La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)

Chapter 6

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Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connaître cette fille des cieux, la nature elle-même la méconnaît et se montre implacable.

Ô monde! Demeure de deuil, vallée des pleurs. Tes fleuves sont des larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrière les montagnes couvertes de neige et de glace, une voiture apparaît. Son conducteur, un homme, est assis à l'intérieur. À côté de lui sa femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent des enfants délicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont partis vivants pour s'égarer, périr dans les glaces du monde.

Parmi la détresse environnante et la ruine de toutes les espérances, seule la mort plane impitoyable, menaçante et victorieuse.

* * * * *

Dans une autre poésie intitulée «La Pleureuse», parlant également de la pitié, le poète s'écrie:

Ton ennemie (la cruauté) est plus forte que toi. Si toi tu es un feu ardent, elle est un courant d'eau glacée!

Malheur à toi, ô pitié! Qui donc aura pitié de toi?

Dans quelques traits énergiques le poète hébreu sait décrire l'inanité de l'homme devant la création. Le sort des Hamlets et des Renés est plus enviable que celui du «Plaintif» du ghetto. Eux au moins, avant de se jeter dans la mélancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient goûté à la vie, ils ont connu ses charmes et ses déboires. Pour le désabusé du ghetto, les plaisirs personnels et les voluptés de la vie ne comptent pas. C'est au nom de la morale suprême qu'il s'érige en philosophe pessimiste.

Notre existence est un souffle léger comme une barque. Notre tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend dès le ventre de notre mère.

Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous passons sans retour, sans même l'alternative de ne pas débarquer ici-bas.

Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger.

Avant qu'il ait fini de dévorer une génération, l'autre est prête à passer.

L'un est englouti, l'autre emporté. Où est notre salut?

À cette ruine universelle, à ce déchaînement des éléments que le plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se refuse à comprendre, vient se joindre la méchanceté humaine.

Et toi aussi tu deviens le fléau de ton frère. À cette armée céleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de l'homme, ô homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne finira qu'avec ta disparition.

Et cependant y a-t-il quelque chose de réel, de durable dans la vie? Non!

Où sont-elles, les générations oubliées? Leur nom même a disparu. Qui échappera à son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait à la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beauté ne sont rien, rien...

Puis, dans un élan de révolte, notre poète s'écrie:

Si je savais que ma voix dût suffire pour détruire avec retentissement toute la création et les armées célestes, je lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrête! Je rentrerais dans le néant avec le reste des hommes. Les vivants n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira après une vie de tristesses et de misères cruelles?

Toute la vie humaine est comme l'éclair qui précède la foudre de la mort!

Il faut arriver jusqu'à nos jours pour voir cette même pensée reprise certes avec moins de vigueur par Maupassant dans _Sur l'eau_.

Mais, au bout du compte,

l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et affamé, mou et sans énergie aucune. Il désire tout ce qu'il n'a pas, languissant jour et nuit.

L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret cuisant de la disparition des êtres chers, qui forment le fond du caractère des juifs même les plus croyants, sont exprimés dans une de ses plus belles poésies: «L'Agonisant.» Le scepticisme du Maskil l'emporte sur l'optimisme du juif dans «Le savoir et la mort.»

Un grand malheur vient frapper notre poète. La mort prématurée de son fils, le jeune poète Micha Joseph, sur lequel on avait fondé tant de légitimes espérances, lui arrache des cris de détresse et de désespoir.

De mon nid qui a déniché mon oiseau? De ma demeure qui a dérobé ma lyre? Qui a brisé ma harpe et m'a apporté des lamentations? Qui a dit à mes espérances tout d'un coup: renversez-vous!

Il y a dans ces poésies de quoi faire la fortune d'un grand poète, malgré le fatras de vers médiocres et fastidieux qu'il faut savoir éliminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire que jamais Lebensohn n'a connu l'oeuvre du poète français.

Les poésies de Lebensohn, publiées à Vilna, en 1852, sous le titre de _Schiré Sefath Kodesch_ (Poésies de la langue sacrée), furent accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salué comme le «Père de la Poésie.» Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de grammaire et d'exégèse.

Lorsque le célèbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848 pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amélioration de l'état civil des juifs et l'introduction des réformes scolaires, Lebensohn se rangea publiquement du côté des réformateurs. Selon lui, l'abaissement des juifs est dû à trois causes principales:

1º L'absence de la «Haskalah», c'est-à-dire d'une éducation rationnelle fondée sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles et sur l'enseignement d'un métier manuel;

2º L'ignorance des rabbins et des prédicateurs en tout ce qui ne touche pas la religion;

3º La recherche du luxe et les excès en matière de table et d'habillement.

