La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)
Chapter 13
Joseph est un peintre, un réaliste par excellence; c'est aussi un impressionniste. Tout en mettant en lumière les ombres et les clartés de ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en véritable fils du ghetto, il est prédicateur et moraliste. Il en abuse même. On sent vivement qu'en écrivant son roman, l'auteur ne restait pas indifférent, que son coeur vibrait ému des sentiments les plus opposés: de pitié et de compassion, de dédain, de colère et d'amour à la fois.
Au point de vue du style, le roman est également une oeuvre réaliste. Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz, mais il évite aussi d'abuser des métaphores bibliques. Sans doute, il est quelquefois obligé à des longueurs, sa manière oratoire le pousse à des prolixités, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant que possible précise.
Pour illustrer la manière d'écrire de Smolensky et toute l'originalité de la vie sociale qu'il dépeint, nous ne pouvons mieux faire que de traduire certains passages des tableaux de moeurs les plus caractéristiques de son roman.
C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie quotidienne. Sa description du _Heder_, cette école traditionnelle, est fort curieuse et mérite d'être rapportée ici:
Imaginez-vous un édifice en bois pourri, petit et étroit, rappelant plutôt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend jusqu'à terre, mais est impuissant, dévoré qu'il est par quantité de brebis, à le garantir contre les pluies battantes qui pénètrent à l'intérieur. Entrons-y: une seule pièce, remplie de fumée et tapissée aux angles de toiles d'araignées. Sur le mur, du côté de l'Orient, s'étale une feuille de papier, c'est le _Misrach_ traditionnel avec son inscription: «De ce côté souffle un vent vivifiant», inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise de vent vivifiant, des odeurs infectes pénétraient par la fenêtre et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'était pas encore aboli. Du côté occidental, un pan de mur était laissé en noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple, bien inutilement à vrai dire, comme si toute la pièce n'était pas assez noire et comme si ces murs lézardés couverts de colonies d'êtres rampants ne rappelaient pas suffisamment «le Mont Sion dévasté parcouru par des chacals».
Une grande cheminée occupait tout un quart de la pièce, et derrière elle, appuyé contre le mur, était un lit fait, et de l'autre côté un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de lettres, de dessins incompréhensibles, que le Melamed s'amusait à graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait.
Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine d'élèves: les uns étudiaient la Bible, les autres le Talmud, un seul assis à droite du maître déclamait à haute voix la section du Pentateuque correspondant à la semaine, et son chant se mêlait à celui de la maîtresse qui berçait son petit. Mais, de temps en temps, la voix du maître se faisait entendre, elle couvrait toutes les autres, tel le tonnerre dont le grondement étouffe le bruit des vagues... Quant au maître, il était hideux à voir, petit et chétif, le visage flétri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou «peoth»[81] descendaient comme deux fils le long de son visage, tandis que les rares poils de sa barbe, malgré son âge avancé, témoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant qu'il se livrait à ses méditations, ou de celle qu'avait prise sa femme, sans se mettre en frais de réflexion. Son chapeau noir était gras comme une galette à l'huile, sa chemise imprégnée de sueur; elle n'était pas boutonnée et, par son entrebâillement, elle laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon, autrefois blanc, était fort pittoresque, vieilli par l'usure et couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie était due à la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu'à ses pieds nus. À la vue de mon oncle, il se précipita à la recherche de ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras en lui annonçant tout court: «Voici votre élève». Calmé, le maître s'assit et nous nous approchâmes de lui. Il me donna une tape sur la joue et me demanda: «As-tu déjà appris quelque chose, mon enfant?» Tous les élèves me considérèrent avec envie; depuis qu'ils étaient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles aussi douces sortir de sa bouche...
[Note 81: Voir Lévitique XIX, 27.]
Cette école étrange était aussi pour l'enfant du ghetto une école de la vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre école, la _Yeschiba_, l'_Alma mater_ des élèves rabbiniques, n'est pas moins curieuse.
Les jeunes gens, pour la plupart des gamins précocement mûris, forment dans ces étranges collèges des sections qui ne se sont pas nettement divisées. Ils s'occupent jour et nuit de l'étude de la loi et se courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accordée souvent dans des conditions déplorables par les petits bourgeois de la ville, une vie de misère non exempte d'humiliation, voilà l'existence de ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohême n'est pas dénuée de pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la première fois des amis sincères qui s'attachent à lui, et le guident de leurs conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irréfléchis, se trouve aussi l'élite du ghetto, des esprits supérieurs, et le dévouement de quelques-uns à la science talmudique est sublime.
