La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)

Chapter 4

Chapter 43,584 wordsPublic domain

Krochmal a ouvert ainsi la voie aux esprits chercheurs des générations futures. Ils édifieront leurs conceptions du peuple juif sur les idées du Maître, A. Mapou, le créateur du roman historique en hébreu, s'inspirera du «Guide»[25], et, de nos jours, le publiciste de talent Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des idées de Krochmal, notamment sur l'importance du _facteur spirituel_ dans l'existence du peuple juif.

[Note 25: A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.]

* * * * *

À côté de ces deux maîtres, toute une école de jeunes écrivains a contribué à faire la fortune de l'hébreu en Galicie. Tous les genres littéraires et scientifiques furent cultivés avec plus ou moins d'originalité.

* * * * *

Mais bientôt le temps ne sera plus aux études sereines de la pensée et de la science du passé. L'envahissement triomphant du Hassidisme, après avoir conquis toute la Pologne russe, menaçait d'anéantir tout ce qui pensait et raisonnait encore au moment même où le souffle puissant du _Kultur-kampf_ ébranlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous verrons maintenant un poète satirique de grand talent livrer une bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des «domaines des ténèbres».

Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), était l'ami et le disciple de Krochmal. Enfant prodigue, sa première enfance a été absorbée par l'étude de la loi. À l'âge de 13 ans, son père le marie à une jeune fille de 18 ans, qu'il vit pour la première fois le jour de son mariage et qui mourut peu après. Erter reprend ses études rabbiniques, puis il se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le détermine à étudier la grammaire hébraïque et à devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en relations avec Rapoport et Krochmal. Encouragé par ces derniers, il publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un grand retentissement. Persécuté par les fanatiques, il ne peut continuer à exercer sa profession de professeur d'hébreu et, obligé de quitter sa ville natale, il s'en va à Brody, où il est accueilli avec empressement par le cercle des Maskilim. Là, il mène une existence très dure. Sa femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse à faire des études sérieuses. À l'âge de 33 ans, il part, va étudier la médecine à Pest et, cinq ans après, il revient à Brody avec le diplôme de docteur en médecine. Désormais il pourra mener une vie indépendante et mener la bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les recueils de l'époque de nombreux articles qui furent réunis après sa mort en un seul volume et publiés sous le nom de _Hazofé-le-beth-Israel_ (Le Voyant de la maison d'Israël), par les soins du poète Letteris[26].

[Note 26: Nouv. édition, Varsovie, 1890.]

Erter est un poète satirique et un critique de moeurs de premier ordre. Pour la vivacité de son style mordant et élégant à la fois, il peut être comparé à ses deux contemporains Heine et Boerne. Il présente plus d'une attache commune avec ces deux poètes. Plus sérieux et plus convaincu que le premier, il poursuit dans ses satires un but bien déterminé. Son rire est mêlé de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et plus poète que Boerne, sa pensée est nette et tranchante, et la préciosité du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions néfastes et leur culte de l'angélologie et de la démonologie. Il critique l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rabbins, et flagelle la vanité mesquine des représentants des communautés.

Animé du désir de faire pénétrer la vérité et la civilisation parmi ses coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il ne craint pas de dire leur fait aux _modernes_ du ghetto, aux intellectuels diplômés, qui ne cherchent que leur profit et n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a publiés, autant de flèches lancées au coeur même de ce régime arriéré. C'est la première fois qu'un poète hébreu osait étaler, dans une série de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces milieux étranges, pleins de contradictions et de naïveté. À la façon de Cervantès, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine le mystique.

Erter doit être placé au premier rang parmi les champions de la civilisation chez les juifs.

La Galicie a également donné le jour à un poète lyrique fort distingué. Meïr Halévi Letteris (1807-1871) était un savant philologue, mais il excella surtout dans la poésie. Lui aussi, il débuta dans les lettres par une traduction exacte et fort belle des pièces bibliques de Racine. Écrivain fécond, son activité s'exerça sur tous les genres littéraires. Nous possédons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en vers[27]. Son remaniement hébraïque de _Faust_, paru à Vienne, est un chef-d'oeuvre de style, et lui a valu une renommée éclatante. Seulement, en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis de mettre à la place du héros de Goethe un docteur gnostique, Elischa ben Abouja, surnommé «Acher» dans le Talmud. Ce remaniement dans le rôle principal de la pièce en entraîna beaucoup d'autres, qui sont loin d'être à l'avantage de la version hébraïque.

[Note 27: Le recueil de ses poésies, paru à Vienne, est intitulé: _Tophès Kinor Wougab_ (Maître de la lyre et de la cythare.)]

La prose de Letteris est lourde; elle manque de grâce et de naturel, qualité que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains en Russie. Approuvons-le néanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la netteté de la pensée à l'élégance du style, comme tant d'autres.