Si les deux premières causes sont plus ou moins justifiées, la troisième fait sourire par sa conception naïve. L'auteur ayant devant lui une population d'affamés dont la majorité ne connaît l'usage de la viande en dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excès gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des Maskilim russes ont partagé cette manière de voir.

En 1867, au moment où la lutte pour l'émancipation des juifs et pour les réformes intérieures atteignait son apogée, Lebensohn publia à Vilna son drame _Emeth ve-Emouna_ (Vérité et Foi) qu'il avait composé une vingtaine d'années auparavant. OEuvre purement didactique, d'où toute chaleur poétique est absente. Le style, il est vrai, est clair et coulant, et le problème moral est nettement posé. Mais l'absence de toute étude de caractères, et des moments psychologiques qui font le principal mérite des oeuvres dramatiques, font de cette pièce un traité de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est _Scheker_ (Mensonge) qui cherche à séduire et à gagner _Hamon_ (Foule). Il veut lui donner en mariage sa fille _Emouna_ (Foi). Celle-ci est également disputée par _Emeth_ (Vérité) et _Séchel_ (Raison).

L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette oeuvre est manifeste. Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu'à douter de la Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse piété, celle qui persécute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il s'élève. «La raison pure ne s'oppose pas à la religion pure.» Telle a été la devise adoptée par l'école de Vilna. Abstraction faite de la croyance dans la Divinité comme principe primordial, la raison invoquée par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice, de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le personnage de _Zibeon_, tartufe juif et principal aide de camp de Scheker (mensonge). Le Tartufe juif présente une figure autrement complexe que celle qu'a créée Molière. Zibeon est un rabbin thaumaturge, fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a passé par là. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le présente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui n'est généralement pas vrai. Le prétendu Tartufe du Ghetto n'est pas hypocrite, car il est croyant et, par conséquent, sincère. C'est son fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excès.--En revanche notre auteur est plein d'admiration pour _Séchel_ (Raison), _Hochma_ (Science), _Emeth_ (Vérité) et même pour _Emouna_ (Foi).

Dans cette oeuvre si peu poétique, on trouve cependant une page remarquable, c'est la prière de Séchel qui sollicite Dieu de libérer Emeth. Le triomphe de la vérité clôt le drame. Trait caractéristique à noter: ni _Regesch_ (Sentiment), pourtant si juif, ni _Taava_ (Passion) ne figurent dans cette galerie de personnages allégoriques personnifiant les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'école humaniste de cette époque, la _raison_ seule importait et devait suffire pour faire prévaloir la vérité.

De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un rabbin lettré, M. L. Malbim, crut même devoir intervenir, et, aux attaques dirigées par Lebensohn, il répondit par une autre pièce (_Maschal u-Melitza_) dans laquelle il prend la défense des orthodoxes contre les accusations des Maskilim mal intentionnés.

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Si A. B. Lebensohn est considéré comme le père de la poésie, son non moins célèbre contemporain et compatriote Mardochée Aron Ginzbourg peut passer à juste titre pour le premier maître de la prose hébraïque moderne. Ginzbourg est le créateur de la prose réaliste en hébreu, quoiqu'il soit resté profondément imbu du style et de l'esprit de la Bible. Là où le style biblique ne peut, sans être torturé ou sans se servir de périphrases, traduire la pensée moderne, Ginzbourg n'hésite pas à faire des emprunts, toujours excellents et sans préjudice pour l'élégance de la langue, aux ouvrages talmudiques et même aux langues modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de croire qu'il existe un style néo-hébraïque essentiellement différent de celui de la Bible, comme il existe un néo-grec et un grec classique. L'hébreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hébreu ancien plus conforme à l'esprit nouveau et aux idées nouvelles. Les quelques ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette assertion.

Comme écrivain, Ginzbourg s'est montré très fécond et nous a laissé une quinzaine de volumes sur divers sujets. Doué d'un bon sens naturel et possédant une instruction moderne plus solide que la plupart des écrivains du temps, il a exercé une très grande influence sur ses lecteurs et sur le développement de la littérature hébraïque. Son _Abieser_, sorte d'autobiographie très réaliste, est un tableau saillant de l'éducation défectueuse et des moeurs arriérées du ghetto que l'écrivain critique avec une finesse remarquable et dénonce au nom de la civilisation et du progrès. Il publia, en outre, deux volumes sur les guerres napoléoniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel à Damas sous le titre: _Hamath Damesek_ (1840), une histoire de la Russie, une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un traité de stilistique (Débir). Ses ouvrages, publiés tous de son vivant à Vilna, à Prague et à Leipzig, et réédités depuis, obtinrent un grand succès, et il est l'un des créateurs d'un public de lecteurs hébreux. Cependant il faut dire que le réalisme de notre auteur et son style précis et juste n'ont pas été accueillis d'emblée par la grande masse du public. Leur goût n'était pas assez affiné pour les apprécier, et leur sensibilité de primitifs ne pouvait pas encore se plaire à la description réelle des choses. C'est ce que la deuxième génération d'écrivains lithuaniens avait compris en introduisant le romantisme dans la littérature hébraïque.