Une scène prise sur le vif est celle où il peint les moeurs de ces talmudistes en herbe.
Un étrange spectacle s'offre à celui qui pénètre pour la première fois vers la tombée de la nuit dans la section des femmes de la Yeschiba. Cette petite pièce, qui sert les jours de fête de salle de prières pour les femmes, est transformée tout d'un coup en une halle de bourse. Les gamins qui possèdent du pain offrent leur marchandise à ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni de l'un ni de l'autre sont réduits à voler le pain de leurs camarades. Cependant un grand nombre, à qui répugnait ce trafic ainsi que le larcin, étaient réunis dans un coin et s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de brigands, les exploits terribles et émouvants des géants, des sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur sépulture pour aller guérir des malades ou terrifier des impies. Il y avait aussi des paroles douces, chantant au coeur et à l'âme des auditeurs... Ce spectacle ne cessa même pas lorsque la communauté se fut réunie dans la grande salle à côté pour la prière du soir, et j'entendais les cris continus: «Qui veut du pain?--Qui a du pain à vendre?--En voilà, du pain!--Veux-tu me le céder pour un sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a volé mon pain! Qui a volé mon pain?--Mon pain est superbe, achète-le!--Mais je n'ai pas de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux, vieux harpagon.--Voilà deux sous, le pain est à moi.--Veux-tu t'en aller, j'ai acheté le pain avant toi.--C'est toi qui m'as volé mon pain.--Tu mens, ce pain est à moi!--C'est toi qui mens, voleur, brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu verras mes dents.» C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps en temps. Et pas un de ces jeunes gens voués aux études n'était préoccupé de l'idée que les fidèles étaient réunis derrière ce mur et priaient. Ils trafiquèrent et tempêtèrent jusqu'à la fin de la prière, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun reprit sa place devant de longues tables éclairées chacune d'une seule chandelle. D'abord on se disputa à cause de cette lumière insuffisante, chacun tirant à soi l'unique chandelle. De guerre lasse, on se décida à mesurer la table en longueur, et la chandelle fut placée juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit à chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journée. Puis sur le même air, sans lever les yeux du texte: «J'ai vendu mon pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai acheté pour un sou une pomme et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de lumière pour éclairer ces ténèbres.--Que Satan l'enlève et que des plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer la Pâque chez mes parents.--La veuve Sara me réclame trois sous...» Tous ces propos étaient tenus sur l'air traditionnel du Talmud accompagnés d'un balancement rythmique pour tromper la vigilance du surveillant, qui était sourd. Mais peu à peu le chant s'assourdit et bientôt la causerie devint générale... «Dis donc, Zabuléen,--car les élèves sont désignés ici d'après leur ville natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort vint rendre visite à notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre éternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de plaies afin qu'il ne puisse pas venir à la Yeschiba. Sa mort ne nous avancerait à rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais surveillant.--Mais vous commettez un péché en maudissant un sourd, réplique un garçon d'un air sévère.--Avez-vous vu cet Asuvi? On dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquités dans son coeur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidûment le cours de langue russe. Ce péché suffit pour contrebalancer les autres.--Ce que je fais n'est pas répréhensible; la Loi nous confirme que nous devons nous soumettre aux décrets du gouvernement, mais vous commettez un péché formel en maudissant.» Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui observait depuis quelque temps ce manège et avait remarqué l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles en éclatant de colère: «Ah! tas de misérables, de pervers que vous êtes, me voici enfin!» Il frappa l'un, giffla l'autre...
«Le surveillant vient de donner un fameux témoignage de sa gratitude à l'Asuvi, parce qu'il a pris sa défense, entonna quelqu'un.» Un éclat de rire général accompagna cette facétie; ceux mêmes qui venaient d'être maltraités ne pouvaient se retenir. «Vous vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!» clama de nouveau le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour apaiser sa colère, lorsqu'un élève se mit à crier: «Rabbi Isaac, rabbi Isaac, les bougies!» Ce cri opéra comme le charme sur le serpent. Le surveillant se précipita vers son cabinet et, n'y voyant personne, il se laissa tomber sur son siège en grommelant: «Ah, les misérables, vous en aurez, je vous en montrerai!» Et il répéta ces menaces jusqu'à ce que le sommeil se fût emparé de ses longs cils blancs. Il appuya sa tête sur sa main et s'endormit.
