La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)

Chapter 2

Chapter 23,607 wordsPublic domain

L'oeuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence décisive sur le développement de la littérature hébraïque et rester jusqu'à nos jours un modèle de genre, c'est son autre drame allégorique, paru en 1743, qui ouvre une époque nouvelle dans l'histoire de la littérature hébraïque, l'époque de la _littérature moderne: Layescharim Tehilla_[6] (Gloire aux justes). Tout y révèle un maître: l'élégance du style précis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les images colorées et originales, une inspiration poétique personnelle, et jusqu'à la pensée, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens moral, et exempte de toute exagération mystique.

[Note 6: Nouvelle édition, Berlin, 1780, etc.]

Au point de vue de l'art dramatique, la pièce ne présente qu'un intérêt médiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune étude sérieuse de caractères, et, comme dans toutes les pièces allégoriques, l'action dramatique est faible.

Le thème n'était pas bien nouveau; en hébreu même, il avait déjà donné naissance à plusieurs développements littéraires. C'est la lutte entre la Justice et l'Injustice, entre la Vérité et le Mensonge. Les personnages allégoriques qui prennent part à l'action sont, d'un côté, Yoscher (Probité), aidé par Séchel (Raison), et Mischpat (Justice), et, de l'autre côté, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith (Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de Hamon (Foule). La lutte étant inégale, l'Imagination et la Passion l'emportent sur la Vérité et la Probité. Alors on voit intervenir l'inévitable Deus _ex machina_, Jéhova en la circonstance, et la Justice est rétablie.

Ce cadre simple et peu original renferme de très belles descriptions de la nature et surtout des pensées sublimes qui font de la pièce une des perles de la poésie hébraïque. L'idée dominante de cette oeuvre, c'est la glorification de Jéhova et l'admiration des «merveilles innombrables du Créateur».

Quiconque les cherche les trouve dans chaque être vivant, dans chaque plante, dans tout ce qui n'est pas animé d'un souffle de vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la mer, dans tout ce qui est visible à l'oeil humain. Heureux celui qui trouve la science, heureux celui qui lui prête une oreille attentive!

Mais ce créateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vérité sont ses attributs et éclatent dans toutes ses actions. L'humanité se compose d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vérité avec la Probité d'un côté, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de ses deux forces cherche à la dominer et à triompher.

La Raison de notre poète n'a rien à voir avec la Raison positive des rationalistes qui montre le monde dirigé par des lois mécaniques et immuables; c'est une Raison suprême, obéissant à des lois morales qui échappent à notre appréciation. Comment pourrait-il en être autrement? Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de saisir les vérités absolues et qui nous trompent même sur l'apparence des choses?

Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de chair? Même pour les choses visibles, le moindre accident suffit à nous en donner une interprétation erronée, à plus forte raison pour les choses inaccessibles à nos sens. Regardez le bout de la rame dans l'eau, ne vous paraît-il pas allongé et tortueux?--et pourtant vous le savez droit.

Ne vois-tu pas que le coeur humain est une mer sans cesse agitée par les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perpétuel mouvement de flux et de reflux?

Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos sensations changent également. Nous ne voyons que ce que nous voulons voir, nous n'entendons que ce que nous désirons et imaginons.

Cette idée de la phénoménalité des choses et de l'impuissance de notre esprit a fini par jeter notre poète croyant et imbu de la Cabbale dans le mysticisme le plus dangereux. Après avoir usé ses forces dans les publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une excellente imitation des Psaumes, un traité non sans grandeur sur les principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de poésies et de traités cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais été publiés, son esprit s'exalta; il perdit bientôt tout équilibre moral. Un jour il alla jusqu'à s'imaginer qu'il était appelé à jouer le rôle du Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste répétition des mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant bouleversé le monde juif, lancèrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingénieuse du Zohar, écrite en araméen et dont nous ne possédons que des fragments, acheva de ruiner sa réputation. Obligé de quitter l'Italie, il vagabonda à travers l'Allemagne, puis séjourna à Amsterdam. Il eut la satisfaction d'être accueilli en véritable maître par les lettrés de cette importante communauté. Il y composa ses dernières oeuvres. Mais il n'y resta pas longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration divine à Safed, en Palestine, foyer célèbre de la Cabbale. C'est là qu'il mourut, emporté par la peste, à l'âge de quarante ans.

