporains la cruelle nécessité et les luttes pour l'affranchissement personnel. Il possédait à fond la littérature allemande et il avait suivi à Berlin les cours de philosophie de Schelling. Avec cela, il possédait l'hébreu comme une langue vivante et sut traduire en elle ses pensées les plus intimes, toutes les nuances du sentiment.

La riche imagination poétique, l'harmonie de son style, ses expressions colorées et imagées, son lyrisme profond, non dénaturé par l'exagération ronflante et emphatique de ses prédécesseurs, font de Michal le premier poète artiste en hébreu.

Il débuta en 1851 par une traduction de la _Destruction de Troie_, de Schiller[50], admirable de style et d'élégance poétique. Il est le premier qui ait appliqué rigoureusement la prosodie moderne à la poésie hébraïque. Son recueil poétique _Schiré Bath Sion_ (Les chants de la fille de Sion)[51] est un véritable chef-d'oeuvre. Il contient six poèmes historiques admirables de pensée, de forme et d'inspiration. Dans «Salomon et Coheleth», son plus grand poème, il nous fait d'abord assister à la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la Sulamite, amour sublime, exalté, qui est chanté pour la première fois d'une façon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les fibres du coeur du poète... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclésiaste contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi désenchanté, sceptique, convaincu de la vanité de l'amour, de la beauté, du savoir; tout n'est que poussière, vanité des vanités. Et le jeune poète romantique termine son poème en concluant que la sagesse ne peut exister sans la foi, et que seule cette dernière est capable de donner à l'homme la suprême satisfaction.

[Note 50: Vilna, 1851.]

[Note 51: Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J. Steinberg, Vilna, 1859.]

«Joel et Sisera» est une très belle pièce poétique. C'est la lutte intérieure qui s'engage, dans le coeur de la vaillante femme chantée par Débora, entre les devoirs de l'hospitalité et son attachement à son pays. Finalement ce dernier l'emporte:

Vivant au milieu de ce peuple, établi dans son pays, ne dois-je pas aspirer à son bien-être, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi mon peuple?

«Moïse sur le Mont Abarim» est plein d'admiration pour le grand législateur. Il se termine par ces deux vers:

La lumière du monde s'obscurcit. À quoi bon la lumière du soleil?

Son élégie sur Jéhuda Halévi est touchante de patriotisme et d'amour pour la Terre des ancêtres:

Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont chaque rocher est une chaire pour un prophète divin.

Ou bien, comme il s'écrie dans une autre poésie:

Pays des muses, couronné de charmes, où chaque pierre est un livre, chaque rocher un tableau!

Un autre recueil du poète, _Kinor bath Sion_ (La lyre de la fille de Sion), publié après sa mort, à Vilna, contient, à côté d'un certain nombre de poésies traduites de l'allemand, des poésies lyriques où le poète exhale son âme et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais il pressent qu'il ne lui sera pas donné d'en jouir longtemps et, dans un accès de désolation, il s'écrie: «Maudite soit la vie, maudite aussi la mort!» Son caractère change, sa muse devient triste et, comme son père, il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une poésie adressée «aux étoiles» il veut arracher leur secret aux mondes:

Répondez-moi, vous qui êtes les habitants d'en haut, oh! arrêtez pour un instant la marche des lois éternelles! Hélas, mon coeur est plein de dégoût pour cette terre. Ici l'homme est né pour la misère! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui règne. Sur ses lèvres elle porte le nom du Dieu de la miséricorde et dans sa main l'épée sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le créa dans un accès de colère, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors, la Mort s'y précipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde, à ses ongles. La Misère aussi s'y abattit grinçant ses dents, montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans répit...

En outre, ce recueil posthume contient des poésies amoureuses et des complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mélancolie et de cette tristesse qui caractérise la dernière période de sa vie. Une cruelle maladie enleva le jeune poète à l'âge de vingt-quatre ans, au grand désespoir des amis de la poésie hébraïque.

La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractère austère des lettrés rendait impossible jusqu'alors en hébreu, fit sa première apparition avec les traductions des romans modernes. Immédiatement elle rencontra un public bien disposé et avide de nouveauté. Les romanciers originaux ne tardèrent pas à venir. Le premier maître du genre, le créateur du roman hébreu, est Abraham Mapou (1808-1867).