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Pour avoir été le premier foyer littéraire, Vilna n'était pourtant pas le centre unique des lettres hébraïques en Russie. Dans le midi russe, et indépendamment de l'École de Vilna, des cercles littéraires procédant de ceux de la Galicie se formèrent de bonne heure.

À Odessa, cette fenêtre européenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous voyons se fonder la première communauté juive éclairée. Les lettrés y affluèrent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I. Stern sont les représentants de la science du judaïsme en Russie, auxquels le caraïte Firkovitz apporte un concours précieux. Eichenbaum, Gottlober et d'autres se font remarquer comme poètes et comme écrivains.

Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un poète gracieux. En dehors de ses écrits en prose et de son traité remarquable sur le jeu d'échecs, nous possédons de lui un recueil en vers intitulé _Kol Zimra_[46]. Sa lyre tendre et douce, son style élégant et clair rappellent souvent Heine. Nous lui empruntons un fragment de son poème «Les Quatre Saisons»:

[Note 46: Leipzig, 1836.]

L'hiver s'en est allé, le froid a déserté; les eaux fondent sous les flèches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait couler ses eaux limpides. Seule ma bien aimée n'est pas attendrie, tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son coeur.

Les collines se revêtent d'allégresse, sur la surface des vallées la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et, dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'épine trouve un nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut m'entendre.

Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux jubilent et dans les branches les «ailés» chantent à deux. Seule ma colombe détourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je reste solitaire.

Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et les roses. Ainsi refleurit aussi mon espérance, elle me remplit de l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras.

Le maître incontesté des humanistes de la Russie méridionale fut Isaac Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutôt marquée dans l'histoire de l'émancipation des juifs russes que dans une histoire littéraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un heureux hasard le conduisit tout jeune à Brody. Là il se rallia au cercle humaniste et fit la connaissance des maîtres galiciens. De retour dans son pays natal, il était animé du désir de travailler à l'émancipation et à la civilisation des juifs russes.

Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses écrits sur le terrain strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-même qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il réclame l'étude obligatoire de la langue hébraïque, des sciences et des métiers. Son érudition profonde, la douceur et la sincérité de son langage lui valurent l'estime des orthodoxes eux-mêmes. Ses ouvrages «_Beth Iehouda_» et «_Teouda be Israël_» sont des plaidoyers en faveur de l'instruction moderne; dans «_Zeroubabel_», il s'occupe de questions de philologie hébraïque, et dans «_Efes Damim_» il met à néant, avec documents à l'appui, la légende du meurtre rituel. Dans «_Ahiya Haschiloni_» il prend la défense du judaïsme talmudique contre ses détracteurs chrétiens. Nous possédons en outre de Levenson de nombreux écrits, des épigrammes, des articles et des études[47].

[Note 47: Tous ses écrits ont été réédités par les soins de M. Natanson, en 1880-1900, à Varsovie.]

Il faut reconnaître que les contemporains de Levenson ont exagéré l'importance de la partie littéraire de son oeuvre. En dehors de ses études philologiques, qui pèchent souvent par la naïveté de ses conceptions et surtout par la façon prolixe et embarrassée de s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son oeuvre littéraire. L'influence directe qu'il a exercée sur les juifs est aussi moins considérable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses oeuvres étaient très répandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hébreu, point n'était besoin de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique.

Par sa vie d'abnégation et de misère, isolé dans une bourgade obscure, impotent et travaillant quand même pour le relèvement de ses coreligionnaires, il s'est attiré l'admiration unanime de ses contemporains.

La renommée du solitaire idéaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphères gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas Ier l'écouta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur toutes les questions qui touchent à l'amélioration de l'état social des juifs. La fondation des écoles primaires juives, l'ouverture de deux séminaires rabbiniques à Vilna et à Zitomir, l'établissement de nombreuses colonies agricoles, les améliorations apportées à la condition politique des juifs et à la censure des livres hébreux,--toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon entièrement, à l'autorité de Levenson. Les lettrés de l'époque professèrent une vénération profonde pour un confrère si haut placé dans l'estime des gouvernants.

CHAPITRE V

LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--A. MAPOU.

La réaction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur la population de cette province. L'Université de Vilna fut fermée, et toute trace de civilisation effacée.