[Note 7: _Hahigayon_ (La Logique) nouv. édit., Varsovie, 1898. La plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais été publiés.]

Triste vie d'un poète victime du milieu anormal dans lequel il a vécu et qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un maître d'une valeur universelle. Son plus grand mérite est d'avoir définitivement débarrassé l'hébreu des formes et des idées du Moyen-âge et de l'avoir rattaché aux littératures modernes. Il a légué à la postérité un modèle de poésie classique. Son oeuvre, répandue dans les pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas à susciter des imitateurs. Mendès et Wessely, qui se mirent, l'un à Amsterdam et l'autre en Allemagne, à la tête d'une renaissance littéraire, ne sont que les disciples et les successeurs du poète italien.

CHAPITRE II

EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM.

On a justement remarqué que le relèvement intellectuel des juifs en Allemagne avait devancé leur émancipation politique et sociale. Longtemps fermé à toute idée venant du dehors et confiné dans le domaine religieux et dogmatique, le judaïsme allemand a partagé la misère matérielle et sociale de celui des pays slaves. Les idées philosophiques et tolérantes de la fin du XVIIIe siècle le secouent quelque peu de sa torpeur et, à mesure qu'elles pénètrent dans les communautés, un bien-être plus ou moins assuré s'établit du moins dans les grands centres. Le premier contact du ghetto avec les sociétés éclairées de l'époque a donné l'impulsion à tout un mouvement d'émancipation intérieure. Des Cercles de «Maskilim» (intellectuels) se forment à Berlin, à Hambourg et à Breslau. Ils étaient composés de lettrés initiés à la civilisation européenne et animés du désir de faire pénétrer la lumière de cette civilisation dans les communautés de la province. Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les méthodes casuistiques qu'ils veulent remplacer par des idées libérales et des études scientifiques. Deux écoles, avec le philosophe Mendelssohn et le poète Wessely en tête, naissent de ce mouvement, celle des _Biouristes_[8] et celle des _Meassfim_[9]. Tandis que les uns défendent le judaïsme contre les ennemis du dehors et combattent intérieurement les préjugés et l'ignorance des Juifs eux-mêmes, les autres entreprennent de réformer l'éducation de la jeunesse et de faire revivre la culture de la langue hébraïque. Tous s'accordaient à penser que, pour relever l'état moral et social des juifs, il fallait d'abord faire disparaître les divergences extérieures qui les séparaient de leurs concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littéraire, entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grâce à l'usage du jargon judéo-allemand. D'autre part, le _Biour_ ou commentaire de la Bible (d'où le nom de Biouristes donné à cette école), sorti de la collaboration d'une pléiade de savants et de lettrés, devait faire table rase de toute interprétation mystique et allégorique des Livres sacrés et introduire la méthode rationnelle et scientifique.

[Note 8: De Biour, commentaire biblique.]

[Note 9: De Meassef, Collecteur.]

L'oeuvre de cette école a certainement contribué au relèvement intellectuel de la masse juive ainsi qu'à la propagation de la langue allemande qui finit par se substituer au jargon judéo-allemand. Son influence ne s'est pas arrêtée aux juifs allemands, mais elle s'est également étendue sur les communautés de l'Est de l'Europe.

* * * * *

En 1785, deux écrivains hébreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau, entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la publication d'un recueil périodique intitulé _Hameassef_ (le Collecteur), d'où le nom de _Meassfim_ donné à cette école. Le Meassef poursuivait un but double, la propagation des sciences et des idées modernes en hébreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,--et l'épuration de cette langue dégénérée dans les écoles rabbiniques. Il devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthétiques de la vie moderne et les débarrasser de leur particularisme séculaire. Le Meassef eut aussi le mérite de grouper pour la première fois sous une même égide les champions de la _Haskala_ (humanisme) de divers pays et de servir de trait d'union entre eux.

