La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)
Chapter 5
On voit comment le romantique italien se rencontre avec Krochmal dans la conception du rôle providentiel d'Israël, tout en partant d'un point de vue différent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interpréter la conception ancienne de la sélection divine d'Israël et du «peuple élu». Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme passagère dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est une partie essentielle du judaïsme. Cette conception à la Bossuet de la religion ne l'égare cependant point, et il tâche de concilier la Foi avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanité agitée par deux forces adverses: l'_atticisme_ et le judaïsme. Tout ce qui est justice, vérité, bien et abnégation est juif; tout ce qui est beau, rationnel, sensuel est _atticisme_. Luzzato ne craint pas de critiquer violemment les maîtres du Moyen-âge, principalement Maïmonide. Celui-ci a tenté une chose impossible en voulant accorder la science et la foi, la raison et le sentiment--Moïse avec Aristote--, choses qui ne se concilient jamais.
«La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprême est en état de nous donner le vrai bonheur et la quiétude intérieure. Cette morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement chez les prophètes d'Israël.
«Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dépend pas de son émancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins français et allemands du Moyen-âge, naïfs et non cultivés, mais pieux et sincères, sont préférables aux esprits spéculatifs de l'Espagne, dont le raisonnement et la rhétorique ont faussé les esprits[39]».
[Note 39: Lettres, 233.]
Ces idées, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le camp des savants juifs en Allemagne, engagèrent Luzzato dans des discussions et des polémiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne s'attaqua pas seulement aux maîtres du Moyen-âge, il s'éleva aussi contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'à prétendre que Jost et ses collègues, qui croient faire une besogne utile en défendant le judaïsme contre ses ennemis, lui font plus de tort que ces ennemis. Ces derniers contribuent à la conservation du peuple juif comme nation à part, tandis que la critique rationaliste de la religion juive ne sert qu'à rompre les liens qui unissent la nation et à précipiter sa perte.
«Quand, ô savants allemands, s'écrie-t-il avec véhémence, arriverez-vous à comprendre qu'entraînés comme vous l'êtes par le courant universel, vous permettez à l'ambition nationale de s'éteindre, et à la langue de nos ancêtres de tomber en désuétude, et que vous préparez ainsi l'invasion totale de l'athéisme... Tant que vous n'aurez pas enseigné que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au coeur, le judaïsme ne fera que perdre[40]».
[Note 40: Lettres, 668]
Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop moderne, trop poète pour cela. Ce qu'il aime, c'est la poésie de la religion, c'est son élévation morale qui l'attire. Comme Jéhuda Halévi, le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette façon à part de sentir et de penser qui distingue les esprits _intuitifs_ du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses écrits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en vers _Kinor Naïm_ et dans ses lettres.
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Luzzato a fait école. De nos jours encore des savants et des stylistes remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont puisé leur science dans les écrits du maître et s'en réclament. Ses travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inappréciable. L'édition récente de ses lettres en cinq volumes, publiée par Groeber, à laquelle nous avons emprunté la plupart des passages cités, prouve suffisamment son influence sur ses contemporains.
Il fut un maître et un prophète. Il couronna dignement l'oeuvre de la Renaissance de la littérature hébraïque inaugurée par un de ses ancêtres, un autre Luzzato.
Un siècle d'efforts et de labeur ininterrompus avait préparé la résurrection de la langue hébraïque. L'hébreu devenu une langue moderne, touchant à toutes les branches de la pensée, il s'agissait de l'imposer aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant d'émancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut imprimer aux esprits, la chose devint aisée. Il a trouvé la _clef du coeur_ de ces masses.
Une missive en vers d'un jeune poète lithuanien, datée de 1857[41], traduit éloquemment les sentiments éprouvés par l'école littéraire naissante à l'égard du maître italien.
[Note 41: Poésies de Gordon, I, St-Pétersbourg, 1884.]