Cependant les élèves se remirent à causer, et mon camarade continua à me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... «Crois-tu que les garçons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais quitté la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins, et les plus bêtes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire et de profiter.» Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes camarades étaient déjà couchés et presque toutes les bougies éteintes. Seuls, quelques garçons causaient dans un coin. Je retrouvai mon camarade dans la section des femmes. «Pourquoi ne te couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par ici.--Impossible! toutes les places sont occupées. Va chercher dans l'autre salle si tu trouves une table inoccupée, sinon tu seras obligé de coucher sur un banc.» Je suivis son conseil et je n'eus pas de peine à découvrir une table et je m'y étendis. Mais, à peine étais-je couché, qu'un garçon me saisit par la nuque et me secoua fortement. «Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables sont occupées par ceux qui t'ont précédé.»
Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne parvenais pas à m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de coucher sur un banc étroit et nu; et puis des insectes petits et grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientôt de leurs nids et se livrèrent sur moi à un jeu agaçant et douloureux. Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies étaient éteintes. Seule, la lumière du _Tamid_[82]projetait sa lumière vacillante. Devant elle étaient assis les deux «veilleurs» chargés d'assurer la continuité de l'étude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni nuit...
[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.]
Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de l'idéal, des rêves grandioses.
Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852, Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba, dans les termes suivants:
Qui a implanté dans l'esprit de Siméon l'idéal de la justice et la parole sublime? Qui a allumé dans son coeur le feu sacré, l'amour de la vérité et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba que tous ces sentiments se sont développés en lui. Gloire à vous, maisons saintes, derniers refuges du véritable héritage d'Israël! C'est de vos murs que sortent les élus destinés dès leur naissance à devenir la lumière de leur peuple et à insuffler une vie nouvelle dans les ossements desséchés...
Même à l'époque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba était restée au-dessus de toutes les misères et des turpitudes. Les trafiquants immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer aux écoles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la Yeschiba leur offrait un asile sûr. Chaque fois que ces maisons étaient menacées, le sentiment national se réveillait et défendait avec une résistance âpre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du ghetto avait placé tout son idéalisme, son espoir et sa foi.
Hélas! ce refuge salutaire ne devait plus l'être pour Joseph le jour où il fut découvert en flagrant délit de lecture profane. Le fanatisme religieux n'a jamais sévi aussi farouchement que pendant l'époque de terreur qui suivit la désorganisation de la vie sociale des juifs par les autorités et le triomphe de l'arbitraire. Néanmoins, les écoles rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il était resté d'idéal et de sublime en Israël.
Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les propagateurs de la civilisation. C'est là que Joseph a rencontré des camarades généreux qui l'ont initié à la Haskala et ont réveillé en lui l'amour du Noble et du Bien, le dévouement sans bornes pour son peuple.
Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les fanatiques, le coeur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive. L'entourage cruel et les persécutions n'ont fait qu'accentuer sa compassion pour les brebis égarées. Au milieu de l'abaissement général, il a su s'élever à une grande hauteur morale et s'ériger en juge impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du moment, quoi qu'il ne pût y demeurer indifférent et que son coeur en saignât. Dans ce désert humain où il se plaît, il sait découvrir des caractères nobles, des sentiments élevés, des amitiés généreuses et surtout des existences entièrement vouées à l'idéal et que rien ne peut faire reculer.
Il fait passer devant le lecteur, l'un après l'autre, les idéologues du ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fréquent du Maskil dévoué à la civilisation, semant la vérité et la lumière parmi tous ceux qui l'approchent, rêvant d'un judaïsme juste, éclairé, supérieur. Puis ce sont les jeunes apôtres à l'âme de prophète, tel ce noble ami de Joseph, Gédéon, le plus éclairé, le pins tolérant des Maskilim. Autant Gédéon déteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime de son coeur de patriote et de son âme de prophète. Il les aime telles sont, avec leurs croyances, leur foi naïve, leur vie misérable et soumise, leur ambition de peuple élu et leur espoir messianique qu'il partage d'une manière moins mystique.
Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacré au «Jour du Pardon». C'est là que Smolensky apparaît en vrai romantique.
* * * * *
Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgré ses défauts techniques, demeure la peinture de moeurs la plus vraie et la plus belle de la littérature hébraïque.
Dix ans plus tard, l'auteur ajoute à son roman une quatrième partie qui n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promène à travers les pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il déplore la dégénérescence du judaïsme qu'il attribue au triomphe de l'école de Mendelssohn, il prévoit l'avènement de l'antisémitisme. En Russie, il constate la misère économique qui a pris des proportions effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les grands centres, il constate avec regret que les communautés s'efforcent d'imiter le judaïsme occidental avec tous ses défauts. La civilisation précipitée des juifs russes, peu conforme aux conditions économiques et politiques dans lesquels ils se trouvaient, prématurée en quelque sorte, devait amener l'écroulement de l'idéalisme résigné qui faisait leur principale force.
Le roman _Kebourath Hamor_ (Sépulture d'âne) est l'oeuvre la plus travaillée et la plus achevée de Smolensky. Le sujet se rapporte à l'époque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le héros, Haïm-Jacob, est un esprit espiègle et facétieux, mais on n'entend pas toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la communauté, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout jeune encore, il médite un jour un acte inouï. Affublé d'un drap bleu, tel un mort sorti de sa tombe, il pénètre un soir, semant l'épouvante sur son passage, dans la chambre où sont déposées les tartes qui doivent être servies le lendemain au banquet annuel de la «Sainte Confrérie», confrérie puissante à laquelle appartiennent les meilleurs de la ville, et qui a la mission de porter les morts en sépulture. Il s'empara de ces morceaux succulents et les mange tout seul. C'était un crime impardonnable de lèse-sainteté. Une enquête est ordonnée, mais on ne découvre pas le coupable.
Pour se venger, la sainte confrérie condamne le criminel anonyme à subir une «sépulture d'âne» à sa mort, et le jugement est enregistré dans le livre de la confrérie.
Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal décide de le livrer au service militaire. Averti à temps, il peut se sauver. Rentré plus tard sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son érudition, et il se marie avec la fille du chef de la communauté. Mais son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle ne peut supporter l'idée qu'un châtiment sans pareil attende son mari s'il est découvert. Car subir après sa mort la sépulture d'un âne est la dernière injure qu'on puisse infliger à un juif. Son corps est traîné au cimetière et là on le jette dans une fosse spéciale derrière le mur qui enclôt le cimetière. Mais son père n'est-il pas le chef de la communauté? il pourra annuler la condamnation. À peine s'est-elle ouverte à son père que celui-ci bondit de rage; comment! il a donné sa fille à cet impie, à cet hérétique! Il veut le forcer à répudier sa femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre parler. Bref, après une rentrée en grâce, de courte durée, auprès de son beau-père, obtenue d'ailleurs également par une supercherie, l'ère des persécutions recommence pour lui, et il succombe.
Tel est le canevas sur lequel le romancier a brodé son oeuvre, qui est un épisode authentique de la vie des juifs en Russie.
Le caractère de Haïm-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est le type de la femme juive, fidèle et dévouée jusqu'à la mort, admirable dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du ghetto sont peints avec vérité, quoique sous des couleurs un peu exagérées. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec ses contradictions et ses passions, l'intellectualité spéciale que la longue claustration lui a forgée, sa compréhension bizarre et originale des choses de la vie.
C'est la Yeschiba qui fournit à Smolensky le sujet de son autre roman, _Guemoul Yescharim_ (La récompense des justes). L'auteur y montre la participation de la jeunesse juive à l'insurrection polonaise, et l'ingratitude des Polonais à leur égard prouve que les juifs n'ont rien à attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres forces.
_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutôt un recueil de nouvelles éparses, dont quelques-unes sont de véritables oeuvres d'art.
_Hayerouscha_ (L'héritage) est le dernier grand roman de Smolensky, publié d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le forment sont pleins d'incohérences et de raisonnements traînants. Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien dépeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les anciens humanistes déçus pour revenir au judaïsme national.
Sa dernière nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_, 1884), est entièrement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky, qui devait bientôt disparaître, emporté par la maladie.