La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)

Chapter 10

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[Note 66: Poésies, IV.]

Ô toi, femme juive, qui connaît ta vie? Obscurément tu es venue au monde et obscurément tu t'en vas.

Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes désirs naissent en toi et meurent avec toi....

Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont été créés pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est que servitude, peines éternelles. Tu conçois, tu enfantes, tu allaites et tu sèvres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te flétris avant l'âge.

Tu as beau avoir un coeur sensible, être belle, douce, intelligente:

La loi est là implacable, elle le dégrade vis-à-vis de ton mari.

Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour élever des poussins!

La femme juive a beau aspirer à la vie, à la science, rien de tout cela ne lui est accessible.

La plante divine dépérit dans le désert sans avoir vu la lumière.

Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultivé son esprit, elle est mariée, même mère.

Avant d'avoir appris à être la fille de ses parents, elle est épouse et mère de ses propres enfants....

Fiancée, connais-tu au moins celui à qui on te destine? L'aimes-tu? L'as-tu vu seulement?--Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que l'amour est interdit au coeur de la juive?

Quarante jours avant ta naissance ton sort a été décidé[67].

[Note 67: Selon une croyance populaire, quarante jours avant la naissance le ciel décide à qui l'enfant sera uni.]

Couvre ta tête, coupe tes nattes. À quoi bon regarder celui qui est à tes côtés? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main à l'autre comme une marchandise.

Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est même pas donné de goûter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs imprévus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans éducation, sans profession, souvent même sans coeur, après avoir mangé les années de pension traditionnelle à la table des parents de sa femme, se trouvera tout à coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de réussir, il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira au loin sans même donner signe de vie. Elle restera une «Agouna», une abandonnée, veuve sans l'être, la malheureuse des malheureuses.

C'est là l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de la belle Bath-Schoua.

Bath-Schoua est une admirable créature, dotée par la nature de toutes les qualités. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle s'entend à merveille aux soins du ménage. Elle est admirée par tout le monde, jusqu'au chétif _Porousch_ (sorte d'ermite studieux volontaire) qui se cache derrière la grille qui sépare le compartiment réservé aux femmes à la synagogue, pour la regarder. Hélas, cette fleur est fiancée par son père à un certain Hillel, être chétif, vilain, stupide et antipathique. Mais il possède par coeur tous les in-folios du Talmud, et c'est tout dire. On célèbre le mariage. Le couple mange pendant trois ans à la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union. Le père de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est obligé de chercher à gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour les pays étrangers, et jamais plus on n'entend parler de lui. Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se décourager, elle gagne péniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des riches.

Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nommé Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et généreux. Il s'intéresse à la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose croire à son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose à leur union. Bath-Schoua n'est pas divorcée, on ne sait pas non plus si son mari est mort. Fabi, plein d'énergie, se met à la recherche de l'époux disparu. Il le découvre et, moyennant finances, il lui arrache un divorce pour sa femme. L'acte officiel en règle et légalisé par l'autorité rabbinique est envoyé à la femme. Hillel s'embarque pour l'Amérique et son navire fait naufrage.

Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mérité! Hélas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y était mal orthographié, selon l'autorité de certains commentateurs. Après le _Hé_ il manquait un _Iod_. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est détruit à tout jamais.

Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont légion dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs aussi futiles.

Dans un autre poème qui porte le titre: _Asaka Derispak_ (Pour une bagatelle)[68], le poète raconte comment, par la faute d'un malheureux grain d'orge égaré dans la soupe du repas de Pâque, d'où tout aliment fermenté doit être exclu, la paix d'un ménage fut troublée. Affolée et rongée par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre femme court chez le Rabbin, qui déclare qu'elle a fait manger aux siens des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont été servis doit être brisée. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas ainsi. Il fait retomber sa colère sur sa femme. La paix du foyer est troublée, et finalement il répudie sa femme. Le poète fulmine contre les rabbins et contre leur interprétation étroite et insensée des textes.

[Note 68: Littéralement: «bois de voiture».]

Nous avons été esclaves au pays d'Égypte.

Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes liés par des chaînes d'absurdités, par des cordes de stupidités, par toutes sortes de préjugés.... Certes les étrangers ne nous oppriment plus, mais nos oppresseurs sont issus de nous-mêmes. Nos mains ne sont plus liées, mais notre âme est enchaînée....