«Du pays de la glace, où les fleurs et le soleil ne durent que deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux devant la gelée, vers le glorieux habitant du Midi, trônant au milieu des savants et honoré par les pieux; celui dont le coeur brûle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue hébraïque.»
Ce pays, c'était la Lithuanie, où le mouvement littéraire venait de faire une entrée triomphale et apporter la lumière et la science. Le jeune poète était Juda-Léon Gordon, devenu le plus grand poète juif du XIXe siècle.
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Nous terminons ici la première partie de notre étude, consacrée spécialement à l'évolution de la littérature hébraïque dans l'Europe occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!
CHAPITRE IV
L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE.
Nous sommes en pays juif; le seul peut-être qui subsiste encore[42].
[Note 42: Voir notre livre en hébreu: _Massa be-Lita_ (Voyage en Lithuanie), Jérusalem, 1899.]
Derniers venus à participer au mouvement intellectuel du judaïsme européen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moitié du XVIIe siècle comme un organisme social individuel, nettement tranché dès son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquièrent une renommée sans conteste; ses écoles rabbiniques deviennent les centres actifs de la science talmudique.
Le «Synode des quatre régions de la Lithuanie» avec Brest et plus tard Vilna à leur tête, régissait d'une façon indépendante les destinées des populations juives de ce pays, si différentes de celles de la Pologne proprement dite.
Les révolutions et les perturbations qui ont amené la décadence sociale et religieuse des juifs polonais pendant le XVIIIe siècle n'ont presque pas touché ce coin délaissé. L'invasion des Cosaques n'est pas allée non plus jusque là. L'annexion prématurée de la Lithuanie à la Russie a sauvé cette province de l'état d'anarchie et de l'effervescence qui agitèrent la Pologne pendant la dernière période de son existence.
Abandonnés à leur destin, négligés par les autorités et formant la presque totalité des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens réalisaient en plein XVIIIe siècle un milieu national théocratique juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorité rabbinique, appuyée du synode central et des _Cahals_ locaux, jugeait en dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intérêts matériels et moraux de ses subordonnés. L'étude de la Loi était poussée à outrance, et le fait d'avoir un illettré, un «_Am-haarez_» (littéralement rustre) dans sa famille était considéré comme une injure.
Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'éclosion d'un milieu national juif.
La pauvreté naturelle du pays, le sol infertile, les forêts impénétrables, l'absence de grands centres civilisés, tenaient à l'écart les grands seigneurs polonais, qui préféraient demeurer en Pologne. Les pieux lettrés échappés aux persécutions religieuses de tous les pays de l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement s'adonner à l'étude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune immixtion étrangère ne venait les troubler. Le ciel inclément, l'absence de toute distraction ne gênaient pas beaucoup ces évadés du ghetto pour qui le Livre et la lettre morte représentaient tout. Le traitement hautain et arbitraire que le «noble» infligeait à son «facteur» et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix desquelles il lui était permis de vivre--car sans la protection des seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec les paysans miséreux et orthodoxes--ne l'affectaient pas outre mesure et ne blessaient pas profondément son amour-propre. Dans son for intérieur il s'estimait supérieur par sa moralité et par son origine au «Poritz» (seigneur) polonais, insensé et extravagant.
Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs bâtisses tout en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers, des artisans et des ouvriers même. Tous menaient une vie misérable et soutenaient une lutte âpre pour l'existence. Cette vie de soumission et de misère, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans ambition hors celle de l'étude de la Loi, disciplinée par l'autorité religieuse et purifiée par des moeurs austères et rigides, a marqué d'un coin spécial le caractère de ces foules. L'esprit était constamment tenu en éveil par la dialectique talmudique et par l'ingéniosité qu'il fallait déployer pour se procurer le pain quotidien. C'est à peine si les rêves messianiques, appuyés plutôt sur la croyance dans la suprême justice et dans la supériorité morale et religieuse d'Israël que sur une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et morne.