Les juifs, délivrés de l'arbitraire des nobles polonais, retombèrent sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau fléau--le service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible, service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme, arrachant l'enfant à sa famille et à sa foi--vint s'abattre sur la population juive. Ils luttèrent contre cette nouvelle calamité avec toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages précoces, les évasions en masse, les substitutions volontaires ou forcées--tels furent les moyens employés par les plus aisés pour sauver leur progéniture du service militaire.

Pour assurer le recrutement régulier des soldats juifs, le gouvernement de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central, maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui étaient à la tête des communautés, profitèrent largement de cette reconnaissance officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation des pauvres. Sauve qui peut! tel était l'état d'âme des juifs russes au milieu du XIXe siècle, pendant toute l'époque dite de la _Behala_ (Terreur).

Les réformes projetées par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes les espérances caressées par les humanistes lithuaniens avortèrent. La réaction sévit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les juifs, persécutés, opprimés et humiliés sans cesse. Le pessimisme profond des poésies de Lebensohn atteste suffisamment l'état d'esprit des lettrés juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et prétendaient que, seules, des réformes profondes pourraient résoudre la question juive[48]. Le peuple n'était pas avec eux, et la jeune génération de lettrés ne partageait pas non plus cette manière de voir. Dans ce désordre moral, les masses se laissèrent facilement entraîner par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette dernière forteresse du judaïsme rationnel. Les rabbins virent avec effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien pour l'arrêter.

[Note 48: La polémique suscitée par l'intervention de l'humaniste allemand Lilienthal qui préconisait, avec l'appui du gouvernement, les réformes radicales, chez des écrivains éclairés comme Ginzburg (_Maguid Emeth_, Vilna 1843), confirme assez notre manière de voir. D'ailleurs, Lilienthal, convaincu plus tard des véritables intentions de ses auxiliaires, en proie au remords d'avoir mené une campagne funeste par ses suites aux intérêts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en aller en Amérique.]

Mais le mysticisme avait trouvé un ennemi autrement puissant que la logique et le rationalisme, dans la littérature néo-hébraïque naissante.

La langue hébraïque était cultivée avec ardeur par tous les lettrés et par les jeunes rabbins eux-mêmes. C'est l'époque de la «Melitza». Celle-ci devait suppléer à la sécheresse rabbinique et lutter victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hébreu prédominait alors. Cette langue était devenue en plein XIXe siècle la langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le folklore lui-même, en dépit du jargon dédaigné, ne connaissait pas d'autre langue. Nous possédons une quantité de poésies populaires de cette époque qui, de nos jours encore, sont chantées dans toute la Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes nationales du peuple juif, ses rêves et ses espoirs messianiques. Elle est essentiellement sioniste.

Dans un hébreu élégant, tendre, avec des expressions élevées et des cris de désespoir dignes de Byron, un poète du peuple pleure les malheurs de Sion:

Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur! Chaque nation, chaque pays voit croître sa splendeur de jour en jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abîme et abîme.

* * * * *

Terre sainte, ô Sion! Comment l'étranger ose-t-il fouler ton sol de son pied orgueilleux?

Comment, ô Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints?

* * * * *

Tout espoir n'est cependant pas encore mort.

Dans le coeur de tout ton peuple éparpillé aux quatre coins de la terre ton souvenir vit, gravé avec des lettres de feu et de sang, avec des larmes incessantes!

Une autre poésie populaire, également anonyme, intitulée la «Rose», est d'un accent encore plus désolé et plus désespéré. Piétinée par tous les passants, la rose ne cesse de les implorer:

Ô humains, ayez pitié de moi, rendez-moi à ma demeure!...

En dehors de ces motifs, les poésies lyriques de Lebensohn et la «Colombe plaintive» de Letteris faisaient partie du répertoire populaire.

À ce romantisme populaire vient bientôt, répondant à un besoin de la masse, se joindre le romantisme littéraire.

Un roman traduit du français, _les Mystères de Paris_, d'Eugène Suë, publié en 1847-48, à Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre roman en hébreu. Cette traduction ou plutôt cette adaptation du roman français dans un style biblique précieux, valut à son jeune auteur, Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renommée immense.

Au point de vue littéraire, c'était le genre introduit en hébreu, c'était la lecture amusante, la fiction remplaçant les écrits graves des humanistes. Le succès énorme obtenu par cette première oeuvre de Schulman, ses éditions répétées, témoignent de l'existence d'un public qui éprouvait le besoin de la lecture facile. Désormais le romantisme régnera en maître, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle fera les délices des amis de la langue biblique.

Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre écrivain à la diffusion de l'hébreu dans le coeur de la masse du peuple. Un demi-siècle durant, il sera considéré par le peuple comme le maître de l'hébreu.