Un tableau de moeurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la domination inique et arbitraire exercée par le Cahal, l'idéalisation du Maskil, impuissant à lui seul à lutter contre toutes les forces réactionnaires coalisées, voilà ce que nous trouvons dans le dernier grand poème satirique de Gordon intitulé: «Les deux Joseph-ben-Simon». Nous y voyons comment le jeune talmudiste, épris des sciences et de la littérature moderne, est persécuté par les fanatiques. Ne pouvant leur résister, il est obligé de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La renommée de S. D. Luzzato a attiré à l'université de Padoue nombre de jeunes gens russes avides de savoir. Là Joseph-ben-Simon poursuit parallèlement des études rabbiniques et médicales.

Enfin, ses efforts sont couronnés de succès, et il rêve de retourner dans son pays pour consacrer ses efforts au relèvement matériel et moral de ses frères. Déjà il se voit à la tête de sa communauté, guérissant l'âme, guérissant le corps, redressant les torts, introduisant des réformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desséchés du judaïsme. À peine est-il arrivé dans sa ville natale qu'il est arrêté et jeté en prison. Le Cahal avait délivré un passeport à son nom à un fils de cordonnier, misérable individu, bandit et voleur. Un crime d'assassinat pèse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence, le chef du Cahal, devant lequel il est amené, déclare qu'il n'y a pas d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.

La petite ville est décrite avec exactitude. Nous sommes sur la place publique, la place du marché. Toutes les ordures y sont jetées, et une puanteur atroce s'en dégage. La synagogue touche à cette place, édifice sordide tombant en ruines. «La boue et la saleté limitent la sainteté», mais Dieu ne s'en formalise pas, «il est trop haut placé pour que cela l'incommode.» Mais la plus grande impureté, l'infection morale émane de la petite pièce attenante à la synagogue: c'est la chambre du Cahal. C'est là que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la vénalité s'y étalent impudiquement. Le Cahal détient les registres du service militaire, il délivre les passeports; toute la ville est à sa merci. C'est là que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir funeste, que la veuve est spoliée, l'orphelin maltraité, et livré, avec le malheureux qui a osé aspirer à la lumière, au service militaire en remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine où règne, tout puissant et craint, le très vénéré rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu stupide et féroce.

La vie de sacrifices et de privations que mènent les étudiants juifs qui s'en vont chercher l'instruction à l'étranger, inspire à Gordon un des plus beaux passages de son poème. En somme, ces jeunes gens ne font que se conformer à la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des «Yeschiboth».

Qu'il est puissant, le désir de savoir dans le coeur des adolescents du peuple humilié! C'est le feu ininterrompu brûlant sur l'autel!

Arrêtez-vous aux routes menant à Mir, Eischischok et Volosjine[69].

[Note 69: Villes célèbres par leurs écoles talmudiques.]

Voyez ces chétifs adolescents allant à pied.

Où se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?--Ils vont dormir sur la terre nue, mener une vie toute de privations....

Il est dit: «La Thora n'est donnée qu'à celui qui se tue pour elle.»

Ou bien:

Allez dans n'importe quelle université de l'Europe: le sort des étudiants juifs étrangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est devenu une lumière de la science. Combien sont nombreux les Lomonossof de la rue des juifs!...

Et le poète s'écrie dans un élan de patriotisme:

Mais qu'est-ce que tu es en somme, ô peuple d'Israël, sinon un pauvre «bohour» parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un jour chez l'autre!

Tu as allumé la lumière divine pour tout le monde. Pour toi seul, le monde est obscur. Ô peuple, esclave des esclaves, éperdu et méprisé.

Avec ce poème nous terminons l'analyse des poèmes satiriques de Gordon. Nulle part mieux que dans ce poème, il ne fait ressortir les rêves, les aspirations, les luttes des Maskilim contre le régime arriéré et le gâchis moral et matériel dans lequel croupissait le judaïsme des peuples slaves.

À ce même ordre d'idées se rattachent la plupart des tables originales contenues dans ses «Petites fables pour les grands enfants». Ces fables sont écrites dans un style alerte et expressif. La critique fine et railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprégnées font de ces fables une des plus belles productions de la littérature hébraïque.

À cette même époque se rapportent les deux volumes de contes publiés par Gordon. Ils ont également trait à la vie et aux moeurs des juifs de la Lithuanie et à la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur, Gordon est inférieur au poète. Mais sa prose conserve toute la finesse de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces contes ne sont pas quantité négligeable dans la littérature hébraïque.

La réaction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de réformes sociales et d'espérances non réalisées, affecta profondément le poète dans le meilleur de son être. Le gouvernement a mis des entraves à la marche en avant des juifs, la masse est restée enfoncée dans son fanatisme, et les éclairés eux aussi ont manqué à tous leurs devoirs. Désillusionné, il n'espère plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky et de son école. Un instant il s'arrête pour voir le chemin parcouru. Il ne voit rien, et il se demande avec angoisse:

Pour qui ai-je donc peiné?