Telle était, et telle est encore en partie la manière d'être de cette population sobre, énergique, mélancolique et subtile qui forme de nos jours la masse des deux millions de juifs résidant en Lithuanie et dans la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et aux pays d'outre-mer les émigrants israélites les plus laborieux et les plus doués en ressources intellectuelles et morales.
La seconde moitié du XVIIIe siècle, grâce à la paix qui régnait dans le pays depuis sa soumission à la Russie, fut le témoin de l'apogée des études rabbiniques. Les écoles supérieures, les «Yeschiboth», devinrent des centres d'attraction pour l'élite de la jeunesse; le nombre des auteurs et des érudits augmenta considérablement, et les imprimeries hébraïques étaient en pleine floraison. L'idéal de tous les juifs lithuaniens était, sinon de marier leur fille à un «érudit», du moins de nourrir à leur table un «bochour», c'est-à-dire un élève-rabbin. La «Thora», c'est la meilleure «sechora» (marchandise),--chante toute mère lithuanienne en berçant son fils.
Une autorité rabbinique telle que les siècles derniers n'en ont plus connu de pareille, est venue consacrer par son génie sobre et indépendant et par sa grandeur morale cet état d'âme du Judaïsme lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression.
Élie de Vilna, surnommé le «Gaon», sut résister à l'assaut du Hassidisme qui menaçait de conquérir les masses lithuaniennes, sinon les lettrés.
Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerçait un si puissant attrait sur les esprits que la casuistique sèche et subtile du rabbinisme ne parvenait pas à apaiser, il se décida à rompre avec la scolastique en faveur d'une interprétation relativement plus rationnelle des textes et des lois. Il alla même--chose inouïe en son temps et que seule sa popularité pouvait excuser--jusqu'à affirmer l'utilité des sciences profanes et positives dont l'étude ne pouvait que servir celle de la Loi. Personnellement, il publia un traité de mathématiques et s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses élèves suivirent son exemple; ils traduisirent en hébreu plusieurs ouvrages scientifiques, et fondèrent des écoles et des foyers de puritanisme en Lithuanie et jusqu'en Palestine. La «Yeschiba» de Volosjin est devenue depuis un siècle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme rabbinique.
Il serait téméraire de présumer que l'écho de la science des encyclopédistes soit parvenu jusqu'à ce milieu fermé par un double mur politique et religieux. Les langues européennes y étaient inconnues, et c'est dans l'oeuvre des savants juifs du Moyen-âge, tels que Maïmonide, Albo, etc., que les élèves du Gaon lithuanien ont cherché leur nourriture intellectuelle. Il en résulta une science hétéroclite et singulière. Des notions et des théories fausses et surannées furent introduites par eux en hébreu et eurent cours. Lorsqu'un certain Élie, rabbin de la fin du XVIIIe siècle, voudra réunir en un corps toutes les données de la science, il écrira une sorte d'encyclopédie bizarre, le _Sefer Haberith_[43] (Livre de l'Alliance). À côté des données géographiques les plus fantaisistes, il réunira des lois physiques et des découvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre, qui n'est pas unique dans son genre, a été maintes fois réimprimé, et de nos jours encore il fait les délices des lecteurs orthodoxes.
[Note 43: 2me édit. Vienne, 1824.]
Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occupé de l'état intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que de conserver leur liberté intérieure. La façon dont le gouvernement les traitait n'était d'ailleurs pas de nature à leur inspirer une trop grande confiance envers lui. Il ne pouvait être question d'une russification même relative de ces masses à une époque où la civilisation et la langue russes n'étaient qu'à l'état d'embryon.
