La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)

Chapter 14

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Les romans de Smolensky constituent plutôt une série de documents sociaux et d'écrits de propagande que des oeuvres d'art pur. Leurs défauts principaux sont l'incohérence de l'action, l'artifice des dénouements, la naïveté en tout ce qui se rapporte à la vie moderne, ainsi que le didactisme excessif et le style traînant. La plupart de ces défauts, il les partage avec des écrivains comme Auerbach, Jokai et Thakeray, desquels il peut être rapproché. D'ailleurs l'écrivain hébreu eut à soutenir pendant toute sa vie une lutte acharnée pour son existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit matériel. Son idéalisme et la conscience de la besogne utile qu'il remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses oeuvres portent-elles les traces d'une production hâtive. Quoi qu'il en soit, ses romans encore plus que ses articles ont exercé pendant dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la vie du ghetto russe, ses misères et ses passions, les types positifs et négatifs de ce monde qui s'en va, ont été reproduits dans les écrits de Smolensky avec une telle puissance de réalisme et une telle connaissance des choses, que d'ores et déjà il est impossible de se faire une idée exacte du judaïsme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.

CHAPITRE XII

LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION.

Les années 1881-1882 marquent une étape décisive dans l'histoire du peuple juif. La recrudescence de l'antisémitisme en Allemagne, le renouvellement inattendu des persécutions et des massacres en Russie et en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'êtres, dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont déconcerté les plus optimistes.

En présence de l'exode précipité des masses affolées et de l'urgence d'une action décisive, les anciennes disputes entre humanistes et nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les peuples slaves et l'idée de l'émancipation nationale, dégagée de son voile mystique et se développant sur un terrain pratique, le choix n'était plus possible. En hébreu, tous les écrivains étaient d'accord qu'il n'était plus temps de s'arrêter aux divergences d'opinions et qu'il fallait se ranger du côté de l'action. Même un sceptique comme Gordon lança alors, entre autres, sa poésie vibrante: «Nous fûmes un peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.» Mais où aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes occidentaux pour l'Amérique, les autres avec Smolensky se déclaraient nettement pour la Palestine, le pays des rêves séculaires.

Le temps et l'expérience, mieux que toutes les discussions théoriques, se sont chargés de donner une réponse à ces deux courants d'opinions. Dès 1880, le jeune rêveur Ben-Jehuda, animé de l'idée de faire renaître l'hébreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla s'établir à Jérusalem. D'un autre côté, M. Pinès, le conservateur romantique, abandonna la position estimée qu'il occupait en Lithuanie, pour aller contribuer au relèvement des juifs de la Palestine. Ces deux initiatives, venant des deux camps opposés, furent bientôt suivies par des mouvements plus importants.

Une élite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents étudiants, indignés de la situation humiliante qui leur était faite, lança un appel qui retentit par tout le judaïsme russe: «_Beth Jacob Lechou wenelchou_» (Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance à l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser la Palestine. En même temps, des centaines de petits bourgeois et de lettrés vinrent s'ajouter à ce premier noyau et la colonisation pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.

[Note 83: Isaïe, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot Bilu.]

Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait déjà rompu avec le judaïsme vers ses origines, ce premier pas vers la réalisation pratique du rêve sioniste a eu des conséquences des plus importantes pour la renaissance de la littérature hébraïque. En ce qui concerne les lettrés qui n'avaient jamais quitté, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme Lilienblum, Braudès et d'autres, et dont le dernier mode d'activité, à savoir la propagande pour les réformes économiques et pour l'enseignement des métiers manuels, n'avait presque plus de raison d'être, leur adhésion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, même en dehors du ghetto, la voix autorisée du Dr Pinsker est venue à l'appui du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa brochure «Auto-émancipation», le savant docteur d'Odessa, ancien humaniste convaincu, déclare que le mal antisémite est une affection chronique inguérissable tant que les juifs seront en exil. Pour résoudre la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance nationale de ce peuple sur son ancien sol.

Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La littérature hébraïque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme des écrivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette poussée soudaine d'idées patriotiques, les excès étaient inévitables. Une réaction chauvine ne tarda pas à se faire jour. On s'attaqua aux réformateurs en matière de religion. On les accusa d'empêcher la fusion de diverses parties du judaïsme dont l'entente était indispensable au succès du nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli à sa tâche. Lui, qui n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas besoin de se lancer dans l'extrême.