En revanche les qualités de sa poésie sont incontestables au point de vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses nombreuses traductions des poètes modernes montrent avec quelle facilité l'hébreu antique se laisse manier par les mains des maîtres. Ces qualités du style mises à part, on est obligé de reconnaître que le souffle poétique personnel et le don d'imagination faisaient généralement défaut à notre poète. Ses poésies les plus originales ne sont que des imitations des romantiques.

Un charme naïf est répandu dans certaines de ses poésies, surtout dans celles où il laisse pleurer son coeur de juif. Ses poésies sionistes sont les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles--la meilleure que sa lyre ait produite--a été consacrée universellement comme _chant national_. Elle est intitulée «La Colombe plaintive» (_Iona Homiah_). La colombe symbolise le peuple d'Israël. Déjà les prophètes se sont servis de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait entendre les doléances du peuple juif depuis qu'il a été chassé de son pays natal et abandonné par son Dieu.

Hélas, que je suis affligée depuis que, rejetée du rocher qui m'a abritée, je mène une vie errante et vagabonde. Autour de moi l'orage éclate, seule et abandonnée je cherche un abri dans les branches touffues de la forêt. Mon ami m'a abandonnée, il s'est courroucé contre moi parce que je me suis laissé séduire par les étrangers. Depuis, sans répit, mes ennemis me harcèlent et me poursuivent. Depuis que mon adoré a disparu, mes yeux ne tarissent pas de larmes; sans toi, ô ma gloire, à quoi me sert la vie? Mieux vaut habiter la tombe que d'errer à travers le monde. La mort n'est-elle pas soeur du malheur?

Là, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur amour. Ils ont trouvé un abri tranquille entre les branches des arbres, entouré de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule, moi, exilée, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est entouré d'une haie impénétrable d'épines. Les fauves mêmes vivent chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe affligée, je vis solitaire.

Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les honnêtes sont privés d'espoir.

Reviens donc, ô toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique consolation! N'entends-tu pas ma plainte amère?

Aie pitié de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid, vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes.

--C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre était plongée dans une sérénité divine, mes oreilles ouïrent les plaintes de la colombe.

Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon coeur est profondément ébranlé par les pleurs de mon peuple.

Un grand nombre d'écrivains et de traducteurs ont encore illustré cette époque. S. Bloch, auteur d'une géographie universelle et d'une description de la Palestine, écrites dans un style oratoire, est le plus important d'entre eux.

Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, _Techunath Harabanim_ (Caractéristique des rabbins) et _Kineath Haemeth_ (Le zèle de la vérité), la tradition rabbinique et les autorités du Moyen-âge. Son rationalisme suranné lui attira des reproches sévères de la part de Rapoport. Il n'en a pas moins suscité une polémique digne d'attention et féconde par ses suites.

Là s'arrête la prépondérance des littérateurs polonais, autrichiens. Le centre de l'activité littéraire sera définitivement transportée en Russie. Le Hassidisme aura bientôt envahi et conquis toute la Galicie, et la littérature hébraïque, confinée dans quelques cercles étroits, n'y retrouvera plus jamais sa floraison première.

* * * * *

Si le centre du mouvement littéraire hébraïque était en Galicie pendant toute la première moitié du XIXe siècle, il ne faut pas croire que les lettrés juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en Hollande et surtout en Italie, l'hébreu est cultivé par des savants et des lettrés de mérite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frænkel ont publié quelques-uns de leurs travaux en hébreu.

À Amsterdam, parmi toute une école de lettrés, nous relevons le nom du poète et savant Samuel Molder (1789-1862). Éditeur de plusieurs recueils littéraires, il nous a laissé, en dehors de ses remarquables études sur l'histoire, des poésies qui étaient très goûtées par ses contemporains, et publiées pour la plupart dans le recueil _Bicoureï Toeleth_ (Prémices Utiles), qu'il rédigea à Amsterdam en 1820.

Un conte talmudique sur la séduction de la femme du docteur Meïr, la célèbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent poème sur la légèreté de la femme[28].

[Note 28: _Beruria_, nouv. éd., Amsterdam. 1859]

Parmi les collaborateurs des recueils périodiques publiés en Galicie, citons aussi Juda L. Yételis de Prague (1773-1838), dont les épigrammes peuvent servir de modèles du genre[29]. Nous en empruntons un:

À TIRZA

Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses libéralités à tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine le jour et la nuit[30].

[Note 29: _Beneï Hanéourim_ (La Jeunesse). Prague, 1821.]