Au point de vue littéraire, le Meassef ne présente qu'un intérêt médiocre. Ses collaborateurs, dénués de goût, offraient aux lecteurs des imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable. Il ne révéla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La réputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs était antérieure à son apparition. Ils la devaient surtout à la vogue que les lettres hébraïques avaient acquise grâce aux efforts des disciples de Luzzato.--C'était plutôt une oeuvre de propagande et de polémique. Cependant la lutte contre les préjugés et les rabbins n'y atteint pas encore cette âpreté qui caractérise les époques postérieures.

Les événements se précipitèrent d'une façon inattendue avec la Révolution française, et le Meassef disparut après sept ans d'existence, non sans avoir apporté un appoint à l'oeuvre de l'émancipation intellectuelle des juifs allemands et à la renaissance laïque de la langue hébraïque. Et telle était l'importance de cette première rencontre de lettrés hébreux qu'elle sut imposer son nom à tout le mouvement littéraire de la seconde moitié du XVIIIe siècle, appelé: époque des Meassfim.

Deux poètes et cinq ou six écrivains plus ou moins dignes de ce nom dominent cette époque.

* * * * *

Naphtali Hartwig Wessely, né à Hambourg (1725-1805), est considéré comme le prince des poètes de l'époque. Issu d'une famille aisée et assez éclairée, il reçut une éducation moderne. Esprit ouvert à toutes les influences nouvelles, il resta néanmoins attaché à sa croyance et ne s'est jamais écarté du terrain strictement religieux. Bel esprit, il cultiva avec succès la poésie et acheva l'oeuvre de la Réforme commencée par le poète italien sans atteindre pourtant à l'originalité et à la profondeur de ce dernier.

Son chef-d'oeuvre poétique est les _Schiré Tifereth_ ou la «Moïsiade»[10], chant épique en cinq volumes. Ce poème de l'Exode est conçu d'après le modèle des pseudo-classiques allemands du temps. L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante.

[Note 10: Berlin, 1789.]

La profondeur de la pensée, le sentiment artistique et l'imagination poétique personnelle font défaut dans cette oeuvre, qui n'est en somme qu'une paraphrase oratoire du récit biblique. Les mêmes défauts se retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les poésies de Wessely. Mais, en revanche, il possède un style oratoire d'une allure remarquable, et il écrit en un hébreu élégant et châtié. Cette correction du style très travaillé et cette absence même de tempérament poétique font de lui le Malherbe de la poésie hébraïque moderne. L'admiration professée pour le poète par ses contemporains fut très grande, et le grand nombre d'éditions qu'eut son poème, devenu un livre populaire estimé par les orthodoxes mêmes, témoignent de l'influence que le poète a exercée sur ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue hébraïque. Wessely a aussi écrit plusieurs ouvrages importants sur la philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop prolixe de sa prose ait empêché d'apprécier la valeur scientifique de ces écrits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa à la traduction allemande de la Bible et à l'oeuvre des commentateurs.

Son recueil, intitulé _Gan-Naoul_ (Jardin fermé), publié à Berlin en 1765 et consacré à des questions de grammaire et de philologie, atteste les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur à Wessely, c'est la fermeté de son caractère et son amour de la vérité. Il le prouve dans son pamphlet, _Dibreï Schalom weemeth_, «Paroles de paix et de vérité», publié à Berlin en 1787 à l'occasion de l'édit de l'empereur Joseph II ordonnant la réforme de l'enseignement juif et la fondation des écoles modernes. Quoique arrivé à un âge avancé, il ne recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des fanatiques, et il se prononça ouvertement en faveur des réformes scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux poète démontre toute l'urgence de ces réformes et affirme qu'elles ne sont pas contraires à la foi mosaïque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'être considéré comme le personnage le plus considérable de l'École des Meassfim et comme le maître des Maskilim.