Il était resté fidèle à son idéal patriotique sans renoncer à aucune de ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il déploya une activité fiévreuse. Maintenant qu'il n'était plus seul à défendre ses idées, il redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une énergie admirable. Il était déjà à bout de forces, épuisé par une vie de luttes et de misère, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en 1885 dans la force de l'âge, emporté par la maladie. Il fut pleuré par tout le judaïsme.

La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientôt.

* * * * *

Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons à la fin de notre étude d'une évolution littéraire. La littérature hébraïque moderne qui, depuis un siècle a été au service d'une idée prépondérante, l'idée humaniste dans ses diverses nuances, est entrée dans une phase nouvelle de son développement. Ramenée par Smolensky à sa source nationale, dégagée de tout élément religieux et imposée par la force des événements comme trait d'union entre la masse et les lettrés désormais unis dans une même ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie moderne, pour devenir un but en elle-même, un facteur important dans la vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dépens des orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un siècle l'élite d'une jeunesse, qui, une fois émancipée grâce à elle, s'empressait de l'abandonner. Elle devient la littérature nationale du peuple juif.

Déjà en 1885, lorsque le distingué rédacteur de la _Zefira_, M. N. Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littéraire _Haassif_ (le Collecteur), le succès dépassa les prévisions. Cette publication a été tirée à plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre d'autres, et notamment par le _Kenesseth Israël_ (L'assemblée d'Israël), publié par S.-P. Rabbinovitz, l'érudit historien.

En 1886, le publiciste L. Kantor, encouragé par l'importance nouvelle prise par la langue hébraïque, fonda le premier journal quotidien en hébreu _Hayom_ (Le Jour), à Saint-Pétersbourg. Le succès de cet organe entraîna la transformation du _Melitz_ et de la _Zefira_ en quotidiens. La presse politique était créée. Elle a puissamment contribué à la propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim eux-mêmes, demeurés réfractaires aux idées modernes, furent atteints par son action. La langue hébraïque en a tiré le plus grand profit. Les nécessités de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses ressources, et ont achevé l'oeuvre de sa modernisation.

En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des réfugiés de tous les pays, a contribué à la renaissance pratique de l'hébreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier, introduit l'usage de l'hébreu dans le sein de sa famille. Plusieurs familles de lettrés imitèrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez eux d'autre langue. Dans les écoles de Jérusalem et des colonies nouvelles l'hébreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu une répercussion en Europe et en Amérique, et un peu partout des cercles se sont formés où on ne parle que l'hébreu. Le journal _Hazevi_ (le Cerf), publié par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hébreu parlé, qui ne diffère de l'hébreu littéraire que par une plus grande liberté d'emprunter les mots et les expressions modernes à l'arabe et mêmes aux langues européennes, et par sa tendance à créer des mots nouveaux à l'aide des anciennes racines, d'après les modèles de la Bible et de la Mischna. Un exemple: Le mot _schaa_ signifie, en hébreu, temps, heure. Le même mot avec la désinence hébraïque _on_, c'est-à-dire _schaon_, veut dire en hébreu moderne montre. Le verbe _daroch_, qui veut dire en hébreu biblique, trotter, forme en hébreu moderne _midracha_ (trottoir), etc.

La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs avaient également entraîné une transformation dans la condition matérielle des écrivains. Ils furent relativement rétribués, et purent se livrer à un travail plus soutenu et plus achevé. Avec la fondation des sociétés d'éditions «_Achiassaf_» et surtout «_Touschiya_» due à l'énergie du sympathique écrivain A. Ben-Avigdor, l'hébreu est entré dans la voie du développement naturel d'une langue moderne.

Après un arrêt de courte durée occasionné par la brusquerie et la tristesse des événements survenus, la création littéraire a repris avec une ardeur croissante. Une activité multiple et variée, digne d'une littérature répondant aux besoins d'un groupe national, en résulta. Dans le domaine de la poésie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique puissant qui a su traduire l'indignation et la révolte du peuple contre l'injustice qui le frappe. Ses «Poèmes de Yeschurun» publiés dans l'_Assif_ de 1888, vibrants d'émotion et de feu patriotique, ainsi que ses légendes hagadiques, sont de premier ordre. Après lui vient M. Dolitzki, poète de la plainte sioniste, chanteur des douces «Sionides»[84]. Puis un jeune, trop tôt disparu, M. J. Mané, s'est distingué par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies palestiniennes, le poète de la Terre-Sainte renaissante et de l'espérance sioniste[86].