Il naquit à Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuplée presque uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions économiques et hygiéniques déplorables. Son père, pauvre «melamed» (professeur d'hébreu et de Talmud), était un esprit naïf et mélancolique, non dénué d'une certaine instruction. Il aimait et cultivait la science des maîtres hébreux du Moyen-âge. Sa mère était une âme douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermeté les souffrances physiques qui accablèrent toute sa vie. Son frère Mathias, étudiant-rabbin, était très bien doué.

Bref, c'était la misère, mais cette misère soumise, non rongée par l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrés. Enfant chétif, Abraham Mapou n'aborda ses études primaires qu'à l'âge de cinq ans, âge déjà avancé pour ce milieu où les enfants commencent à fréquenter le «Heder» dès leur quatrième année. Et ce sont des années endurées dans le Heder, sans connaître d'autre joie que celle du succès dans les études, courbé toute la journée sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement rationnel de la Bible et de la grammaire hébraïque, dédaignées par les dialecticiens talmudiques comme des études trop superficielles, était banni de cette école. Heureusement pour le futur écrivain, ce fut son père qui lui enseigna la Bible et qui éveilla dans son coeur sensible l'amour de la langue sacrée et du passé glorieux de son peuple. Cependant son éducation talmudique se poursuit avec succès. À l'âge de douze ans le voilà «érudit», à treize ans il est déjà «Itou» (phénomène), et dès lors libre de s'adonner à ses études selon son gré et à se passer de maître.

Bientôt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherché comme gendre. Cela ne tarda pas à arriver: il fut fiancé par son père à la fille d'un bourgeois aisé. À l'âge de 17 ans le voilà donc marié. Cela ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le passé il continuera à poursuivre ses études, et c'est son beau-père qui pourvoira à ses besoins. Bientôt ses études prendront une nouvelle direction. Son esprit rêveur, étouffé par la scolastique rabbinique, se tourne vers la Cabbale. Déjà l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit adhérer à la secte des Hassidim. C'est sa mère qui l'en préserva. Il céda à ses prières, et ne commit pas cet acte d'hérésie dangereuse.

Ces luttes intérieures entre le sentiment et la raison, les perplexités au milieu desquelles se débattait son esprit, n'affectèrent pas outre mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans sa personnalité. Mapou est resté, toute sa vie, l'humble érudit du ghetto, un des successeurs des «Ebionim», des psalmistes et des prophètes. Timides, mélancoliques, sans désir pour tout ce qui touche la vie pratique, souvent avilis par leur misère matérielle propre et par la misère intellectuelle environnante, ces «rêveurs» du ghetto, plus nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimité de leur âme cette exaltation morale, cet idéalisme suprême invaincu et toujours debout, qui peut seul expliquer la vivacité et la persistance du peuple-messie.

Déjà Mapou allait succomber comme tant d'autres, déjà les ténèbres mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un événement infime en soi et pourtant important dans ses conséquences vint le délivrer. Un psautier latin tombé par hasard entre ses mains donna une nouvelle tournure à ses études, une nouvelle orientation à son esprit.

Était-ce la curiosité, était-ce le désir de savoir qui le poussa à déchiffrer coûte que coûte le texte sacré dans une langue inconnue? Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficultés presque insurmontables et, à force de traduire mot à mot le texte latin, comparé à l'original hébreu, il arriva à connaître un grand nombre de mots latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Maïmon avait appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard écrire ses meilleures études philosophiques, à l'aide de la nomenclature allemande des traités du Talmud, imprimée à Berlin. Et c'était aussi le cas de la plupart des lettrés de la province.

Cette gymnastique de l'esprit, cette nécessité de se rendre compte de la valeur précise de chaque mot a aidé en même temps Mapou à mieux comprendre le texte biblique et à se pénétrer de son esprit.

La fortune, le bien-être ne sont pas stables chez les juifs russes, obligés de soutenir une concurrence vitale acharnée et servant de jouet à une législation capricieuse. Le beau-père de Mapou se trouva un jour ruiné. Le jeune homme fut obligé d'interrompre ses études et d'accepter la place de précepteur dans la maison d'un fermier juif aisé.

Ce séjour prolongé à la campagne exerça sur l'âme sensible du jeune lettré une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne manqua pas de séduire son esprit le dégagea définitivement des voiles mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un curé polonais éclairé, qui s'intéressa au jeune rabbin et s'occupa de son instruction. Mapou étudia avec ardeur les maîtres classiques latins, et c'est la première fois qu'un poète hébreu trouvait l'occasion de former son esprit sur les modèles puissants de l'antiquité. Toujours sous la direction du bon curé, il étudia le français d'abord, sa langue préférée, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La langue russe n'était pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'époque. À Kovno, où il retourna peu après, il fut obligé de dissimuler ses nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des fanatiques et d'être atteint dans sa profession de professeur d'hébreu.