Mes parents, fidèles à la loi, ennemis de la science, du bon sens, n'aspirent qu'au négoce et qu'à l'observance religieuse.

Nos intellectuels dédaignent la langue nationale et n'ont d'amour que pour la langue du pays.

Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de l'hébreu...

Et la nouvelle génération va toujours de l'avant! Dieu sait jusqu'où elle ira... Peut-être jusqu'au point d'où elle ne reviendra plus...

Ce n'est donc qu'à une poignée d'élus, d'amateurs--les seuls qui ne méprisent pas, qui comprennent et approuvent le poète hébreu...

C'est à vous que j'apporte mon génie en sacrifice et c'est devant vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le dernier de ceux qui ont chanté Sion, et si vous aussi, vous n'êtes pas nos derniers lecteurs?

Nous retrouvons cet état d'âme pessimiste dans tous les derniers écrits de Gordon. Même après les événements de 1882, lorsque la résurrection des haines et des persécutions d'autrefois a jeté le désarroi dans le camp des émancipateurs et a poussé les plus fervents champions anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braudès à arborer le drapeau du Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraîner par ce courant. Son scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis convertis au sionisme.

Tout son mépris pour les tyrans, sa compassion pour la nation injustement opprimée, il l'exprime dans sa poésie _Ahoti Ruhama_ qui porte le titre: _À l'honneur de la fille de Jacob violée par le fils de Hamor_.

Pourquoi pleures-tu, ma soeur affligée?

Pourquoi cette désolation de l'esprit, cette anxiété du coeur?

Si des larrons t'ont surprise et ont violé ton honneur; si la main des malfaiteurs l'a emporté sur toi.

Est-ce ta faute, ma soeur affligée?

--Où porterai-je ma honte?

--Où est ta honte, puisque ton coeur est pur, chaste?...

Lève-toi, étale ta blessure, que le monde entier voie le sang d'Abel sur le front de Caïn. Que le monde sache comment on te torture, ma soeur affligée!

Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte retombe.

Ta pureté n'a pas été maculée par leur souillure... Tu es blanche comme la neige, ma soeur affligée.

Puis le poète semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour rapprocher les juifs des chrétiens.

Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai supporté toutes les injustices; j'étais resté fidèle à mon pays, j'espérais en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton déshonneur, ma soeur chérie, je ne le puis.

Mais que devenir? où aller? La Palestine turque ne tente pas trop l'esprit du poète. Il croit encore à l'existence de pays «où la lumière éclaire également tous les êtres humains, où l'homme n'est pas humilié pour son origine et pour sa foi». C'est là qu'il invite ses frères à aller chercher un asile, «jusqu'au jour où notre Père là-haut aura pitié de nous et nous rendra à notre ancienne mère.»

À cette époque agitée où Pinsker lance son manifeste: _Auto-émancipation_, Gordon écrit sa poésie: _Le troupeau de Dieu_.

Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni une nation, ni une communauté religieuse. Nous sommes un troupeau--le troupeau saint de Jéhova dont toute la Terre est l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoyés par les autres ou comme victimes liées par les préceptes de nos propres rabbins. Un troupeau en plein désert, des brebis dévorées sans cesse par les loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure perte. Le désert nous enferme de tous côtés. La terre est de cuivre, les cieux sont d'airain.

Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous survivons à toutes les hécatombes. Mais en sera-t-il toujours ainsi?

Un troupeau dispersé, indiscipliné, sans lien aucun; nous sommes le troupeau de Jéhova!

Ce n'est pas que l'idée de la renaissance nationale d'Israël ait déplu au poète. Loin de là, le sionisme ne peut que charmer son coeur juif. Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une oeuvre d'affranchissement religieux à accomplir avant de songer à reconstituer l'État juif. Il a soutenu cette idée dans une série d'articles publiés dans le Melitz, qu'il rédigea à cette époque.

Les dernières années de sa vie furent tragiques, touchantes. Le coeur déchiré, il fut témoin de la situation intenable faite par le gouvernement à des millions de ses frères. Il y fait allusion, dans sa fable: _Adoni-Besek_, que nous reproduisons intégralement pour donner une idée des fables de Gordon[70]:

Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaumée et drapée d'étoffes égyptiennes, une table est dressée, servie des meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses maîtres de service se tiennent chacun à sa place: l'échanson, le maître boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et viennent, apportant des mets délicieux et des friandises variées. Ils apportent du rôti, du bouilli, de la chair de divers animaux et oiseaux.

Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule béante, guettant de tous leurs sens les reliefs que leur maître leur jette.