* * * * *

Parmi les collaborateurs les plus distingués du Meassef, se place aussi l'autre poète en titre de l'époque, David Franco Mendès (1713-1792), né à Amsterdam d'une famille échappée à l'inquisition et qui, comme la plupart des familles originaires d'Espagne, avait conservé l'usage de la langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Moïse-Hayim Luzzato, qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hébraïque prédominait dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux masses juives à avoir recours à elle, il n'en était pas de même dans les pays romans. Là, l'hébreu fut peu à peu supplanté par la langue du pays. Mendès, qui avait voué un véritable culte aux lettres hébraïques, était affligé de les voir si dédaignées par ses coreligionnaires, qui leur préféraient la littérature classique française. Dans sa préface à la tragédie _Guemoul Atalia_ (La récompense d'Athalie), publiée à Amsterdam en 1770, il s'efforce de démontrer la supériorité de la langue sacrée sur les langues profanes. En vérité, cette pièce, malgré les protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux de la tragédie de Racine. On y remarque un style pur et classique et quelques scènes animées d'une certaine vivacité d'action.

Nous possédons un autre drame historique de Mendès, intitulé _Judith_, publié également à Amsterdam, et dont le mérite n'est pas supérieur à celui de sa première tragédie, ainsi que plusieurs études biographiques sur les savants du Moyen-âge publiées dans le Meassef.

Mendès n'a certainement pas réussi à faire concurrence aux modèles italiens et français dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuvé et admiré par les lettrés de son temps, qui voyaient en lui l'héritier de Luzzato.

* * * * *

Nous ne pouvons énumérer tous les lettrés et les érudits qui ont, d'une façon directe ou non, contribué à l'action du Meassef. Contentons-nous de citer ceux qui se sont distingués par une certaine originalité d'esprit.

C'est à Breslau que vécut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814), auteur d'une élégie sentimentale _Arba Kossoth_ (Les Quatre Coupes), inspirée des _Nuits_ de Young, et publiée à Berlin en 1790. Cette élégie est remarquable par le souffle poétique personnel de l'auteur. Dans des plaintes rappelant Job, et tel un Werther hébreu, il pleure, non pas la perte de sa bien-aimée--ce qui n'eût pas été conforme à l'esprit du ghetto--mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette élégie a eu la chance de devenir un poème populaire.

Mais cette sentimentalité fade et le style précieux et outré de notre auteur devaient exercer une influence nuisible sur les générations suivantes. C'était le tribut accordé par la littérature hébraïque au mal du siècle.

Mentionnons aussi le rédacteur d'une nouvelle série du Meassef parue à Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les poésies et les articles publiés dans le Meassef (2e série) et dans les _Bicouré Itim_, et surtout le drame historique intitulé _Amel et Tirza_[11], empreint d'une certaine naïveté s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un grand succès[12].

[Note 11: Redelheim, 1812.]

[Note 12: Un autre écrivain de l'époque, Hartwig Derenbourg, dont le fils et le petit fils ont continué avec éclat la tradition littéraire et scientifique en France, est l'auteur d'un drame allégorique très lu: _Yoschevé Tével_ (Tous les habitants du monde), publié à Offenbach en 1789.]

Mendelssohn lui-même, le maître admiré et respecté de tous, écrivait fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hébreu.

Quant aux rédacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804), se distingua par ses articles polémiques contre les superstitions et l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est également l'auteur d'une étude biographique sur Mendelssohn, publiée à Vienne en 1814.

L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un traité des sciences naturelles intitulé: _Reschith Limoudim_ (Éléments des Sciences), Brunn, 1797. Notons aussi le savant professeur de l'Université d'Upsal, M. Levison, qui contribua au succès du Meassef par une série d'études scientifiques.

La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs de Talmud, ne tarda pas à participer à l'oeuvre des Meassfim. Plusieurs des collaborateurs polonais du Meassef méritent une mention spéciale.

Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Maïmon, n'a publié, en dehors de ses travaux d'exégèse et de son commentaire ingénieux sur Maïmonide, rien d'original en hébreu.

Un autre écrivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers collaborateurs de Mendelssohn à l'oeuvre du Biour (commentaire de la Bible). Il publia, entra autres, un drame allégorique et des poésies satiriques dont l'_Hymne à l'hypocrisie_ est un modèle achevé[13].