Émerveillé par l'oeuvre des romantiques et surtout par les romans d'Eugène Suë, son auteur favori, il médita dès 1830 la première partie de son roman historique «L'Amour de Sion», qui ne devait voir le jour que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois années une vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rêvant la nuit. La Haskala avait créé des foyers humanistes dans les petites bourgades lithuaniennes. C'est à Zagor, c'est à Rossieni, «la ville des lettrés, des amis de leur peuple et de la langue sacrée», que Mapou trouva enfin l'occasion de révéler son talent. Son état physique fort éprouvé empira de plus en plus. Sa nomination, après de longues sollicitations, comme professeur d'une école juive gouvernementale à Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matérielle qu'il recevait de son frère plus favorisé que lui, le tirèrent définitivement d'embarras. Indépendant, il pouvait désormais s'occuper de son roman. Le succès obtenu par la version hébraïque des _Mystères_ de Paris l'encouragea enfin à publier son «Amour de Sion.» Et c'est avec une stupéfaction sans bornes que le timide auteur put constater l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa première création littéraire.

Dans ce milieu ascétique et puritain où le monde du sentiment et de la vie intérieure était inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la foudre déchirant la nuée qui enveloppait tous les coeurs. Un siècle après Rousseau, il y avait encore un coin en Europe où le plaisir, la joie de vivre, les biens terrestres, la nature étaient considérés comme des futilités, où l'amour était condamné comme un crime et les passions comme la perte de l'âme. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion, cette Nouvelle Héloïse juive, apparaît comme le premier appel à la nature et à l'amour.

L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la vie du peuple juif à l'époque du prophète Isaïe. Il n'aurait pas pu en être autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait reculer l'action de vingt-cinq siècles en arrière. Un roman juif contemporain n'eût été conforme ni à la vérité ni à l'esprit du ghetto.

Le sujet du roman est emprunté à l'âge d'or de l'ancienne Judée. C'est l'époque de la grande floraison littéraire et prophétique. C'est aussi une époque fort agitée, présentant des contrastes saillants. À Jérusalem, un roi éclairé lutte avec fermeté contre la limitation de son pouvoir à l'intérieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un côté, une société en décadence, et de l'autre, les plus grands moralistes de toutes les époques, les prophètes qui attaquent en face la corruption des moeurs. Enfin c'est l'époque où les plus grands rêves d'une humanité meilleure et idéale, éclosent. C'est dans ces temps que l'auteur place l'histoire que voici:

Sous le règne du roi Ahas, deux amis vivaient à Jérusalem. L'un, nommé Joram, était officier de l'armée et possesseur de riches domaines; l'autre, Jedidia, appartenait à la famille royale. Joram avait épousé deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernière était sa favorite, mais elle était restée longtemps stérile. Obligé de partir en guerre contre les Philistins, Joram confie à son ami Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son départ, sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza, se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent que dans le cas où la femme de l'un mettra au monde un fils et l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre.

Les choses devaient se réaliser selon le voeu des deux pères. La femme de Jedidia accoucha la première: elle eut une fille nommée Tamar.

Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se laisse séduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il met le feu à la maison de son maître, après l'avoir préalablement dépouillée de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir transportées chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dévorés par le feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui, disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il prend son propre fils Nabal et le substitue à Asrikam, le fils de Hagith, qui seul, prétend-il, aurait été sauvé. La pauvre Naama, près d'accoucher, est contrainte de fuir, et se réfugie aux environs de Bethléem, auprès d'un berger. Là elle met bientôt au monde un fils nommé Amnon, et une fille, Penina.

Jedidia, effrayé de la calamité qui s'est abattue sur la maison de son ami, recueille son fils Asrikam et l'élève avec ses enfants. Pour tenir la parole donnée à son ami, il considère Asrikam comme le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus, elle était considérée comme une coupable meurtrière. Ainsi Achan triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, héritait de la maison de Joram et épousait la belle Tamar.

Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les habitants de Samarie sont emmenés en captivité par les Assyriens, et parmi eux se trouve Hananel, le beau-père de Jedidia. Le prêtre samaritain Simri réussit à s'évader et se réfugie à Jérusalem. Le nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le coeur confiant de Jedidia.