[Note 84: Ses poésies ont paru à New-York en 1896.]

[Note 85: OEuvres publiées à Varsovie en 1897]

[Note 86: Poésies publiées à Jérusalem en 1886]

Parmi les jeunes, nous devons citer en tête Ch.-N. Bialik[87], poète lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88], poète érotique, chanteur de la beauté et de l'amour, hébreu à l'âme attique. Ces deux poètes, dont la carrière ne fait que de commencer, sont suivis d'une pléiade d'autres, plus ou moins connus.

[Note 87: Poésies publiées à Varsovie en 1902.]

[Note 88: Poésies publiées à Varsovie en 1900-1902.]

Dans les belles-lettres, deux écrivains de génie viennent en tête: le vieux S.-J. Abramovitz, qui, après avoir abandonné un moment l'hébreu en faveur du jargon, est revenu à la littérature hébraïque et l'a dotée d'une série de contes, admirables de poésie et d'humour, où brille l'originalité incomparable d'un style tout personnel[89];--puis J.-L. Peretz, poète de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90].

[Note 89: Contes et nouvelles réunis. Odessa, 1900.]

[Note 90: OEuvres en 10 volumes. Bibliothèque Hébraïque de _Touschiya_, 1899-1901.]

Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N. Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon. Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, créateur du jeune mouvement réaliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout par son _Menahem Hassofer_, dans lequel il combat le nouveau chauvinisme.

Parmi les maîtres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman, traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L. Levinski, auteur d'une utopie sioniste: «Voyage en Palestine en l'an 5800», publié dans le recueil _Hapardés_ (le Paradis) à Odessa, et J.-Ch. Taviow, le spirituel écrivain.

Dans le domaine de la pensée et de la critique mentionnons d'abord: _Ahad Haam_[91], le directeur de la revue _Haschiloah_, critique souvent paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du «sionisme spirituel», qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam est le prédicateur de la religion du sentiment opposée à la loi dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de régénérer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de mérite, ainsi qu'un styliste remarquable.

[Note 91: Essais réunis, publiés à Odessa en 1885 et à Varsovie en 1901.]

À Ahad Haam peut être opposé W. Jawitz, le philosophe du romantisme religieux, le défenseur de la tradition et l'un des régénérateurs du style hébreu[92]. Entre ces deux extrêmes, il existe un parti modéré, représenté par L. Rabbinowitz, directeur du _Melitz_, et surtout par N. Sokolow, le directeur populaire et fécond de la _Zefira_. Citons aussi le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judaïsme et historien émérite, l'auteur de l'histoire de la théologie juive parue récemment à Varsovie, etc.

[Note 92: _Haarez_, paru à Jérusalem 1893-96. Histoire juive parue à Vilna, 1898-1902, etc.]

Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du nietzschéanisme en hébreu, auteur de nombreux contes rappelant les décadents, mais non dénués d'une certaine poésie. La science philologique est dignement représentée par J. Steinberg, auteur d'une grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une «Histoire de la philosophie moderne en Europe». J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un traité d'anatomie et de nombreux écrits littéraires fort appréciés.

[Note 93: _Maarcheï Leschon Eiver_ (Les principes de la langue hébraïque), Vilna, 1884, etc.]

L'histoire littéraire moderne a trouvé son représentant le plus digne dans la personne de Ruben Brainin, maître styliste, et auteur lui-même de contes très goûtés. Ses remarquables études sur les écrivains hébreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conçues d'après la méthode des critiques modernes. Elles ont servi à améliorer le goût et le sentiment esthétique de la foule.

Tous ces écrivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'étudier dans notre «Essai sur la littérature hébraïque contemporaine», ont fait la fortune de l'hébreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des publications pédagogiques et des éditions de toutes sortes, nous arriverons à nous faire une idée de la portée actuelle de l'hébreu, qui, par le nombre de ses publications, est devenu la troisième littérature de la Russie, après le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en Palestine, en Autriche et en Amérique.