[Note 30: Yételis est également l'auteur de pamphlets dirigés contre le Hassidisme. En même temps que Vienne et Brody, Prague avait été à cette époque un foyer de lettrés, parmi lesquels nous citerons encore Gabriel Südfeld, le père du célèbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame et d'un ouvrage d'exégèse paru en 1850.]

La Hongrie, dont les juifs avaient les mêmes moeurs et les mêmes tendances que ceux de la Pologne, a donné le jour à un poète de valeur. Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vécu dans un milieu orthodoxe et a connu tous les obstacles moraux et matériels. Il sut en triompher et devenir un très sérieux savant et un poète de mérite. En dehors de ses études historiques écrites en allemand, il a composé en hébreu une excellente géographie de la Palestine sous le titre de _Mehkereï Erez_, parue à Vienne en 1819.

Son traité poétique, _Melizath Yeschurun_ (La Rhétorique Juive), paru également à Vienne, en 1846, est un chef-d'oeuvre de rhétorique et de poésie.

Son poème, que précède cet ouvrage, intitulé «L'éloquence poétique» ou l'apothéose de la poésie et des belles lettres, est un des meilleurs qui aient été écrits en hébreu. Le poète y fait preuve d'une imagination riche; ses images sont nettes et précises et le style est d'une allure classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce poète avant la complète éclosion de son génie.

* * * * *

Tout ce mouvement littéraire de la première moitié du XIXe siècle n'a pas réussi à s'imposer aux grandes masses et à créer une littérature nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la même erreur que leurs prédécesseurs allemands. En se faisant les champions de l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncièrement religieux et que les conceptions modernes avaient à peine effleuré, ils ont attaché trop d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement adressés au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flattés de pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces masses imbues de mysticisme, écrasées par le double joug de la religion et d'une condition sociale inférieure, et que seul l'idéal messianique d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'étonnant alors si l'humanisme galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrés pour devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au Hassidisme et pour l'empêcher d'accomplir son oeuvre d'obscurantisme. C'est à peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indépendants parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une décadence religieuse déjà manifeste en Allemagne, se déclareront adversaires acharnés de toute propagation de la littérature hébraïque profane[31]. L'état de littérateur hébreu deviendra de plus en plus pénible en Pologne et le nombre des publications diminuera considérablement. Nous verrons apparaître le type du Mehaber, auteur vagabond, vendant lui-même ses écrits et les imposant presque aux acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'état de cette littérature naissante.

[Note 31: L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cité par Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste où son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir au Hassidisme, n'est pas unique.]

* * * * *

Qui sait si l'oeuvre des Maskilim galiciens n'était pas condamnée à rester stérile et à ne jamais émouvoir la masse juive, sans l'arrivée d'un littérateur italien, qui possédait justement ce qui manquait à la plupart de ses prédécesseurs, à savoir le _sentiment_ juif. Il sut allier une culture universelle et une réelle largeur d'esprit à un patriotisme juif inébranlable. Samuel-David Luzzato--car c'est de lui qu'il s'agit--a enfin trouvé la formule qui devait imposer la culture moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif. Arrêtons-nous un instant à la vie et à l'activité de ce personnage remarquable.

Après un arrêt assez prolongé subi par les lettres hébraïques en Italie, une nouvelle école littéraire et scientifique s'y forme pendant la première moitié du XIXe siècle. Elle collabore avec éclat au mouvement littéraire du Nord. Le célèbre critique et esprit indépendant I.-S. Reggio (1784-1854) a exercé, par ses publications sur l'histoire littéraire et par ses audacieux articles sur les réformes religieuses, une influence énorme sur ses contemporains. Son oeuvre capitale «La Loi et la Philosophie», parue à Vienne en 1827, est un essai de synthèse de la Loi juive et de la science.

Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les poésies, parues en deux recueils, sont intitulées: _Higayon Bekinor_ (La Harpe lyrique) et _Nesem Zahab_ (Parure d'Or), et surtout la femme poète, Rachel Morpurgo (1790-1860), apparentée à la famille de Luzzato et dont nous possédons un recueil de poésies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre d'autres écrivains de l'époque, sont assez connus des lecteurs hébreux.

[Note 32: Nous renvoyons le lecteur au recueil des oeuvres choisies des poètes italiens de l'époque, publié sous le titre de _Kol Ougab_ (Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, à Livourne, en 1846.]

Le recueil _Ougab Rachel_[33] (La Cithare de Rachel), édité par les soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire littéraire hébraïque. Rachel Morpurgo possède la langue biblique à fond, son style est alerte et original. Une sérénité d'âme exquise, une foi optimiste dans l'avenir messianique d'Israël dominent ses écrits poétiques.

[Note 33: Cracovie, 1890.]