Sous la table gisent également soixante-dix rois captifs. Leurs pouces et leurs gros orteils sont coupés. Pour apaiser leur faim, ils sont obligés de disputer les reliefs aux chiens.

Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse à jeter des os aux êtres qui gisent sous la table. Tout à coup on entend un vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont pris les morceaux qui leur étaient destinés.

Les rois mordus se plaignent alors au Maître: «Ô roi, regarde notre martyre et délivre-nous de tes chiens....» Adoni-Besek leur répond: «Mais c'est vous qui êtes les coupables et ce sont eux qui ont raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?»

Les rois lui répondent avec amertume:

--Ô roi, est-ce notre faute si nous avons été réduits à ramasser les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es élevé contre nous, qui nous a écrasés de ta main puissante, démembrés et enchaînés dans ces cages. Nous ne sommes plus en état de travailler ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice--s'il en reste encore de notre temps--se lèvent; que celui dont le coeur a été touché par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?

[Note 70: Poésies, IV.]

Une grande satisfaction morale fut réservée au poète à la fin de ses jours. Les notabilités juives de la capitale avaient organisé une fête pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de l'activité littéraire de Gordon. À cette réunion il fut décidé qu'on publierait une édition de luxe des poésies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache à son coeur attendri une dernière note optimiste. Il rappelle le serment qu'il a fait jadis de rester fidèle à l'hébreu, et raconte les déboires et les misères auxquels est en butte le poète qui écrit dans une langue morte, destinée à l'oubli. Puis il salue les jeunes «dont nous désespérions et qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hébraïque et du peuple juif.»

Cependant Gordon ne participa jamais à cette renaissance de pleine foi. Il est resté le poète de la misère et du désespoir.

La mort de Smolensky lui arrache la note désolée qui peut être considérée comme le testament du poète du ghetto. Il compare le grand écrivain au peuple juif et il se demande:

Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littérature?

Un géant abattu gisant à terre.

La terre tout entière est sa sépulture; et ses livres?--l'épitaphe de son monument funéraire....

CHAPITRE VIII

RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS--LES DEUX EXTRÊMES.

Pour avoir été le plus distingué, Gordon ne fut pas le seul représentant de l'école hébraïque anti-rabbinique. Le déclin du libéralisme officiel, la déception des rêves égalitaires poussèrent tous les esprits cultivés, qui jusque-là n'aspiraient qu'à s'émanciper au dehors et à s'assimiler aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de liberté et de justice se refermer devant eux, à transporter leur ambition et leur activité dans le sein même du judaïsme. Les transformations économiques subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littérature russe réaliste et utilitaire de l'époque n'ont pas moins contribué au revirement qui s'était opéré dans le camp des Maskilim. Les lettrés de la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du peuple et connaissaient sa misère quotidienne, constatèrent combien cette masse était désarmée contre la ruine morale et économique qui la menaçait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance mettaient d'obstacles à un changement dans leur condition. Aussi se mirent-ils à préconiser des réformes pratiques et radicales.

En matière religieuse, ils réclamaient avec Gordon l'abolition de toutes les restrictions qui pesaient sur le peuple et la réforme radicale de l'enseignement confessionnel.

Dans la vie pratique, c'est vers les métiers manuels, les sciences techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frères. De plus, ils voulaient répandre très-largement l'instruction primaire moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon oeil, et sous son égide se constitua la _Société pour la propagation de l'instruction parmi les juifs en Russie_, dont le siège central est à St-Pétersbourg. Ainsi appuyés, les lettrés pouvaient faire de la propagande ouverte et porter la lumière dans les coins les plus reculés du pays. La presse hébraïque nouvellement créée rivalisait de zèle dans cette action bienfaisante.

Le foyer le plus indépendant de la propagande anti-religieuse se trouvait à Brody en Galicie. De là il envoyait ses rayons en Russie. C'est de là que la revue _Hahaloutz_ (le Pionnier), fondée par Erter et Schorr en 1853 et publiée à Lernberg, menait une propagande éclatante contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer à la tradition biblique elle-même. Son collaborateur le plus hardi était, outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe. Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la littérature hébraïque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses articles parus dans le «Haloutz» et dans le «Kol» de Radkinson, il conteste même le caractère divin de la Bible et il réclame des réformes radicales dans le Judaïsme. Ses écrits déchaînèrent un mouvement d'opinion considérable. Les plus modérés des orthodoxes eux-mêmes ne purent voir d'un oeil tranquille de tels blasphèmes. Krochmal, le savant Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique, furent mis par eux en dehors du Judaïsme.

[Note 71: _Haketab ve-hamichtab_ (Les Écritures). Lemberg, 1875. _Yloun Tefila_ (Critique des Prières), Lemberg, 1885, etc.]