* * * * *

Si nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur la littérature hébraïque moderne, nous sommes frappés par la direction inattendue et pourtant inévitable qu'elle a prise dans son évolution. L'idéal humaniste, qui a présidé à sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. À l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'idée de la liberté et de l'égalité. Tôt ou tard il devait aboutir à l'assimilation. Durant tout un siècle, depuis l'apparition du premier _Meassef_ (1785) jusqu'à la disparition du _Schahar_ (1885), la littérature hébraïque nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la judaïsme. En dépit des obstacles de toute nature, en dépit de la rivalité dangereuse des langues européennes et du judéo-allemand lui-même, la langue hébraïque fait preuve d'une vitalité persistante et montre une faculté surprenante d'adaptation à tous les milieux et à tous les genres littéraires. Son évolution s'effectue à travers les pays les plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hébraïque ne devait servir que comme instrument de propagande et d'émancipation. Grâce à M.-H. Luzzato, Mendès et Wessely, elle se relève un instant à l'état de langue vraiment littéraire, pour céder bientôt la place aux langues du pays, et demeurer confinée dans les cercles étroits des Maskilim. Ses destinées devaient s'accomplir dans les pays slaves. En Galicie, elle a donné naissance, dans le domaine de la philosophie, à l'idéal de la «Mission du peuple juif» et à la création de la «science du judaïsme.» Mais, pour la grande masse juive restée fidèle à l'idéal messianique, c'est le romantisme national et religieux, préconisé par S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification.

La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles inépuisables, était devenue le pays de la langue hébraïque. Sous son double aspect humaniste et romantique, la littérature hébraïque prend dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientôt, sous la poussée des réformes sociales et économiques, les écrivains hébreux déclarent la guerre à l'autorité rabbinique, réfractaire à toute innovation et opposée au progrès. La littérature réaliste, polémique et démolisseuse, naît alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le rabbinisme. Les conséquences en furent funestes pour l'un et l'autre parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence même et est destiné à disparaître, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme, déçu dans ses rêves de justice et d'égalité, ayant rompu avec l'espérance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La tentative faite, par quelques écrivains de faire l'union entre «la Foi et la Vie» a piteusement échoué. L'antagonisme entre les lettrés et la masse croyante s'est résolu par la débâcle de toute la littérature créée par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif national fait son apparition avec Smolensky et rend à la littérature hébraïque sa raison d'être et sa portée civilisatrice.

L'idéal sioniste dégagé de sa forme mystique est la note prédominante de la littérature hébraïque contemporaine. On peut dire que l'idéal messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'opérer dans les milieux des Hassidim polonais une transformation identique à celle qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La résistance acharnée que la littérature hébraïque éprouve de la part des Hassidim confirme suffisamment cette manière de voir.

Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hébreu gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une oeuvre de civilisation et de renaissance nationale.

* * * * *

Il y a dans l'âme éprouvée des masses juives un fond d'idéalisme et de foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont ébranlé ni le temps, ni les déceptions. Frustrer ces masses de l'idéal millénaire qui les soutient, qui est la raison même de leur existence, c'est les acculer à un désespoir dangereux, c'est les pousser vers la démoralisation qui les guette et qui déjà se manifeste dans certains pays.

La littérature hébraïque, fidèle à sa mission biblique, sait faire revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur coeur pour la justice et pour l'idéal. Elle est le foyer d'où jaillissent les rayons de l'espérance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif, vit, lutte, crée et espère.

Méconnaître cette portée morale de la renaissance de la langue hébraïque, c'est méconnaître la vie même de la majeure partie du judaïsme.

* * * * *

Nous sommes aujourd'hui en pleine période de création littéraire, et la fermentation des idées infiltrées de toutes parts est tellement puissante qu'elle annonce une récolte féconde.

La langue biblique, qui avait déjà donné à l'humanité tant de pages glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grâce aux humanistes, est-elle vraiment destinée à renaître et à redevenir la langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait trop téméraire de répondre d'ores et déjà par l'affirmative.

Ce que nous croyons avoir démontré dans notre étude, c'est qu'elle subsiste et évolue en tant que langue littéraire et populaire, qu'elle s'est montrée l'égale des langues modernes, qu'elle est capable de traduire toutes les pensées et toutes les formes de l'activité humaine, et qu'enfin elle accomplit une oeuvre de civilisation et d'émancipation. La floraison contemporaine de la langue des prophètes est un fait qui doit séduire l'esprit de tous ceux qui s'intéressent à l'évolution des destinées mystérieuses de l'humanité vers l'idéal.

FIN.

Vu et admis à soutenance,

En Sorbonne, le 2 août 1902:

_Par le Doyen de la Faculté des lettres de l'Université de Paris,_

A. CROISET.

Vu et permis d'imprimer:

_Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris,_

GRÉARD.