À l'occasion de la révolution démocratique de 1848, qui avait profondément ébranlé les fondements de la société moderne, et à laquelle les juifs participèrent en masse, elle écrit le sonnet suivant:

Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la terre, et a amené la ruine suprême de toute ville fortifiée, qu'il a rassasiée de sang...

Tous, jeunes et vieux, revêtent l'épée, plus avides de proie que les bêtes fauves; tout le monde veut être libre: les sages et les sots. La rage sévit plus bruyante que l'orage sur la mer...

Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui combattent leur penchant et supportent avec succès le joug de leur _Rocher_: mon Ami ressemble à un cerf, à une gazelle rétive.

Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante du juste croîtra sur la terre; Jéhova guérira leur misère, rétablira les brèches. Lorsque Jéhova règnera, toute la terre se réjouira!...

Mais la plus belle poésie de Rachel est certainement celle où elle affirme sa foi inébranlable de croyante, et qui est intitulée _Emek Achor_ (Vallée obscure).

Oh! vallée obscure de ténèbres et de brumes, jusques à quand me tiendras-tu dans les chaînes! Mieux vaut mourir, mieux vaut m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux insondables!

Déjà, je les vois, les collines de l'Éternité, leurs sommets verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes d'aigle, je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut et j'ose regarder le soleil!

Ô Ciel! que tes voies sont splendides! C'est là que la liberté éternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs, qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables.

Cette note mystique, dans les oeuvres de certains des écrivains italiens de l'époque, les distingue profondément de leurs contemporains de Galicie et de Russie, qui se réclamaient pour la plupart du rationalisme intégral.

* * * * *

Incontestablement, le plus original de tous ces écrivains, celui qui a joué un rôle prépondérant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il était né à Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estimé. Il passa son enfance dans la misère et dans l'étude. Il sortit vainqueur de cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Dès 1829, il était nommé recteur du Séminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner librement à la science et former des disciples, devenus célèbres pour la plupart.

Luzzato possédait une érudition vaste et profonde, un grand goût littéraire et une culture moderne. Tempérament méridional, le sentiment l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit toujours en éveil, il était également versé dans la philologie, l'archéologie, la poésie et la philosophie. Il s'est essayé dans toutes ces branches, sans jamais tomber dans la médiocrité. Il créa la science du judaïsme en langue italienne, mais il fut surtout un écrivain hébreu.

Il publia une édition très soignée des maîtres hébreux du Moyen-âge et révéla au public, voire même aux savants, des poètes comme Jéhuda Halévy[34]. Les annotations qui accompagnent ces éditions sont ingénieuses et scientifiques. Il publia lui-même des vers et des poèmes, dénués d'ailleurs d'inspiration et d'envolée poétiques, mais irréprochables de forme et de style[35]. Sa prose est énergique et précise, et conserve un charme oriental.

[Note 34: Prague, 1840.]

[Note 35: _Kinor Naïm_ (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.]

Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son coeur de patriote répugnait aux attaques dirigées contre la religion et le nationalisme juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il était ennemi du rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui seul est capable d'établir la suprématie de la morale.

M.S. Bernfeld, dans son étude sur Rapoport[36], considère avec raison l'arrivée de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, à une époque où le rationalisme triomphait partout dans les lettres hébraïques, comme un anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hébreux, Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour la nationalité juive, mais aussi pour sa religion intégrale.

[Note 36: Varsovie-Berlin, 1899.]

«Toute nation qui possède un pays à elle peut subsister et parer à tous les événements même sans une religion distincte. Mais le peuple juif, dispersé dans tous les pays, ne peut se maintenir que grâce à son attachement à sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres peuples est inévitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37] s'occuper de la science du judaïsme comme on s'occupe de l'égyptologie ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une renommée ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom d'Israël. Ils ne reculent devant aucune exagération lorsqu'il s'agit de hâter l'émancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du compte, Schiller et Goethe ont plus d'importance et leur sont plus chers que tous les prophètes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du judaïsme ne pourra pas survivre à la réalisation de l'émancipation et à la mort de ceux qui étudiaient la Thora et croyaient à la Foi avant d'avoir pris des leçons chez Eichhorn...[38].

[Note 37: Jost dans son _Histoire du peuple juif_, etc.]

[Note 38: Lettres de S.-D. Luzzato éditées par Groeber (Przemysl, 1882-1889), p. 660.]

«La véritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est la _science fondée sur la Foi_; la science qui cherche à comprendre la Bible comme oeuvre divine et qui sait apprécier l'histoire particulière du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche à saisir, dans les diverses époques de l'histoire du peuple juif, les moments de la lutte du génie du judaïsme contre le génie humain, universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les siècles nous voyons l'esprit divin du judaïsme l'emporter sur l'esprit humain,--le jour où ce dernier l'emportera, c'en sera fini de l'existence du peuple d'Israël.»