Tamar et Asrikam grandissent côte à côte dans la maison de Jedidia. Les deux enfants diffèrent cependant du tout au tout. Autant Tamar est belle, bonne et généreuse, autant Asrikam est laid et pervers. La jeune fille le déteste de tout son coeur. Un jour Tamar, en se promenant à la campagne aux alentours de Bethléem, est assaillie par un lion. Un berger accourt à son secours et lui sauve la vie. Ce berger n'était autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse Naama.--De son côté, Héman, le frère de Tamar, découvre par hasard Penina, la soeur d'Amnon, qui se fait passer pour étrangère, et il éprouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de Jedidia se trouvent tous deux épris du fils et de la fille de Naama, sans se douter de leur véritable origine.

Amnon, venu pour fêter la fête des tabernacles à Jérusalem, est accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent à leur maison, et il gagne par son caractère la bienveillance générale. Le jeune berger se sent attiré vers les études sacrées. Il fréquente l'école des prophètes, et l'éloquence du grand Isaïe le séduit particulièrement.

Le prétendu Asrikam ne voit pas d'un bon oeil l'amitié qui s'établit entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre à Zimri qui se fait son complice et l'aide à se débarrasser de son rival. Jedidia cependant demeure fidèle à sa promesse et persiste à vouloir donner sa fille malgré elle à Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient évident, il éloigne celui-ci de sa maison.

Nous sommes à l'époque la plus agitée de la Judée. Nous assistons à la lutte des passions et des intrigues qui ont précédé la débâcle du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le désordre moral règne partout, l'iniquité et le mensonge ont pris la place de la justice. Les justes tremblent et espèrent, encouragés par les prophètes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne à leurs débauches.

Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons demain!

Zimri médite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de la ville dans une cabane où habitaient sa soeur et sa mère. Zimri l'a surpris. Il y amène Tamar et Héman qui voient Amnon embrasser sa soeur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est porté à l'amour du frère et de la soeur qui ne connaissent pas les liens de parenté qui unissent Amnon et Penina. Repoussé par Tamar sans comprendre pourquoi, Amnon s'éloigne de Jérusalem le désespoir dans l'âme.

Tout n'est pourtant pas perdu. Maltraité par son propre fils et rongé par le remords, Achan fait à son fils l'aveu de ses fautes et lui révèle sa véritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu'à se débarrasser de son père. Il met le feu à sa maison. Cependant, avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout est dévoilé et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son erreur, ne se console pas d'avoir éloigné Amnon.

Cependant les événements politiques suivent leur cours. Le brave roi Hésékias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la capitale aux Assyriens. La défaite miraculeuse de l'ennemi sous les portes de Jérusalem assure le triomphe de Hésékias. La paix et la justice sont rétablies.

Pendant ce temps Amnon, qui a été fait prisonnier et vendu dans une île ionienne, y découvre son père Joram. Tous deux, ils réussissent à s'évader et à rentrer à Jérusalem.

La joie de la ville sainte, délivrée de l'envahisseur, coïncide avec la joie de deux familles alliées dont tous les voeux sont comblés. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Héman et de Penina triomphent.

Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du XVIIIe siècle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'étude des caractères et de l'enchaînement des événements, c'est une oeuvre puérile. L'intérêt du livre ne gît pas dans l'invention de la fiction romanesque. Celle-ci, empruntée aux oeuvres modernes, nuit plutôt au roman de Mapou, qui est, avant tout, une oeuvre de poésie et de reconstitution historique. _L'Amour de Sion_ est plus qu'un roman historique, plus qu'une fable créée par l'imagination d'un romancier; c'est l'ancienne Judée, la Judée des prophètes et des rois, ressuscitée dans les rêves d'un poète. La reconstitution de la société juive d'autrefois, la compréhension de la vie prophétique, la couleur locale, la majesté des descriptions de la nature, les images vives et frappantes, le style élevé et vigoureux, tout en un mot y respire tellement le génie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se croirait en présence d'une oeuvre poétique de l'ancienne Judée retrouvée.

Esprit rêveur, primitif, ignorant les manifestations réelles et compliquées de la vie moderne, Mapou s'est si bien reporté aux temps des prophètes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis l'anachronisme de vouloir transporter les idées d'humanisme du Maskil lithuanien à l'époque d'Isaïe. Mais, à force de vouloir se montrer moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait même pas que c'est le passé avec sa civilisation propre, ses moeurs et ses idées qu'il restituait.