[Note 13: Cité par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.]

Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia à Berlin une Grammaire hébraïque conçue d'après les méthodes modernes: c'est le _Talmud Leschon Ivri_[14] (Manuel de la langue hébraïque). Par cette oeuvre il a beaucoup contribué à la propagation de la linguistique et de la rhétorique parmi les juifs. Son Dictionnaire hébreu-allemand et sa version hébraïque de Ben Sira sont assez connus des hébraïsants.

[Note 14: Nouvelle édition. Vilna, 1867.]

Isaac Satonow (1732-1804), Polonais établi à Berlin, est une figure très curieuse par la variété de ses productions ainsi que par l'étrangeté de son esprit.

Doué d'une faculté d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien à imiter le style biblique que le style du Moyen-âge. Il maniait aussi ingénieusement l'hébreu que l'araméen. Il attribuait à tous ses écrits une provenance antique. Cette fantaisie n'enlève rien à l'originalité de certains de ses ouvrages. Son anthologie _Mischlé Assaf_, en 3 livres, attribuée par lui au psalmiste[15], figurerait honorablement dans n'importe quelle littérature.

[Note 15: Berlin, 1789 et 1792.]

Citons-en quelques _mischlé_ ou maximes:

La vérité jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le commencement de la recherche est l'étonnement, son milieu est le discernement, son but la vérité et la justice.

Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient s'égayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu renaîtras pour jouir en Dieu, et la _matière_[16] ne t'en empêchera plus.

Domine ton esprit afin que les étrangers ne dominent point ta chair.

Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aidé par le travail, et la science par la science.--Ne t'imagine point que tout ce qui te paraît doux soit également doux pour tout le monde. Ne le crois pas: nombreuses sont les belles femmes haïes par leurs maris, et combien de femmes vilaines en sont aimées!

Tout être vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge, quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux concourent à ce que son nom ne disparaisse point de la surface de la terre.

[Note 16: Jeu de mots: _Geschem_ veut dire en hébreu: pluie et matière.]

En somme, comme nous l'avons déjà remarqué, le mouvement littéraire provoqué par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable. Les écrivains de cette époque ont joué le rôle de précurseurs et de préparateurs. Démolisseurs et réformateurs, ils disparaissent à quelques exceptions près, une fois leur besogne terminée et l'émancipation maîtresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de l'émancipation entraîner, avec tout le passé, la seule relique qui leur fût chère et pour laquelle leur coeur de juif vibrait encore: la langue hébraïque.

Humanistes passionnés à l'esprit peu perspicace, ils se laissèrent éblouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de lumière et de liberté. Ils rompirent avec l'idéal de l'affranchissement national d'Israël et se placèrent ainsi en dehors de la solidarité qui unissait dans une même espérance les grandes masses juives restées attachées à leur foi et à leur peuple.

Écrivains souvent sans valeur, sans originalité aucune, ils dédaignèrent trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent pour la plupart que des _imitateurs_, des traducteurs médiocres de Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler à l'âme juive ni remplacer par un idéal nouveau les traditions défaillantes du passé et l'espoir messianique en décadence. Une génération entière passera avant que le Judaïsme historique reprenne sa revanche avec la création de la science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.

Cependant le mouvement provoqué par les Meassfim eut un très grand retentissement. Pour la première fois, la tradition rabbinique pétrifiée par l'âge et l'ignorance est attaquée dans la langue sacrée même, au nom de la vie et de la science. Pour la première fois la Haskala, ou l'humanisme hébreu, déclare la guerre à toutes les choses du passé qui entravaient l'évolution moderne du Judaïsme. En vain les Meassfim--sauf quelques exceptions--se gardent de toute sortie violente contre les principes même du dogmatisme, en vain leur maître Mendelssohn va jusqu'à consacrer publiquement ces principes en dépit du bon sens et du judaïsme historique; une brèche venait d'être faite dans le mur du ghetto par la laïcisation de l'esprit littéraire et public, et rien ne pourra plus s'opposer à la marche des idées nouvelles. Les rabbins de l'époque le comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur opposition.