Ce n'est qu'avec l'avènement d'Alexandre Ier que les réformes projetées par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto lointain. Une commission spéciale fut instituée pour étudier les conditions de la vie des juifs et les moyens d'améliorer leur état matériel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement habitée par des juifs. Cette ville formait une étape importante sur la route qui menait de la capitale à l'Occident, et ses habitants juifs eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque, russes et étrangers, qui se rendaient à la capitale[44]. Un cercle de lettrés influencés par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que nous parvient un curieux document littéraire qui témoigne des espérances que les réformes projetées par le gouvernement d'Alexandre Ier pour l'amélioration de l'état des juifs, avaient suscitées. Dans un pamphlet intitulé _Sineath Hadath_ (Haine religieuse), publié en 1804 à Sklow, en hébreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nommé Nevachovitz (grand'père du célèbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur) proteste énergiquement au nom de la vérité et de l'humanité contre le mépris qu'on professe à l'égard des juifs.
[Note 44: Déjà, en 1780, le passage de l'impératrice Catherine II donna lieu à la publication d'une ode hébraïque publiée à Sklow.]
Être méprisé, honni, est-ce peu? Ô torture qui dépasse toutes les autres, blessure que rien n'égale.... Les vents, le tonnerre et la tempête réunis ne pourraient étouffer les cris de souffrance de l'être méprisé par les autres....
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Chrétiens! Ne cherchez pas le _juif_ dans l'_homme_, mais cherchez plutôt l'_homme_ dans le juif. Je jure qu'un juif fidèle à sa foi ne peut pas être un homme méchant, ni un mauvais citoyen...
Hélas! ce premier appel restera sans écho comme les suivants. Un siècle se sera passé qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualité d'homme au juif non converti.
Les espérances que les guerres napoléoniennes avaient fait naître parmi les populations juives de la Lithuanie furent déçues. Une main de fer s'abattit sur eux et ils continuèrent à végéter misérablement dans leur coin sombra et délaissé.
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On raconte que lorsque Napoléon entra à la tête de la Grande Armée à Vilna, il fut tellement frappé par le caractère juif de cette ville qu'il s'écria: «Mais c'est la Jérusalem de la Lithuanie!» Nous ne savons ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribué à l'empereur. Dans tous les cas, aucune autre ville ne mériterait plus ce surnom. La résidence du «Gaon» était déjà au XVIIIe siècle une métropole juive. L'élimination systématique et voulue de l'élément polonais, surtout depuis l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la fermeture de l'Université ainsi que l'absence de l'élément lithuanien ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le XIXe siècle. Capitale détrônée d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonnée par ses habitants autochtones, elle devient le centre d'une société juive indépendante et que rien ne gêne dans son développement intérieur. Sans le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base constitutionnelle, elle se laisse peu à peu pénétrer par les idées modernes.
L'humanisme allemand, la «Haskala» n'a pas rencontré de résistance réelle dans ce monde relativement éclairé et préparé par l'école de Gaon. Ce sont les élèves rabbiniques eux-mêmes qui fourniront les premiers représentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant d'ambition à cultiver la langue hébraïque et à étudier les sciences profanes dans cette langue qu'ils en ont mis à approfondir et à creuser le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misères, séparés de la société chrétienne par une barrière de prescriptions qui leur semble infranchissable, les premiers lettrés lithuaniens apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres hébraïques ce désintéressement qui caractérise les idéalistes du ghetto.
Un cercle de lettrés, les «Berlinois», se fonda vers l'an 1830 à Vilna, et des cercles analogues se formèrent un peu plus tard dans la province. Ils poursuivirent avec zèle la culture de la littérature hébraïque.
Deux écrivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un poète et l'autre prosateur, ouvrent la marche de l'évolution littéraire en Lithuanie.
Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnommé le «père de la Poésie», était né à Vilna. Orphelin de mère, il connut une enfance triste et fut privé des seules consolations accessibles à l'enfant du ghetto--l'amour et les soins maternels. À l'âge de trois ans il entra dans le «Héder»; à sept ans il étudiait déjà le Talmud, puis la casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernière, d'ailleurs, n'exerça qu'un faible attrait sur l'esprit du futur poète. L'étude approfondie de la Bible et de la grammaire hébraïque, qui étaient déjà à la mode à Vilna, modela son esprit. La lecture des oeuvres de Wessely, pour lequel il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exerça une influence décisive sur sa vocation de poète.
Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffère pas encore des nombreux élèves rabbiniques qui s'amusaient à traduire en vers tous les événements du jour. Une élégie à la mémoire d'un rabbin, une ode célébrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits de ce genre, tels étaient les sujets habituels de la muse à cette époque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien n'y révèle encore le futur poète de mérite. Un peu plus tard il se mit à apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura superficielle. Hanté par la gloire de Schiller, il se consacra à la poésie et imita les poètes allemands. Mais il ne réussit jamais à saisir à la lettre le sens de la poésie allemande, ni à comprendre les poésies érotiques. L'élève rabbinique à l'esprit puritain et aux moeurs austères n'y voyait qu'images poétiques et que symboles.
Sa vie ne différa guère de celle des juifs pauvres du ghetto. Marié très jeune par son père, il se trouve tout d'un coup aux prises avec l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intérieures qui se disputent le coeur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthétique pure, étaient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de l'art sans but moral aurait dépassé sa compréhension et sa mentalité puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrière rabbinique, il enseigna l'hébreu aux enfants. C'est là une profession peu rétribuée, et encore moins estimée, dans un milieu où les ignorants même sont lettrés, et où le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux qui manquent d'énergie ou de chance, les déclassés et les maladroits. Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'à neuf heures du soir ébranlèrent fortement sa santé. Il tomba malade et dut renoncer à l'enseignement, au grand profit de la poésie hébraïque. Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations lui laissèrent, il les consacra à sa muse. Ce courtier harassé par la besogne quotidienne était un pur idéaliste. Certes, Lebensohn n'était pas fait de cette étoffe qui forme les rêveurs et les grands poètes. Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'à la sécheresse, il y avait un coin intime, mélancolique et profond. Il professa un amour profond, exalté, pour la langue hébraïque. Cette langue n'est-elle pas belle, admirable, n'est-elle pas la dernière relique sauvée du naufrage de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui, l'héritier des prophètes, le poète et le pontife de langue sacrée? Avec quel orgueil il nous dévoile son état d'âme:
Je m'assois devant la table «divine», je prends ma plume, cette plume qui écrit la langue sacrée, la langue de notre Loi, la langue de notre peuple, Sela! Ô Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans Ta langue sainte que je chante?[45]
[Note 45: _Schirei sefath kodesch_ (Chants de la Langue sacrée). Vilna, 1850, I.]
Fils de son milieu, élève des rabbins, il joindra à son âme de primitif la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais à comprendre le monde intérieur de luttes et de passions qui agite la vie individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour créer des poèmes érotiques et pour chanter la nature. Son poème «David et Bathséba» est une oeuvre manquée; ses descriptions de la nature sont sèches et factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des choses contemporaines. Le moindre événement produira sur lui un effet considérable. Il saluera par des odes les réformes militaires et civiles de Nicolas Ier, qui furent si préjudiciables au judaïsme. Et dans son enthousiasme il s'écriera: «Maintenant Israël ne connaît plus que le bien!» Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nommé consul général en Orient, il saluera ce fait sans portée en vers dithyrambiques qu'il dédiera à ce pauvre homme «au nom des juifs de la Lithuanie et de la Russie Blanche.»
Mais partout où le coeur du poète bat à l'unisson avec les sentiments du milieu juif, partout où il se laisse aller à la tristesse et à la mélancolie spéciale qui se dégage de ce milieu, il atteint une hauteur morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dépassées. À travers les trois volumes que forment ses poésies, nous trouvons, à côté de nombreux poèmes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pensée. Le cri de détresse contre les misères qui accablent l'humanité, les protestations douloureuses contre l'absence de pitié parmi les hommes, ainsi que le refus obstiné de comprendre l'implacable cruauté de la nature qui nous enlève les êtres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont inspiré à notre poète une de ses plus belles poésies.
La pitié n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas même chez les bêtes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la connaît pas. Il se fait le tyran de son prochain...